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dimanche 7 mars 2021

La loterie.


On n'entend parler, en ce moment, que de loteries...
M. Edouard Adam nous communique, à ce propos, une intéressante étude sur les origines et les vicissitudes de la "Loterie" en France:
C'est vers 1533 que des Italiens, venus à la Cour à la suite de Catherine de Médicis, importèrent d'Italie le système employé par les marchands vénitiens pour se débarrasser, au moyen de billets de loterie de leurs vieilles marchandises ou des objets de trop grand prix.
L'idée était à peine lancée qu'elle fut accueillie avec enthousiasme par la masse du peuple et royalement mise à profit par François 1er. De par l'édit de Château-Renard du 21 mai 1539, un sieur Laurent fut, en effet, autorisé à créer autant de loteries qu'il voudrait, à charge de payer un droit annuel de deux mille livres tournois.
Le roi de France avait trouvé le vrai moyen de gagner à la loterie.
Néanmoins, les loteries ne furent pas inutiles. L'hôpital général de Paris, en 1658, et l'église Saint-Sulpice, durent à des loteries leurs gigantesques assises de pierre. Dans un autre ordre d'idées, c'est également par des loteries qu'en 1701, vingt quartiers de Paris furent dotés de pompes à incendie.
Bref, la vogue de ce moyen facile et prompt de faire fortune fut telle qu'en 1776, Necker supprima les loteries particulières. Il les remplaça par la "Loterie Royale de France", qui, dans l'esprit du banquier genevois, devait se trouver de quelque appoint dans le système financier de l'Etat.
Mais la Révolution vint et balaya dans un souffle de tempête toutes les institutions pré-existantes.
Un député virulent porta de fières paroles à la tribune. Il demandait l'abolition de la loterie, qui n'était, disait-il, "qu'un fléau inventé par le despotisme pour faire taire le peuple sur sa misère en le leurrant d'une espérance qui aggravait sa calamité"!
Ces paroles sonores ne restèrent pas sans écho. Le 25 brumaire an II, la loterie avait vécu. Elle ne fut rétablie que quelques mois plus tard. Il est vrai que c'était pour mettre en loterie les biens nationaux.
Supprimée de nouveau peu après, le Directoire, à court d'argent, la réhabilita, en la gratifiant du titre démocratique de "Loterie de France", laquelle devint à la Restauration, la "Loterie Royale" pour disparaître de nouveau en 1832 sous la poussée de l'opinion.
Cependant, quelques loteries avaient subsisté, et c'est pourquoi intervint la loi du 21 mai 1836, qui nous régit encore.
La nouvelle loi affirma, cette fois, catégoriquement, dans son article premier:
"Les loteries de toute espèce sont prohibées."
Mais, comme le disait spirituellement, il y a quelques jours à peine, M. Henry Maret, qu'est-ce qu'une loi, sinon la proclamation dans un article premier, d'une règle que démentent les quarante-sept articles suivants?
La loi de 1836 ne voulait pas se singulariser. Elle se hâta d'excepter, dans son article 5, les loteries autorisées.
C'est à cet article 5 que les loteries actuelles doivent encore leur existence officieuse. Puissent-elles, du moins, favoriser quelques-uns de nos lecteurs!

Les Annales politiques et littéraires, janvier-juin 1907.

mardi 17 janvier 2017

Preuves de l'existence de la chance.

Preuves de l'existence de la chance.

Le 4 septembre dernier, deux voyageurs prirent place dans le train de Dijon. L'un d'eux était un français, M. Marx; l'autre, une personne très connue en Espagne où elle représente une Compagnie d'assurance, M. Salvador Zulueta.
Avant le départ, les deux amis placèrent leurs valises dans un compartiment de première classe dans lequel se trouvaient déjà quelques Anglais, et après que M. Marx eut pris le numéro du wagon, ils allèrent attendre l'heure de partir au restaurant.
Mais, pendant leur absence, les Anglais, dans l'intention d'être seuls, donnèrent un pourboire à un homme d'équipe et firent porter les valises de leurs compagnons de route, qu'ils trouvaient gênants, dans un autre compartiment.
A la dernière minute, nos deux voyageurs n'eurent que le temps d'entendre les explications plus ou moins embrouillées des Anglais et de courir au wagon où se trouvaient leurs bagages.
Quelques heures après eut lieu à Vélars l'épouvantable accident que l'on sait. Le wagon 20977, que MM. Marx et Zulueta avaient initialement choisi, fut complètement broyé, les Anglais avec. Les deux voyageurs étaient sains et saufs, et ils remercièrent du plus profond de leur cœur les insulaires qui avaient accaparé leurs places. 
M. Marx, qui se rendait à Barcelone, forma le projet, aussitôt arrivé en Espagne, d'acheter le billet de loterie portant le numéro du wagon fatal.
Il eut le bonheur de le trouver dans un bureau de loterie et, bonheur plus grand encore, ce billet vient de gagner le deuxième gros lot de 80.000 francs. Ce n'est pas une plaisanterie. M. Marx, de retour à Paris, a chargé le Crédit Lyonnais de l'encaissement.

Le petit Moniteur illustré, 18 novembre 1888.

vendredi 28 octobre 2016

Deux petits métiers d'autrefois.

Deux petits métiers d'autrefois.


Depuis trente-quatre ans la loterie est abolie en France (loi du 27 mars 1836); donc, parmi les bruits éteints au profit des bonnes mœurs dans notre bruyant Paris, il faut citer, avec l'annonce sinistre des exécutions capitales, cette invitation à la misère qui retentissait à jour fixe dans toutes les rues: 
"Voilà le marchand de billets de loterie! ce soir la clôture; le gros lot pour douze sous! Qui veut gagner le gros lot? Aux derniers les bons."
Et moyennant douze sous péniblement gagnés, parfois empruntés ou même dérobés, le pauvre n'achetait, au lieu de l'opulence abusivement rêvée, que le moyen le plus efficace de manquer tout à fait de pain le lendemain.




"Les suites funestes de cette cruelle loterie sont incalculables. L'illusion fait porter aux cent douze bureaux l'argent réservé à des devoirs essentiels. Les domestiques excités par un appât dangereux, trompent et volent leurs maîtres. Les parents aveuglés par leur tendresse croient doubler leur fortune, et la perdent entièrement; les caissiers, les commis, hasardent leur dépôt, et se donne ensuite la mort par désespoir. Extrait, ambe, terne, quaterne, quine, mots ci-devant inconnus au peuple, quels désastres ne lui avez-vous pas déjà causés!"
Ceci, Mercier l'écrivait en 1781 dans son Tableau de Paris, ce qui ne l'empêcha pas d'accepter une place de contrôleur dans l'administration de la loterie, quand le Directoire mit à néant le décret de la Convention qui l'avait abolie en 1793.
"La loi de la guerre donne le droit de vivre aux dépens de l'ennemi." a dit Mercier pour justifier cette contradiction entre ses écrits et sa conduite. Ce dangereux exemple de morale facile n'est malheureusement pas le seul qu'on puise relever dans la biographie générale des moralistes.
Si les Parisiens de la génération nouvelle n'ont point à lutter contre la tentation ruineuse que provoquait le cri des aboyeurs publics offrant à tout venant la fortune qui ne se livrait pas, il est un autre cri, bien innocent celui-là, que Paris a cessé d'entendre. La multiplicité des petits spectacles sédentaires a arrêté dans sa marche quotidienne le directeur portefaix qui, courbé sous le poids de son théâtre ambulant, annonçait à grand renfort de voix:
"Monsieur le Soleil, madame la Lune, la Création du monde, le Jugement dernier, et la pièce curieuse."





Dans le temps où florissait la loterie royale de France et où les verres grossissants de la lanterne magique n'émerveillait pas seulement que les bambins, deux hommes s'étaient déjà rencontrés plusieurs fois dans l'une des rôtisseries de la rue de la Huchette, où les ouvriers et les marchands, coureurs de rue, venaient s'attabler à l'heure des repas. L'un, jeune garçon, était crieur de billets d'espérance aux munificences de la roue de Fortune; l'autre, vieux bonhomme, promenait dans Paris cette sorte d'opéra que l'on porte à dos d'homme. Lors de leur première rencontre, le jeune et le vieux se trouvaient assis face à face à la même table. Après la soupe on entama la conversation, et comme tous deux se jugeaient faits pour s'entendre, on en vint aux confidences en trinquant ensemble.
- Comment vont les affaires?
- Ma recette n'a pas été mauvaise hier, dit l'homme à la lanterne, et je suis retenu aujourd'hui pour donner une séance dans une soirée d'enfants. Et vous, jeune homme, votre commerce va-t-il bien?
- Très-bien; j'ai placé tous mes billets.
- Quels billets?
- Des billets de loterie.
Le vieillard, qui levait une seconde fois son verre pour le choquer contre celui de son vis-à-vis, le reposa sur la table, et, sans avoir achevé le dîner, il se leva, reboucla sur ses épaules les bretelles de sa lanterne, paya son écot et sorti de l'auberge.
Ce brusque départ n'intrigua pas assez le jeune garçon pour lui faire perdre une bouchée.
Le lendemain, il revint à la même heure chez le même rôtisseur. Le vieux était déjà à table, on allait le servir, mais quand il vit que son convive de la veille se disposait à s'asseoir près de lui, il se leva et désigna à la fille de salle un coin de table encore inoccupé: "Servez-moi là-bas", lui dit-il.
Il en fut ainsi les jours suivants: le jeune cherchant toujours à se rapprocher du vieux, et le vieux se hâtant aussitôt à s'éloigner.
Une fois, ils arrivèrent en même temps à la porte de l'auberge. Le marchand de billets, qui avait du respect pour la vieillesse, recula d'un pas pour faire passage libre à l'homme à la lanterne.
- C'est inutile, dit celui-ci; puisque vous continuez à venir prendre vos repas ici, dorénavant j'irai dîner ailleurs.
Le jeune garçon, indigné d'une insulte qu'il était sûr de n'avoir pas méritée, demanda en rougissant de colère au bonhomme:
- Pourquoi m'en voulez-vous?
- Ce n'est pas à vous que j'en veux, c'est au métier que vous faites.
- Ce métier, je le fais honnêtement.
- Parbleu! le droguiste aussi vend honnêtement le poison qui tue.
- Est-ce ma faute si les fous sont victimes de leur folie?
- Il y a d'autres victimes que vous ne comptez pas. J'étais riche, je suis misérable; j'avais un fils, il était joueur; le premier appât qui le poussa vers le gouffre fut un billet de loterie; il s'est pendu après m'avoir ruiné.
" Ni le vieux ni moi, nous n'avons dîné  ce jour-là, me dit le marchand de billets, devenu le concierge de la maison où j'habite, honnête tailleur en vieux qui a beaucoup vu et que je me plais à faire jaser.
"Ce fut ma dernière conversation avec l'homme à la lanterne magique, ajouta-t-il en achevant de me raconter cette historiette de sa jeunesse, et depuis,  quand par hasard je le rencontrais dans une rue où j'allais offrir mes billets de loterie, ou bien je changeais de route, ou bien j'attendais qu'il fut passé pour crier ma marchandise.

Le Magasin pittoresque, novembre 1870.

vendredi 17 octobre 2014

Une loterie royale en 1681.

Une loterie royale en 1681.


On lit dans le Mercure galant (Février 1681) : "On fait une loterie à Saint-Germain qui ne devait être que de 200.000 francs; mais l'exacte fidélité qui s'y observe ayant obligé un très-grand nombre de particuliers à y porter de l'argent, on a été obligé de la faire de 100.000 écus. Elle serait peut-être d'une somme encore plus considérable si l'on voulait toujours recevoir. Le gros lot sera de 100.000 francs."
Il y a toute apparence que l'original de notre gravure, conservé au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale, représente le tirage de cette loterie à Saint-Germain, vers Pâques 1681; c'est à peu près la reproduction d'une estampe du Mercure (Mai 1681, p. 350) . On ne remarque de différences que dans l'agencement des groupes assis à la table du fond, encore sont-elles insignifiantes.



Un correspondant du Mercure écrit, en mars 1681, que beaucoup de boîtes (à lots) n'étant pas arrivées à temps de la campagne, il y a eu du retard dans le tirage; mais il se propose de donner, quand ses informations seront complétées, la liste des gagnants. C'est ce qu'il fit quelques temps après. Nous transcrivons ici une partie de sa lettre.
"Je viens à l'article sur la loterie, que vous attendez depuis deux mois. On peut dire qu'elle a servi d'entretien et de divertissement à toute la France pendant l'hiver, et qu'elle a lié un nombre infini de sociétés agréables. En effet, la plupart de ceux qui s'y sont intéressés ayant fait bourse commune, tel qui n'avait hasardé que trois ou quatre louis se trouvait associé à diverses compagnies dont les billets lui étaient communs. Comme on espérait de plusieurs côtés, chaque ouverture de boîte était un nouveau plaisir. Ce qui en donnait beaucoup, c'est que tout le monde se promettant le gros lot, chacun faisait l'emploi des 100.000 francs selon les idées qui le flattaient davantage. Quelques uns poussaient leur imagination si loin, qu'une fille qui était prête à se marier voulût attendre qu'on ait tiré la loterie, dans la pensée que ce gros lot lui venant, elle trouverait un plus grand parti. C'est d'ailleurs quelque chose de plaisant que les diverses précautions qu'on prenait pour se rendre la fortune favorable. Les uns se servaient de nom qui promettaient du bonheur. Les autres en choisissant où la lettre L entrât plusieurs fois, n'en croyant pas de plus fortunée. D'autres ont voulu que dans ces noms le nombre de lettres se trouvât impair, et d'autres n'ont affecté de ne prendre leurs billets que dans les jours que les almanachs nous marquent heureux. Il y en a plusieurs qui, au lieu de noms, ont fait écrire des manières de sentences. Ces paroles, qu'employa un inconnu, ont passé pour les plus spirituelles: Un seul Louis peut faire ma fortune. La planche que j'ai pris soin de faire graver vous fera voir de quelle manière on a tiré cette loterie.
"Le roi est au milieu de la table. Vous pouvez croire qu'un si auguste témoin est non-seulement capable d'empêcher les tours d'adresse, mais qu'il peut même empêcher d'en concevoir la pensée. Celui qui paraît entre les deux qui sont dans l'espace qui est au milieu de cette table, et que vous voyez assis plus bas, est un valet de chambre de Sa Majesté, qui tient un sac où sont les billets. Il les donne par compte à Mme Colbert de Croissy et à M. le marquis de Dangeau, qui sont à ses deux côtés. Ils les comptent à nouveau et les distribuent à ceux qu'on voit autour de la table. Chacun a des boîtes devant soi, et met autant de billets qu'il y en a de marqués dessus. La table est couverte de bougies, afin que chacun ait de la lumière pour cacheter. Tout ce qui est au delà de ces bougies sont de petits plats d'argent remplis d'eau pour y tremper les cachets qui, à force de cacheter, se seraient trop échauffés. M. de Condom, présentement évêque de Meaux, est à un bout de la table. Toutes les boites passent par ses mains, et il y met un second cachet. Elles sont visitées ensuite par M. de Montausier, qui les met dans une corbeille d'où de temps en temps on les va porter dans les sacs qui sont attachés à la muraille. Je ne vous dit point que tout ce qu'il y a de plus illustre à la cour est autour de cette table; il vous est aisé de le juger. M. le duc du Maine et Mlle de Nantes s'y acquittèrent de leur emploi avec toute la bonne grâce imaginable. C'était un charme de voir leur adresse. Ils vous faut marquer en quoi consistent les lots, et vous montrer ceux que la fortune a favorisés. Il y a raison de dire qu'elle a doublement travaillé pour eux, puisque les premières  et les plus illustres personnes du monde ont bien voulu se mêler de leurs affaires."
Des lots de divers importances (dix, sept, cinq mille francs) échurent au Dauphin, à la reine, à Monsieur, à Mmes de Fontange, de la Vallière, de Scudéry. Mais le roi fut le héros de la fête: outre des sommes de 30.000 francs et de 20.000 francs, il gagna le gros lot de 100.000 francs.
"Tous le monde a su que, la loterie étant tirée, le roi a remis le gros lot au profit de ceux qui n'avaient rien eu. Il fut divisé en six autres lots, l'un de 50.000 francs et cinq de 10.000.
"Les deux loteries du roi avaient servi tout l'hiver d'un si agréable divertissement, qu'on en eût fait plusieurs autres si M. de la Reynie n'y eût donné ordre en les défendant. Ce sage et vigilant magistrat, que le bien public occupe sans cesse, n'a pu s'assurer contre les abus qu'on peut y commettre; et comme la bonne foi n'est pas exacte partout, il a cru devoir priver les uns d'un plaisir, afin d'épargner aux autres le danger d'être trompés."
Quelques années après, Louis XIV voulut offrir gratuitement à sa cour ce divertissement interdit au vulgaire.
"Après le mariage de Mlle de Nantes avec M. le Duc, nous dit Voltaire, le roi étala une magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la première idée en 1656. On établit dans le salon de Marly quatre boutiques remplies de ce que l'industrie des ouvriers de Paris avait produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient autant de décorations superbes qui représentaient les quatre saisons de l'année. Mme de Montespan en tenait une avec Monsieur. Sa rivale, Mme de Maintenon en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux nouveaux mariés avaient chacun la leur. M. le Duc avec Mme de Thiange, et Mme la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas d'en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi le roi fit des présents à toute la cour, d'une manière digne d'un roi. La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante. Les loteries avaient été autrefois mises à l'honneur par les empereurs romains (1) ; mais aucun d'eux n'en releva la magnificence par autant de galanterie."
Terminons par quelques renseignements ultérieurs qui peuvent servir à l'histoire de la loterie en France.
Par arrêt rendu au conseil d'Etat du 30 juin 1776, le roi a supprimé les loteries de l'Ecole royale militaire, de l'Hôtel de ville de Paris, de la Générale d'association et des communautés religieuses; il a en même temps été crée une nouvelle loterie, sous le nom de Loterie royale de France.
La loi du 23 vendémiaire an 2 continua la Loterie de France; mais bientôt après, et dès le 25 brumaire suivant, une autre loi prohiba toutes les loteries. Puis la Loterie nationale de France fut rétablie par la loi du 9 vendémiaire an 6 La loi du 21 mai 1836  supprima définitivement les loteries; mais elle a malheureusement laissé la porte ouverte à tous les inconvénients de ce genre de jeu de hasard, en permettant les loteries destinées à des actes de bienfaisance ou à l'encouragement des arts.

(1) Les Romains, dans la célébration des saturnales, avaient en effet imaginé des loteries dont les billets étaient distribué aux convives. Auguste, pour plus d'amusement, mêla aux lots importants de pures bagatelles. Les loteries furent pour Néron des moyens de popularité: il en créa de publiques; elles se tiraient durant les jeux célébrés pour la durée de l'empire. Mille billets par jour étaient libéralement distribués à la foule, et quelques uns firent la fortune de ceux que le hasard en avait gratifiés. Héliogabale, imitant Auguste, trouva plaisant de composer pour moitié ses loteries de billets utiles et de billets sans valeur: il y avait par exemple, un billet de six esclaves, un autre de six mouches; celui-ci donnait droit à une coupe d'or, celui-là à une cruche ou une assiette de terre.

Le magasin pittoresque, 1865.

vendredi 25 octobre 2013

Un homme qui se met en loterie pour se marier.

Une surprise amère.

Partant de ce principe, assez universellement accepté pour être presque passé en proverbe, que le mariage est une loterie, Mr. Uriel W. Turtel, citoyen de la ville de Boston, aux Etats-Unis, forma un jour le projet de ne pas faire les choses à demi et de s'en remettre au hasard, dans son jeu le plus complet, pour prendre femme devant le Seigneur.
Alors que le commun des mortels tire le bonheur ou le malheur à la loterie de l'existence avec une femme déterminée, qu'ils ont dûment vue et choisie avec plus ou moins d'indépendance et de flair, Mr Turtel prétendit faire précéder cette épreuve de chance par un autre jeu de fortune qui lui amènerait sa femme du plus profond de l'inconnu sans aucun choix de sa part.
" Je vais me mettre en loterie pour les femmes qui voudraient tenter le hasard, se dit donc Mr Turtel, et, du même coup, les mettre en loterie pour moi. Comme entrée de jeu, la partie est même beaucoup plus avantageuse pour moi que pour elles, car, tandis que chacune de mes partenaires n'a qu'un homme comme enjeu, avec une minime fraction de chance de l'avoir, moi, par contre, j'ai devant moi une multitude de femmes, avec la certitude absolue d'en gagner une."
Sacrifiant donc une petite somme d'argent qui lui restait d'une récente déconfiture financière, il fit insérer une annonce dans les journaux les plus répandus de l'Union. Il y expliquait brièvement l'économie de sa combinaison. Elle était d'ailleurs très simple, et, au point de vue de la dot, ne manquait pas d'ingéniosité, comme on va le voir.
Le prix du billet était fixé à un dollar, le nombre en étant illimité. En échange d'un dollar reçu, Mr. Turtel envoyait un numéro d'ordre. Au bout d'un délai de cinq semaines, la liste des prétendantes était close et le tirage devait avoir lieu devant témoins qualifiés pour assurer à l'opération la loyauté la plus parfaite. Les sommes envoyées par les prétendantes formeraient la dot de celle que le sort favoriserait, en telle sorte que chacune, courait la chance de recevoir du ciel une dot et un mari.
Il fut fait comme il fut dit, et, le jour du tirage, pour Noël dernier, le nombre des concurrentes s'élevait à 121.347, ce qui chiffrait la dot à 600.000 francs, chiffre rond. Mr. Turtel, exultait; mais sa joie fut de courte durée. Il tomba du haut de son rêve quand il apprit qu'il avait été gagné par cinq négresses.
En effet, cinq pauvres domestiques de couleur, trop pauvres pour acheter un billet chacune, s'étaient cotisées entre elles pour acheter un billet collectif, avec la condition préalable que, si la chance favorisait ce billet-là, elles feraient une nouvelle petite loterie ensemble pour déterminer par le hasard à qui reviendrait le mari. Ce nouvel appel au sort ayant été fait, Mr. Turtel eut la déconvenue d'apprendre qu'il était fiancé par le destin à Sarah Napoléon, une négresse cafre de soixante sept ans, alcoolique et bossue.
Mr. Turtel refusa de s'exécuter, arguant que la race nègre ne fait pas partie de l'humanité. Sarah Napoléon maintint ses droits. Sur quoi Mr. Turtel lui offrit la somme seule, sans lui. Alors une protestation éclata parmi les 121.346 prétendantes, et Sarah, se sentant soutenue, ouvrit contre Mr.Turtel, devant les tribunaux de Boston, un procès qui passionne le public en ce moment. Si les robins d'Amérique ressemblent à ceux d'autres pays, il est à craindre que la dot ne soit mangée par les frais.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 22 février 1903.

mardi 22 octobre 2013

Un nouveau projet de recrutement de la noblesse.


Un nouveau projet de recrutement de la noblesse.

Avec la religieuse attention qu'un tel écrivain comporte, j'ai lu la dernière chronique de Paul Adam sur le recrutement d'une nouvelle noblesse.
Tout d'abord, je me sentis séduit par l'originale conception du jeune maître; mais au bout d'une courte réflexion, les inconvénients du système préconisé m'apparurent avec une remarquable netteté.
Certes, il serait bon, à mille points de vue, d'instaurer une nouvelle noblesse, mais tenez pour certain que dans une démocratie comme la notre, toute noblesse qui ne sera pas de recrutement égalitaire n'aura aucune chance de durée.
Le mérite? Oui, je sais, mais quel gouvernement sera assez intègre ou perspicace, pour aller trouver, là où il se terre souvent, le vrai mérite?
Je vous le demande?
Ferez-vous passer des examens ou des concours pour conférer des titres de baron, comte, marquis, etc, etc, de même qu'il en existe en vue de créer des bacheliers, des licenciés, des docteurs, etc...
Non, n'est-ce pas? Alors?
De recrutement égalitaire, ai-je dit et je le maintiens.
Voici donc ce que je propose au gouvernement en général et à la grande chancellerie en particulier.
Tous les ans, l'Etat organisera une immense tombola à un franc le billet, tombola dont les lots consisteront en certain nombre de titres nobiliaires.
Le gros lot sera un titre de prince.
Suivront dix titres de duc, cinquante titre de comte, etc, etc, et pour finir mille titres de baron.
( Ces chiffres bien entendu sont fantaisistes. Une commission instituée ad hoc réglementera l'économie du système.)
Dès lors, plus de jalousie, plus d'envieuses récriminations, puisque n'importe qui, votre voisin, vous peut être! pouvez, du jour au lendemain, porter le tricorne et l'épée.
( Car il ne sera pas admissible qu'on créât de nouveaux nobles sans les affubler des brocarts de jadis, des ors et des galons de notre vieille aristocratie.)
Ces titres seront personnels et non transmissibles, de telles sorte que les loteries annuelles ne perdront jamais de leur intérêt, le nombre de trépas des nobles se trouvant réglé sur la création des nouveaux titres ( le contraire serait plus exact mais je n'ai pas le temps de corriger.)
Sans compter que le gouvernement trouvera chaque année un joli profit pécuniaire qui lui permettra, peu être, de dégrever les pauvres contribuables que nous sommes.
Ainsi soit-il.

                                                                                                 Alphonse Allais.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 17 mai 1903.