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mercredi 2 mars 2016

Le correspondant d'un journal étranger.

Le correspondant d'un journal étranger.


Journaliste privilégié entre tous les journalistes. A lui toutes les amitiés du gouvernement, les invitations dans les hôtels princiers, les confidences du Président de la République, les secrets des ministres, les reportage du high-life. Il est de toutes les fêtes, de tous les galas. Il a toutes les décorations de France et de Navarre. Il serre la main aux rois et tutoie les Présidents du Conseil. 





Son métier, cependant, consiste à répandre à l'étranger, contre la France qui le nourrit et l'engraisse, toutes les calomnies et toutes les infamies. Pour donner un renseignement inédit à son journal qui nous hait, il trahira son meilleur ami et oubliera le dîner qu'il vient de faire. Sa situation de correspondant d'une grande feuille étrangère lui donne tous les droits et toutes les impunités. Si un journaliste français se permettait de dire le quart de ce que dit le correspondant, par un fil spécial, dans son organe exotique, il serait mis au ban de la presse et cruellement châtié par ses confrères.
Le correspondant étranger n'a pas lui-même de patrie. On ne sait ni d'où il vient, ni d'où il sort. Il n'a aucun talent, il est incapable de rédiger proprement cent lignes de copie; mais il est actif et remuant, il connait beaucoup de monde et ne recule devant aucun scandale, ni aucune indiscrétion.




Le correspondant étranger n'existe réellement qu'à Paris.  Il y est comme un ambassadeur avec cinquante mille livres de traitement, hôtel et voiture. Son équivalent ne se rencontre pas à l'étranger. Si à New-York, à Londres, à Vienne, il existait un Français pour faire, vis à vis des Etats-Unis, de l'Angleterre et de l'Autriche, le métier que le correspondant étranger fait à Paris à l'égard de la France, il ne tarderait pas à être expulsé avec l'expression du plus profond dédain.
Mais nous sommes, nous, un peuple hospitalier, et puis nous sommes assez riches, assez heureux, assez spirituels pour permettre à nos ennemis de vivre à nos dépens.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, illustrations de Caran d'Ache, Job et Frick, à la librairie illustrée, 1887.

vendredi 27 décembre 2013

Celles dont on parle.

Séverine.

Si tendre, si douce, si sucrée, qu'on serait tenté de l'appeler Gly-Séverine. Elle n'a pas toujours été blonde, mais elle fut toujours sentimentale. Elle trempe sa plume dans ses larmes et se mouche dans son buvard; souvent les larmes en tombant font des pâtés sur le manuscrit et c'est ce qui explique qu'il manque des mots dans ses phrases. Heureusement, vous êtes sûr d'en trouver quelques lignes plus bas, beaucoup plus qu'il n'en faut; il suffit de déficeler le paquet et de faire votre choix.





Séverine est une philanthrope exaltée, une jacobine de la charité; pour soulager une infortune, elle ferait une révolution. Elle est toujours pour les malheureux contre la société, pour les ratés contre les arrivés, pour le voleur contre le gendarme, pour le chat contre les mauvais enfants, pour le souris contre le chat, pour la croûte de pain contre la souris. Je m'arrête car on va m'accuser d'écrire du Séverine.
Elle naquit dans un milieu très modeste, il y a quarante-huit ans. A vingt-cinq ans, elle fit connaissance, à Bruxelles, de Jules Vallès et se lia intimement avec lui. Quand l'ancien député rentra en France, grâce à l'amnistie, elle collabora avec lui à des romans socialistes, comme Jacques Vingtras.
Elle ne commença à signer seule que dans le Cri du Peuple, fondé par Jules Vallès; quand ce dernier mourut, elle prit la direction de son journal et épousa le commanditaire: le docteur Guebhard, excellent moyen pour mettre tous les atouts dans son jeu. Mais la discorde régnait entre les socialistes, et Séverine, après avoir bataillé ferme, elle pleurait moins facilement alors et aimait la polémique, céda le journal, dont la caisse était vide, aux blanquistes (1888)
C'est de cette époque que date la bruyante et larmoyante charité de cette digne femme. La plupart des feuilles publiques ont inséré ses déclarations pathétiques et sa comptabilité touchante: "Reçu pour les enfants de Ravachol: 50 c.; reçu pour donner du mou au chat de la mère Michel: 10 c."
Émus par tant de bienfaits, de hauts personnages se laissèrent interviewer par elle; le pape Léon XIII en personne daigna s'entretenir avec Séverine.
Ce n'est pas qu'elle soit pieuse. Socialiste, elle demande l'émancipation du peuple, le développement de l'instruction; mais quand elle s'élève contre la société, contre nos mœurs, alors son imagination rêveuse se reporte en arrière, et elle prêche la sage résignation des croyants. Ses idées sont contradictoires, mais Séverine n'en a cure, en sa double qualité de femme et de journaliste.

                                                                                                                Jean Louis.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 26 avril 1903.