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dimanche 12 juillet 2026

 Grandes dames héroïnes.



Plus fantaisiste que la fiction, l'histoire nous offre souvent des péripéties qui semblent combinées pour frapper, étonner, ravir l'imagination. Jamais peut-être s'en était-il rencontré autant à la fois et de plus extraordinaires qu'à l'époque où l'on vit chez nous des femmes, de véritables héroïnes des temps chevaleresques, prendre part aux intrigues politiques et courir les aventures et les guerres. Dans un livre merveilleux de pittoresque et de mouvement, auquel nous faisons plusieurs emprunts, la Jeunesse de la Grande Mademoiselle, M. Aristide Barine a fait revivre cette époque extraordinaire: ce sont quelques-unes des plus frappantes entre les scènes de temps que l'on trouvera évoquées dans notre récit, et on les lira avec la même curiosité que les chapitres des romans d'aventures les plus passionnants.




Charmantes et hardies, aimables et courageuses, unissant à l'élégance de la femme une bravoure digne des hommes les plus intrépides, emportées au galop de leur cheval, courant dans le vent qui fait flotter sur leurs épaules leur longue chevelure dénouée, les amazones ont de tout temps séduit l'imagination des poètes et fait rayonner dans la légende leur prestige de belles guerrières. Elles apparaissent dans l'épopée antique, passent dans les romans chevaleresques du Moyen âge et dans les poèmes de la Renaissance. Dans la Jérusalem délivrée du Tasse, Tancrède provoque en duel un chevalier, le blesse, lui enlève son casque; un flot de cheveux s'en échappe, un visage délicieux apparaît, enveloppé par les ombres de la mort: Tancrède reconnait sa chère Clorinde. Il vient de tuer celle qu'il aime!*
Mais pour trouver des amazones, nous n'avons pas besoin de nous adresser à la fiction: nous n'avons qu'à regarder dans notre histoire.
Amazones véritables,  bien réelles et bien vivantes, les grandes dames françaises ont fait à une certaine date une soudaine irruption dans les affaires politiques et dans les guerres. Car on les vit alors s'accoutrer en homme, cavalcader sur les routes, soulever des provinces, prendre des villes, se jouer des tempêtes de la mer et de la fortune, conspirer, couler entre les doigts des exempts, entre les grilles des geôles, tenir tête aux généraux en plein conseil, faire tirer le canon au milieu des servants. Et ces prouesses de roman qui pourtant sont de l'histoire, ces aventures invraisemblables et vraies ont lieu en plein XVIIe siècle, dans le siècle de la raison, en face des politiques les plus réalistes et les plus positifs que nous ayons eus, Richelieu et Mazarin.

Intrigue et amour. Le règne de la femme.

Sans doute ce n'était pas la première fois qu'on voyait des femmes se charger d'intérêts virils: duchesses et comtesses du moyen âge qui administrèrent les Etats des seigneurs pendant les croisades, reines régentes, mères, dont le génie maternel faisait des Blanche de Castille.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. cette brillante et tapageuse entrée des femmes dans notre histoire est le résultat et le signe d'un changement qui s'est fait dans l'antique et traditionnelle conception du rôle de la femme.
Le moyen âge n'aimait pas la femme. D'abord il la trouvait laide. "Il n'y a dans son corps aucune proportion parfaite", écrit un de ses plus grands peintres. Ensuite, il la méprise et il en a peur. "La femme, dit Pétrarque, est le diable incarné." Un autre lui répond: "Toutes les femmes sont folles et pleines de puces". Un troisième conclut  brutalement: "bonnes ou mauvaises, femme veut le bâton".
La Renaissance, au contraire, va attribuer à la femme une véritable souveraineté; elle lui vouera une espèce de culte; elle verra dans toute femme une reine. Au XVIIe siècle, en effet, la femme règne dans la société, dans les salons, dans la littérature, au théâtre et dans le roman. La galanterie se mêle aux affaires d'Etat, les intrigues amoureuses aux intrigues politiques; amours et conspirations.
Mazarin, écrivant à don Luis de Haro, enviait le sort de l'Espagne où les femmes ne s'occupaient que des intrigues d'amour, non des autres. "Vos femmes, disait-il, ne s'occupent pas de politique; mais ici, c'est bien autre chose; et nous en avons trois qui seraient capables de gouverner ou de bouleverser trois grands royaumes: la duchesse de Longueville, la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse."

A franc étrier. 
Un jeune gentilhomme qui n'est pas celui qu'on pense.

Cette dernière était la plus âgée. Il y a longtemps quelle occupait la scène, et Richelieu avait trouvé dans toutes les conspirations ourdies contre lui la main de la belle duchesse. Persuadé qu'il n'aurait pas de repos tant qu'elle ne serait pas à la Bastille, il envoie en septembre 1637 des émissaires pour l'arrêter dans sa terre de Tours, où elle était exilée depuis quatre ans. Prévenue à temps, Mme de Chevreuse* s'enfuit pour gagner l'Espagne. C'était la France à traverser, cent cinquante lieues à faire avec toutes les difficultés du voyage, tandis que les soldats de Richelieu galopent sur toutes les routes.
Notre héroïne n'est pas abattue pour si peu. Elle va trouver l'archevêque de Tours, lui emprunte son carrosse, y monte comme pour faire une promenade, s'arrête pour souper dans un château de Montbazon, s'habille en homme, repart en pleine nuit, arrive le lendemain d'une seule traite à Ruffec, à une lieue de Verteuil où habitait La Rochefoucauld.
Au lieu de lui demander l'hospitalité, elle lui écrit le billet suivant: "Monsieur, je suis un gentilhomme français qui vous demande vos services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, j'ai tué un seigneur de marque. Cela me force à quitter la France, et promptement, parce qu'on me cherche; je vous croit assez généreux pour me servir sans me connaître. J'ai besoin d'un carrosse et de quelques valets pour me servir."
La Rochefoucauld reconnaît la main de la duchesse, mais, respectant son incognito,  se borne à lui envoyer un de ses gens, Pauthet. Celui-ci trouve à cent pas du château un jeune gentilhomme à perruque blonde, suivi de deux laquais à cheval. Pauthet se doute bien que c'est Mme de Chevreuse, mais la duchesse avait les cheveux châtains, et rien ne vous altère un visage comme de l'encadrer d'une coiffure nouvelle. Le jeune homme blond ne sonne mot, baisse prudemment les yeux, et, de la pointe de son épée, bat obstinément le bout de sa botte. On attelle, il monte seul dans le carrosse, s'y couche harassé, et la pesante machine, escortée de trois cavaliers, démarre à fond de train emportant le fugitif endormi.
Etrange tableau que cette course nocturne furieuse! Mystère pour les passants brusquement rencontrés sur la route, rouliers cheminant à la tête d'une file de chevaux, vendangeurs attardés rapportant leur vendange; mystères pour les personnages eux-mêmes, nul n'osant interroger son voisin, la fugitive ignorant où on l'emporte, et Pauthet, dans la nuit, rêvant vaguement aux cheveux châtains, ou blonds,  de Mme de Chevreuse.
A trois heures du matin, ils arrivent à une autre maison du duc où demeurait un homme à lui, Malbasty. Sa femme, à la voix de Paulhet, se lève pour ouvrir; on lui narre en deux mots la fable du duel. Là-dessus survient Malbasty, rentrant de tournée, bien étonné de l'attroupement, du mouvement, des lumières. Pauthet lui répète son histoire: "un seigneur de qualité, ami intime du duc, etc."
"- Mais enfin, qui dois-je servir?
- Vous le saurez demain, partons cependant."
On renvoie le carrosse avec les deux laquais. La dame se fait seller une haquenée qui se trouve dans l'étable et voilà le trio galopant dans la nuit.
Mme de Chevreuse portait casaque noire, les chausses et le pourpoint de même, la tête bandée, un grand morceau de taffetas dessus. "Un coup d'épée!" dit-elle, s'excusant de garder son chapeau; elle l'avait pris fort large, pour que l'ombre servit de masque à son visage.
Si robuste qu'elle fut, en arrivant le soir à l'auberge après six heures de cheval et trente-six heures de carrosse, elle n'en pouvait plus. Elle laissa les deux hommes à table et demanda un lit: il n'y avait dans l'auberge que de ces vieux et vastes lits de pèlerins, où, jusqu'à ce qu'ils fussent complètement remplis, on couchait tête-bêche, six ou huit dormeurs, se connaissant ou non. Elle préféra le foin d'une grange. Pour toute nourriture, on lui porta un quartier d'oie bouillie dont elle ne put manger.
Sous son déguisement, l'adorable fugitive avait conservé toute son irrésistible séduction; et voilà toutes les femmes amoureuses de ce beau garçon! Une passante qui la voit s'étendre sur ce foin s'écrie:
"Qu'il est joli!" et veut l'emmener reposer chez elle.
"Excusez-moi, madame, fit l'autre, le temps me presse." Elle parlait très bas, pour déguiser le timbre de sa voix féminine.
"Ah! mon Dieu! reprend la brave femme; quel rhume! Vraiment il fait pitié"
Et elle court lui quérir des œufs frais dont elle l'oblige à gober quatre.
Le lendemain, Malbasty lui rappelle sa promesse de se faire connaître; alors, d'un air mystérieux, Mme de Chevreuse lui déclare "qu'elle est le duc d'Enghien, obligé pour un sujet secret de quitter la France pour un temps".
Une alerte! sous cette perruque qui la gêne, Mme de Chevreuse est au supplice. Au premier gite, elle déploie sous sa casaque son opulente chevelure traîtresse et, les bras arrondis au-dessus de sa tête, démêle et tord ses souples et lourde nattes. Elle se regarde dans un miroir. Soudain elle y aperçoit une seconde figure qui se place à côté de la sienne: c'est une servante qui regarde un instant, s'enfuit et, sans doute, va tout raconter, la bavarde! Le danger ne souffre pas de retard. Mme de Chevreuse rassemble ses tresses avec rage, enfonce sa perruque jusqu'aux yeux, hèle Malbasty attablé à boire, saute à cheval, pique des deux et disparaît.
Enfin, après mille aventures, elle touche aux Pyrénées; dans une vallée, elle rencontre un gentilhomme chargé de garder les passages. Que faire? Elle paye d'audace, l'aborde, lui demande à quelle distance elle est de la frontière: elle n'était qu'à deux lieues. Chemin faisant, l'officier, qui l'observait, lui dit brusquement qu'il la prendrait pour Mme de Chevreuse, si elle était vêtue d'autre façon.
"Ma foi, je peux bien lui ressembler, je lui touche de près." répond le voyageur pour se tirer d'affaire. Quand son cheval eut les quatre fers en terre d'Espagne, elle remercia son guide: "Suis-je bien hors de France?" ajouta-t-elle. Il l'en assura.
"Eh bien; monsieur, puisque j'ai trouvé en vous tant de civilité, faites-moi donc passer, je vous prie, des étoffes pour me vêtir, avant d'aller outre, comme il convient à la duchesse de Chevreuse. Car, vous ne vous trompez pas, dit-elle en éclatant de rire: je la suis!"




Les débuts de l'insurrection.
Frondeurs ameutant les passants au bord de la Seine, à Paris.


Un parti s'était formé à la cour contre Mazarin. Les grands n'eurent
 pas de peine à entraîner à leur suite le peuple irrité par la mauvaise administration financière du Cardinal, par ses édits malheureux
 qui avaient encore augmenté les impôts déjà trop lourds.





Beauté angélique et fatale.

Moins énergique, moins virile, Mme de Longueville était toute grâce*. Sa beauté consistait moins dans sa perfection et la régularité de ses traits que dans la finesse d'un teint incomparable, teint charmant qui prenait toutes les nuances des sentiments de son âme: un teint de perle. Sur ce visage nageaient des yeux moins grands que doux et brillants, d'un bleu admirable, pareil à ceux des turquoises. Une chevelure bouclée, pâle, d'un blond d'argent, accompagnait à profusion ces merveilles. Tous ceux qui l'ont vue n'ont qu'un mot pour la peindre: c'était un ange.



Mme de Longueville.

Une chevelure blonde et bouclée, les trais fins et gracieux, tout,
dans la personne de Mme de Longueville avec la virile énergie
de son caractère. Sœur du grand Condé, elle contribua par ses
instances à le gagner au parti des frondeurs.




Mais à combien cette angélique beauté ne devait-elle pas être fatale! Pour elle Coligny provoque Guise, se bat sur la place royale et reçoit une blessure dont il meurt; on assure que Mme de Longueville était cachée derrière une fenêtre pour voir le combat.
Elle n'a qu'à paraître, tout cède à son enchantement. En 1646, elle part à Münster, où son mari était envoyé pour négocier la paix. Pas un député du congrès qui se résigne à la perdre de vue! Servien et d'Avaux languissent. Les Espagnols et les Portugais sont à peindre quand ils la rencontrent, roulant des yeux, béants d'admiration, furieux de jalousie. Les jurisconsultes en us, Salvius, Vulteius, Lampadius, s'enflamment. Un Allemand, cherchant quelque compliment, lui propose, pour la divertir, de lui enseigner sa langue!



L'armée de la Fronde, d'après une estampe satirique du temps.

Le nom d'un jeu d'enfant avait été donné à l'insurrection à son début:
elle le mérita en effet tout d'abord. composée de gens de tous âges
et de toutes classes, dont la plupart savaient à peine tenir un fusil,
l'armée qui s'était organisée pour tenir tête aux troupes royales,
était l'objet de plaisanterie dont cette amusante estampe
nous donne une idée.



Comme les seigneurs et les diplomates sont amoureux d'elle, le peuple, lui non plus, ne saura pas résister au charme de sa beauté. Dans la nuit des Rois de 1649, la cour a fui à Saint-Germain: Mme de Longueville, restée à Paris, entreprend de dompter la tempête. Entraînant son amie la duchesse de Bouillon, Elle se présente avec elle à l'Hôtel de Ville, pour y habiter en otages de la fidélité de leurs maris. Suspectes, éconduites, rudoyées, elles insistent, elles triomphent, et la face horrible de l'émeute aussitôt se transfigure.
"Imaginez-vous, raconte Retz, ces deux dames sur le perron de l'Hôtel de Ville, plus belles en ce qu'elles paraissaient négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenaient chacune un de leurs enfants dans leur bras, qui étaient beaux comme leurs mères. La Grève était pleine de peuple jusqu'au-dessus des toits: tous les hommes poussaient des cris de joie, toutes les femmes pleuraient de tendresse."
D'une vieille chambre qu'on leur abandonne, les duchesses font en quelques heures un salon luxueux, qui le soir même, se remplit du Tout-Paris, les femmes en toilettes de bal, les hommes en harnais de guerre. Des violons jouent dans un coin, des trompettes sonnent au dehors: on est en plein roman.




L'arrestation du conseiller Broussel (26 août 1648)
Tableau de J. P. Laurens.


Le Parlement s'était montré hostile à Mazarin. celui-ci commis une
 lourde faute en faisant arrêter trois de ses principaux membres, au
nombre desquels était le conseiller Broussel, très populaire alors à Paris
.



Une barricade aux environs de la Bastille (26 août 1648).

L'arrestation des conseillers mit le feu aux poudres. Au cri de
"Liberté et Broussel!", le peuple se porta en masse devant le Palais-Royal.
En quelques heures, deux cents barricades furent formées, et le calme
ne se rétablit que lorsque la reine Anne d'Autriche eut accordé la liberté
aux prisonniers.





En fuite! une duchesse émeutière. Péripéties d'une évasion mouvementée.

Un an plus tard, l'héroïne est en fuite, court à Rouen, dont M. de Longueville est gouverneur, y est mal reçue, passe à Dieppe, où une armée envoyée par Mazarin vient l'investir. 


Poursuivie par les troupes de Mazarin, Mme de Longueville
 trouve asile dans un château aux environs de Dieppe (1650).
D'après le tableau de A. F. Gorguet.




A cette approche, elle va trouver le commandant de la place: "Monsieur, laisserez-vous la femme de votre chef tomber aux mains de ses ennemis? Cette province est au Roi, non pas au Mazarin: je vous jure que je ne lui la céderai pas sans résistance.
- Eh! madame, se bat-on sans argent et sans hommes? S'il ne s'agissait que de me perdre pour vous sauver, je courrais à une mort si désirable: mais à quoi servirait la mort d'un homme?
- Monsieur, on peut toujours ce qu'on veut.
- Puis-je faire que j'aie des troupes?
-On en fait, monsieur quand on n'en a pas."
Et, se souvenant d'avoir naguère maté le peuple, l'héroïque femme espère qu'elle pourra cette fois le soulever. Voilà la grande dame qui se fait émeutière. Elle monte sur une borne, ameute les passants, leur peint sa détresse, supplie, se fait humble et caressante, rappelle ses bienfaits, fait chatoyer ses espérances; surtout elle fait parler à leurs yeux cette touchante éloquence, ses gestes, son musical accent, ses larmes, sa beauté: spectacle incomparable à voir, sous cette tombée de la nuit, sous la menace de l'ennemi qui s'approche!... Mais le Normand aime son repos; il écoute, regarde, jouit du spectacle avec un ait narquois, et, secouant la tête, tous s'écartent un à un: ainsi que les planches d'un radeau se disjoignent sous les pieds du naufragé, et Mme de Longueville voit son dernier espoir s'engloutir.
Elle rentre au château et se dispose à fuir comme on s'apprête à mourir: appelant un prêtre, elle lui confesse les fautes de sa vie. Déjà les gens du roi cernent le château; elle entend leur tambour roulant de rue en rue et distingue au pied de la tour les armes des soldats formant le cordon le long des douves. Une seule poterne n'était pas encore gardée; elle se glisse par là suivie de ses femmes et de quelques gentilhommes, l'épée nue sous leur manteau, formant arrière-garde.
Aveuglée par la nuit, sur un chemin boueux et glissant, chose inouïe pour une femme qui n'avait de sa vie fait deux pas à pied dans la rue, elle marche et court deux lieues jusqu'à un petit pont, où elle ne trouve que des bateaux de pécheurs. Le vent était si violent et la marée si forte, que le matelot qui l'avait prise dans ses bras pour la porter dans la chaloupe, ne pouvant résister à l'un et à l'autre, la laissa tomber dans la mer. Elle fut roulée un instant par les vagues furieuses, dans cette boue de sable et d'écume que la mer dresse sur ces grèves en véritables murs liquides aussitôt écroulés avec fracas.
A grand'peine, sauvée et ranimée, toute transie et claquante de fièvre, l'intrépide veut se remettre dans le péril. La tempête, croissant de moment en moment, l'en empêche. Alors, elle envoie chercher des chevaux dans toutes les fermes voisines, bêtes de labour, bête de halage, bêtes de carrioles, et, juchée à cru sur ces montures la duchesse et ses femmes ayant marché le reste de la nuit, arrivèrent à l'aube chez un gentilhomme du pays de Caux, qui les reçut et les cacha.
Pourchassée, traquée, la fugitive vit ainsi quinze jours, se cachant de place en place, marchant toutes les nuits, passant la journée dans des granges. Enfin, un navire anglais mouillé au Havre la reçoit sous le costume et le nom d'un gentilhomme poursuivi par une affaire d'honneur.

Ce qui se passe sous les remparts d'Orléans.

Il nous reste à voir une princesse général d'armée, donnant l'assaut à une ville et faisant tirer le canon. Celle-ci est la propre cousine de Louis XIV, celle qu'on appelait la Grande Mademoiselle*.


La Grande Mademoiselle.
Tableau de Bourguignon. Musée de Versailles.


Charmantes et querelleuses, telles nous apparaissent ces héroïnes
au premier rang desquelles était Mlle de Montpensier, appelée la
 "Grande Mademoiselle". C'est pour se venger de Mazarin, qui
s'opposait à ses projets de mariage avec le jeune roi Louis XIV,
qu'elle prit part à la Fronde. Le peintre l'a représentée en Minerve,
 tenant d'une main le portrait de son père, Gaston d'Orléans,
frère de Louis XIII.




Il est triste pour n'importe qui, mais combien plus pour une héroïne!, d'avoir pour père un lâche: tel fut pourtant, ainsi que le remarque M. Arvède Barine, le sort de Mademoiselle. Gaston d'Orléans, autrement dit Monsieur, fils d'Henri IV, frère de Louis XIII, était un dilettante, grand amateur de peinture, excellent graveur sur médailles, lettré, spirituel; mais pas un grain de sens moral, et une faiblesse, une poltronnerie presque incroyables à ce degré, qui salirent tout le cours de sa vie et en firent le plus méprisable des êtres. Monsieur entrait dans toutes les intrigues, faute de force pour les refuser; puis la peur le saisissait, et alors rien ne pouvait l'arrêter. Il trahissait, trahissait, trahissait. Le peuple appelait cela "les excès de la colique de son Altesse Royale". Lui n'en éprouvait ni honte, ni remords; il était né insensible à l'homme.
L'honneur, au contraire, était la passion de sa fille. Un jour que son poltron de père l'accusait avec aigreur de les compromettre pour le plaisir de "faire l'héroïne"!
"Je ne sais, répond-elle, ce que c'est que d'être héroïne; je suis d'une naissance à ne jamais rien faire que de grandeur et de hauteur en tout ce que je me mêlerai de faire, et l'on appellera ça comme on voudra; pour moi, j'appelle cela suivre mon inclination et suivre mon chemin: je suis née à n'en pas prendre d'autre". Qu'on parle après cela de la sagesse des proverbes, s'il en est un qui dit: "Tel père, telle fille."
En 1652, Mademoiselle avait vingt-cinq ans. Il arriva que la ville d'Orléans, qui était à Monsieur, fut menacée à la fois par les troupes de Condé et par celles de Mazarin, et, dans ce double danger, appela son prince à son secours. Celui-ci hésite, gémit, se plaint, bref, dit qu'il n'ira pas, et que sa fille aille à sa place.
La joie de Mademoiselle fut sans pareille. Elle passe la nuit en apprêts, va le matin appeler les bénédictions de Dieu sur son expédition, et paraît à midi chez son père à la tête d'un état-major emplumé où s'aperçoivent plusieurs jolies femmes. Gaston avait trop d'esprit pour ne pas sentir le ridicule de cette "chevalerie". Il commençait d'autre part à être un peu ému d'avoir déchaîné cette impétueuse personne, qui allait inventer on ne sait quoi, sans se soucier de le compromettre. Dans son inquiétude, il recommandait tout haut d'obéir à sa fille comme si c'était lui-même, et donnait tout bas des instructions pour la tenir en lisières. Après les adieux, il se mit à la fenêtre pour voir le départ. Mademoiselle était en habit gris couvert d'or. Elle monte en voiture parmi les hourras des badauds, et on l'acclame jusqu'à sa sortie de Paris.
Le lendemain, elle rencontre l'armée, qui se met en bataille pour la saluer, monte à cheval, prend le commandement, à la grande joie des soldats, préside le conseil de guerre, règle la marche, au grand dépit des généraux, et arrive à Orléans, un jour après, le 27 mars.
Les portes étaient fermées autour d'Orléans, elle rencontre la Loire. Des bateliers lui offrent d'enfoncer une porte donnant sur le quai. Elle les prend au mot, leur donne de l'argent et grimpe sur une butte pour les voir faire, "se prenant aux ronces et aux épines, et sautant les haies comme un chat". Ses gentilhommes scandalisés la supplient de s'en retourner; elle les fait taire et se confie aux bateliers. A la guerre comme à la guerre! on peut bien sacrifier un peu de décorum à la gloire.
Les bateliers la font passer sur des barques et la hissent par une grande échelle cassée jusque devant la porte qui résistait encore. A la fin, les deux planches du milieu cédèrent. Mademoiselle s'approche: "Comme il y avait beaucoup de crotte, un valet m'empoigne, me porte, me fourre par ce trou où je n'eus pas plus tôt la tête passée que l'on bat le tambour. Les cris de Vive le roi! A bas le Mazarin! redoublent. Deux hommes me prennent et me jettent sur une chaise de bois. Je ne sais si je fus assise dedans ou sur le bras; tout le monde me baisait les mains, et moi, je me pâmais de rire".
On l'emporte en triomphe. une compagnie marche à sa tête, tambour battant*. Mme de Fiesque et Mme de Frontenac pataugent derrière dans la boue, entourées de gens du peuple. Pendant un mois, elle harangue le peuple, préside à cheval des conseils de guerre orageux, où Beaufort et Nemours s'arrachent leurs perruques et dégainent, passent des revues avec ses dames, règle la marche des troupes et rentre enfin à Paris comme une reine. C'est là que le 2 juillet, les troupes du roi et celles de la Fronde engagèrent le combat où Mademoiselle acheva de s'illustrer.



Une femme qui prend une ville.
La Grande Mademoiselle entrant à Orléans (mars 1652)
.

La ville d'Orléans, qui avait refusé d'ouvrir ses portes aux troupes
royales, appela son prince à son secours. Ce fut la Grande Mademoiselle
 qui partit à la place de son père; à la tête d'une petite armée, elle pénétra
 par une brèche dans la ville et l'empêcha de se rendre. C'était un coup
droit porté à la puissance de Mazarin. Aussi cette estampe nous
représente-t-elle l'impétueuse princesse "balayant" le cardinal.




Le canon de la Bastille. Comment on tue son futur mari.

A quoi tient la gloire! Mademoiselle, en se couchant, le soir du 1er juillet, avait dessein de se purger le lendemain. Le 2, à 6 heures du matin, des coups frappés à sa porte la réveillent en sursaut. Condé la faisait appeler au secours: il était attaqué dans le faubourg Saint-Antoine, acculé à Paris qui avait fermé ses portes et l'y laissait froidement écraser. Mademoiselle bondit hors de son lit, court chez son père qui ne voulut bouger et finit par l'expédier de sa part à l'Hôtel de Ville.



Le Grand Condé.
D'après la statue équestre de Frémiet.
(Musée de Chantilly)


Cédant aux exhortations de sa sœur et à ses ressentiments contre
Mazarin, Condé lui-même, le vainqueur de Rocroi, se transforma en
insurgé et se mit à la tête d'une armée de frondeurs qu'il avait rassemblée.



Place de Grève, une foule déguenillée hurlait sous les fenêtres. Mademoiselle monte à la grande salle, réclame des troupes et l'ouverture des portes; le prévôt, les échevins, le gouverneur se regardent perplexes, se retirent pour délibérer dans la pièce voisine. Le temps pressait, les bourgeois ne se décidaient pas. Alors, leur montrant du poing sur la place de Grève la populace en furie, Mademoiselle leur jura que, "s'ils ne signaient l'ordre qu'elle demandait, ces gens-là leur feraient bien signer". Ils signèrent: Condé était sauvé.
Puis elle s'élance vers la porte Saint-Antoine: la rue, comme un fleuve en débâcle, charrie à sa rencontre des corps sanglants. "A chaque pas des blessés, les uns à la tête, les autres au corps, aux bras, aux jambes, sur des chevaux, à pied, sur des échelles, des planches, des civières, des corps morts". La fatale porte ne s'ouvrait que pour eux. Les remparts étaient chargés de spectateurs. Louis XIV et Mazarin regardaient des hauteurs de Charonne.



Combat de la porte Saint-Antoine (juillet 1682).

Bloqué dans Paris, Condé tenta une sortie par la porte Saint-Antoine.
Un terrible combat s'engagea entre son armée et l'armée de Turenne.
Les frondeurs allaient être repoussés, quand tout à coup, la Grande
 Mademoiselle, après avoir donné l'ordre d'ouvrir la porte Saint-Antoine,
 fit tirer sur les troupes royales le canon de la bastille: Condé était sauvé.



Condé, ce jour-là, se battait contre Roland. Il plongeait dans la mêlée, reparaissait la cuirasse rougie et bosselée, et replongeait comme une épée vivante. Il jetait en même temps des ordres si nets, si inspirés, qu'il semblait un génie surnaturel, un démon. Fondu de sueur, étouffé par ses armes, il se jette tout nu sur l'herbe d'un pré, s'y roule et s'y vautre, comme un cheval qui s'ébroue, est rhabillé en un clin d'œil et se rejette, frais et dispos, au plus fort des coups.
Il allait périr toutefois sous le nombre si Mademoiselle, arrivée enfin place de la Bastille, n'eût aussitôt fait ouvrir la porte Saint-Antoine. On la reçoit dans une maison voisine. Condé paraît sur-le-champ. Il lui dit: "Vous voyez un homme au désespoir, j'ai perdu tous mes amis". Et il se jette sur un siège en pleurant.
Ils convinrent de la conduite à tenir; Condé s'en fut diriger la retraite, et Mademoiselle, à sa fenêtre, à faire évacuer les bagages, recueillir les blessés et porter à boire aux combattants. Elle ne bougea de son poste que pour monter un instant sur la Bastille où, ayant pris une lunette, elle voit l'ennemi manœuvrer pour couper Condé de la porte Saint-Antoine. Elle laissa l'ordre de canonner l'armée royale et revint jouir de son triomphe: elle avait sauvé deux fois condé dans la même journée.


La Grande Mademoiselle faisant pointer le canon de la Bastille.
D'après une composition d'Alphonse de Neuville.




Il faut savoir, pour compléter cette scène, que Mademoiselle voulait épouser son cousin, le petit louis XIV qui n'avait que onze ans de moins qu'elle: elle n'était même entrée dans la Fronde que pour obliger Mazarin à consentir au mariage. Elle allait y réussir, quand Mazarin connut son exploit: "Voilà, dit-il, un coup de canon qui a tué son mari."

Une fermière qui n'avait pas froid aux yeux.

Vous croyez peut-être que l'héroïsme était un sport aristocratique réservé à l'usage des grandes dames? Il n'en est rien. La bourgeoisie avait aussi ses amazones.
Voici une petite provinciale, Catherine Meurdrac, née à Mandres, village de Brie, en 1613. Quand elle sait ce qu'une demoiselle doit savoir, elle demande à son père un maître d'armes, manie le fleuret et tire de l'arquebuse. A dix-neuf ans, elle épouse un capitaine, M. de la Guette, qui, de son mariage à sa retraite, fait trente campagnes.
Toute virile et belliqueuse qu'elle soit, cela ne l'empêche pas d'être une excellente mère de famille et une ménagère accomplie. Elle a dix enfants, cinq garçons et cinq filles, tous honnêtes gens, Dieu merci! Fermière convaincue, elle fait ses comptes, surveille ses labours, ses fourrages. Un jour, après l'affaire du faubourg Saint-Antoine, elle part pour sa terre de Grosbois, dans la vallée de la Marne. Elle y trouve plus de dix mille paysans réfugiés; dans sa chambre une de ses servantes git la tête fendue d'un coup d'estramaçon, toute en sang.
Dans cet état, un major du duc de Lorraine vient l'inviter à voir son armée attaquer Turenne. "Il n'en échappera pas un, dit-il, et vous verrez beau jeu". L'armée de Turenne n'était pas de sept mille hommes contre dix-huit mille Lorrains. Mme de la Guette éleva son esprit à dieu. "Seigneur, lui disait-elle, conservez la gloire de mon roi, sauvez ma patrie et me faites la grâce que je puisse faire connaître que je suis bonne Française."
Montant dans un four à chaud, Mme de la Guette considère la plaine de Brie-Comte-Robert où se déploie l'armée menacée de Turenne, et elle songe à la France. Après avoir rêvé un peu de temps, elle dit au major étranger: "Vous croyez que vos gens battront l'armée de mon roi? c'est la vôtre qui sera battue, dos et ventre. Je sais des particularités dont je veux vous faire part: je puis vous dire, de science certaine que le canon du roi est placé d'une manière qui vous gênera fort à l'approche, et que, de plus, dans les bois de la Grange du Milieu, il y a un nombre d'infanterie qui vous canardera comme il faut; vous voyez comme les murs de ce parc vous serrerons en flanc; et je vous apprends encore que M. de Montbas à un camp volant et vous suit pour vous charger en queue. Dans le parc, il y a bien dix mille paysans armés, qui ne vous ne l'ont pas fait dire, comme vous pouvez croire. Allez! allez! courez vite avertir votre duc! car il aura bien peu des vôtres qui retrouveront le loquet de sa porte... " En un mot, elle lui forge sur-le-champ des renseignements si terribles et si précis que l'homme épouvanté, enfourchant un cheval, court les porter à son prince, qui arrêta ses troupes, et, sur la foi d'une femme,  manqua une facile victoire.


Les chefs de l'insurrection venus faire leur soumission
à la Reine Régente et au jeune roi Louis XIV (1649)


A la suite du traité signé à Rueil entre la Reine et le Parlement, les
principaux chefs de l'insurrection, le duc de Beaufort, le coadjuteur
 de Paris Paul de Gondi vinrent faire leur soumission. c'était la fin de
 la vieille Fronde, qui allait bientôt faire place à une véritable
guerre civile.




Et voilà des femmes telles que nous serions un peu surpris et gênés de les avoir pour femmes: aussi bien nous ne somme plus les maris qu'il leur faut. Elles ont eu vraiment trop d'aventures, trop "d'histoires" et on dit que le bonheur n'en n'a pas. Cependant, il ne nous déplait pas de les avoir, ces brillantes aventurières, pour nos lointaines aïeules. Elles furent courageuses, hardies, fringantes et belles. Et si d'autre ont fait l'épopée de la France, ces Amazones en ont fait le roman.




La fin de la "Vieille Fronde".
Le retour de Gonesse, d'après une estampe du temps.


Assiégé par les troupes royales, Paris, dont la population s'était
soulevé contre Mazarin, n'était plus approvisionné comme d'habitude
 par le village de Gonesse, et le pain était bientôt venu à manquer.
Quand fut signée la paix, les Parisiens étaient affamés. Cette curieuse
 estampe montre avec quelle impatience les vivres qui arrivèrent
étaient alors attendus.



Lectures pour tous, Paris, hachette et Cie, 1901-1902.



* Nota de Célestin Mira:

* Tancrède et Clorinde:

Tancrède affronte de nuit un chevalier ennemi qu'il blesse à la poitrine. Il découvre ensuite que ce chevalier est une femme qu'il aime secrètement.




Tancrède et Clorinde.


Clorinde est une guerrière sarrazine d'une grande bravoure. Tancrède lui donne le baptême avant qu'elle meure dans ses bras. A noter Cupidon essuyant ses larmes avec une étoffe bleue, symbole de la fin tragique de leur amour impossible.
Ce tableau a été réalisé par Louis Jean François Lagrenée en 1761. Il se trouve à la Galerie nationale Trétiakov à Moscou.



* Mme de Chevreuse:



Duchesse de Chevreuse.



* Mme de Longueville.



Anne-Geneviève de Bourbon-Condé,
duchesse d'Estouteville et de Longueville.



* La Grande Mademoiselle:



Anne, Marie, Louise d'Orléans
duchesse de Montpensier,
dite la Grande Mademoiselle
.




* L'entrée de Mademoiselle à Orléans.





Ce tableau est intitulé "L'Entrée de Mademoiselle de Montpensier à Orléans pendant la Fronde en 1652". Il a été réalisé par Alfred Johannot en 1833.

lundi 2 octobre 2023

 La pire terreur des temps passés.


Dans les fléaux qui pendant des siècles ont fait trembler l'humanité, le plus terrible a été sans contredit, la famine: il n'est pas d'années où elle n'ai sévi sur quelque partie du globe, faisant de terribles hécatombes. Aux époques en apparence les plus brillantes, la famine a résulté d'une culture insuffisante, de la guerre ou d'une mauvaise répartition des impôts. Ce n'est pas en effet de l'indigence de la terre et du défaut des richesses naturelles, c'est de la faute ou tout au moins de l'ignorance et des erreurs de l'homme qu'a de tout temps procédé la famine. Grâce aux progrès réalisés dans l'époque moderne, et moyennant une bonne administration, nous n'avons plus à craindre en Europe de voir des populations entières trembler devant ce fléau qu'il est de notre pouvoir de conjurer pour toujours.



Dès l'origine du monde, la vie de l'homme n'a été qu'un rude et continuel combat. La guerre, les maladies, les intempéries, l'eau, le feu, que d'ennemis conjurés contre lui! Mais, de tous ces fléaux, le plus ancien et le plus fréquent à coup sûr, le plus terrible peut-être parce qu'il traîne après lui un long cortèges de misères, c'est celui de la famine.


"Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front"
Adam et Eve travaillant la terre.
D'après le tableau de Lhermitte.

Depuis les premiers temps de l'humanité, nos ancêtres ont connu bien
souvent les atroces angoisses de la faim. N'ayant pour outils que
des morceaux de bois noircis au feu, ils ne tiraient de la terre qu'une
maigre subsistance. Souvent la famine dévastait des pays entiers:
ceux des habitants qui en avaient encore la force émigraient alors
pour aller trouver des contrées plus hospitalières.


Ils l'ont connu, nos premiers ancêtres, ces fauves roux et velus que les historiens nous montrent exclusivement occupés de chasse et de pêche. C'était pour eux la grande, l'unique affaire de disputer aux bêtes sauvages la proie qu'ils dévoraient chaude et palpitante encore. Ils l'ont connu ces pasteurs déjà "civilisés" dont la science moderne déchiffre péniblement l'obscure chronique, ces Elamites, Hittites, Chaldéens, qui sur l'argile et le granit, ont gravé le récit de leurs exploits et de leur misère. Mal outillés, n'ayant pour charrue qu'un soc de fer ou de bois durci au feu, ils allaient de plaine en plaine, de vallée en vallée, non selon le caprice de leur aventureuse humeur, mais poussés par l'âpre besoin de nourriture
La Bible nous dit qu'Abraham fut obligé d'emprunter des grains à l'Egypte alors renommée par sa fertilité. Et pourtant, l'Egypte elle-même n'était point épargnée, puisque l'histoire y place la première famine dont elle fasse mention. C'est la période des "sept vaches maigres*" que Joseph prédit au Pharaon pour châtier ses crimes et briser son orgueil.


Ugolin et ses enfants "dans la tour de la faim"
D'après le groupe de Carpeaux.


Dans son "Enfer", Dante a décrit le supplice du comte Ugolin. Enfermé
dans une tour avec quatre de ses enfants, il fut condamné à
mourir de faim. Ayant vu périr ses fils, Ugolin en fut réduit
à se nourrir de leurs corps.


La famine est le mal chronique de l'humanité à l'état de barbarie. Aussi allons-nous la voir, à travers l'histoire, liée à tous les fléaux qui semblent des souvenirs de la barbarie, tandis qu'au contraire elle recule devant les efforts du travail et cède aux progrès de la civilisation.

L'ancienne Rome toujours à la veille du manque de pain.

C'est un des plus précieux privilèges de la Grèce d'avoir presque ignoré ces affreuses disettes. Elle le dut au petit nombre de ses habitants, à leur sobriété et à leur activité ingénieuse, mais surtout à son heureuse configuration. Sur ce littoral découpé à l'infini, sur cette mer semée d'îles rapprochées comme les piles d'un pont écroulé, les étapes étaient faciles et courtes, les ports abondants et sûrs d'où les légères trirèmes s'élançaient vers les riches comptoirs de l'Ionie.
Il n'en était pas de même pour Rome. La ville unique et incomparable, la souveraine du monde, a toujours été à la merci d'une tempête. En effet, par suite des guerres incessantes et du poids écrasant des impôts, la classe moyenne, celle des petits cultivateurs, disparut de bonne heure. De grandes propriétés, pâturages, forêts, terres en friche, couvrirent la péninsule et la ruinèrent. On ne sema plus de blé. Faute de bras, les plus fertiles contrées tombèrent à ce point d'abandon et de misère que les efforts de quinze siècles n'ont pu réparer le désastre: aujourd'hui encore, l'Agro Romano, les Marais Pontins, la moitié des Abruzzes ne sont que marécages, landes ou solitudes. Déjà, au temps des Gracques, l'Etat devait venir en aide à cent mille citoyens. Ce chiffre tripla en cent ans. Au premier siècle avant Jésus-Christ, le plus sûr moyen qu'aient les ambitieux et les démagogues d'obtenir les suffrages populaires est de distribuer des mesures de blé. A l'époque impériale, la moitié de Rome attend de la libéralité du prince son pain et ses jeux quotidiens: Panem et circenses. La Sicile, l'Afrique du Nord, l'Egypte, le midi de l'Espagne ensemencent, labourent, récoltent pour leur indolente souveraine. Des flottes apportent aux immenses greniers d'Ostie la moisson de l'univers. Qu'une tempête disperse les navires, et l'angoisse de la faim étreint les descendants dégénérés de Scipion et de Paul-Emile; l'émeute gronde et fait trembler le maître du Monde dans sa Maison d'or.
Relativement bien traitées et heureuses, les provinces vivaient dans l'abondance. Mais les mauvais jours vinrent aussi pour elles. Au début du Ve siècle après Jésus-Christ, le mur longtemps infranchissable des légions romaines fut enfin forcé, et le flot des Barbares s'écoula sur l'Empire submergé. Goths, Vandales, Suèves, Alains, Gépides, Hérules, etc., ces hordes faméliques et sauvages laissaient derrière elles le désert. On pouvait appliquer à chacune le mot dont s'enorgueillissait Attila: que l'herbe ne poussait plus où son cheval avait passé.
Avec la domination des Barbares commence une période de misère et de deuil. Puis ce sont les rivalités sans fin, les luttes sans merci d'un véritable âge de fer. Pendant sept à huit siècles, l'Europe va subir une interminable et monotone suite de guerres, de meurtres, de révoltes, de maux et de tourments de toute sorte, où l'Eglise apporte seule une aube de compassion et de douceur.

Le drame de la fin au moyen âge.

Aussi, que de désastres! Si l'on ouvre les Annales que rédigeaient les moines dans les monastères, on voit que les chroniqueurs comptent les années par les catastrophes qu'elles ramènent. La famine sévit à l'état endémique, ou mieux, elle est l'état normal de l'humanité. Le Xe et le XIe siècle lui appartiennent. Les famines qui eurent lieu aux environs de l'an 1 000 répandirent une telle épouvante au cœur des hommes qu'ils se crurent arrivés aux jours de vengeance divines annoncés par l'Apocalypse.
"En ce temps-là, écrit le moine Raoul Glaber, la famine s'abattit sur l'univers. Les intempéries avaient détruit les moissons et empêchèrent les semailles durant trois années. Le sol se couvrit de ronces et de lierre. Le boisseau de blé se vendit jusqu'à soixante sous. Lorsque les animaux et les oiseaux furent épuisés, les hommes recoururent, sous l'aiguillon de la faim, à d'horribles aliments. On vendit de la viande humaine au marché de Tournus. Une mère tua son enfant nouveau-né et le fit rôtir. Il y avait dans la forêt de Castanède, du diocèse de Macon, une cabane de bucheron. Un homme et une femme qui se rendaient à la ville s'y arrêtèrent pour passer la nuit. Avant de se livrer au sommeil, l'idée leur vint de regarder à travers une fente du toit, et ils aperçurent, gisant à terre, un grand nombre de corps décapités. Saisis d'horreur, ils réussirent à s'enfuir et racontèrent ce qu'ils avaient vu. Le comte Othon envoya aussitôt une troupe de soldats qui s'emparèrent du bucheron et découvrirent dans sa hutte quarante huit têtes d'hommes, de femmes et d'enfants, que le misérable avait assassinés pour assouvir la rage de sa faim..."
La cause permanente de ces famines au moyen âge était la mauvaise culture: les instruments de labeur étaient presque aussi primitifs et imparfaits qu'à l'époque des patriarches. Ils égratignaient le sol, c'est à dire les parties naturellement fertiles, les terrains meubles, qui peuvent mordre le pic et le hoyau; c'est pourquoi, la France, beaucoup moins peuplée qu'aujourd'hui, avait peine à nourrir ses habitants. 


L'agriculture au Moyen Age.
Paysan semant du blé.

Pendant très longtemps, les procédés de culture ont à peine varié, jusqu'au
moment où ont été employés dans ce siècle, les instruments agricoles
perfectionnés. Mal cultivée, la terre ne pouvait produire que des
récoltes trop souvent insuffisantes.
(Gravure extraite du"Bréviaire de Grimani")


Ils végétaient, isolés, ignorés, insouciants les uns des autres. On naissait, on vivait, on mourait à l'ombre du donjon ou du clocher natal. Des milliers d'êtres ne s'éloignèrent pas, durant leur existence, à plus de cinq à six lieues de leur berceau. La Champagne ne recevra qu'un écho affaibli de ce qui se passait dans la Bourgogne, sa voisine. Eût-on connu ces souffrances qu'on fût demeuré impuissant à les soulager. Point de routes, nul moyen de transport; l'abondance pouvait être toute proche de la disette et ne pas lui venir en aide.

La famine fait plus de victimes que la guerre dont elle est issue.

Une des causes qui ont engendré le plus souvent la famine a été la guerre, telle qu'on la pratiquait jadis. 


"Les bouches inutiles" Episode du siège de Château-Gaillard en 1203.
D'après le tableau de Tattegrain, peintre contemporain.


La famine était une conséquence inévitable des guerres sans trêve ni fin
qui désolèrent le Moyen âge. Assiégé par Philippe-Auguste, le Château-Gaillard,
 petite ville fortifiée de Normandie, se défendit six mois. Mourant
presque de faim, les assiégés chassèrent de la ville toutes les "bouches inutiles",
tous ceux qui ne pouvaient combattre, et ces malheureux erraient autour
des fossés, déterrant pour s'en nourrir les cadavres enfouis sous la neige.


Ne prenons pas pour exemple la guerre de Cent ans: ce serait trop facile. Reportons-nous à une époque brillante, le XVIIe siècle; et comme pays, choisissons la France qui est privilégiée, si on la compare à l'Espagne après l'expulsion des Maures ou à l'Allemagne après la guerre de Trente ans.
La Fronde, où l'on a voulu voir qu'une "guerre pour rire", fut, en réalité, une période de misère atroce. Un pays affreusement ravagé par les soldats amis ou ennemis, par des mercenaires sans patrie et sans foyer, servant tour à tour qui les paye; d'immenses espaces abandonnés ou incultes, des villes et des provinces réduites au tiers ou au quart de leur population, des mendiants assiégeant le seuil des hôpitaux et des couvents, des troupes de vagabonds errant sur les routes et dans la campagne, poussés par l'âpre nécessité au pillage des voyageurs et des greniers publics, des milliers d'êtres humains réfugiés au fond des forêts ou des cavernes, et partout la famine étreignant dans ses serres cette foule qu'un contemporain compare aux ombres livides de l'Enfer, voilà ce qu'avait fait de la France cette "guerre pour rire".
Songez qu'en 1635 six armées occupent la Lorraine, c'est à dire cent cinquante mille soldats, sans compter les valets et maraudeurs, qui suivent toujours les troupes ainsi que des corbeaux. Même spectacle en Picardie, en Champagne, en Bourgogne, dont Polonais, Croates, Wallons, Allemands, Suédois, Espagnols ont, comme jadis les routiers, fait "leur chambre". Sur les étendards de Charles de Lorraine, on lisait cette devise, trop exactement suivie: "Frappe fort, prends tout et ne rends rien!" (1652). Près de Reims, " les gens sont réduits à manger des limaçons, le sang des chiens et des chats". Près de Saint-Quentin, "il ne se passe pas de jour qu'il ne meure plus de deux cents personnes dans la province. Nous assurons avoir vu de nos propres yeux des troupeaux d'hommes et de femmes aller aux champs, remuer la terre comme des pourceaux pour y trouver quelques racines..." Les environs de Paris, et la capitale, n'étaient pas épargnés.

La conséquence de procédés de culture déplorables.

Encore peut-on admettre qu'en temps de guerre, pendant un moment de crise violente, la famine sévisse. Mais n'est-il pas plus désolant de voir, par suite d'une mauvaise organisation intérieure, la disette installée à demeure dans un pays? C'est ce qui a lieu chez nous au XVIIIe siècle.


Distribution de pain aux guichets du Louvre pendant l'hiver de 1693.

Si l'on comprend aisément que la famine sévisse en temps de guerre,
n'est-il pas navrant de constater que, pendant le règne à tant d'égards
si brillant de Louis XIV, la disette sévit à demeure dans notre pays par suite
 de la mauvaise organisation intérieure.



La Bruyère s'écriait déjà en 1689: "L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine: et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit, dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de na pas manquer de ce pain qu'ils ont semé."
Sous des traits moins saisissants, on retrouve cette peinture du paysan chez tous les écrivains du XVIIIe siècle qui se sont occupés de ce sujet.
Quantité de terres sont incultes et abandonnées. "Que l'on parcoure, écrit Arthur Young, l'Anjou, le Maine, la Bretagne, le Poitou, le Limousin, la Marche, le Nivernais, l'Auvergne, le Bourbonnais, on verra qu'il y a la moitié de ces provinces en bruyère." Ainsi les révoltes éclatent-elles de toute part: à Toulouse, Reims, Dijon, Poitiers, Pontoise, dans l'Artois, la Guyenne, le Dauphiné, l'Auvergne, la Provence, etc. En 1776, elles prennent assez d'importance pour mériter le nom de: Guerre des Farines. Sous Louis XVI, il est vrai, le gouvernement s'est adouci, la misère est moindre; elle est pourtant encore au delà de ce que la nature humaine peut supporter. La disette n'a pas été seulement une des causes de la Révolution, elle lui a donné, parmi le peuple, ce caractère sauvage qui éclate surtout sous la Terreur, mais qui se manifeste dès les premiers jours.


Les débuts de la Révolution française.
Les dames de la Halle marchent sur Versailles
au cri de "Du pain! du pain!"
5 octobre 1789.


La disette sévissait en France à la fin du XVIIIe siècle. En 1789, au début
des troubles, Paris venait de vivre pendant trois mois au jour le jour,
recevant la veille la farine pour faire du pain du lendemain. Le 5 octobre,
une armée de femmes marchent sur Versailles au cri de "Du pain!, du pain!".
D'après une estampe de l'époque.



En massacrant le gouverneur de la Bastille et les nobles, en guillotinant le roi et la reine, le peuple croit se débarrasser des "accapareurs" et des "affameurs". Hélas! le régime change, mais non les souffrances, et, à l'époque de la Terreur, le même peuple s'insurge contre ses libérateurs et hurle "Du pain! du pain!..." aux portes de la Convention terrifiée.
La principale cause de ce dénuement horrible est le détestable régime économique. Arthur Young estime "qu'en France, l'agriculture en est encore aux procédés dont on se servait au Xe siècle". Mauvaises méthodes, mauvais outils, mauvaises récoltes. Sauf en Flandre et en Alsace, les champs sont en jachère un an sur trois et souvent un an sur deux. Les instruments de labour sont, ou peu s'en faut, ceux du temps de Virgile. Les routes sont rares, mal entretenues, peu sûres, les chemins vicinaux affreux et les transports impraticables. Le cultivateur n'a pas les semences nécessaires et il est trop pauvre pour en acheter. Vienne la sécheresse, la grêle, l'inondation, et toute une province est menacée de la famine.
Sans doute, la province voisine peut être moins éprouvée, mais l'heureuse chance de l'une ne soulage pas la misère de l'autre, car les droits de circulation sont infinis et singulièrement onéreux: on compte 26 péages le long de la Loire et, pour venir de Bordeaux à Paris, une barrique de vin paye 82 taxes différentes. Telle est, en outre,  la force de l'antique préjugé, que la libre circulation des grains, décrétée par Turgot en 1775, provoque de sanglantes émeutes. C'est un des prétextes avec lesquels on arrache à la faiblesse bien intentionnée de Louis XVI le renvoi du ministre, et Necker se hâte de revenir aux anciens errements.

Accablé d'impôts, le paysan laisse la terre en friche.


Quant au système financier, il suffit de rappeler qu'il était essentiellement fondé sur le privilège et dire que l'on payait d'autant plus que l'on possédait moins. Multiples et accablants, les impôts devenaient plus vexatoires encore que la rigueur  qu'on apportait à les recouvrer. Qu'il s'agisse de la taille directement perçue par le Trésor, ou des aides affermées à des financiers, l'Etat mettait l'appareil judiciaire et la force armée au service des collecteurs, responsables d'ailleurs du déficit et universellement exécrés, quoiqu'ils ne fussent qu'un rouage inconscient de cette meurtrière  machine. Contrairement au proverbe qui veut "qu'un bon propriétaire tonde ses brebis et ne les écorche pas", l'Etat punit ses débiteurs insolvables ou récalcitrants de peines non seulement odieuses, mais absurdes, et directement contraires au but proposé. Il confisque pour les vendre ou les détruire, bétail, grains, instruments de labour. Il contraint les retardataires à loger et héberger des soldats, il fait démolir le toit ou les murs de leurs masures, il les expulse. Le propriétaire est la première victime de cette déplorable erreur. Telle grosse ferme du Soissonnais, louée 4 500 livres, paye 2 200 livres d'impôts et 3 000 livres de dîme. Taine a prouvé par des exemples et des calculs irréfutables que, sur 100 livres de revenu, l'impôt lui enlève 81 livres et 70 centimes! Quoi d'étonnant, dès lors, si le paysan refuse de cultiver, de semer, de produire? Il refuse même les secours que certains lui offrent généreusement. "M. de Choiseul-Gouffier, raconte Chamfort, voulant faire à ses frais couvrir de tuiles les maisons de ses paysans, exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, mais le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que si elles étaient couvertes de tuiles au lieu du chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles". "A quoi bon travailler? répondaient-ils. Si je gagnais davantage, ce serait pour le collecteur". Ils ne possédaient, en effet, que ce qu'ils parviennent à lui dérober. Un pareil système ne pouvait continuer à être appliqué: aussi, parmi les causes qui ont le plus contribué à la chute de l'ancien régime, la mauvaise répartition des impôts a-t-elle été l'une des principales.

Pourquoi l'Irlande et l'Inde souffrent encore de la faim.

Aujourd'hui encore, la famine sévit cruellement sur certaines parties du globe, en Chine, dans l'Australie, l'Amérique espagnole, l'Afrique équatoriale. Mais les exemples les plus frappants sont ceux de l'Irlande et des Indes.


Les sœurs soignant les affamés à Tanga (Afrique Orientale)

En même temps qu'elles nourrissent beaucoup d'affamés, les sœurs soignaient les malheureux chez lesquels la misère et les privations avaient provoqué les maladies et les épidémies.



L'Irlande est, par excellence, le pays des immenses domaines. Les Irlandais possesseurs de la terre qu'ils ne cultivent pas ne constituent guère que 2 pour 100 de la population. Le reste se compose de tenanciers. Outre la redevance au propriétaire, toujours très lourde, ils ont à acquitter les impôts d'Etat, les taxes locales, etc.
Ajoutez que l'Irlande est naturellement peu favorable à l'agriculture. L'humidité est extrême et constante; On compte plus de deux cent quatre-vingt jours de pluie ou de brouillard. L'eau, par suite de la nature et de la configuration du sol, ne peut s'infiltrer à travers les couches étanches, ni s'écouler vers la mer. Elle s'amasse donc à la surface. Les terres arables comprennent à peine la moitié de l'île. L'autre moitié est couverte de lacs, de landes, de bruyères, de rocs granitiques et surtout de tourbières, rouges ou noires, de 10 à 15 mètres d'épaisseur, qui en forment la septième partie. Ajoutez enfin, l'insouciance du cultivateur irlandais et le mauvais régime administratif auquel il est soumis. N'ayant aucun argent "devant lui", livré à un sol ingrat, munis d'instruments primitifs, écrasé de redevances et de taxes, il est d'avance convaincu de l'inutilité de ses efforts. En Irlande, la famine a enlevé jusqu'à 500 000 personnes par année. Cette détresse et l'émigration formidable qu'elle a causée, ont fait tomber la population de 8 600 000 habitants en 1820, à 4 400 000.
Si lamentable que soit la situation de l'Irlande, elle l'est moins que celle de l'Inde. eh quoi? direz-vous, l'Inde, cette terre classique des merveilles, aux fabuleuses richesses, au luxe inouï? L'Inde du Grand Mogol et des Rajahs, des pagodes et des palais éblouissants? L'Inde aux sites enchanteurs, à la végétation luxuriante, au sol si généreux qu'il porte, sans effort ou presque, sans travail, deux ou trois moissons par an?... Oui, ce pays merveilleux souffre de la faim.


La famine aux Indes.

A voir l'état de maigreur terrifiant dans lequel ont été trouvés ces indigènes,
on se demande comment ils ont pu survivre aux tortures atroces de la faim;
et l'on pourrait douter à bon droit, si ce sont les des cadavres ou bien
des hommes encore en vie.


D'abord la fécondité de l'Inde est subordonnée à une condition essentielle: l'eau. C'est l'eau qui enfante les champs de roses de Lahore et d'Allahabad, les vergers de Srinagar, les rizières du Bengale, l'indigo, la canne à sucre, le thé à Ceylan, comme les forêts sacrées du Népal et les jungles inextricables du Sunderban. Hélas! cette eau lui est parcimonieusement mesurée, et parfois, lui fait totalement défaut. Ainsi que toutes les contrées tropicales, l'Inde est soumise au régime des moussons, vents réguliers et constants, qui, six mois durant, soufflent du nord-est, puis du sud-ouest. Sèche et brûlante, la mousson du nord-est flétrit et corrode tout sur son passage. La terre se contracte, se fendille. Vers la mi-juin, l'horizon se couvre de vapeurs. Elles s'accumulent, s'épaississent, forment un dôme, une sorte de montagne mouvante qui s'avance vers la terre et semble devoir l'écraser dans sa chute. Tout à coup, sous une brusque saute de vent, les nuages crèvent, se culbutent et versent à flots l'eau si passionnément désirée, distributrice de force et de vie. Une nuit suffit pour changer une lande en une grasse prairie, pour faire d'un désert calciné un champ de céréales, de légumes et de fleurs. Seulement, si le vent tarde à tourner, si l'eau miraculeuse se fait attendre, c'est la ruine pour des territoires plus vastes que la France: c'est la mort pour des millions d'êtres humains;
A ces causes, il faut ajouter le déplorable régime économique imposé à l'Inde par la domination anglaise.
C'est un Anglais, William Bentinck, qui déclare que "le gouvernement anglais fait regretter la domination musulmane". Un autre Anglais, M. Bose, établit que les salaires ne dépassent jamais 4 pence par jour (40 centimes); que dans certains districts, ils tombent à 15 et 12 centimes; que le gain moyen et annuel du "raïa" (cultivateur) est d'environ 33 shillings, sur quoi l'impôt en prélève 8 ou 10. 30 francs par an! voilà le budget normal d'un cultivateur hindou et de sa famille. Et contrairement à ce qui se passe dans les autres pays, aux Indes toute la population se tourne vers l'agriculture! Et cette population s'élève au chiffre énorme de 300 millions d'habitants! Aussi a-t-on compté vingt et une grandes famines au XIXe siècle en Inde. Ces famines sont épouvantables. En 1866, l'Orissa a perdu 1 million d'habitants sur 4 millions. En 1868, 1 200 000 personnes meurent dans le Pendjab et 4 millions sur les territoires soumis à des princes indigènes. Le Bengale n'est pas  en moins éprouvé en 1874 et le Dekkan en 1877. Bref, de 1800 à 1880, 18 millions d'Hindous (chiffre officiel) sont morts de faim.

Le monde moderne victorieux de la famine.

Par bonheur, le cauchemar est, pour nous du moins, un cauchemar qui s'est dissipé. L'Europe et la plus grande partie du monde civilisé n'ont plus à craindre le retour de ces misères.
En effet, par une série de progrès qui vont chaque jour s'affirmant avec plus d'éclat, nous avons supprimé les causes mêmes qui produisaient la famine.
La première c'était l'insuffisance de la culture. On ne savait pas demander au sol les ressources qu'il enfermait. Au cours du dernier siècle, la culture a fait plus de progrès qu'elle n'en avait peut-être fait dans l'histoire antérieure de l'humanité tout entière. 


Un procédé primitif.
Chameau employé au labour, en Kabylie.


De nos jours encore, les laboureurs kabyles n'ont pour toute charrue
qu'un soc de bois ou de fer, auquel est attelé un chameau.


On a inventé des outils perfectionnés. En s'aidant des méthodes chimiques, on est arrivé à corriger les défauts du sol et à renouveler sa fécondité. Les résultats sont magnifiques. En France, tandis que la production moyenne par hectare était en 1815 de 8 hectolitres, elle a été en 1887 de 16 hectolitres. Elle a donc doublé. On arrive aujourd'hui, dans certains départements à faire produire jusqu'à 40 hectolitres, dépasse aujourd'hui 120 millions.


En Touraine: une ferme modèle.

Grâce aux méthodes nouvelles de culture, grâce aux machines à vapeurs,
aux charrues modernes, la terre est devenue plus fertile et le monde
n'a plus à redouter l'éventualité des désastreuses disettes d'autrefois.



Si la production s'est ainsi accrue, la libre circulation des grains, la rapidité et la facilité des communications, l'abaissement des prix de transport font que sur chaque point du territoire on peut bénéficier de la récolte des provinces les plus favorisées. Au milieu du XVIIe siècle, l'hectolitre de blé, qui valait 8 francs à Strasbourg, valait 40 francs à Paris. En 1847, l'hectolitre acheté 29 francs à Marseille en coûtait 43 quand il arrivait à Vesoul. "Aujourd'hui, écrit M. Jules Roche, les marchandises peuvent voyager en France vingt cinq fois plus vite qu'à la fin du XVIIIe siècle, moyennant une dépense kilométrique quatre fois moins élevée. Cette prodigieuse économie de temps et d'argent représente la conquête la plus profonde qui ait jamais été accomplie par l'homme sur l'espace et la durée".
Cette facilité des transports a, en outre pour conséquence de mettre à notre disposition l'excédent des immenses récoltes faites dans certains pays d'une fertilité inépuisable, tels que la Russie ou l'Amérique. Non seulement l'Amérique produit chaque année plus de blé qu'il n'en faut pour sa consommation, mais elle possède des réserves considérables qui suffiraient à parer à plusieurs années d'une disette d'ailleurs bien improbable. Ces réserves sont accumulées dans de vastes magasins appelés "elevators", qui sont comme les greniers du monde. Supposons, en effet, que le blé vienne à manquer sur un point quelconque de l'Europe: un ordre par la câble, et aussitôt les chargements sont embarqués. Les cargaisons de blé traversent actuellement l'Atlantique à raison de 2 francs l'hectolitre au maximum; et pour venir de Chicago à New-York, le voyage ne coûte pas plus de 1 fr. 30. Cette invasion des blés étrangers est un danger pour notre production nationale, et une concurrence redoutable pour notre agriculture. Mais aussi est-elle de nature de nous rassurer contre toute possibilité de famine.


La famine au XIXe siècle.
Les affamés de Kibuézi attendent la distribution de vivres
faites par les missionnaires du Saint-Esprit.


Aujourd'hui encore, la famine est la plaie des pays barbares, où les indigènes
ne savent pas tirer de la terre leur subsistance; Quel effrayant spectacle
que ce groupe d'affamés attendant une distribution de vivres, pendant
la terrible disette qui sévit en 1898 et 1899 sut toute une région de la
côte orientale de l'Afrique
.



Nous sommes donc assurés de ne pas assister de nouveau à ces catastrophes générales dont le tableau a tant de fois assombri l'histoire. Partout où la civilisation a fait son œuvre, nous n'avons plus à redouter ce spectacle lugubrement paradoxal d'une terre n'arrivant pas à nourrir les hommes qui l'habitent. Des populations entières n'ont plus à craindre de manquer de pain. La famine a disparu comme fléau commun: c'est une raison de plus de nous souvenir que la faim subsiste comme misère individuelle. Nous devons donc avoir pour constant souci de faire en sorte que chacun ait un peu de ce pain qui est en suffisance pour tous. Nous devons tendre à ce résultat par les institutions qui combattent la paresse et par celles qui viennent en aide aux infirmités. 


La cuisine pour les affamés de Monbasa.

Autour de ces vaste marmites dans lesquelles les sœurs font cuire
les aliments qu'elles ont réussi à se procurer, les affamés se pressent,
apportent chacun un récipient dans lequel, ils mettront la portion
qu'on leur aura distribué.


Sur cette terre, où jadis des populations entières ont souffert de la disette, il doit venir un jour où il ne sera plus possible à un individu de mourir de faim.

Lectures pour Tous, 1900-1901.

Nota de Célestin Mira:

* Les sept vaches maigres: Bible, Genèse 41: Pharaon vit en rêve les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.



 L'expression: "le temps des vaches maigres" fait allusion à ce passage de la Genèse.