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jeudi 12 août 2021

Ce que dit le docteur.


 Conseils à suivre pour n'être jamais malade.


Aujourd'hui, je n'indiquerai pas le traitement particulier d'une maladie bien déterminée. Je m'attaquerai aux petits malaises et aux indispositions fréquentes, sans gravité, mais fort importunes, qui nous assaillent et qu'avec un peu de prudence et d'ingéniosité, il est si facile d'éviter.

Pour n'avoir pas mal à la tête.

Quand on vient d'accomplir une besogne très absorbante, le meilleur moyen pour diminuer sa fatigue est de se laver la tête, et surtout la nuque, avec de l'eau aussi chaude que possible. Pour cela, prenez une éponge, et après l'avoir plongée dans l'eau chaude appliquez-la derrière le cou, en baissant la tête, et laissez couler l'eau. Répétez cette opération pendant quatre ou cinq minutes et, pour finir, remplacez l'eau chaude par de l'eau froide. Essuyez-vous, couche-vous un quart d'heure, et en vous relevant vous ne sentirez plus la moindre fatigue.

Pour n'avoir pas d'insomnie.

Pour bien dormir il faut que le lit soit élastique, un peu dur, sans draperies ni rideaux, que les oreillers soient de crin, les couvertures légères, la chambre fraîche et obscure. Il faut être couché sur le côté droit ou le dos, les membres étendus sans raideur ou légèrement fléchis, et la bouche fermée pour respirer par le nez. Pour les gens nerveux et excitables, il y a parfois avantage à avoir un oreiller bourré de houblon. Certaines personnes prétendent même mieux dormir en orientant leur lit de façon à ce que la tête soit tournée au nord, à cause des courants magnétiques qui ont la direction N.-S. Les anémiques coucheront la tête un peu basse. Les sanguins devront conserver la tête plus élevée.

Pour soigner l'épiderme des bébés.

Quand les petits enfants ont la peau facilement irritée par l'humidité et qu'on ne peut changer leurs langes assez fréquemment, on se trouve très bien de les coucher sur 30 à 40 litres de son à moitié fin, stérilisé au four du boulanger. L'enfant n'a que le haut du corps habillé, sa tête repose sur un oreiller de crin et il est couvert d'une peau de mouton doublée d'un petit drap de toile. Toutes ses déjections forment avec le son des boules qu'on enlève facilement. De temps en temps on ajoute un peu de son nouveau, et toutes les trois semaines on change le tout. Ce mode d'élevage n'est praticable que la première année.

Pour préserver ses yeux.

L'éclairage artificiel doit autant que possible se rapprocher de l'éclairage naturel solaire, c'est à dire présenter un dégagement petit ou nul de rayons jaunes et de calorique; fixité, intensité, diffusion. Celui qui s'en approche le plus est la lumière électrique des lampes à incandescence pourvu qu'elle ne frappe pas directement la vue et soit rendue diffuse par des verres dépolis ou des écrans. Puis vient le pétrole, s'il est absolument raffiné, c'est à dire inodore et ininflammable, puis l'huile, puis la bougie, enfin le gaz, le plus antihygiénique des éclairages s'il est l'un des plus commodes.

Pour boire de l'eau pure.

Les filtres les meilleurs, au bout d'un certain temps, laissent passer des microbes et leur débit diminue. On peut y remédier:
1° En faisant tous les jours un nettoyage superficiel par frottement des bougies;
2° Toutes les semaines une stérilisation à froid au moyen d'une solution de permanganate de potasse à 1 pour 1000;
3° trois ou quatre fois par an un nettoyage à fond en faisant usage successivement d'une solution de permanganate de potasse à 5 pour 1000 et d'une solution de bisulfite de soude à 1 pour 20.

                                                                                                                              Dr Pierre.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 juin 1905.

samedi 9 novembre 2019

Les conseils d'une mère.

Les conseils d'une mère.


Une heure du matin.
Une chambre à coucher tendue de damas d'un bleu un peu criard. Le lit, à rideaux d'étoffe semblable à la tenture, est placé dans un coin. Pendule de marbre blanc surmontée d'un bronze finement doré, représentant Paul et Virginie sous leur feuille. Coupe de Sèvres nouveau. Meubles de palissandre. Sièges tendus en damas bleu.
Gravures encadrées, représentant Richelieu et Mazarin, Judith et Holopherne, les Enfants d'Edouard et la Source, de M. Ingres.

Madame d'Hautretan.
Paulette.


Madame d'Hautretan.- Tu n'es pas fatiguée, chère enfant?
Paulette, ôtant ses gants.- Non, maman, par du tout!... Il n'est qu'une heure; tu sais que nous nous couchons presque toujours plus tard que ça?...
Madame d'Hautretan.- Oui, mais l'émotion, le...
Paulette.- L'émotion! l'émotion de quoi, dis, maman!... Ah! parce que c'est mon contrat qu'on signait!... Ah bien! c'est ça qui m'est égal, par exemple!...
Madame d'Hautretan.- C'est cependant une chose si grave... si...
Paulette.- Allons donc! Je ne trouve pas ça grave, moi!... D'abord, un contrat, ça n'engage à rien du tout... excepté dans les opéras-comiques... ainsi, tiens dans le Chalet... (Elle fredonne.)
Madame d'Hautretan.- Que tu es peu sérieuse! Je te le dis, moi, qu'un contrat est un acte qui engage...
Paulette.- A rien... Si demain, il me plait de dire "non" à la mairie, il est encore temps...
Madame d'Hautretan, effarée.- Mais...
Paulette.- Oh! je n'en ai nulle envie, je t'assure... tu peux être parfaitement tranquille...
Madame d'Hautretan, respirant.- Alors, tu aimes ton fiancé?
Pauline.- Je l'aime... je l'aime... Comme tu y vas ?... Je l'aime, si on veut... Il ne me déplaît pas, du moins... (Elle commence à défaire sa robe.)
Madame d'Hautretan.- Mais cela ne suffit pas...
Paulette, étonnée.- il me semble, au contraire, que c'est déjà bien gentil...
Madame d'Hautretan, très grave.- Tu as tort, Paulette, de plaisanter ainsi des choses saintes; demain, tu vas accomplir l'acte le plus important de ta vie... Tu devrais te recueillir, réfléchir longuement aux devoirs nouveaux qui...
Paulette.- Ecoute, maman, la journée de demain sera assez ennuyeuse; il est inutile que je commence à m'embêter dès ce soir.
Madame d'Hautretan, douloureusement.- Oh! "embêter" quel mot, Paulette, et dans une circonstance pareille, encore!
Paulette, câline.- Pardon, maman, je ne le ferai plus. C'est que si tu savais combien je suis agacées des mines, des têtes qu'on me fait, des félicitations, des airs de compassion de quelques-uns... Ah! je ne sais ce que je donnerais pour être à après-demain... ou seulement à demain soir...
Madame d'Hautretan, effarouchée.- Oh! à demain soir?
Paulette.- Eh! certainement, à demain soir!... Je serais en route pour... n'importe où, et quand il n'y aura plus que mon mari pour m'ennuyer... je m'en charge...
Madame d'Hautretan.- Oh!
Paulette, enlevant son corset et restant en chemise.- Oui, je m'en charge. Je veux le dresser tout de suite... (Mouvement de la mère.) Oh! vous verrez quel mari modèle je vous ramènerez...
Madame d'Hautretan.- Ton "mari", Comprends-tu bien, Paulette, tout ce que renferme ce mot?
Paulette.- Dis-moi donc tout de suite que tu as à me faire un petit discours... Je sais que c'est l'usage... Tiens, je vais me chauffer pendant ce temps-là.
Madame d'Hautretan, ahurie.- Comme cela, en chemise?
Paulette.- Est-ce qu'on se chauffe mal en chemise?... Tu sais, je t'écoute.
Madame d'Hautretan, résignée.- Je te demandais, ma chère enfant, si tu comprenais bien tout ce que renferme ce mot "mari".
Paulette.- Ah! tu as retrouvé ta petite phrase?... Je réponds; je comprends ce que renferme le mot "mari", à condition, toutefois,  qu'on ne lui fasse pas contenir trop de choses...
Madame d'Hautretan.- Un mari est un ami...
Paulette.- Que ça?
Madame d'Hautretan, déconcertée.- Un... amoureux, si tu le désires...
Paulette.- Je te dirais même que j'y tiens.
Madame d'Hautretan, ressaisissant avec peine le fil.-  Un amoureux, un soutien; mais c'est aussi un maître...
Paulette, incrédule.- Oh! ça!
Madame d'Hautretan.- Oui, mon enfant, un maître qu'il faut ménager...
Paulette, vivement.- Il est malade?
Madame d'Hautretan.- Malade? non, pourquoi?
Paulette.- Rien, rien, je croyais, continue...
Madame d'Hautretan.- C'est qu'en vérité, tu me...
Paulette.- Je t'interromps; va, va, je vais être bien sage...
Madame d'Hautretan.- Il faudra que, dès demain tu lui obéisses... en "tout". (Appuyant) Tu m'entends? en "tout".
Paulette.- Oui, maman.
Madame d'Hautretan.- Comprends-tu bien ce que signifie ce mot "tout"?
Paulette, impatientée.-  Mais oui, maman; ah ça, quand on parle mariage, tous les mots ont donc une signification... abstraite?
Madame d'Hautretan.- Non, pas précisément...: et pourtant... Joseph va peut être te demander des choses qui... des choses...
Paulette.- Moi aussi, je lui en demanderai une de choses! et dès demain encore!... Et il faudra bien qu'il me l'accorde!...
Madame d'Hautretan, inquiète.- Quoi, quoi donc?
Paulette.- De changer de nom, parbleu! est-ce qu'un homme doit s'appeler Joseph?... Fi donc, c'est honteux!...
Madame d'Hautretan, saisie.- Mais... attends un peu, pour lui demander cela... Je t'en supplie... Attends au moins... à... après-demain... Et puis, quel prétexte lui donneras-tu pour expliquer cette fantaisie?
Paulette, impétueusement.- Un prétexte! Ah! mais j'espère bien que je n'aurai rien à lui expliquer, qu'il comprendra tout seul!... sans ça...
Madame d'Hautretan.- Sans cela?...
Paulette.- Oh! je dirais joliment non, demain matin, si je croyais qu'il fallût lui expliquer des choses pareilles!...
Madame d'Hautretan, épouvantée.- Il comprendra...
Paulette.- Alors poursuivons.
Madame d'Hautretan.- Poursuivons quoi?
Paulette.- Eh bien! oui: tu étais en train de ma prévenir que mon mari me demanderait "des choses" et tu n'avais pas encore dit lesquelles...
Madame d'Hautretan, cherchant ses mots.-  Des choses... toutes naturelles... toutes simples... mon enfant... mais qui t'étonneront... te surprendrons peut-être...
Paulette, tranquillement.- Oh! je ne pense pas.
Madame d'Hautretan, interloquée.- Mais... d'abord... vous habiterez la même chambre...
Paulette.- Naturellement.
Madame d'Hautretan.- Peut-être le même lit...
Paulette.- Comment "peut-être"? Il me semble qu'on ne peut guère s'en dispenser, au moins en commençant... et même, à ce propos, je suis bien aise que ce... commencement n'ait pas lieu ici...
Madame d'Hautretan.- Et pourquoi?...
Paulette.- Parce que, quand vous avez commandé mon trousseau, ma tante et toi, vous avez fait faire de si drôles d'oreillers!... tu sais, les grands en dentelle, avec des nœuds jaunes aux quatre coins?...
Madame d'Hautretan, protestant.- "Vieil or"...
Paulette.- Vieil or, tant que tu voudras; ça n'en est pas moins jaune, et si j'avais aperçu pour la première fois la tête de... Joseph... entre les nœuds jaunes de tes oreillers de gala... (Elle rit) cela m'eut laissé un mauvais souvenir... Je suis toute de première impression, tu sais... C'est égal, c'est tout de même une drôle d'idée que vous avez eue, avec vos oreillers à nœuds or vierge...
Madame d'Hautretan.- Vieil or...
Paulette, riant.- Ça ne fait rien... Et maintenant, maman, qu'as-tu à m'apprendre encore?...
Madame d'Hautretan, évidemment au supplice.- Ce qui me reste à te dire est la partie... la plus délicate de notre entretien... Ton mari... aura sur toi tous les droits... Il pourra te demander... n'importe quoi... (Cherchant un biais) As-tu envie d'avoir des enfants, Paulette?
Paulette.- Pas tout de suite; certainement je serais désolée de ne pas en avoir du tout, jamais... mais je serais très ennuyée si à présent... Vois-tu, maman, je te dirais franchement que je me marie surtout pour m'amuser.
Madame d'Hautretan, anéantie.- Oh!
Paulette.- Eh! mon Dieu, oui; la maison n'est pas gaie, et la vie entre papa est plus saine que drôle... Vous êtes excellents, toi et papa, et je vous adore; mais enfin, vous vous intéressez à bien des souvenirs un peu... lointains pour moi... Papa pleure presque en racontant le départ de Louis-Philippe; toi, tu lui parles aussi de choses de ce temps-là... Nous n'allons que dans un monde où tous les hommes ont l'air d'avoir avalé leur canne, et où les femmes me regardent de travers quand j'ai le malheur de rire, ce qui m'arrive rarement, pourtant... Alors, j'ai aspiré à vivre autrement... oh! mais là, aspiré à pleins poumons... M. d'Alaly me trouvait gentille; je m'en suis aperçue, je l'ai... encouragée... et voilà.
Madame d'Hautretan.- Pourquoi ne nous disais-tu pas que tu trouvais la vie triste?... Nous aurions changé...
Paulette.- Cela aurait bouleversé inutilement votre existence... Et puis, c'était de l'enfantillage de ma part, mais ici tout m'ennuie; ainsi, tiens, Paul et Virginie*... de la pendule, eh bien! ils me crispent... j'ai essayé de les faire fondre dans la cheminée; oui, de les fondre: j'aurais dit que c'était un accident... Je n'ai pas pu y arriver; c'est d'un solide!... Et Judith et Holopherne donc, et la Source!... oh! La Source!...
Madame d'Hautretan.- C'est pourtant assez décolleté...
Paulette.- Le nu de M. Ingres n'est même pas décolleté, maman...
Madame d'Hautretan.- Ah!
Paulette.- Non, et ce que c'est ennuyeux! c'est rien de le dire! Oh! je me réjouis d'avoir des tableaux gais!... mais là, vraiment gais!... et un lit duchesse! et une baignoire!... Mon rêve la baignoire!...
Madame d'Hautretan.- Mais tu pouvais avoir ton bain tous les jours et...
Paulette.- Oui, je sais bien... Mais dans la salle de bain... Je vais avoir une baignoire dans mon cabinet de toilette, une belle baignoire!... ce sera charmant...
Madame d'Hautretan, très affligée.- Si tu te maries uniquement pour avoir une belle baignoire et des tableaux gais, tu n'es pas dans la disposition d'esprit où je voudrais te voir au moment d'accomplir l'acte le plus solennel de ta vie...
Paulette.- Mon Dieu, maman, je ne me marie certainement pas uniquement pour ce motif... Mais, je mentirais si je n'avouais pas que ces petites considérations sont pour quelque chose dans ma décision, pour beaucoup même...
Madame d'Hautretan.- Et ce pauvre garçon qui t'adore?
Paulette.- Mais je l'aimerai probablement beaucoup! Je ne prémédite pas de ne pas l'aimer, maman...
Madame d'Hautretan, joignant les mains.- Quelle désinvolture, en traitant un pareil sujet. Seigneur! Jamais, dans ma jeunesse, on aurait osé, la veille du mariage, agir avec cette légèreté...
Paulette.- La veille, c'est possible, mais le lendemain on en faisait bien d'autres... Je ne dis pas cela pour toi, chère maman, je sais que tu es une sainte; et puis, d'ailleurs, toi, tu es en extase, en adoration perpétuelle devant papa...
Madame d'Hautretan.- Mais...
Paulette, vivement.- Je ne te le reproche pas. Je veux simplement que chez moi, ce soit tout le contraire; ce sera mon mari qui m'adorera, comprends-tu? C'est infiniment plus pratique, à mon avis.
Madame d'Hautretan, un peu piquée.- Mais on ne se fait pas adorer... à volonté.
Paulette.- Que si. Il s'agit seulement de ne pas laisser trop voir au mari qu'on l'aime... si on l'aime, et de bien lui démontrer qu'on plaît à tout le monde et qu'on a du succès.
Madame d'Hautretan, consternée.- Je suis bouleversée de ce que j'entends, Paulette...
Paulette.- Mais pourquoi? C'est vrai, va, ce que je te dis... La seule façon de se faire aimer d'un seul, c'est de plaire à tous...
Madame d'Hautretan.- A tous!!!
Paulette.- Sans doute, ainsi, tiens, toi, maman... tu as été très belle, oh! mais très, très belle... et des bras, et des épaules... une ligne! On voit tout ça dans ton portrait, quoiqu'il soit de M. Ingres... Eh bien, tu as eu moins de succès que ton amie madame de Joyeuseté, qui était cependant moins belle que toi...
Madame d'Hautretan.- Mais qui t'a dit...
Paulette.- Je sais que, tandis que tu passais grave et sévère au milieu de gens qui ne songeaient pas à admirer ta beauté véritable, madame de Joyeuseté jouait de sa frimousse chiffonnée, si adroitement, qu'elle se faisait adorer de son mari et de tant d'autres, qu'on la surnommait "le Traité d'éducation des princes".
Madame d'Hautretan.- Ma chère enfant, je suis peinée de t'entendre parler ainsi; ce langage est absolument déplacé dans la bouche d'une jeune fille, et...
Paulette.- Mais, maman, je me marie demain.
Madame d'Hautretan.- Raison de plus. Je suis mécontente de toi, Paulette, je suis irritée...
Paulette, caressante.- Voyons, maman, tu ne voudrais pas me flanquer un abattage la veille de mon mariage?
Madame d'Hautretan, douloureusement.- "Flanquer un abattage!" Mais où as-tu appris ces locutions étranges?
Paulette.- Dis-moi plutôt ce que tu voulais me dire... car je t'ai interrompue, je t'en demande pardon...
Madame d'Hautretan.- En vérité... je ne sais plus...
Paulette.- Je sais, moi; tu me demandais si je serais bien aise d'avoir des enfants. J'ai répondu: "Pas tout de suite, je me marie surtout pour m'amuser". C'est cette phrase qui a amené la petite digression.
Madame d'Hautretan, cherchant à rassembler ses idées.- Je te demandais... si tu serais contente d'avoir des enfants... parce que c'est le but... naturel... du mariage...
Paulette.- Alors, il y a terriblement de gens qui le ratent, ce but!... Pardon, maman, je ne dirai plus rien...
Madame d'Hautretan.- Il faut... pour remplir... consciencieusement ce but... te soumettre à tout ce que voudra ton mari... quelque pénible que cela puisse te paraître... Que dis-tu?
Paulette, qui a envie de rire, et regarde le bout de ses pieds roses, qu'elle présente à la flamme.- Rien, maman, je t'ai promis que je n'interromprais plus...
Madame d'Hautretan.- Je ne sais vraiment où j'en suis... ce costume... cette tenue! enfin!... que disais-je?
Paulette.- Tu disais que "je devrais me soumettre quoique pénible que cela pût me paraître".
Madame d'Hautretan.- J'espère, mon enfant, que cela ne te sera pas... pénible... Dieu, qui veut que son peuple soit nombreux... et qui veut aussi le bonheur de ses créatures... n'a pas permis que... que l'acte... destiné à... donner la vie..., fût douloureux à accomplir... Ce que tu éprouveras sera plutôt... de l'étonnement que... autre chose... Enfin, mon enfant, il faut que tu saches que demain... lorsque tu auras été mariée civilement, puis à l'église... le dernier mot de... de ce grand sacrement... ne sera pas encore dit... ce dernier mot... (Elle s'éponge le front) Tu seras loin de nous déjà... lorsque ton mari te le dira. Joseph, j'en suis sûre, ne...
Paulette.- Oh, maman, je t'en prie, ne l'appelle pas Joseph... à propos de ces choses-là... surtout!...
Madame d'Hautretan.- Ton mari te prendra dans ses bras...et... (Sa voix s'étrangle).
Paulette, éclatant de rire.-  Ne va pas plus loin, maman... je sais tout ça aussi bien que toi, va...
Madame d'Hautretan, atterrée.- Comment! aussi bien que moi!
Paulette.- C'est une manière de parler, mais j'en sais suffisamment pour t'éviter cette explication solennelle et difficile. N'est-ce pas, pauvre maman, que c'était bien difficile?... tu n'en serais jamais sortie...
Madame d'Hautretan, confondue.- Mais comment se fait-il que...?
Paulette, l'embrassant.- Que veux-tu, maman? nous devinons aujourd'hui ce qu'il fallait vous apprendre autrefois, c'est le progrès!

                                                                                                                                                 Gyp.

La Vie populaire, dimanche 12 août 1883.

* Nota de Célestin Mira:

* Pendule Paul et Virginie:



* Judith et Holopherne:

Judith et Holopherne de Caravage.


* La Source:

La Source de Jean-Auguste Ingres.

jeudi 17 octobre 2013

Le Carnet de Madame Elise.

Conseils à une jeune mariée.

Mais oui, c'est un fait unanimement reconnu: les femmes sont astucieuses et rusées; on affirme souvent même qu'elles ne sont jamais entièrement de bonne foi et qu'au travers de leur sincérité la plus démonstrative, on peut toujours trouver une prudente réserve.
Cette réputation date de loin, nous l'avons acquise dès le paradis terrestre et depuis nous n'avons fait que l'accréditer dans l'opinion publique.
Ce serait un mensonge inutile et maladroit de prétendre que les femmes n'usent point d'habileté. Pourquoi nous en défendre d'ailleurs ? Si la nature nous a donné ces qualités souples et avisées, cette adresse à profiter des situations les plus contraires, cette ténacité silencieuse dans nos désirs et cette faculté patiente de consigner les menues observations, de retenir les détails les plus insignifiants, pour en tirer parti un jour, nous n'avons pas à en rougir.
Ce sont nos armes légitimes; nos adversaires sont prévenus, puisque nous dévoilons nous-mêmes notre tactique; et si nous ne livrons jamais que le bon combat, personne n'a le droit de nous rien reprocher. 
Il est même certains cas où les femmes ne savent pas assez utiliser leurs facultés adroites et c'est aux jeunes mariées que je veux aujourd'hui donner de bons conseils à ce sujet.
La joie d'entrer dans son petit ménage, le bonheur d'aimer, l'orgueil intime d'être admirée, adulée en tout lui font perdre la tête; pendant les fêtes de fiançailles et du mariage elle a été le centre de toutes les sollicitudes, aussi a-t-elle perdu la notion exacte de sa véritable valeur; pour achever de l'étourdir, son jeune mari lui répète à satiété qu'il l'adore, qu'elle est exquise; il la gâte, approuve tous ses actes, excuse toutes ses fautes.
Elle se complaît naïvement dans cette attitude "d'idole" et finit par oublier que cette dignité excessive n'est que momentanée.
Si la vanité ne lui faisait pas perdre son sang froid, elle aurait merveilleusement exploité cette situation favorable et transitoire pour assurer le bonheur et le repos de toute sa vie.
Le procédé est très simple: voilà un jeune époux, très épris, disposé à l'admiration à outrance, à l'indulgence sans restriction; n'est-ce pas le moment unique de lui donner une bonne opinion de soi-même, de ses qualités d'ordre, d'économie, d'activité ?
Une jeune mariée se fait souvent gâter avec imprudence, parce que son mari lui répète: " qu'importe le repas pourvu que nous le mangions en tête à tête? "elle est négligente, étourdie.
Avec de grands éclats de rire, elle apporte sur la table des légumes mal cuits ou un rôti brûlé; elle se dit qu'un doux baiser réparera tout; pour l'heure présente, elle ne se trompe pas.
Mais elle oublie que l'amour, sans rien perdre de ses solides assises, ne gardera pas indéfiniment cette cécité souriante et que son mari sera bientôt agacé par sa négligence perpétuelle.
Les hommes ne sont point versatiles comme nous; lorsqu'une conviction est bien ancrée dans leur esprit, elle y séjourne longtemps. Cet époux, si indulgent soit-il, ne peut s'empêcher de constater l'incurie de sa femme; il ne s'en plaint pas encore, mais son opinion s'édifie peu à peu: " La cuisine négligée, des prodigalités inutiles, le désordre dans la maison, ma femme est une mauvaise ménagère, il faudra que je la surveille." Prenant son rôle de chef de famille au sérieux, il deviendra sévère, exigera des comptes et tiendra la bourse parce qu'il jugera nécessaire de suppléer à l'incapacité de sa femme. Combien faudra-t-il ensuite de potages perlés, de chaussettes reprisées pour le faire revenir sur cette première impression! Encore pourra-t-elle jamais y parvenir ? La pauvre petite n'a eu d'autre tort que de se laisser étourdir par une adulation enivrante; tandis que si, dès les premiers jours, elle avait agi avec la prévoyance avisée des femmes, avec l'habilité qui fait leur force, elle aurait solidement établi sa réputation de ménagère au moment où l'époux s'attendrit devant un bouton raccommodé et devant un entremet réussi.

                                                                                                          Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 22 février 1903.