Translate

Affichage des articles dont le libellé est clystère. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est clystère. Afficher tous les articles

dimanche 30 novembre 2014

Clysterium donare...

Clystérium donare...


On sait combien le lavement, chanté par Molière, fut en vogue au XVIIe et au XVIIIe siècles, avec son cortège de seringues et d'apothicaires. Mais s'il constitue un excellent moyen de traitement lorsqu'il est administré à propos, l'abus n'en saurait être que pernicieux; et c'était plus que de l'abus qu'on en faisait alors. Témoin l'amusant document suivant, que nous tirons d'un ouvrage du regretté Dr Dujardin-Beaumetz, et qui montre bien quelle place incroyable tenait dans la vie de tous les jours le clystère, pour lui donner le nom qu'il portait en ce temps.

Mémoire pour Etiennette Boyeau, garde-malade, contre Maître François Bourgeois, chanoine de l'Insigne Eglise Collégiale et Papale de Saint-Urbain de Troyes.

Le sieur Bourgeois se trouvait, depuis quelque temps, fatigué d'une intempérie chaude des viscères et de cette espèce d'acrimonie du sang qui en fait extravaser la partie rouge. Ayant consulté sur sa maladie, on lui ordonna l'usage fréquent d'une espèce de lénitif connu vulgairement sous le nom de clystère.
La Faculté ayant parlé, il ne s'agissait plus que de trouver quelqu'un, pourvu des talents nécessaires, pour en exécuter l'ordonnance. On aurait pu s'adresser au sieur Gentil, le phénix des apothicaires de cette ville, mais le sieur Gentil gagne beaucoup d'argent dans sa boutique et ne se déplace qu'à grands frais. Tiennette jouissait alors de la réputation la plus brillante. Elle avait l'honneur de servir les personnes les plus qualifiées de la ville, qui se louaient également de son zèle et de sa dextérité. D'ailleurs, quoiqu'elle ne fut pas riche, elle ne prenait que deux sous six deniers par représentation, ce qui la faisait passer pour une femme d'un désintéressement peu commun.
Le sieur Bourgeois jeta les yeux sur elle; il la pria de venir le voir. Il lui fit confidence de sa maladie, de la consultation des médecins et des services dont il avait besoin. Tiennette lui ayant donné un essai de son savoir-faire, il la combla des éloges les plus flatteurs et la pria de continuer par la suite ses bons offices.
Deux ans entiers se passèrent de la sorte, c'est à dire le sieur Bourgeois toujours échauffé et toujours se rafraîchissant; Tiennette, toujours officieuse et toujours prête à le rafraîchir; elle y procédait au moins une fois par jour, et souvent jusqu'à six.
Cependant elle avait besoin d'argent et le sieur Bourgeois ne voulait point lui en donner. Trois cents fois, dans les moments les plus intéressants et dans la posture la plus suppliante, elle le pria d'avoir égard à ses besoins, sans qu'il se laissât attendrir.
Enfin, après diverses péripéties inutiles à rapporter ici, elle le traduisit en justice et l'exploit est daté du 5 mai 1746.
Elle conclut en la modique somme de 150 livres, tant pour avoir mis en place douze cents lavements que pour avoir fourni la seringue et le canon.


Après avoir montré, en s'appuyant sur les autorités les plus respectables, combien il est mal de retenir la récompense du mercenaire, l'avocat continue:
"Si des services ordinaires doivent être suivis d'une récompense prompte, combien doit l'être encore la récompense de ces services secrets, de ces services auxquels l'humanité répugne un peu, de ces services, en un mot, qu'on ne rend pas en face!
"Comment se défendra le sieur Bourgeois? Opposera-t-il la fin de non-recevoir? Mais depuis le dernier lavement jusqu'à l'exploit, il ne s'est écoulé que deux mois?. Déniera-t-il les services de Tiennette? Tous ses voisins et amis sont prêts d'en rendre témoignage? Dira-t-on que Tiennette s'acquitte maladroitement de ses fonctions? La voix de tous les honnêtes gens s'élèverait contre lui.
"Peut-être se retranchera-t-il à dire que la somme de 150 livres est exorbitante, que des lavements, ainsi que tout autre chose, doivent être moins chers en gros qu'en détail; et que lui, qui en prend tous les jours et plutôt six qu'un, doit les avoir à meilleur marché qu'une personne qui n'en prendrait qu'un en passant. Cette réflexion du sieur Bourgeois est judicieuse, mais, par un calcul fort simple, on va lui, prouver qu'il en fait une application peu juste.
"Tiennette a servi le sieur Bourgeois pendant deux ans consécutifs: le fait n'est pas douteux. Chaque année est composée de 365 jours, ce qui fait pour deux ans 730 jours. Or, le sieur Bourgeois prenait au moins un lavement par jour, et souvent il en prenait six. Ainsi, en évaluant chaque jour l'un dans l'autre à trois lavements (et cette évaluation n'est pas excessive) , il se trouvera pour les 730 jours un capital de 2.190 lavements, lesquels, à 2 sous 6 deniers pièce qui est le prix courant forment la somme de 273 livres 15 sous, qu'elle avait droit de prétendre. Comment donc le sieur Bourgeois ose-t-il se plaindre? et Tiennette pouvait-elle porter le désintéressement et la modération plus loin?
" Enfin l'intérêt propre du sieur Bourgeois doit l'engager à faire justice à Tiennette, car il n'est pas parfaitement guéri de sa maladie. S'il ne satisfait pas Tiennette, qui désormais voudra lui rendre des services qu'il sait si mal récompenser? Qui les lui rendra avec autant de zèle et de dextérité?
"Qu'il vienne à résipiscence et Tiennette oubliera le passé. On s'attache aux gens par les bienfaits; elle est véritablement attachée à lui par ceux qu'elle lui a rendus. Qu'il lui fasse justice et il la verra retourner à côté de son lit avec plus d'empressement que jamais."
Rien ne manque à ce plaidoyer. Un appel aux bons sentiments et aux autres, un brin de chantage, une menace discrète de grève, bien vite corrigée par l'aveu ému d'une vocation toujours prête à soulager l'humanité souffrante, en dépit de toutes les ingratitudes.

Les annales de la santé, 15 novembre 1910.

samedi 9 novembre 2013

Un mode d'empoisonne ment au XVIIe siècle.

Un mode d'empoisonnement au XVIIe siècle.

Nos confrères, MM. les docteurs Cabanès et L. Nass, au tome II de leurs Poisons et sortilèges (Plon, éditeur, pages 207-208), ayant rapporté le fait "d'un homme Brunet que La Bosse déclara avoir voulu faire mourir par un lavement acide, opération qui ne réussit pas", écrivent:
" Le lavement fut souvent un véhicule de poison: on sait combien il était en honneur à cette époque et ce n'est pas sans raison que Molière a tourné cette mode en ridicule: un chanoine de Troyes en prit jusqu'à 2.190 en deux ans! Ce procédé offrait un avantage précieux; on pouvait introduire dans l'organisme une substance caustique ou âcre qui, mélangé à une tisane aurait par son mauvais goût, éveillé les soupçons; de plus, quelque méfiance que pût avoir la victime, lui viendrait-il jamais à l'idée de goûter ou de faire goûter son lavement? Aussi ce procédé fut-il très employé par les empoisonneurs; c'était du reste le seul moyen de donner l'acide sulfurique ou nitrique...
" L'ingestion d'une boisson suffisamment acide pour être toxique, est donc à peu près impossible; il est plus rationnel d'admettre que le poison s'administrait en lavement; de cette façon, ou bien la mort était rapide lorsque le clystère contenait une forte proportion de vitriol; ou mieux, la mort arrivait lentement, avec un liquide faiblement acidulé, par un processus pathologique qui rappelait la mort naturelle: l'acide dilué attaquant lentement la muqueuse intestinale, provocant des ulcérations, puis des perforations, et le malade succombant à une péritonite généralisée, qui éloignait tout soupçon d'empoisonnement; ou bien encore, l'ulcération une fois produite, il se formait un rétrécissement cicatriciel, analogue aux atrésies de l’œsophage, à la suite d'ingestion de vitriol: l'intestin dont la lumière était presque fermée, ne laissait plus passer aucune matière et le malade mourait au bout d'un certain temps d'obstruction intestinale. En présence de ces symptômes, qui aurait pu penser à un empoisonnement et attribuer à un lavement caustique l'origine d'une maladie naturelle?"
Tout cela est fort ingénieux. Si la place ne m'était pas mesurée, j'aimerais d'ailleurs à louer l'intéressant ouvrage des deux savants médecins, quoiqu'il soit superflu de vanter la compétence et le savoir du docteur Cabanès. Toutefois, je suis obligé de reconnaître  que ce ne sont là que des hypothèses et que dans tout leur ouvrage Poisons et sortilèges, les auteurs ne citent qu'un seul cas d'empoisonnement par ce mode, celui de ce sieur Brunet, rapporté plus haut, et qui ne mourut pas de cette tentative. Est-ce suffisant pour conclure que ce mode d'empoisonnement était fréquent? Je le le crois pas. De ce que Madame (Henriette d'Angleterre) prit un lavement, au dire de Mme de la Fayette, dans la nuit qui précéda sa mort; de ce que la Bruyère mourant prit un lavement au tabac; de ce que Louvois, au dire de Saint-Simon, mourut en rendant un lavement; de ce que Louis XV, au dire du duc de Liancourt, prit un lavement avant de mourir, on ne peut induire que tous ces personnages sont morts empoisonnés par ces remèdes; On vous raconte que toutes les correspondances du temps sont pleines de témoignages ad hoc: or, j'ai lu tous les mémoires, toutes les correspondances de l'époque et sauf Saint-Simon et Mme de Sévigné qui parlent une ou deux fois de lavements, tout le monde est muet sur ce chapitre. C'est pourquoi je suis, de l'avis de mon confrère G. et pas plus que lui je ne crois au remède que tout le monde prenait comme "remède ordinaire".

                                                                                                              Curiosus.

L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 30 décembre 1903.