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mardi 27 mars 2018

Ceux de qui on parle.

Les petits camelots.

Ce sont ces individus étranges qui sortent on ne sait d'où, les jours de l'an et de fêtes, et qui vendent au public des marchandises plus étranges encore. Vêtus de costumes pittoresques, coiffés de chapeaux sans forme, chaussés de souliers larmoyants, déguenillés, gelés, transis, mais toujours soutenus par l'audace faubourienne, aidés par l'accent ultra parisien, ils arpentent les boulevards en récitant des boniments pleins d'humour et en louant le bibelot qu'ils vendent en des termes éminemment attractifs et spirituels.




Ce sont eux qui colportent en ce moment un horrible jouet, terminé par une corde à boyau dont le grincement fait dresser les oreilles, vibrer les nerfs et aboyer les chiens.
" La tranquillité des familles!" dit-l'un.
" Le dernier soupir de Sarah Bernhardt!" articule un deuxième plus artistique.
" Le cri du ventre de Merlatti*!" hasarde un troisième de l'école réaliste.
Ils traînent ainsi, pendant les quinze jours où végètent les baraques, leur pâle existence, gagnant quelques centimes sur un jouet qu'ils vendent deux sous*. C'est de cela qu'ils se nourrissent, se chauffent et se couchent. D'où sortent-ils? D'où viennent-ils? Où vont-ils? Qu'ont-ils fait hier? Que feront-ils demain? Regardez-les. Ils sourient en passant, se rencontrent les uns les autres avec des lazzis et des grimaces. Ils chantent, ils ont l'air heureux.
C'est bien là l'enfant de Paris, prêt à tout, industrieux jusqu'au bout des ongles, mettant à profit les moindres circonstances, utilisant toutes les idées pour gagner quelques sous, à la fois actif et paresseux, gouapeur, blagueur et railleur à ses propres dépens.
Ils sont camelots aujourd'hui et, tour à tour vous les retrouverez ouvreurs de portière* à la sortie des théâtres, colporteurs de canards infâmes*, marchands d'allumettes Nilsonn, exploitant tous les objets susceptibles de se vendre, capables surtout de crier, de hurler, de vociférer sur la voie publique et aussi heureux d'exaspérer par leurs cris l'inoffensif passant que de lui colloquer un petit joujou à dix centimes. L'ouvrier qui travaille de ses mains vient de province, la domestique sort de son village, toute créature qui fait une besogne très fatigante est certainement née dans un département. Le camelot seul est né Parisien: il veut parler, ce qui est la grande marotte du Parisien, et si le camelotage lui plait, c'est que le métier exige une certaine science de la parole, un débit facile et des inventions cocasses.

                                                                                                                         A. Millaud.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 10 novembre 1907.


 Nota de Célestin Mira:



Stefano Merlatti est un peintre italien qui fit un jeûne de 50 jours à Paris en 1886.



Camelot, marchand de jouet.


Marchand de jouet ambulant, Paris 1913.

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dimanche 6 septembre 2015

Les célébrités de la rue.

Les célébrités de la rue.


Nous revenons sur le volume curieux publié par M. Charles Yriarte; le franc succès obtenu par l'écrivain artiste nous met à l'aise pour parler de son livre: nous lui empruntons deux nouveaux types bien connus des Parisiens et surtout de ceux qui fréquentent lers environs du Palais-Royal et ceux du Luxembourg.
Le premier, l'homme au pavé se tient à la grille du jardin, en face de l'Observatoire; il se livre à d'effroyables désarticulations et appelle ses clients en entonnant d'une voix de stentor le refrain à la mode. 



Son industrie consiste à enlever à la force des dents un pavé enveloppé dans un mouchoir, et de plus en plus fort comme chez feu Nicolet, il dresse une table avec quatre bouteilles et gravit l'échafaud branlant à la grande stupéfaction de la foule.
L'historien des gloires de carrefours avec une conscience que quelques-uns lui ont durement reprochée a dépensé à peindre ce saltimbanque autant de talent qu'un historien sévère pour décrire un personnage historique. Il faut lire les nombreux détails de la vie de l'homme au pavé.
"Le Marin s'appelle Clément; une femme lui envierait sa chevelure; il a abusé des dons de la nature pour vendre à ses compatriotes une pommade qui, dit-il, ferait pousser des cheveux dans la paume de la main



Son boniment est pittoresque: il raconte comment de son lit de mort, un savant professeur de l'université de Liège, lui avait confié un secret dont il vend la recette pour dix centimes.
Or, un jour, un passant, qui n'entendait pas la plaisanterie, assura au public que M. Destrem, le savant professeur, était mort noyé, emporté dans sa voiture par deux chevaux furieux; par conséquent, pas de lit de mort, pas de discours in extremis. Clément se troubla un peu mais un voyageur aussi expérimenté ne perd pas facilement le nord: le lendemain, Clément citait le nom d'un professeur de l'université de Moscou."
Tous les récits de M. Yriarte sont authentiques et quelque-uns sont extrêmement curieux. Du reste, le succès du livre est un sûr garant du talent que l'auteur y a déployé. Nous sommes heureux de l'accueil fait aux Célébrités de la rue par le public, et nous aimons à croire que les lecteurs du Monde illustré qui connaissent depuis si longtemps l'auteur ont aidé à ce succès.

Nota: les gravures sont tirées de l'ouvrage publié par la Librairie parisienne; 1 volume grand in-8° (6 fr.); rue de la Paix, 5.

                                                                                                                    A. Hermant.

Le Monde illustré, 26 décembre 1863.