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dimanche 28 juin 2015

La mendicité à Rome.

La mendicité à Rome.

A Rome, dans les carrefours, à la porte des églises et des couvents, on voit sans cesse accroupies de nombreuses familles de mendiants. Parfois, c'est, comme dans notre gravure, une vieille paysanne affamée attendant anxieusement avec ses petits-enfants les écuellées de soupe que vont distribuer les moines; tantôt une jeune mère, aux yeux de louve, ardents et faméliques, brillants à l'ombre d'une vaste coiffe rabattue qui rappelle les anciennes madones; auprès d'elle, des bambins implorent l'aumône du regard.



L'imprévoyance et l'insouciance forment le fond du caractère de cette race inhabile à chercher profit. Aussi la mendicité revêt-elle, à Rome surtout, toutes les formes imaginables.
Passez-vous devant une prison, les détenus vous lancent des phrases par les grilles du rez-de-chaussée et de chacune des fenêtres sort, au bout d'une longue perche, une bourse en cuir à l'aide de laquelle, faisant appel à la libéralité des passants, les captifs pêchent des gros sous à la ligne.
Telle est la coutume; et ce détail n'enlève rien à l'énergie et aux vertus héroïques des patriotes de Castel-Gondolfo ou de Rocca di Papa.
La morgue hautaine accompagnés de saluts obséquieux des mendiants romains rappelle par plus d'un côté celle de don César de Bazan.
M. F. Wey (1) raconte qu'une nuit il s'était vu suivi à distance près de la place Barberini. Soudain l'homme qui avait doublé le pas sur les talons du voyageur, le devança brusquement, puis rebroussant chemin lui fit un profond salut; il lui parla de sa fierté, de sa dignité, de sa gloire obscurcie...  Etait-ce Pyrrus ou Bélisaire?... Ensuite il assura M. Wey de sa protection, veillant sur lui, voulant le préserver de toute rencontre; "car il se trouve par le monde des gens qui..., mais il ne veut offenser personne." Enfin il apprit à notre confrère qu'il était un seigneur illustre, magnanime, évoqua ses sentiments généreux par l'umanita, la patria et... la liberta. Vers la péripétie, le ton devint superbe et les expressions furent plus épiques: c'est avec la majesté d'Hortensius que, portant la main sur le bras de son interlocuteur, d'un ton plus concentré mais solennel encore, ce Romain conclut en ces termes: Excellence! si votre noble cœur pouvait me favoriser... d'un vieux pantalon!..."
Une autre fois, c'était des vagabonds qui venaient s'offrir à M. Schnetz, "barques à deux pattes, qui guettaient les voyageurs pour faire passer un torrent sur leurs échines... moyennant deux baïoques..." On les avait pris pour des "bandits"; M. Schnetz avoue d'ailleurs, qu'il n'en avait jamais vu d'autres pendant son séjour à Rome.

                                                                                                                                  M.

(1) Rome, in 4°, Hachette.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

vendredi 19 décembre 2014

Ce que gagnent les mendiants.

Ce que gagnent les mendiants.


S'il est une ligue nécessaire en France, c'est celle qui réunirait tous les hommes désireux de combattre l'audace des faux et des véritables mendiants.
Le citoyen momentanément réduit à tendre la main, fait une injure publique et méritée à la société dans tous les pays qui se piquent de civilisation. Mais quand un individu sans scrupules bat monnaie en exploitant la sensibilité des braves gens au détriment des miséreux qui cachent leur détresse, il commet un véritable crime.
Plus de cent personnes se suicident à Paris dans une seule année faute de pain, pendant que vingt ou trente mille mendigots professionnels ripaillent ou thésaurisent.
On a rarement enquêté sur le gain quotidien des mendiants professionnels. La tâche est difficile. Mais toujours ceux qui voulurent se métamorphoser en besogneux se récoltèrent dans leur journée une somme bien supérieure à ce que gagne un ouvrier d'usine.
Il y a cinq ou six ans, un élève du conservatoire, classe des clarinettes, , eut la fantaisie de jouer dans les cours du quartier de Passy. De onze heures du matin à quatre heures de l'après-midi, il reçut d'en-haut vingt-quatre francs et quelques centimes. Il gagne beaucoup moins aujourd'hui, à l'orchestre d'un grand théâtre parisien.
D'ailleurs, les sommes laissées à leurs héritiers par certains quémandeurs de la rue nous renseignent exactement sur ce que vaut le métier.
En 1898, à Avignon, le mendiant Marcellin abandonnait par testament à la ville ainsi qu'au bureau de bienfaisance 500.000 francs, le produit de toute son existence de mendicité. Pendant qu'il thésaurisait, des enfants pauvres mourraient faute de soins.
A Paris, rue de Sèvres, une mendiante laissait, il y a peu, à ses héritiers, des actions de la Ville de Paris valant 100.000 francs.
A Auxerre encore, on découvrit dans le taudis d'un mendigot trépassé en 1898, une fortune d'un million déposée (en billets de banque et actions) dans un vase de nuit. Et le vieux drôle avait réuni dans sa cave, pour le seul plaisir de les posséder, "400 bouteilles de la comète" (année 1811).
En Italie, mourut l'an dernier, un quémandeur de grande renommée, le signor Tori.
Tori passait pour riche, mais il s'en souciait peu. Devenu vieux, il n'avait qu'à faire travailler à la Bourse l'argent volé jadis aux bonnes âmes.
On trouva dans sa chambre, après son trépas, 2.500.000 francs qui échurent à deux neveux du vieil avare, pauvres diables qui avaient beaucoup jeûné en attendant la fortune avunculaire.
Le plus riche des mendiants actuellement connu est un Autrichien, Simon Oppasich, qui eut la bonne fortune de venir au monde sans pieds ni mains. Sa disgrâce naturelle lui servit de "marchepied" pour mette la main sur la grosse somme!
Habile à exploiter son infirmité, il possédait en 1888, à quarante-sept ans, plus de 300.000 francs. Il est riche aujourd'hui, à la suite de spéculations financières particulièrement heureuses, de plusieurs millions.
Simon Oppasich, à l'exemple des autres mendiants précités, aime l'or pour sa valeur propre. La nature ne lui avait pas permis de palper le métal chéri, il se roule, à l'aide de ses moignons, sur une couche de louis, heureux comme un chat qui se frotte le dos sur un paquet de valériane. Ce tronc d'homme, pour contenter sa passion d'avarice, vole un peu de bonheur à tous les malheureux, ses frères.
Les faux mendiants et les mendiants millionnaires ne se contentent pas, en effet, de rançonner les gens charitables, ils confisquent à leur profit les offrandes de pitié et n'exploitent, en somme, que les vrais pauvres!

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 19 juillet 1903.

jeudi 19 septembre 2013

Le roi des mendiants.

Le roi des mendiants.

Il existe réellement un roi des mendiants, à qui son titre confère des fonctions bien déterminées. Ce roi est un Chinois, et sa capitale est Pékin. Il est élu (chose curieuse) au suffrage universel par les mendiants de la ville. Il doit être marié, car en même temps qu'un roi, il faut une reine. Le roi traite et discute pour la corporation avec les autorités politiques et policières de Pékin. En effet, l'organisation des mendiants est reconnue; songez, du reste, que les mendiants sont, à Pékin, au nombre de cent à cent cinquante mille et forment un sixième de la population. Ils ont un tarif de mendicité et mettent la ville en coupe réglée. Si un habitant ne veut pas payer le tarif, le mendiant reste obstinément devant sa porte, et il revient le lendemain avec une armée de mendiants syndiqués. Force est bien de s'exécuter. Pour simplifier, il y a des gens, des commerçants par exemple, qui paient à l'année. Le roi leur signe alors un reçu sur papier jaune. "Nos frères sont priés de ne pas causer d'ennui à cette maison", y est-il dit. Si un mendiant se présente, il n'y a qu'à exhiber le reçu et il se retire.
Les mendiants de Pékin sont des types curieux. Ils vivent en commun et se ressemblent tous. Ils ont le visage velu et terreux; ils ne portent pas la queue sur le dos comme les autres Chinois; la justice la leur fait couper. Ils ont généralement peu ou point de vêtements, mais portent toujours des sandales, ils aiment le jeu, particulièrement les dès et les dominos. On en rencontre souvent une file de douze à quinze, la main gauche de chacun posée sur l'épaule droite de celui qui le précède. Ce sont les mendiants aveugles; il y en a beaucoup. Deux fois par an, il y a ce qu'on appelle le "jour des mendiants". Ce jour-là, les mendiants peuvent prendre impunément à la porte des boutiques une poignée de riz. Le roi a sa liste civile et s'abstient de mendier.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 février 1903.