Translate

Affichage des articles dont le libellé est deuil. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est deuil. Afficher tous les articles

samedi 6 mars 2021

 Le plus douloureux jour de l'année.


Je veux raconter une fois mes différents Noëls qui ont toujours été s'assombrissant.
D'abord, dans le lointain, ceux de mon enfance, que tout le monde me souhaitait joyeux, que tout le monde autour de moi cherchait à embellir, même naïvement, avec des gâteaux de Noël; ceux-là, quand j'y repense, des larmes me viennent...
Ensuite, de très bonne heure, il a fallu quitter le cher pays natal. Mais ce n'est point du jour au lendemain que l'on devient une princesse d'Orient, souveraine d'un peuple apparenté à la race latine; non, malgré moi, je suis restée, tout au fond de l'âme, une fille du pays rhénan, de même que le souverain dont je suis venue partager le trône, exilé lui aussi, est resté un fils des Alpes abruptes.
La première veillée de Noël que passa dans son nouveau royaume le jeune prince qui devait devenir mon époux fut plutôt une veillée de tristesse. Les personnes de son entourage avaient disposé pour ce soir-là, dans une pièce du château, un portrait de sa mère que l'on avait apporté de Sigmaringen, et, quand on le conduisit devant la chère image, des larmes coulèrent sur les joues du fils isolé. C'est qu'en effet tant de souvenirs cruels s'éveillèrent en lui, devant ce visage douloureux et doux!... Peu d'années auparavant, cette mère vénérée avait déjà vu partir sa fille, qui s'en allait régner sur le Portugal, dans le grand enthousiasme de se dévouer à sa patrie nouvelle et à son époux, qui était morte là-bas, à vingt-et-un ans, enlevée en trois jours, d'ailleurs révérée aujourd'hui comme une sainte, à Dusseldorf et à Lisbonne. Et, l'année présente, cette même mère avait dû dire adieu à ses deux fils, l'un frappé de trois blessures et mort héroïquement à la bataille de Königgrätz*; l'autre, le jeune prince qui était là, devenu pour elle à jamais lointain, dans son royaume oriental. Tout cela semblait se lire sur les traits de cette mère adorée, qui souriait, cependant, dans son cadre, avec cette résignation gracieuse et paisible qu'elle sut conserver toute sa vie.
Trois ans plus tard, nous célébrâmes pour la première fois Noël ensemble, le jeune prince et moi, nouveaux mariés, dans notre palais d'exil. Et je me souviens que je lui portais dans sa chambre un arbre minuscule, et, sous ce petit arbre, rien d'autre qu'un minuscule berceau, aussi petit que j'en avais pu trouver un, car je tremblais encore que le cher espoir symbolisé par ce berceau-là ne fût une chimère...
A notre second Noël, notre petite fille était présente, trop petite encore il est vrai pour paraître autre chose qu'étonnée. Une crise ministérielle nous gâta la fête intime, le prince, retenu au dehors par de graves devoirs, n'ayant pu nous arriver qu'au moment où les bougies se mourraient dans les branches. Nous avions cependant, cette fois-là, des sujets de joie: un enfant était entre nous deux, ce n'était pas un fils, il est vrai, mais il semblait que beaucoup de fils pouvaient nous venir encore, et plus d'une autre petite fille. (Tel était, du moins, l'avis du médecin qui m'avait parlé de huit ou neuf enfants, et je me souviens de son sourire lorsque j'avais paru trouver que c'était à peine assez.)
Une chose, pourtant,  nous était toujours pénible dans notre vie orientale: c'est que la Noël et toutes les fêtes viennent constamment ici douze jours plus tard qu'en Occident, de telle sorte que nous ne pouvions jamais penser que nous célébrions la fête à la même heure que nos bien-aimés de là-bas, mais longtemps après eux et alors qu'ils l'avaient déjà presque oubliée. Cette différence de dates nous isolait davantage, et pendant nos veillées de Noël, à nous, je refoulai plus d'une larme... Mais il arrive souvent que les jours que l'on croyait douloureux, on les regrette ensuite comme les meilleurs de la vie lorsqu'on les regarde plus tard au fond du passé...
Notre troisième Noël, dans la précipitation d'un départ, passa presque inaperçu, bien que l'enfant fût là encore entre nous déjà développée, déjà petit être sachant comprendre, déjà toute notre joie, au milieu de notre existence officielle, si difficile et si remplie.
Seul, notre quatrième Noël fut d'une beauté rayonnante; de loin, dans le recul où les années l'ont déjà plongé, il me semble qu'il brille encore sur la nuit de ma vie... Il eut lieu, l'inoubliable Noël en cette belle année 1873, où, pour la première fois depuis mon mariage, je revis ma patrie, et où j'allais montrer, là-bas, ma charmante enfant, dont le monde disait qu'elle était une petite ondine. Pendant le long voyage, elle demandait toujours, à chaque nouveau fleuve que voyaient ses jeunes yeux:
- Est-ce là le Rhin de maman?...
Trente-trois ans déjà ont passé sur ces souvenirs et c'est à peine encore si j'ai le courage d'en parler... J'ai transcrit dans l'introduction du Rapsode de la Dambovitza*, toutes les exquises petites choses qui affluaient à ses lèvres comme de la pure poésie, tellement que je disais souvent alors:
- Mon enfant est mon seul bon poème!
Oh! oui, ce fut une véritable et toujours douce fête de Noël, que nous célébrâmes en l'heureuse année 1873. Beaucoup d'invités, beaucoup de jeunes filles, toutes les fillettes de l'orphelinat et des "enfants trouvés"; et, au milieu de tout ce monde, le petit ange aujourd'hui envolé, qui déjà, pendant cette soirée, semblait avoir des ailes, glisser sans toucher le sol parmi ses humbles amies d'une heure! On lui avait présent d'une petite voiture, et les autres enfants l'y traînaient à travers la salle: un véritable attelage de fée!... Du fond du lointain, elle rayonne encore, cette soirée-là, dans la nuit qui est descendue sur ma vie.
Il vint donc, en 1874, le premier de nos lugubres Noëls, après que la petite fée de l'attelage enfantin nous eut quittés pour jamais. Nous nous étions imaginé qu'il nous serait possible de le supporter, grâce à cet écart des calendriers, en nous disant bien que ce n'était pas le vrai soir, le vrai Noël de chez nous; mais nous ne réussîmes point à nous donner le change à nous-mêmes. Nous avions résolu de vivre cette veillée dans le silence. Je laissai donc le roi à son travail, et je m'assis à mon bureau solitaire pour essayer de tromper ma douleur en lui donnant une forme chantée: j'écrivis cette nuit-là, l'un après l'autre, cinq poèmes, qui sont insérés en partie dans "Mon Repos": Pour les Beaux Yeux; Ne craignez pas de parler de l'Enfant; Veillée de Noël; Aux Anges de Noël; Il me semblait que le monde fut à moi.
Depuis lors, les sombres Noëls se succédèrent. Qui donc aurait pu nous les rendre un peu lumineux, puisqu'elle était partie, la petite fée?... Et jamais elle n'a voulu, d'où elle était, nous envoyer d'autre enfant, comme par crainte de trop nous consoler de son départ. Ah! elle pouvait, cependant, nous en envoyer beaucoup des petits frères, des petites sœurs, sa perte serait restée quand même la blessure éternellement sanglante, l'effroyable déchirure dont on ne peut jamais guérir. Mon Dieu, n'avoir eu qu'un enfant, un seul, le perdre, et n'en avoir plus jamais d'autre!...

                                                                                                                                     Carmen Sylva*.

Les Annales politiques et littéraires, Janvier-juin 1907.

* Nota de célestin Mira:

* Bataille de Königgrätz, plus connue sous le nom de bataille de Sadowa opposa la Prusse à l'Autriche en 1866.



Bataille de Sadowa, 3 juillet 1866.


* Rapsode de la Dambovita écrit par Hélène Vacaresco, préfacé par Carmen Sylva reçut de nombreux prix entre autre le prix de l'Académie Française. Elle fut première demoiselle d'honneur d'Elisabeth de Roumanie dite Carmen Sylva sous son nom de plume.


Hélène Varcaresco



* Carmen Sylva: Elisabeth, Pauline, Ottilie, Louise de Wield, écrivant sous le nom de Carmen Sylva épousa Carl von Hohenzollern-Sigmaringen le 15 novembre 1869 qui régna en Roumanie. De leur union naquit une petite fille, Marie, qui mourut à l'âge de quatre ans.


Carmen Sylva.






vendredi 24 novembre 2017

L'étiquette du deuil en Chine.

L'étiquette du deuil en Chine.


Le deuil dans le Céleste-Empire est l'objet d'une infinie variété de règles conventionnelles minutieusement ordonnées, suivant qu'il s'agit de manifester son chagrin de la mort d'un ami, d'un parent ou d'un homme illustre et cher au pays tout entier, ou censé tel.
L'étiquette imposée dans de telles occasions s'étend jusqu'au plus minces détails du costume et exige une longue série de cérémonies qui diffèrent avec chaque cas particulier.
Lorsque le dernier empereur eut salué le monde, suivant l'expression consacrée, le châtiment le plus rigoureux n'aurait pas manqué de frapper quiconque eût osé se raser la tête ou le visage avant cent jours révolus. Une dame américaine, qui résidait alors à Pékin, écrivait, à ce propos, à l'une de ses amies, "qu'elle tremblait à la seule apparition de son professeur de chinois". C'est que l'infortuné professeur, au moment où il allait être autorisé à quitter le deuil de l'empereur, avait eu le malheur de perdre son père; et, comme le deuil nouveau que lui imposait cette perte le contraignait également à ne se raser de cent jours, il avait fini par avoir toute la tournure d'un véritable brigand, et pas des plus beaux. En outre, il était forcé de porter, pendant environ sept mois, des vêtements blancs qui, à la longue, étaient devenus d'une saleté repoussante.
Nous devons ajouter que, pendant les cents jours de ce deuil rigoureux, le fils qui a perdu son père couchera sur la dure, et rien au monde ne le ferait consentir à coucher dans un lit. Ce n'est, au reste, que le commencement, car le deuil d'un père dure trois ans; la mort d'un mari impose à la femme vingt sept mois de deuil; celle d'une femme se porte seulement à une année. Nous venons de voir que la perte du souverain est assimilée à celle d'un père, en vertu de la ritournelle connue qu'un souverain est le père de ses sujets.
Ce qu'il y a de plus remarquable encore chez les Chinois, c'est que le terme du deuil officiel est loin d'être celui des témoignages de respect dont on entoure la tombe d'un parent ou d'un ami défunt.

Journal des Voyages, dimanche 23 janvier 1887.

lundi 26 septembre 2016

Rue des Marmousets. Part II

Rue des Marmousets.
                    Part II


Le long des murs de la cathédrale et sur l'emplacement même occupé aujourd'hui par la rue du Cloître, s'élevaient jadis de grands bâtiments qu'on appelait le cloître Notre-Dame et qui servait à loger les chanoines. L'espace étroit compris entre l'église et le cloître avait été envahi par une foule d'échoppes en bois, en terre, en maçonnerie grossière, où moyennant quelque sous parisis de redevance annuelle demeurait un grand nombre de pauvres familles. D'ordinaire ces baraques étaient habitées par de bas employés de l'église, des aides-sonneurs, des porteurs de torches ou de chaises, ou bien encore des enlumineurs d'images de piété, des fabricants de chapelets, rosaires et saintes médailles, toutes industries enfin relevant plus ou moins canoniquement du culte, et sinon protégées, du moins tolérées par monseigneur l'évêque et messire le curé de Notre-Dame; aussi quand un membre du clergé, de quelque ordre qu'il fût, longeait la petite ruelle du cloître, il était sûr de n'y recueillir que des témoignages de respect et d'affectueuse obédience, et si quelque jeune gars, ouvrier sans vergogne, se permettait d'entonner un noël par trop profane, la seule vue de la cape cléricale suffisait pour faire rentrer dans la gorge de l'imprudent le chant qui accusait une inspiration de messire Satanas. Ce qui n'empêchait point, une fois le respectable personnage passé, de reprendre les poésies mal avisées, car en historien véridique, nous devons constater que, sur toute la ligne des échoppes que le voisinage du temple aurait dû sanctifier, il se chantait moins d'hymnes et de cantiques pieux que de vers mal sonnant aux morales et chrétiennes oreilles.
Or, il se trouva un jour où la douleur et les larmes qui avaient jusque là passé sur la ruelle du Cloître sans y laisser de traces, s'y abattirent tout d'un coup; la maladie traînant après elle la mort, son odieuse fille, vint frapper à la porte de l'une des plus pauvres boutiques, celle d'un graveur de médaille, un brave et honnête ouvrier qui vivait heureux avec sa femme et son Éveline, un joli petit ange aux yeux bleus  et à la chevelure blonde, que Dieu lui avait donnée depuis cinq années pour doubler son trésor de bonheur et d'amour.
En vain un physicien habile s'empressa sur la recommandation de l'évêque, qui aimait Christian ( c'est le nom du jeune graveur), de donner au malade des soins que son talent en grande renommée rendait inestimables; en vain sa pauvre femme, pour acquérir un moyen de guérison ou de simple soulagement, ne recula devant aucun sacrifice, devant le dénuement le plus complet; en vain après l'épuisement de toutes les ressources terrestres elle fatigua le ciel de ses incessantes supplications, l'ange de la mort vint toucher du bout de son aile le pauvre Christian sous les yeux de sa jeune épouse, qui priait à genoux, près du lit du moribond, afin que Dieu le prit en pitié et soulageât ses souffrances extrêmes; quand elle se releva, sa prière était exaucée... Christian avait cessé de souffrir.
Ce fut une nuit de misère profonde et d'affreux désespoir, et nul ne sait, s'il ne l'a éprouvé, combien est lourde la main de Dieu quand elle apporte la mort, ce que renferme de malheur sublime, d'angoisses déchirantes, d'élans surhumains, de folie sans nom, les heures passées près des restes insensibles, glacés, d'un objet qui a eu tout notre amour.
Et comme sur la terre toute douleur ainsi que toute joie a son contraste, tandis que la pauvre veuve cherchait en insensée à réchauffer dans ses bras et sous ses baisers le cadavre de Christian, à deux pas d'elle, sa petite Éveline, bercée par de doux songes, dormait, calme et souriante, dans son berceau.
Le matin venu, un rayon de soleil perdu dans la ruelle traversa l'étroite lucarne qui était censée éclairer l'échoppe, et vint se jouer sur le lit de l'enfant, qu'il éveilla.
A peine sortie de son sommeil, l'orpheline, comme continuant ses aimables rêves, se prit à appeler son père par les noms les plus doux restés dans la mémoire de son cœur; mais à cet appel auquel nulle voix désormais ne devait plus répondre, la pauvre mère égarée, l’œil en feu, s'arracha de la couche du mort et se précipita sur sa fille, qu'elle pressait à l'étouffer sur son cœur, en lui criant d'une voix éteinte dans les sanglots: " Tais-toi, enfant, ne dis jamais cela, entends-tu, n'appelle plus jamais ton père!"
Il est dans les grandes et superbes douleurs des accents d'une puissance à laquelle la brute même ne saurait résister, des cris si éloquents que le cœur de l'enfance les comprend et y obéit. Un secret instinct éveillé à la vue de cette douleur désespérée avertit l'enfant qu'à cette ardente supplication elle ne devait point répondre: elle cacha sa blonde tête dans le sein de sa mère, sans plus oser prononcer une parole; seulement à chaque larme de la veuve qui venait lui brûler le front, elle répondait par de tendres étreintes et de doux baisers.
Peu après des voisines secourables pénétrèrent dans cet asile de la douleur; une parente emmena l'enfant pour la soustraire au lugubre spectacle qu'offrait cette maison désolée, et on essaya d'emmener sa mère avec elle. Mais la pauvre veuve ne voulut jamais consentir à se séparer de restes encore tant aimés, à qui des mains étrangères ne devaient point rendre les tristes mais pieux et saints devoirs, et quand elle donna avec larmes et sanglots à son Éveline le baiser d'adieu , elle tira de son sein une petite médaille d'argent, à l'effigie de la Vierge; cette médaille avait été bénie de l'évêque et donnée par Christian le jour de leur union, et elle la passa au cou de sa fille, en la recommandant à la mère des orphelins et de ceux qui souffrent et pleurent ici bas.

Journal des Demoiselles, mars 1843.

lundi 27 octobre 2014

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.

Nous parlions, l'autre jour, de superstition; en voici une fort répandue en Amérique. On croit que les morts, en suçant leur linceul, attirent à eux leurs parents, qui viennent alors les rejoindre dans la tombe.
Une demoiselle du nom de Sophie Baurnau, étant morte il y a quelques années, à Ephrata, sa mère, deux de ses sœurs et deux de ses frères succombèrent successivement à la même maladie qui avait entraîné Sophie.
Les parents et amis de la famille jugèrent qu'il n'y avait d'autre moyen pour faire cesser ces désastres que d'ôter à la défunte le linceul dont elle se servait en le déchirant entre ses dents et en le suçant pour attirer à elle ses parents.
L'exhumation eu lieu un dimanche matin; le cercueil fut ouvert en présence d'un comité d'inspection. Il ne restait plus un seul brin du linceul.
Cette expérience n'a donc fait que redoubler au dernier point la vieille superstition.
Maintenant on se demande si l'action de la décomposition peut faire, oui ou non, disparaître en neuf années toute trace d'un tissu de coton?
Un incident qui a vivement excité l'intérêt s'est passé à bord du paquebot la Valetta.
La Valetta quittait le port de Marseille pour se rendre à Alexandrie. Au bout de quelques heures de navigation, une dame, qui avait avec elle une malle très-volumineuse, et dont elle avait attentivement surveillé l'embarquement, fit demander au capitaine la permission d'ouvrir cette malle pour y prendre un châle, qui la garantirait de la fraîcheur de la brise marine.
Cette formalité est nécessaire pour toucher aux objets du chargement; mais le capitaine ne refusa point l'autorisation demandée.
La malle ouverte, tout le monde y vit avec stupeur une jeune fille qui, bien qu'à demi-suffoquée, était encore fraîche et charmante.
La passagère avoua que, se trouvant forcée de partir pour Alexandrie, et étant dans une gène si grande, qu'il lui avait été impossible de payer le passage pour elle et pour sa fille, elle avait eu l'idée, pour ne point se séparer de sa chère enfant, de l'embarquer comme un bagage.
Il était difficile de ne pas accepter de si bonnes raisons, et surtout de faire mettre à la demoiselle pied à terre. La Valetta continua donc paisiblement sa route.
La femme Deséglises, âgée de cinquante-quatre ans, garde-malade, soignait depuis quelque temps une dame, domiciliée rue du Bac, qui vint à mourir.
On s'occupa des préparatifs des funérailles.
Lorsque le corps fut placé dans le cercueil, on le porta sur le seuil de la maison, où il devait rester exposé. La femme Deséglises aidait les employés des pompes funèbres dans les préparatifs nécessaires pour rendre les derniers honneurs à celle qu'elle avait assistée dans ses souffrances.
La garde-malade mit dans un vase de l'eau bénite; et elle venait de placer sur le cercueil ce vase dans lequel trempait un rameau de buis, lorsque tout à coup elle s'affaissa sur elle-même, et tomba au pied du funèbre appareil. En accourant pour la relever on s'aperçut qu'elle avait cessé d'exister.
Nous rapporterons en même temps une autre scène d'enterrement.
La population d'une petite ville du Midi vient d'être mise en émoi à l'occasion du convoi du sieur Dubois, pauvre et honnête ouvrier du pays.
Les héritiers du défunt avaient demandé un convoi convenable, mais des meilleurs marchés, c'est à dire de troisième classe.
Depuis quelque temps, M. le curé avait décidé que les enterrements de cette classe passeraient par une rue détournée, nommée petite rue, et les riches par la principale rue qui traverse le pays, l'une et l'autre conduisant également au cimetière.
Les parents de Dubois, ne comprenant rien à cette distinction, ont voulu faire passer les porteurs du corps par la grande rue.
M. le curé, irrité, a laissé là tout l'enterrement sur la voie publique, et  fait rentrer ses chantres avec lui dans l'église.
Il a fallu l'intervention du maire, du juge de paix, et ce n'est qu'après une heure de discussion qu'on est parvenu à décider le curé à envoyer au moins son vicaire et ses chantres pour conduire le défunt à sa dernière demeure, où il a été accompagné cette fois par toute la population du pays.
La femme G... , âgée de quatre-vingt-six ans, était concierge dans une maison de la rue de Lille. Toutes les personnes de l'hôtel étaient pleines de bienveillance pour cette bonne vieille, qui s'était toujours bien acquittée de son service; madame la comtesse de V... surtout lui témoignait beaucoup de bonté. Cette dame eut la pensée de faire rentrer la vieille concierge aux Petits-Ménages, pour qu'elle y prit le repos nécessaire à ses vieux jours. Elle la fit monter chez elle, et lui fit part de ses bienfaisantes intentions. Elle lui apprit qu'on ne pouvait plus la garder dans sa loge, mais en ajoutant qu'elle aurait un sort bien plus doux dans l'asile qu'elle lui ménageait.
La concierge remercia et se retira.
Le lendemain matin, les personnes qui voulaient sortir de bonne heure, comme de coutume, ne purent se faire ouvrir la porte. Le silence régnait dans la loge, et rien n'avait répondu à leur appel. elles entrèrent et trouvèrent la vieille femme pendue à son cordon, et ayant déjà rendu le dernier soupir.
On voit que l'habitude attache à tout, et que cette concierge aimait son cordon comme le cavalier aime son cheval de guerre, comme le marin son navire.

                                                                                                          Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 12 juillet 1857.