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samedi 11 septembre 2021

Ceux dont on parle.

 Le roi de l'Acier.


M. Carnegie, roi de l'Acier, est, après M. Rockfeller, l'homme le plus riche du monde. Sa fortune est évaluée à 1 milliard et quart, c'est à dire que, s'il la réalisait pour la partager avec tous les habitants de Paris, chacun d'eux pourrait recevoir 500 francs. Placée en rentes 3% sur l'Etat français, cette fortune produirait un intérêt annuel de 37 millions et demi. Comme il est à croire que les usines de M. Carnegie lui procurent des dividendes deux à trois fois plus considérables, il n'y a pas d'exagération à dire que, pour employer intégralement ses revenus, le "roi de l'Acier" doit dépenser 250 000 francs par jour.




Je ne sais pas s'il y parvient, mais ses proches et ses domestiques l'y aident de leur mieux. Lui-même a fait à maintes reprises de magnifiques cadeaux, représentant ses revenus d'une semaine ou deux, aux Universités et Bibliothèques de l'Amérique et de l'Ecosse, son pays natal.
Il méprise autant les richesses qu'il estime le travail, et répète souvent qu'on ne trouve réuni nulle part autant de courage, de dévouement et d'affection que dans un humble ménage d'ouvriers.
Aussi n'a-t-il pas trouvé mauvais que sa nièce épousât un cocher: "Herver n'est pas riche, mais il est sobre et honnête. Les époux ont fait un mariage d'amour; ils seront heureux." C'est égal, nos jeunes descendants de croisés ont manqué là une belle occasion de payer leurs dettes. Espérons qu'il se rattraperont avec la fille de Carnegie, qui est, paraît-il, une charmante héritière.
Les parents de Carnegie ne possédaient que de modestes ressources, ils se décidèrent à chercher fortune en Amérique. Là, le jeune Carnegie fut successivement apprenti dans une manufacture de coton, où il recevait 6 fr.25 par semaine, conducteur de machines dans une fabrique de bobines, petit télégraphiste à Pittsburg, puis opérateur au télégraphe. Les appointements étaient de 125 francs par mois: il avait alors quinze ans. (Il est né en1837).
Son activité le fit bientôt remarquer par le directeur de chemin de fer de Pensylvanie, qui lui offrit cinquante francs de plus pour entrer au service de la compagnie. Alors qu'il n'était encore qu'employé, Carnegie donna une preuve d'initiative et de présence d'esprit qui mérite d'être contée.
Un matin, un accident retarda un train express, pour le passage duquel plusieurs trains de marchandises était garés. Justement le directeur n'était pas arrivé à son bureau (il n'y a pas qu'en France que les chefs de bureau se mettent en retard). Carnegie prit sur lui de faire passer les trains de marchandises avant le train express, et expédia en conséquence des ordres télégraphiques signés du nom de son patron.
Quand celui-ci arriva et apprit la chose, il regarda fixement le "petit diable écossais", comme il appelait Carnegie, et ne prononça pas une parole; mais Carnegie ne tarda pas à devenir son bras droit. Sa situation était faite. La fortune lui vint grâce à son habileté à deviner les entreprises d'avenir, et à son audace à y participer; il acheta ses premières actions sans avoir un sou en poche, avec des sommes empruntées d'abord sur le petit bien de ses parents, puis à un banquier de la ville.
M. Carnegie quitta la direction du chemin de fer de Pittsburg pour se consacrer à la fabrication des ponts de fer qui commençaient à remplacer les ponts de bois. C'est l'industrie qui a couronné sa carrière; il est devenu milliardaire "par le le fer et par... l'acier".

                                                                                                                            Jean-Louis


Pour devenir milliardaire.

Un ex-ami de M. Carnegie, pauvre diable que le milliardaire avait connu alors qu'il était lui-même "sans le sou", écrivit un jour au roi de l'Acier pour lui demander quelques subsides.
Carnegie lui répondit: "Vous me demandez un secours, je fais mieux; je vous donne gratuitement le moyen de devenir milliardaire comme moi. Voici ma recette:

1.- Naître sans le sou.
2.- Remplir strictement ses engagements.
3.- Ne rien faire à la hâte et sans soin.
4.- Ne pas faire faire par d'autres ce que l'on peut faire soi-même.
5.- Ranger toutes choses à sa place.
6.- Accomplir tout ce qui doit être accompli si les circonstances permettent de la faire.
7.- Agir promptement et avec décision vis-à-vis de ses clients.
8.- Préférer le comptant au crédit, et les petits bénéfices en risquant peu, aux gains plus considérables mais plus hasardeux.
9.- S'expliquer clairement dans tous ses marchés.
10.- Ne pas se fier à sa mémoire et noter par écrit tous les faits importants.
11.- Garder copie de toutes les lettres envoyées, conserver toutes celles reçues et les classer.
12.- Avoir soin que son bureau ne soit jamais encombré de papiers de toutes espèces.
13.- Garder toujours le gouvernement de ses affaires; car si on l'abandonne, on ne le retrouvera pas.
14.- Ne pas se fier à celui dont le crédit est suspect.
15.- Examiner constamment ses livres.
16.- Faire régulièrement sa balance et transmettre ses comptes courants à ses clients.
17.- Eviter autant que possible toute transaction en matière d'argent et les procès, dès qu'ils sont un peu risqués.
18.- Economiser et toujours dépenser moins que son revenu.
19.- Avoir sans sa poche un carnet pour noter les rendez-vous, les adresses et les menues dépenses journalières.
20.- Se montrer généreux chaque fois que l'humanité l'exige.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

jeudi 29 janvier 2015

Origine de notre fabrique d'acier.

Origine de notre fabrique d'acier.

La fabrique d'acier est assurément beaucoup moins importante, en France, que la fabrique de fonte et de fer: cependant elle emploie assez de bras et elle obtient d'assez beaux produits pour occuper un des premiers rangs parmi les industries françaises. Il n'est donc pas sans intérêt de connaître son origine.
Cette origine ne va pas se perdre dans la nuit des temps. On ne fabriquait pas encore d'acier, en France, vers la fin du seizième siècle. Nos forges ne donnaient alors que diverses espèces de fer plus ou moins chargées de parties hétérogène, entre lesquelles celle qu'on estimait davantage était le fer fort de Brie ou de Saint-Dizier. On l'appelait, il est vrai, petit acier: mais ce n'était qu'une qualification honorifique; tout l'acier qu'on employait alors en France venait à grands frais de Piémont, d'Allemagne ou de Hongrie, et coûtait de cinq à six sous la livre, tandis que le petit acier de Brie n'était jamais payé plus de deux à trois sous.
En 1602, un français nommé Bailly se présente devant le conseil de commerce institué par Henri IV, déclare qu'il a sous ses ordres un ouvrier instruit de tous les procédés de l'industrie étrangère, et demande un privilège pour établir, à Paris même, une fabrique d'acier. Il n'était pas, il paraît, le premier à réclamer ce privilège; mais jusqu'alors, on avait fait beaucoup de promesses sans en tenir aucune. Les experts et maîtres-jurés de Paris se rendent, avec les commissaires du roi, dans les ateliers de Bailly; les épreuves sont faites en leur présence, et le résultat en est favorable: Bailly va donc obtenir un privilège, quand peu de temps après, le conseil est averti qu'il s'est laissé soustraire son opérateur, et qu'il n'est plus en mesure de recommencer ses heureuses expériences. On lui donne huit jours pour le retrouver, et, durant ce délai, toutes les négociations déjà faites auprès du roi sont suspendues. Mais les huit jours se passent sans que Bailly représente son homme. On crut donc qu'il fallait encore une fois renoncer à l'espoir de nationaliser en France la fabrication de l'acier.
Sur ces entrefaites, un sieur Camus établit promptement, avec l'espoir d'obtenir le privilège en vain réclamé par Bailly, un atelier de fonderie au faubourg Saint-Victor, sur l'embouchure de la rivière des Gobelins. Est-ce lui qui a détourné l'ouvrier de Bailly? On l'ignore; mais bientôt on rapporte qu'il fait un très-bel acier, qui peut remplacer avec avantage l'acier du Piémont. A quelques temps de là, le 26 octobre 1604, Camus paraît devant le conseil porteur d'instruments fabriqués avec de l'acier sorti de ses forges, assure que c'est une bonne et loyale marchandise, et demande à faire justifier sa déclaration par quelques maîtres serruriers. Le conseil mande Jean le Moyne, maître de l’Épée couronnée, et son confrère Claude Perdriau, qui, tous deux, avaient converti l'acier de Camus en poignards, en couteaux et en ciseaux. Ils témoignent l'un et l'autre que cet acier est égal et semblable à celui qui vient d'Allemagne sous le nom de carmet. On appelait ainsi l'acier forgé dans les fabriques de Kerment, petite ville de la basse-Hongrie, sur le Raab, au-dessus de Sarwar. A cette nouvelle, la satisfaction des commissaires fut très-vive, et Camus obtint d'eux à peu près ce qu'il voulut. Ainsi fut introduite en France l'industrie de l'acier. C'est un événement mémorable, dont la date est restée mal connue.
Si Paris était un lieu bien choisi pour faire une expérience, on ne pouvait tarder à rapprocher les forges d'acier des forges de fer. Aussi vit-on bientôt l'industrie nouvelle se propager dans les provinces du centre, de l'est et du midi, signalées depuis longtemps comme fécondes en minerai de fer. Au milieu du siècle dernier, les fabriques d'acier de Rive et de Vienne en Dauphiné, de Saint-Dizier en Champagne, de Nevers, de Dijon, de la Charité-sur-Loire en Bourgogne, étaient les plus renommées de la France.

Magasin pittoresque, mars 1853.