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samedi 5 septembre 2026

Coups de cœur.








 


Gravure sur bois allemande de 1485, attribuée à Maître Casper de Ratisbonne (Casper von Regensburg) intitulée "Frau Minne und der Verliebte" (Vénus et l'amoureux).
Du XIIe au XVe siècle, Frau Minne (dame Minne) a personnifié l'amour courtois dans la culture germanique. Telle Vénus, Frau Minne représente l'amour romantique et la passion charnelle. Elle incarne l'amour profane, elle dicte les règles de la séduction et arbitre les conflits entre les dames et leurs amants. Elle s'empare des cœurs des hommes par la force. Tel Cupidon, elle décoche ses flèches. C'est elle qui propage la "Maladie d'Amour" qui inflige des souffrances à l'amant qui se trouve loin de sa dame. Au fil du temps, Frau Minne s'est peu peu fusionnée avec Vénus, la déesse romaine de l'amour.

Sur cette image Frau Minne figure au centre, presque nue, brandissant une épée et un étendard, tout en piétinant un cœur. A droite, plus bas, un amoureux transi, nommé Casper implore sa maîtresse. Tout autour, on peut voir des cœurs torturés de différentes manières, qui symbolisent les tourments qu'infligent les femmes à leurs soupirants avec la complicité de Frau Minne.

Il existe plusieurs catégories de supplices infligés avec un commentaire écrit en vieil allemand:

- Par capture et enclavement:  


La Nasse: en haut, au centre-droit.

« Sy kan meich wol unterweisen. Dy meyn hercz vecht in ainer rewsen. »

« Elle sait bien comment m'éduquer, celle qui attrape mon cœur dans une nasse. »


Le piège à mâchoires: en haut, à gauche.

« Mein hercz ist gefangen / mit einer gluegengen zangen. »

« Mon cœur est fait prisonnier par une tenaille ardente. »


Le cadenas: au milieu, à gauche de Frau Minne.

« Ich can mich ir nit vervegen / Die mein hercz wil durch fegen. »

« Je ne peux me détourner d'elle, qui veut purifier (ou enfermer) mon cœur. »


Le coffre: à droite de Frau Minne.

 « Wy mocht ich ir (...) hat mein hercz in (...) fasaß. »

« Comment pourrais-je lui [échapper]... elle tient mon cœur enfermé dans un coffre. »



- Par perforation et coupure:


La scie: en bas, à gauche.

« ich kan meich ir nit verwegen. Die mein hercz wil durch segen. »

« Je ne puis résister à celle qui veut scier mon cœur en deux.»


Le couteau ou le hachoir: sous le cadenas.

« ...das mit ainem messer ver schniten »

« ... [mon cœur] qui est découpé par un couteau. »


Les flèches: en haut, à droite, transperçant le cœur.

« Ich hab wol genossen / ... »

« J'ai bien savouré [la blessure]... » référence aux flèches de Cupidon qui blessent en procurant une douce souffrance.


Le Crochet: en bas, à gauche.

« Wy mocht ich ir haben mangel Die mich hat an ainem angel. »

« Comment pourrais-je me passer d'elle, qui me tient au bout d'un hameçon ? »


- Par le feu et par pression:


Le pressoir à vis: en haut, à droite.

 «Wy solt ich vergyßen ... »

« Comment pourrais-je oublier... »


Le grill: au milieu, à droite.

« Si gipt mir frewd und trost. dy mein hercz hat uff ainem rost. »

 « Elle me donne joie et réconfort, elle qui tient mon cœur sur un gril. »


Le feu de bois: en bas, au centre gauche.

« Solt ich sy nit billich ken(n)en die mein hercz wil in ainem fewr verbrenen. »

 « Ne devrais-je pas légitimement connaître celle qui veut brûler mon cœur dans un brasier ?»


- Par la calomnie.


La langue coupable: à droite, sous le grill.

« Der lieger munt. hat mein hercz ser verwunt. »

« La bouche menteuse (la médisance) a gravement blessé mon cœur. »


Casper, agenouillé fait une prière: « O frawlein du bist... » / « Ich wil ir siette trew loben... », « Ô noble dame, vous êtes... Je veux louer à jamais sa douce fidélité. »

Enfin, aux pieds de Frau Minne, le mot "SCHMERTZ", douleur, souffrance, précisant que l'amour exige l'acceptation de la souffrance.

Il ne reste qu'un seul exemplaire original de cette gravure qui ait survécu au temps. Il est conservé au Kupferstichkabinett de Berlin. En examinant ce document de près, les conservateurs ont découvert qu'un contemporain de Maître Casper avait écrit sous l'amoureux transi: "O stulte... Du Narr" ce qui veut dire: "O imbécile... Gros Bêta". Visiblement, en 1485,  l'acheteur de l'estampe n'était pas un ardent défenseur de l'amour courtois.

Pour terminer, citons l'artiste serbe Jelena Gajinovic qui, récemment, a défendu la thèse par laquelle sur cette estampe figureraient les ancêtres de certains de nos émojis comme 💔 ou💘 ce qui tendrait à prouver que l'amour courtois peut mener à tout et que la souffrance de ce brave Casper ne fut pas inutile.
  

vendredi 27 février 2015

Les deux destinées.

Les deux destinées.

Les deux destinées sont là sous vos yeux, développés en tableaux successifs. 
D'un côté vous avez le sort de l'ouvrier laborieux; de l'autre, celui du débauché. ici, le travail en famille, le repos du foyer, la joie du salaire légitimement conquis; là, l'oisiveté des cabarets, la femme et les enfants que la fièvre dévore, et, pour réveil inévitable d'un rêve tourmenté, la prison!


Quant à l'origine des deux existences opposées, l'artiste vous l'a expliqué suffisamment quand il a écrit au dessus de celle qui vous épouvante: L'esprit au désordre; au-dessus de celle qui vous console: Le cœur à l'ouvrage!


Tout est, en effet, dans ces deux mots.
L'homme que vous voyez là, qui oublie les devoirs sérieux pour les turbulentes jouissances, qui va traverser les vices d'une course folle, et qui arrivera tôt ou tard au crime, c'est l'Esprit qui l'emporte, le même Esprit insatiable et sans freins qui perdit Faust, l'Esprit qui tenta le Christ sur la montagne. Génies sublimes et âmes grossières sont également exposés à ses fascinations. Resserré dans les humbles nécessités de la vie, on s'y trouve trop à l'étroit, on brise la chaîne des habitudes journalières, on monte la fantaisie comme on monte un cheval sauvage sur lequel on galope au hasard, et quand on veut l'arrêter, il est trop tard: fleurs et moissons, tout a été brisé sous les pieds!
Voyez, au contraire, celui que le cœur conduit. Il a repoussé les curiosités dangereuses, les audacieux caprices; il a aimé, et tout, dans sa vie, s'est subordonné à cet amour. Comme le ruisseau suit sa pente, il est allé là où était le bonheur de ceux qu'il devait protéger; il a accepté pour eux la fatigue, il a supporté l'ennui, et, insensiblement, ennuis et fatigues se sont dissipés; le devoir qui lui pesait comme un joug l'a orné comme une couronne.
Quand le Christ a béni les hommes pauvres en esprit et riches par le cœur, il a résumé la loi morale toute entière. Réunissez toutes les philosophies, et vous ne trouverez rien de plus simple, de plus général, de plus continuellement utile.
Les Arabes racontent qu'un élu de Dieu fut un jour rencontré par un ange qui lui proposa d'accomplir son souhait le plus cher. L'élu,  dont l'esprit s'était tourné vers la contemplation de l'infini, demanda à connaître le monde qui enveloppe la terre. L'ange l'y transporta; mais arrivé à ses dernières limites, l'élu vit s'ouvrir un autre monde qu'il voulut également visiter, puis dix autres, et mille autres qu'il traversa sur les ailes de son guide. Or, plus il s'enfonçait dans ces abîmes de la création, moins il était satisfait; le désir de connaître l'emportait toujours plus rapidement, comme malgré lui; sa course devenait à chaque instant plus douloureuse, et cependant, il ne pouvait s'arrêter! Tout à coup, il sentit cette fièvre s'éteindre, et il cria à l'ange de ne pas aller plus loin. Au-dessous de lui, à travers les nuées, il venait de reconnaître, sous un bouquet de palmiers, la petite maison dans laquelle il était né. Un souvenir du cœur avait subitement calmé les caprices de l'esprit.

Magasin pittoresque, décembre 1849.