Le cauchemar.
Tableau de Johan Heinrich Füssli, réalisé en 1781 et intitulé "Le Cauchemar".
Une femme endormie est allongée dans une position curieuse et inconfortable. Un démon simiesque et grotesque est installé sur sa poitrine. C'est ce gnome qui est tenu pour responsable de son cauchemar. A gauche, une tête de cheval apparait entre deux rideaux avec des yeux révulsés.
Réglons tout de suite le sort de l'Equus caballus. Il s'agit en fait d'une jument. Pourquoi une jument? Pour une raison très simple: parce qu'en Anglais "cauchemar" se dit "nightmare" et que "mare" veut dire "jument". Oui! on fait mieux en matière de plaisanterie, mais Füssli a dû trouver la blague amusante.
Donc la dame cauchemarde, et on la comprend. La créature juchée sur son abdomen est un incube. Dans les traditions occidentales, l'incube est un démon qui harcèle les femmes endormies. Il s'assied lourdement sur leur poitrine, les oppresse et les empêche de bouger et de crier. Bien entendu, il en profite pour les abuser sexuellement afin de capter leur énergie vitale. Certains prétendent que c'est la raison pour laquelle, parfois, le matin, des femmes se réveillent épuisées avec un visage ravagé.
Les premières traces de ces démons se retrouvent en Mésopotamie et en Grèce. En Mésopotamie c'étaient les esprits Lilû. En Grèce antique, le visiteur indécent s'appelait Ephialtès qui veut dire "le sauteur". Les médecins grecs de l'époque, tout en conservant le concept du démon oppresseur, pensaient que les patientes objets des visites nocturnes subissaient des fièvres ou souffraient d'une mauvaise digestion.
Au moyen âge, l'Eglise s'empare du mythe et l'incube est très vite assimilé au diable et à ses serviteurs. Le manuel des chasseurs de sorcières, le Malleus Maleficarum de 1486 fournit tous les détails relatifs aux incubes. C'est là qu'on apprend que le démon pouvait changer de forme, passer de succube, le démon femelle, à l'incube, le démon mâle. Sous sa forme succube il récoltait la semence des hommes endormis et, reprenant la forme incube, il fécondait les femmes endormies. Une épouse pouvait donc facilement se retrouver enceinte du voisin en évoquant un incube malicieux, ce qui lui permettait de conserver intacte sa vertu.
L'incube était dépeint comme une créature velue, hirsute, souvent dotée de cornes et de pieds de bouc, comme les satyres grecs. A partir de l'époque romantique, l'incube devient un homme au charme irrésistible qui transforme le cauchemar en rêve.
Curieusement, on trouve des incubes un peu partout dans le monde. Au japon, l'emprise s'appelle Kanashibari, chez les scandinaves, c'est Mara et aux Antilles le Soucougnan, le principe reste le même.
La version féminine de l'incube, c'est à dire le succube, s'attaque aux hommes. Mais les succubes sont étroitement liées à Lilith dont le début de l'histoire remonte à plusieurs millénaires. Elle apparaît sous le nom de Lilitu en Mésopotamie, s'attaquant aux femmes enceintes, aux nouveau-nés et aux homme endormis. Mais c'est dans la tradition juive qu'on apprend qu'elle fut la première femme d'Adam, fabriquée dans le même argile que lui, contrairement à Eve qui dû se contenter d'une des côtes d'Adam. Mais alors que s'est-il passé? C'est que la fameuse Lilith était une féministe avant l'heure et revendiquait une égalité totale avec Adam. On apprend notamment qu'elle refusait, lors de leurs relations sexuelles de s'allonger sous lui. Adam ne voulant rien entendre, elle quitte le domicile conjugal, c'est à dire le Jardin d'Eden pour rejoindre la mer Rouge. Dieu, qui pourtant n'avait créé que deux humains, voyant que le ménage battait de l'aile, envoya trois négociateurs conjugaux, les trois anges Senoy, Sansenoy et Semangelof pour la convaincre de revenir. Ce fut en vain; Lilith était volontaire et têtue. Dieu se fâcha et la condamna à voir mourir cent de ses enfants par jour. Il faut préciser que la nuit, Lilith récupérait la semence des hommes célibataires en provoquant chez eux des rêves érotiques avec laquelle elle donnait naissance à toute une horde de démons mineurs, les Lilims.
Lilith fut redécouverte au XIXe siècle pour devenir la "femme fatale" et de nos jours, pour ceux qui connaissent son existence passée, on la considère comme la première rebelle de l'Histoire, celle qui a préféré la liberté à la soumission.
Le tableau de Füssli nous a entraîné un peu loin, d'autant que l'histoire n'est pas terminée. Quelques années avant de peindre ce tableau, il était tombé follement amoureux d'une jeune femme habitant Zurich nommée Anna Landolt. Mais le père d'Anna lui refusa sa main préférant donner à sa fille un mari riche plutôt qu'un artiste. Il fut dévasté par cette décision et les historiens pensent qu'il a mis toute sa frustration dans ce tableau. La femme endormie serait Anna Landolt et lui se voyait en incube pour pouvoir la posséder. Ils n'ont probablement pas tort, car en retournant la toile apparaît le portrait inachevé d'Anna Landolt.
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Portrait inachevé d'Anna Landolt par Johan Füssli au dos du "Cauchemar". |
L'exposition du tableau à Londres, en 1782 provoqua un choc immense. La sexualité, le désir féminin, et l'épouvante que suscita la vue de l'incube sidéra le public. Mais la curiosité fut la plus forte et malgré quelques critiques, la foule se pressa pour venir le voir. Fort de ce succès, Füssli réalisa au moins trois autres versions de cette scène, exploitant au maximum le filon qu'il avait découvert grâce à Anna Landolt et surtout grâce à son père.

