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vendredi 26 août 2022

Les mémoires du dernier cheval de fiacre.

Fantaisie humoristique.


Depuis que voitures à vapeur, tramways électriques, automobiles se multiplient, menaçant de remplacer définitivement les anciens modes de locomotion, peut-il être permis de prévoir ou du moins d'imaginer le temps où le cheval de fiacre ne sera plus qu'une espèce disparue, un souvenir lointain. Telle est l'origine de l'amusante fantaisie qu'on va lire. Nous avons donc une raison de plus de tenir à nos chevaux de fiacre, puisque ce sont des vrais Parisiens, pleins d'esprit, de gaieté et de railleuse bonhomie!

Devenu très vieux et sentant sa fin prochaine, le dernier cheval de fiacre résolut d'écrire son testament. Voici quelques fragments de ces curieuses confidences.
"... Par ce beau jour printanier, qui ne sera pas suivi pour moi de beaucoup d'autres, le désir m'a pris de laisser quelques souvenirs du pauvre animal que je fus. Ne suis-je pas un des derniers représentants d'une race qui va disparaître? Le temps est proche où l'on parlera du cheval de fiacre comme on traite à présent les espèces tertiaires et quaternaires dans les ouvrages spéciaux. Alors on racontera comme une bizarrerie qu'il y eut une époque très primitive où les hommes adaptaient à leurs véhicules des quadrupèdes vivants qu'ils dirigeaient au moyen de lanière de cuir et qu'ils excitaient au moyen de fouets. Et des savants rédigerons des mémoires sur ces vestiges singuliers d'un passé fabuleux... Car nous aurons été supplantés ici-bas par une espèce nouvelle et fort encombrante, celle des automobiles!
"Comme nous ne serons plus utiles à l'humanité, l'humanité nous laissera dépérir. Et tu ne seras, sans doute, ô toi, le dernier de mes petits-fils, qu'une pauvre bête un peu sotte et fort dégénérée qui passera dans un pâturage les dolentes journées de l'agonie d'une race!
"Certes, elle fut pourtant glorieuse, la race des chevaux de fiacre! Elle remonte au plus lointain passé. Nous comptons, parmi nos ancêtres, Pégase, le cheval ailé qu'enfourchaient les poètes, et aussi les coursiers prodigieux qui jadis traînaient le char embrasé du soleil... Sur terre, ensuite, nous traînâmes le char de Gordius, qui fut roi de Phrygie. Puis, nous emportâmes au combat les rois Assyriens, nous promenâmes Sémiramis à travers les provinces de son immense empire... A Rome, à Byzance, notre métier devint un sport. Dans les cirques très vastes, nous courûmes avec frénésie, heurtant contre les bornes dangereuses les roues de nos chars, nous écrasant et nous broyant aux acclamations délirantes des peuples émerveillés.
" Quand nous étions fourbus pour avoir fourni de trop furieuses courses, on nous vendait à des pauvres gens, et bon nombre de nos magnifiques aïeux, sur leurs vieux jours, ne dédaignèrent pas de traîner doucement la charrette de quelque humble marchand de légumes latins qui, dès l'aube, apportait de la campagne romaine au marché de la ville le produit savoureux de ses vergers et de ses potagers.
" Mais je me laisse aller à l'évocation de ces époques lointaines. Ah! qui jamais écrira notre histoire? Depuis un siècle seulement, combien notre sort fut varié, notre rôle divers!... Te dirai-je, ô mon petit fils, les drôles de voitures que nous traînâmes dans cette courte période de notre passage sur terre? Il y en eut de lamentables, il y en eut de très belles. De très belles surtout après la Révolution. On vendit alors à bas prix les biens des émigrés, et leurs carrosses dorés devinrent des fiacres. Ah! quels fiacres! Ils étaient laqués et peints de sujets gracieux où de petits amours roses voltigeaient malicieusement autour des nobles armoiries. Mais ils se disloquèrent. Les vitres se brisèrent et durent être raccommodées tant bien que mal avec du papier collé. Les ressorts se fatiguèrent, les essieux se cassèrent, les marchepieds prirent des airs penchés. 


Quels fiacres tiraient alors nos ancêtres?
C'étaient de vieux carrosses, jadis peints et armoriés,
mais dont les carreaux cassés et les éraflures racontaient la déchéance.



Quand il fallu enfin mettre au rencart ces riches voitures, tu ne saurais imaginer les extraordinaires véhicules qu'on inventa, des gros et des petits, de forme bizarre et très lourds. Mon arrière-grand père, après dix ans de service, en avait les épaules malades... c'est ainsi que nous traversâmes la restauration, la Monarchie de juillet et l'Empire. On avait l'habitude assez naturelle de transformer en fiacres les "voitures de maîtres" qui cessaient de plaire à leurs fortunés possesseurs. Aussi le fiacre fut-il, pendant le cours de ce siècle, un étrange véhicule, toujours en retard d'une vingtaine d'années sur la mode élégante.
" Ce qu'il y a de tout à fait amusant, c'est que la mode des voitures et la mode des costumes ne suivaient pas les mêmes variations.
"Le costume féminin change fréquemment, et quand les belles dames se sont plu pendant quelques années à porter des robes très amples, elles prennent tout à coup le goût plus vif pour des ajustements très collants. L'humeur capricieuse des élégantes passe alternativement de l'emphatique crinoline à la jupe serrée en fourreau de parapluie. Or il faut des voitures diverses pour l'emphatique crinoline et pour la jupe étroite. Qu'arriva-t-il donc?
" Il arriva que nous dûmes transporter dans de très petits coupés les volants infinis que de larges cerceaux tendaient et boursouflaient; il fallut serrer, tasser, réduire à sa plus simple expression ces ornements excessifs. 


Comment, dans les fiacres que nous traînions allégrement,
car ils étaient très petits, les dames pouvaient-elles placer
leurs crinolines monumentales?
C'est ce que je me suis toujours demandé.



Les pauvres femmes ne savaient comment faire; elles poussaient des petits cris et pensaient se trouver mal quand l'automédon travailler à "charger" ce splendide attirail, et résolvait par la violence l'impérieux problème d'introduire dans un contenant étriqué le plus disproportionné des contenus.
" Quelques années plus tard, les dames eurent à leur disposition d'immenses berlines où se perdaient ridiculement leurs robes collantes et leurs toilettes menues... C'était plus commode, et si comique!



La mode, hélas! exigea des voitures plus lourdes.
Mais, alors les dames se mirent à porter des robes courtes et collantes.

" Ah! quelles sortes de voitures n'imagina-t-on pas? A quelles inventions fantastiques n'eut-on pas recours? Parfois les roues étaient immenses, d'un diamètre exorbitant, avec de massifs rayons; ensuite elles devenaient minuscules, microscopiques, comme les roulettes d'un fauteuil. Pendant quelques années, la capote affectait, elle aussi, des dimensions extravagantes, comme pour garantir des peuplades entières contre des catastrophes atmosphériques; et puis elle se réduisait pour n'être plus qu'une pauvre ombrelle comme pour abriter un léger papillon.
" Ne s'ingénia-t-on pas à varier encore  le place des chevaux dans l'attelage! On les mettait de front, ou bien en flèche, suivant une mode importée par nos voisins d'outre-Manche et qui eut quelque succès à un moment.
"On modifia successivement la situation du cocher: le voilà sur le dos d'un cheval, en postillon, et puis tout bonnement sur son siège à l'avant de la voiture, et puis le siège se voit percher en l'air derrière la voiture, au point qu'il faut à l'automédon une manière d'escalier pour regagner sa place, et qu'il doit s'attacher de crainte de tomber. On appelle ces véhicules des cabs... L'imagination des hommes, quand elle se travaille pour trouver du nouveau, produit de bien étonnants résultats!
" Il n'y a qu'une combinaison à laquelle, pour notre malheur, on ne pensa pas: c'eût été de mettre le cheval dans la voiture, le voyageur et le cocher aux brancards; nous aurions certes passé des jours heureux ainsi! Mais l'homme est naturellement égoïste; il ne songe qu'à son intérêt propre...
" Je ne veux pourtant pas récriminer. La dernière pensée du dernier des chevaux de fiacre ne sera pas un imprécation farouche. Non, je garde un bon souvenir de mon passage sur la terre, et, s'il m'était loisible de recommencer ma vie, je bénirais ma destinée.
" Car, il faut que tu le saches, il y avait des heures douces dans l'existence d'un cheval de fiacre. Les promenades à travers Paris ne sont jamais ennuyeuses. Que de fois ne l'ai-je pas exploré dans tous les sens! Chaque quartier a sa physionomie spéciale, ses habitants particuliers, ses coutumes à lui. Certains coins de la capitale ressemblent à de très lointaines villes de province; il y a des rues très distinguées et très noble, d'autres sont familières et parfois un peu vulgaires. Ce qui me plaisait beaucoup, c'était la variété des clients que je transportais. Je ne les voyais pas, mais je les devinais à leur poids, à une manière d'entrer en pourparlers avec le cocher, à la manière aussi dont le cocher les traitait.




" Il y a cocher et cocher. Celui-ci n'est qu'une brute renfrognée qui fouette et crie; mais celui-là est un brave homme avec lequel on peut s'entendre. J'en ai connu plusieurs, et tous, je te l'avoue, ne m'ont pas laissé le même bon souvenir. Mais j'eus la chance d'en avoir un, pendant la plus grande partie de ma carrière, qui me fut un véritable ami. Jamais de gros mots ni d'injures. Il avait l'habitude excellente de faire passer toute sa mauvaise humeur sur le client. Ah! le client en recevait de toutes les couleurs. Mais moi j'étais son associé, j'étais même son complice! Il y avait entre nous deux une sorte de petite convention secrète. Nous nous comprenions.
" A la façon dont il tenait les guides je devinais toutes ses intentions. L'un de ces gestes voulait dire: "C'est à l'heure mon bon, pas besoin de te presser! Plus tu traîneras, plus je toucherai d'argent." Un autre signifiait: "ça mon enfant, c'est à la course: un petit effort!" Et je conformais mon allure, soigneusement, aux circonstances...




" La première chose pour le cocher de fiacre, c'est d'éviter le mauvais client, celui qui vous prend à Passy, par exemple, pour se faire conduire au faubourg Saint-Antoine et finalement vous lâche avec trois sous de pourboire.
" Or, il n'est pas toujours facile d'échapper à ce fâcheux homme. Avec un peu d'exercice, on arrive à le deviner de loin; alors on se sauve rapidement, sans prêter la moindre attention à son appel. Mais les plus expérimentés se trompent à des dehors avantageux: mise distinguée, allure fringante, des bijoux, du linge frais. On croit qu'un si parfait gentleman se dirige vers les Champs-Elysées ou le parc Monceau; Pas du tout, il est en partance pour des faubourgs interlopes. On l'a fort imprudemment laissé  s'approcher, on s'arrête. Et voilà notre bourgeois enchanté qui vous saisit la poignée de la portière, pose une bottine sur le marchepied, s'installe presque et vous lance enfin l'adresse détestable! Que faire alors? On est pincé. Si le voyageur est un être doux et timide, le cocher n'a pas trop de mal à lui faire peur. Mais le voyageur n'est pas nécessairement timide; il peut avoir une conscience très nette de ses droits, et regimber. Alors?...
" Eh bien, alors, au bout de cinquante mètres, je faisais un accident; j'accrochais deux ou trois camions (le fiacre est assuré contre ces mésaventures), ou bien, je prenais le mors-aux-dents, un petit mors-aux-dents pour rire.



Quand nous tombions sur un mauvais client, je le sentais à la manière
dont le cocher prenait les guides; je faisais un léger accident:
j'accrochais un camion, je prenais un petit mors-aux-dents.


 Mon ami n'était pas dupe de ma comédie; mais il faisait semblant. Et nous avons ainsi, tous les deux, débarqué pas mal de clients désagréables L'union fait la force; et nous avions ensemble un pareil intérêt à travailler le moins possible et dans les conditions les plus avantageuses.
" Mon pauvre vieil ami! je le vois encore. il était gros comme un tonneau; c'est tout ce que j'avais à lui reprocher, mais il était un peu plus lourd que je ne l'eusse souhaité.


Pour moi, je n'ai pas eu à me plaindre.
Mon cocher, brave homme, n'avait qu'un défaut: c'était d'être lourd.


Quand il grimpait sur son siège, les ressorts de la voiture, bien que résistants, s'écrasaient, et le coup d'épaule, pour démarrer, n'était pas facile. Sauf ce défaut, dont il n'était pas responsable, je ne lui connu que des qualités, ou du moins s'il eut quelques travers, je n'avais pas personnellement à en souffrir: c'était tout ce qu'il me fallait et j'aurais été ridicule en me posant à son égard en moraliste intransigeant.
" Il aimait boire: c'était son goût. Je l'ai tiré plus d'une fois d'aventures fâcheuses. Il lui arrivait de temps en temps, de ne pas être extrêmement solide sur son siège; alors j'avais soin de ne pas trop le secouer, j'évitais les chocs et je prenais une allure modérée. Il croyait me conduire, parce qu'il tenait ses guides dans ses mains; mais ses mains étaient molles et la faculté de la direction s'obscurcissait dans son esprit: c'était moi qui le conduisais. Je savais mon chemin, et, si je me trompais un peu, j'avais en tout cas la consolante certitude de moins me tromper qu'il n'aurait fait lui-même si je m'étais abandonné paresseusement à ses troubles inspirations.
"Il nous arrivait de marauder. On fait ce qu'on peut dans ce bas monde pour gagner sa vie de son mieux. Nous avions alors, très souvent, maille à partir avec les sergents de ville. Ceux-ci voulaient nous envoyer à la station. Mais on s'ennuie à la station; on perd son temps à prendre la file, et nous n'avions de patience ni l'un ni l'autre. mon ami répliquait hardiment: " Je vais relayer! un cheval malade..." 



"Je rentre au dépôt, mon cheval est malade..."
disait mon cocher quand un agent nous surprenait en maraude.
Alors je boitais, je soufflais, je faisais semblant d'être très las.



J'affectait alors une effrayante lassitude; je penchais la tête, je boitais, je soufflais, si bien que le représentant de l'autorité nous laissait aller. A peine avait-il le dos tourné, je me remettais à marcher d'une allure engageante afin de tenter le client sérieux.
" Il faut savoir le dénicher, le client sérieux. Il se dissimule souvent, entre cinq et sept heures du soir, dans la foule des pauvres diables qui attendent l'omnibus au bureau. Il a le numéro 360, par exemple, et tous les omnibus passent complets. Il en a déjà vainement guetté huit ou dix. Mais il s'acharne; il s'est solennellement promis à lui-même d'entrer à partir d'aujourd'hui dans la voie des économies. Deux ou trois omnibus passent encore, également bondés depuis la tête de ligne. Alors son courage faiblit; il réfléchit qu'il va rentrer en retard, que sa femme lui fera sans doute une scène, que son rôti sera brûlé. Un fiacre allègre longe le trottoir. O tentation!... Le client sérieux tâte son gousset. Il a juste la monnaie qu'il faudrait pour payer sa course, de cette futile petite monnaie qui ne compte pas, de l'argent de poche. Et allez donc! Le fiacre est pris...
" Ces manèges divers transforment en un art délicat et charmant le métier de cocher de fiacre, et le cocher de fiacre ingénieux sait associer son cheval à ses manigances. Ah! j'ai passé des heures subtiles avec mon ami!  Le souvenir m'en est encore présent. Nous avons spéculé tous deux avec une habileté remarquable sur les passions humaines. Nous avions l'air tout simplement d'un cheval et de son cocher; mais nous fûmes des psychologues.
" Et c'est nous que vont tenter de remplacer désormais de stupides machines, plus résistantes que ne peut l'être un animal, sans doute, mais dénuées de savoir-faire, brutales et sottes.. Et laides encore, par dessus le marché!
" Ah! cette heure est mélancolique. Le soleil se couche dans la brume. Le pâturage où je rêvasse est triste à cette fin de jour. Je me sens vieux extrêmement, vieux de toute ma vieillesse et de toute la vieillesse d'une race dont je suis l'un des derniers représentants. Je ne tarderai guère à mourir; Et ma race est condamnée. Il me semble que je meurs plus complètement, avec cette pensée amère de mon espèce qui s'en va. Et mes rêveries se dirigent vers toi, qui sera tout à fait le dernier des chevaux, misérable petit-fils dont j'évoque avec désespoir la falote silhouette.

                                                                                                    André Beaunier.




Lectures pour tous, 1900-1901.

samedi 6 mars 2021

 Origine du fiacre.


Autobus et taxi.
On a déjà oublié le "fiacre". La mécanique endiablée a relégué le vieux saint dans les musées et on ne songe qu'au compteur... comme si la vie n'était pas assez brève!
L'origine du vocable ainsi appelé à déchoir est ancienne et obscure. Les historiens discutent; écoutons-les distraitement. Les vieux auteurs nous vantent cet adroit facteur d'un maître des postes d'Amiens qui imagina des carrosses de louage et qui s'installa en un hôtel Saint-Fiacre, près de la rue Saint-Martin. Il y a bien, aboutissant à la vieille rue Quincampoix, un cul-de-sac Saint-Fiacre, large d'un mètre et demi. Grand embarras: on ne voit guère l'entreprise de voitures dans cet étroit boyau. En tous cas, les fiacres d'alors étaient fort chers.
C'était le début du dix-septième siècle, et le Salon de l'Automobile n'inondait pas Paris de ses feux multicolores et des illuminations qui font jaillir le Grand Palais, en la nuit de décembre, comme un joyau féerique.
Le susdit Fiacre a aussi une autre origine témoignant de l'esprit pratique des malins automédons. Ce Fiacre ne fut pas tout à fait un saint, tout au plus un moine augustin déchaussé, mais fort révéré après sa mort. Il préservait des accidents, et, dès la fin du règne de Louis XIII, son portrait figurait sur la porte des carrosses, innocent fétiche...

Les Annales politiques et littéraires, janvier-juin 1907.

mardi 7 août 2018

Le ver rongeur.

Le ver rongeur.

Il y en a de plusieurs espèces:
Les députés conservateurs qui s'inquiètent avant tout de conserver leurs sinécures;
Les électeurs bien pensans et qui veulent être bien pansés;
Les journalistes ministériels, aussi désintéressés que les patrons dont ils prônent le désintéressement;
Certains professeurs du Collège de France, dont l'unique profession est de ne rien professer;
Les publicistes négrophobes qui prostituent leurs colonnes aux colons;
Les jeunes provinciaux qui viennent étudier à Paris, aux frais de leurs parens, le carambolage et le doublé dans le voisinage de l'Ecole de droit, ou la bouillotte et le domino dans le quartier de l'Ecole de médecine;
Les lorettes qui vivent d'amour et d'eau fraîche;
Les premières chanteuses, qui font chanter leur directeur plus souvent qu'elles ne chantent elles-mêmes;
Les auteurs à primes, les gérans de sociétés en commandite, les missionnaries scientifiques, les gros fonctionnaires à petite besogne, les gouvernemens à bon marché, les aides-de-camp d'antichambre, les courtisans, l'intendant de la liste civile, et bien d'autres encore appartiennent à la grande famille des vers rongeurs.
Toutefois, ce n'est pas d'eux que nous voulons parler, mais d'autre chose. Notre ver-rongeur est, pour nous, en référer à l'appellation vulgaire, un cabriolet* de remise loué à l'heure. Nous ne parlons pas des cabriolets de place qu'il faudrait louer à la journée pour aller de la Madeleine à l'Odéon et de l'Odéon à la Bastille.
Le ver-rongeur est une distinction quasi-aristocratique dont on peut se passer la fantaisie moyennant deux francs par heure, sauf le pour-boire qui est subordonné à la  générosité de chacun et varie de dix centimes à un franc. Bien des gens prennent un ver-rongeur pour se donner l'air affairé et pour éclabousser de leur luxe ceux qui ont l'humilité de croire que Dieu leur a donné des jambes pour marcher et des semelles de bottes pour affronter le pavé. Les gants paille sont l'accompagnement obligé de cette magnificence. Le gentleman qui se permet cette dépense dans un but d'ostentation a soin de se pencher sur le devant du cabriolet pour se rendre visible à l’œil nu et pour attirer sur soi l'attention.. Il salue de la main et du chapeau plutôt trois fois qu'une, telles personnes qu'il coudoirait dédaigneusement s'il les rencontrait sur le trottoir. Va-t-il en visite (et il trouve toujours le moyen de visiter quelqu'un dans cet équipage!) il se lève après dix minutes d'entretien, et si on insiste pour le retenir: "Impossible! dit-il, j'ai un ver-rongeur." Le coup est porté, sa vanité est satisfaite, et en montant sur le marche-pied, il lève la tête, afin de s'assurer si les gens qu'il vient de quitter n'ont pas mis le nez à la porte pour être témoins de son triomphe.
Je connais même des élégans râpés qui, malgré la boue récente dont leur pantalon et leur chaussure sont maculés, allèguent toujours le ver-rongeur qui les attend à la porte, quand l'appartement qu'ils visitent n'a aucun jour sur la rue. Si, par excès de politesse inopportune, on s'avisait de les reconduire jusqu'au bas de l'escalier, on les verrait piteusement suivre la ligne des piétons en attendant l'omnibus prolétaire,  à supposer qu'ils fussent pourvus de trente centimes. Il est vrai qu'en pareille circonstance, avec un peu de sang-froid, ils pourraient rejeter la faute sur l'infâme cocher, qui, payé d'avance, aurait eu l'indélicatesse de ne pas les attendre.
Arthur entre chez vous au moment où vous mettez la dernière main à votre toilette; il a monté l'escalier quatre à quatre et arrive essoufflé:
- Vous alliez sortir? demande-t-il après avoir à demi repris haleine.
- En effet; aviez-vous besoin de moi?
- Non pas; où alliez-vous?
- Au Palais-Royal, où j'ai rendez-vous avec un provincial qui m'a invité à déjeuner chez Véfour.
- Cela se trouve bien, j'ai un ver-rongeur, et je vous conduirai; je vais à la Banque.
- A merveille, je suis à vous dans dix minutes, un quart d'heure au plus.
- Un quart d'heure!...
- Dix minutes vous dis-je.
- Dix minutes!... Je suis trop pressé, ce sera pour une autre fois.
Voilà les gentillesses familières aux fashionnables qui cherchent moins dans l'emploi du ver-rongeur un moyen de locomotion prompt et commode qu'une occasion d'étaler leur faste à bon marché. Leur courtoisie, on le voit, n'est pas au niveau de ces démonstrations luxueuses, et leur vilainie laisse trop percer le bout de l'oreille. Cet empressement maladroit à se séparer, sous prétexte de ver-rongeur, de la personne qu'on visite, équivaut tout bonnement à ceci: "J'éprouve beaucoup de plaisir à vous voir, mais pas assez pour que je le prolonge au prix de cinquante centimes par quart d'heure." Tel est aussi le sens fort transparent de la politesse quelque peu équivoque de celui qui vous offre généreusement de vous conduire à condition de ne pas attendre et de n'avoir pas à se détourner de son chemin.
Que le lecteur ne se méprenne pas sur nos intentions; nous signalons quelques-uns des abus auxquels donne lieu de ver-rongeur, abus dont il est bien innocent; mais Dieu nous garde de calomnier cette institution roulante et bienfaisante, pour laquelle nous professons presque autant d'estime et de sympathie que M. Hyppolyte du Vaudeville, qui en est la Providence. Dans ce siècle de progrès, où tout marche, sauf les fiacres et les omnibus, le ver-rongeur, par une honorable exception, est un véhicule précieux pour ceux qui veulent, à peu de frais, faire rapidement leur chemin.

                                                                                                                             (Charivari)

Le Salon littéraire, jeudi 11 mai 1843.

Nota de célestin Mira:

* cabriolet:


mercredi 11 novembre 2015

Autobus et taxi...

Autobus et taxi...


On a oublié le "fiacre". La mécanique endiablée a relégué le vieux saint dans les musées et on ne songe qu'au compteur... comme si la vie n'était pas assez brève!
L'origine du vocable ainsi appelé à déchoir est ancienne et obscure. Les historiens discutent; écoutons-les distraitement. Les vieux auteurs nous vantent cet adroit facteur d'un maître de postes d'Amiens qui imagina des carrosses de louage et qui s'installa en un hôtel Saint-Fiacre, près de la rue Saint-Martin. Il y a bien, aboutissant à la vieille rue Quincampoix, un cul-de-sac Saint-Fiacre, large d'un mètre et demi. Grand embarras: on ne voit guère l'entreprise de voitures dans cet étroit boyau. En tous cas, les fiacres d'alors étaient fort chers.
C'était le début du dix-septième siècle, et le Salon de l'automobile n'inondait pas Paris de ses feux multicolores et des illuminations qui font jaillir le Grand Palais, en la nuit de décembre, comme un joyau féerique.
Le susdit Fiacre a aussi une autre origine témoignant de l'esprit pratique des malins automédons. Ce Fiacre ne fut pas tout à fait un saint, tout au plus un moine augustin déchaussé, mais fort révéré après sa mort. Il préservait des accidents, et dès la fin du règne de Louis XIII, son portrait figurait sur la porte des carrosses, innocent fétiche...

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 23 décembre 1906.





mercredi 17 juin 2015

Batignolles-Clichy-Odéon.

Batignolles- Clichy-Odéon.


Pas de correspondance à l'impériale? Roulez!
Et l'omnibus s'ébranle, suivi de l’œil par le contrôleur qui surveille la sonnerie: dig, dig, dig, un, deux, trois... dix, onze..., à l'intérieur, dug, dug, dug, dug, quatre en haut.



La grosse voiture jaune tourne devant le Sénat, descend la large rue de Tournon, très vite, avec un bruit de tonnerre. Un garde républicain, très bel homme, saute sur la plate-forme. Le coin de la rue Saint-Sulpice est traître, le cocher retient son attelage pour laisser passer l'autre qui monte au petit pas, "rapport à ce qu'il ne faut pas arriver en avance".
- Va y avoir des rafraîchissements gratis, crie le camarade, joyeux d'arriver avant l'averse menaçante.
- Bon pour les petits pois! riposte notre loustic de conducteur.



Saint-Sulpice. - Le numéro un, deux, trois; dig, dig, dig. Vous n'aviez pas de correspondance, miliaire? Rue du vieux-Colombier, un pompier de la caserne fait le geste d'arroser avec une lance de pompe? Cela fait rigoler le conducteur.
Rue de Rennes, psst, psst, psssst! Une grosse dame se hisse et s'enfourne à l'intérieur, un monsieur ayant poliment cédé sa place, ce qui n'arrive pas toujours. 


Le complet est démasqué, la station au bureau de Saint-Germain des Près est de pure forme, personne ne descend.
- Complet en bas, en haut à volonté.- Le crieur de journaux à la perche n'a pas le temps de placer sa marchandise.- Demandez le Figaro, l'Intransigeant, le Parisien.- Sur le trottoir, vingt figures désappointées regardent le ciel et ne se décident pas à prendre l'impériale. Nous roulons.
- Places, si'ou plait.



Je jette un coup d’œil dans l'omnibus, il est très bien composé: jeunes femmes, jeunes filles, deux vieux décorés respectables, une dame en cheveux blancs, un ecclésiastique. 



A deux heures après midi, Clichy-Odéon est un omnibus très fin, un omnibus de maître. Le matin, vers huit ou neuf heures, c'est différent; des trottins, des cuisinières, public un peu mêlé et pas toujours inodore, du moins ce qui gît aux profondeurs des paniers.



Le conducteur, un beau brun, est une connaissance à moi, il me prend quelquefois en surcharge, le soir. On le considère beaucoup sur la ligne, entre collègues, parce qu'il a mené un jour une tête couronnée, depuis les boulevards jusqu'au Théâtre-Français. Il aime à narrer ce prodige d'un monarque en omnibus.
- Un vieux, blanc, pas l'air aristo du tout; je l'ai pris pour un rentier qu'allait toucher ses coupons aux Finances. Je lui rends quatre sous sur dix, il les reprend très bien, et puis v'la qu'en descendant il m'colle cent sous dans la main et m'dit merci par dessus. J'ai cru que c'était Rothschild. Mais un particulier, qu'était monté avec lui, est descendu derrière et m'a dit: C'est sa Majesté  l'empereur Don Perdreau!
Nous descendons la rue des Saint-Pères, des psst désespérés laissent insensible le conducteur de monarques qui, recette faite, émet cet aphorisme:
- En omnibus, c'est comme ailleurs, y en a beaucoup d'épelés et peu de lus.
Sous la charge, le pont du Carrousel fléchit et tremble, à croire qu'il va crouler; on affirme qu'il est solide.
- Le quai des Tuilerie, Saint-Cloud, Versailles!
Personne ne bouge. Dans la vaste cour du Carrousel, l'infernal bruit de vitres et de ferrailles empêche les conversations. Sous le jour terne qui tombe des nuages, couleur de plomb, le monument funéraire de Gambetta se dresse si blanc, qu'on le croirait éclairé d'une lumière spéciale. Les fers des chevaux retentissent sous la voûte sonore qui débouche rue de Rivoli; on va doucement; derrière nous, un cheval de fiacre allonge sa tête osseuse jusque sur la plate-forme. Le jovial conducteur interpelle le cocher du sapin:
- Faut-il lui donner une correspondance?
- T'as l'droit que d'prendre des bêtes à deux pattes!
Et le "Camille" tourne pendant que nous traversons la rue.
- Le Palais-Royal, les Ternes, Filles-du-Calvaire, gare Saint-Lazare, brrr, brrr, brrr! Il débite cela très vite, d'une voix inintelligible. Trois dames descendent, l'une est très jolie et seule; un des décorés respectables semble hésiter, puis prend son parti; la petite dame sous les arcades; le décoré empaume la voie. Un voyageur de la plate-forme, apparemment misanthrope, monologue:
- Il faut croire qu'il n'a rien à faire celui-là.
- Quatre places en bas, seize en haut. Le trente-deux!
- Trente-deux et trente- trois, voilà!
- Trente-quatre.
- Voila le trente-quatre!
- Trente-cinq, six et sept!
- J'ai le vingt-neuf! crie une dame maigre.
Concert de protestations.- Votre tour est passé, il fallait rester au bureau. - Dispute.
- Allons le trente-huit!
Le trente-huit monte, dig, dig, dig, dig, le conducteur tire plusieurs fois la ficelle pour annoncer complet au cocher, et nous roulons sur l'asphalte relativement silencieux de la rue Richelieu. Le numéro 38, assis à l'intérieur, est communicatif.
- Ça va tomber, dit-il sans s'adresser à personne.
Son voisin reprend! 
- Fichu temps.
- Le baromètre est très bas.
- Les journaux annoncent de la pluie.
- Oh! vous savez, les journaux...
A l'entresol de la Bibliothèque nationale, les pompiers de garde, accoudés, nous regardent passer d'un œil terne et ennuyé. Par les fenêtres entr'ouvertes, on voit les fonctionnaires publics occupés à ne rien faire; l'un d'eux cependant taille un crayon.
Square Louvois, l'averse arrive, drue, cinglante, un voyageur de l'impériale descend.
- C'est complet, observe le conducteur, qui le laisse pourtant sur la plate-forme.



Un cheval glisse sur l'asphalte mouillé, patatras! L'omnibus lancé, fringale et traîne la pauvre bête par son collier: elle rue, se débat et finit par rester couchée, le flanc battant: toutes les têtes curieuses de l'intérieur se penchent vers l'attelage, trois beaux gris-pommelé à la queue troussée, la croupe ruisselante. Le conducteur, aidé d'un sergent de ville et de vingt badauds, remet le cheval debout, et l'on repart.
Rue du Quatre-Septembre, une jeune dame descend, courtoisement soutenue sous le bras, un joli bras rond, par le galant conducteur, qui ne lâche sa passagère, comme à regret, que lorsqu'elle est bien d'aplomb sur la chaussée.
- Les boulevards, Madeleine, Bastille!Cinq places en bas.
- Le soixante-quatorze, quinze, seize, Madame cette correspondance ne vaut rien.
- Mais il n'y a pas un quart d'heure que...
- Il y a plus de deux heures, Madame.
Le Parisien est carottier, la Parisienne aussi.
- Le voyageur descendu de l'impériale! réclame le contrôleur.
Complet! La pluie fouette les vitres. Rue Le Peletier, une femme descend de l'impériale, son bonnet blanc, sa pauvre jupe, son tablier trempés.
- Fallait venir en bas, la petite mère, on vous aurez trouvé un coin.
La pauvre femme a un sourire triste et s'en va sans répondre. Le conducteur, d'une voix bourrue, dit:
- Malheureux, tout de même, allez! Elle n'avait pas de quoi payer le supplément. Si je m'en avais douté, je l'aurai bien fait voyager dedans pour ses trois sous.
A Notre-Dame-de-Lorette, il descend beaucoup de monde, la pluie tombe moins fort. Le long de l'église, un cocher de fiacre, frôlé par l'énorme roue, apostrophe violemment la grosse voiture:
- Va donc, eh! cocher d'indigents, avec tes voyageurs à quinze francs le cent!
Et comme je descend rue Saint-Lazare, je vois l'omnibus, après avoir pris en flèche un cheval de renfort, grimper péniblement la butte Montmartre.



 - Où va-t-il? Je sais qu'il passe place Clichy, et ensuite qu'il s'engage dans Clichy: la tête de ligne de ce côté, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai pu rencontrer personne qui la connût. Elle doit exister pourtant!

                                                                                                         M. Champimont.

Revue Illustrée, juin 1890- décembre 1890.

jeudi 13 mars 2014

Automédons

Automédons.

Durant la saison qui va commencer avec les premiers jours de novembre, il est trois choses qui deviennent essentiellement parisiennes: une trinité devant laquelle s'inclinent les athées les plus féroces, et vers laquelle les lèvres gourmandes des femmes balbutient des prières mouillées. Cette trinité se compose de la truffe, de l'huître et du marron glacé.
Or, pour avoir une truffe, il faut, au préalable, qu'elle ait passé par le groin d'un porc, hélas! Pour manger une huître; il est nécessaire de lutter contre une écaille dure, parfois sordide, hélas! hélas! Quant au marron, il sort d'une enveloppe épineuse, sur laquelle se sont meurtris de piqûres les doigts des récolteurs, trois fois hélas!
Eh bien, Paris, ville exquise d'urbanité, de joie, de folie aimable; Paris, fruit paradisiaque de l'humanité; Paris, qui fait rêver les jeunes filles lointaines et soupirer de souvenirs les vieillards les plus coriaces; Paris, la cité de la gloire et du génie, la pulpe gigantesque de l'humanité, Paris ressemble  aux trois gourmandises parisiennes: truffe, huîtres et marrons, en ce que, pour y goûter, il faut vaincre un obstacle plus épineux que l'enveloppe de la châtaigne, plus dur et plus solide que l'écaille de l'huître, et plus dégoûtant que le groin de porc; et cet obstacle effroyable, capable de mettre en fuite les jeunes filles souriantes et les coriaces vieillards, c'est le cocher de Paris.
Le provincial ou l'étranger qui débarque dans une de nos gares, avec grand tralala de bagages, se heurte, dès l'abord, à cette chose rébarbative. 


Il semble qu'il devienne, entre les mains des gens armés du fouet symbolique, une sorte d'esclave, une matière à tortures. Entrer à Paris, signifie passer par l'écrou de quelque geôle effroyable, surveillé par de féroces gardes-chiourme. Le malheureux voyageur, escomptant la proverbiale aménité du Parisien, espérait des sourires, et il est accueilli par des jurons farouches; il croyait, le pauvre diable, qu'en ce pays libre, il jouirait de la liberté, et que nul tyran ne l'écraserait de son dédain, et, subitement, il tombe sous la coupe du plus féroce et du plus néronien des bourreaux: le cocher.



Allez dans une gare prendre des notes, vous verrez à quel excès de désespoir peut être réduit un infortuné touriste, assis sur sa malle, dans le tumulte de l'arrivée, et pleurant, comme les juifs de Babylone; pour un peu, il suspendrait aux becs de gaz de ce rivage inhospitalier sa cithare, s'il en avait une, et bramerait en mineur, avec beaucoup de bémols angoissés, le Super flumina Babylonis. 


Quelques-uns lèvent vers le plafond les bras de Jérémie, et implorant le dieu de Paris: Police ou conseil municipal; d'autres, courbant leur dos lassé, à la façon de Job, maudissent Carnot, ce Jéhovah de la France. Les cochers en sont cause, n'est-ce point épouvantable? Songez que, peut être, la grande alliance des peuples, que nous rêvons tous, sera retardée de plusieurs siècles par des chapeaux cirés qui se croient inviolables.
Qui sait si les vieilles rancunes provinciales, ces rancunes contre Paris, qui nous étonnent tant parfois, ne viennent pas de quelques mauvais procédés des chevaliers du fouet, empereurs du pavé en bois.
O Parisien, mon frère, sors enfin de ton indifférence, car toi aussi tu souffres du cocher; tu t'es peut être battu avec un de ces pirates terrestres; tu es allé au poste; tu as payé très cher une heure de voiture allant trop lentement; ta femme a été insultée, lorsqu'elle était seule, par ces gens qui se sont mis, en s'asseyant sur leur siège, au dessus de toutes les lois. Les lois étant à zéro sur le thermomètre politique, le cocher se trouve à 16°, température des vers à soie. O Parisien, mon frère quand donc sortiras-tu de ton indifférence? Regarde les pleurs couler sur les joues provinciales et étrangères! Entends les gémissements des victimes du pourboire! Songe à tes propres colères, trop tôt apaisées! 



Toi, Parisien, qui a eu la force de faire des tas de révolutions, de Caboche à Danton, de la Ligue aux Septembrisades, de la Fronde au 4 septembre; et qui as osé effacé Dieu du fronton des temples maçonniques, pourquoi restes-tu courbé sous le fouet des automédons. Est-ce que tu deviendrais nègre, par hasard? Sois du Midi si tu veux, mais pas à ce point; il n'y a pas encore de cannes à sucre dans la plaine Saint-Denis, et le coton ne fleurit pas à Montmartre. Je t'en prie, Parisien, mon frère, ne continue pas à être nègre; réveille-toi, redeviens blanc. Soit un visage pâle, il en est temps.
Va demander au préfet de police, ou à Dieu le père, reconstitué pour la circonstance, un bon décret qui te délivre, puisque tu es incapable de te délivrer; ne souffre plus qu'on te dise: "j'vais relayer!" sans répondre: "Mange!" ce qui serait une satisfaction. Et termine par une prière:
"Sainte Police, vous qui êtes la tour d'ivoire et le lys noir, immaculée Police, ora pro nobis, que votre volonté soit faite aussi bien sur la chaussée que sur le trottoir. Donnez-nous aujourd'hui notre fiacre quotidien, et délivrez-nous du pourboire. Amen."
"Que sur chaque voiture, en évidence, une pancarte soit établie, avec ce mot: libre ou cet autre mot: relais, de façon que si nous avons des coups de poing à perdre et des discussions violentes à soutenir, nous puissions les réserver uniquement à la politique, où le besoin se fait de plus en plus sentir. Re-Amen.

                                                                                                             Emile Goudeau.

Revue Illustrée, Juin 1889-Décembre 1889.

lundi 3 février 2014

Paris qui roule.


Paris qui roule.



A tour de roue, à triples guides et au trot allongé dans une avenue de rêve, une triomphale avenue cent fois plus longue et plus large que celle des Champs-Elysées, je voudrais, évocation magique, faire dévaler la cohue disparate des innombrables voitures qui polissent et usent quotidiennement la chaussée de Paris.
Et soudain, hanté par une convoitise plus raffinée, je préfère, en de modestes petits couplets, les chanter une à une très brièvement selon que les caprices de l'heure les attellent, à mesure que l'aube les pousse dehors ou que la nuit les remisent.




D'abord le matin, c'est la tapageuse carriole du laitier brinquebalant avec un cliquetis de ferblanterie; puis le tombereau à sonnette moissonnant l'ordure, les détritus des maisons encore assoupies. Il s'avance pesamment tiré par ses deux rosses résignées, aux jambes cagneuses, dont les sabots empâtés disparaissent sous les poils trop longs, et qui vont tête basse, langue dehors. Des deux côtés du chariot, secouant leurs mains gourdes, vêtus d'habits rapiécés, ayant autour du cou des cache-nez en corde sur lesquels bavent les chevelures compactes et sales, marchent des hommes qui portent sur leurs épaules, ainsi que des fusils, de larges pelles, et puis des femmes à madras, hâves, avec des yeux de pauvresses enfoncés dans l'orbite, qui clopinent, se dandinant au claquetage de leurs galoches, et laissant traîner derrière elles, avec des attitudes très lasses, leurs balais sur les pavés.
Sur le devant de la voiture sont pendus deux sacs où l'on met les choses précieuses: dans l'un les croûtons de pain, dans l'autre les faïences cassées dont les morceaux peuvent servir ou se rafistoler.
C'est aussi là que se balancent les vieilles bottines moisies, perdant leurs élastiques effilochés, et les ignobles chapeaux défoncés qui ont peut être abrités des rêveries d'assassins.




Devant chaque porte, les chevaux s'arrêtent tous seuls. Ils sont habitués. Les femmes poussent les détritus sur les pelles, en font des petits paquets plus commodes à recueillir. Les hommes les lancent à la volée dans le tombereau où se tient un gars en sabots gluants qui reçoit tout cela, le tasse, le piétine et l'aplatit.
Parfois il s'échappe une épluchure de pomme de terre ou une feuille de salade qui vient s'accrocher dans la crinière saumâtre du cheval mélancolique.
Les rats se poursuivent dans le ruisseau, avec des petits cris aigus.

On attend l'omnibus.

Tandis que le soleil émerge au-dessus des toits violets, et monte dans le ciel, ici sur les boulevards et dans les rues commencent à circuler les longs tramways qui poussent, ainsi que des phoques, de rauques aboiements et glissent, sans se fouler, emboîtés dans les rails, pareils à des wagons.




Les volumineux omnibus dégringolent aussi, impatient de leurs trois percherons, le cocher rougeaud, la face tannée par les intempéries des saisons, empaqueté sur son siège de cuir et ficelé de courroies comme un cul-de-jatte, le conducteur en équilibre sur l'étroite plateforme, blond, agitant ses bras recouverts de manches en lustrine, faisant marcher ses timbres à tort et à travers, celui-là même auquel l'administration recommande "la plus grande politesse", bien que parfois, il laisse choir les vieillards à la descente. C'est surtout quand l'eau tombe à torrents comme d'un crible que l'omnibus rend de réels services.
Devant le bureau soixante personnes coiffées de leurs parapluies et dont on ne voit pas la tête attendent anxieuses. Soudain, une petite fille crie: "Le voilà!". Tous les parapluies s'ébranlent à la fois, leurs dômes luisants se heurtent, les baleines s'entre-croisent, cinglent les visages, arrachent des yeux, pénètrent dans les cous qu'elle inondent "sans faire exprès". Et le véhicule accoste, pris de pitié, pour recueillir ces enfants, ces femmes, ces bonnes, ces messieurs, ruisselantes épaves.

Complet partout.




Tandis que les bêtes en sueur disparaissent sous la vapeur rousse qui les enveloppe, on se bouscule, on se précipite. Le conducteur abaisse un regard sur cette foule qui l'implore. Puis nonchalamment: "Complet partout!" Il tire une ficelle quelque part, rehausse son pantalon sanglé d'une ceinture de couleur, brodée d'inscriptions patriotiques: Alsace! ou: Qui vive? et l'équipage s'éloigne dans une mer de boue.
Les voyageurs, ceux qu'on appelle ainsi par une détestable ironie, puisqu'ils ne voyagent pas, remontent sur le trottoir, abrutis. La petite fille qui avait dit: "Le voilà!" trempe ses pieds dans la crotte pour s'amuser, une paire de bottines toutes neuves! Et le contrôleur, qui entre dans sa cabane, s'écrie en secouant un trousseau de clefs: "Ce sera pour la prochaine omnibus"
Le matin aussi, de la place de la Concorde au pré Catelan, se croisent les dog-cars, les phaétons, les charrettes anglaises des jeunes gens peintes et vernies comme des joujoux, les voitures de dressage des maquignons, et les mails pompeux sortis seulement pour une heure avec un dessus de panier de jeunes femmes fraîches clair vêtues. C'est un clubman entre deux âges "qui tient les ficelles", le bouton de rose thé sur le cœur, impassible et majestueux comme un évêque arménien à l'autel.
Les omnibus marchent seulement jusqu'à minuit.
Les fiacres seuls ne s'arrêtent jamais, jamais. Sous les rayons de midi comme parmi les épaisses ténèbres, ils vont, sans savoir.
Il y a des masses de fiacres, des verts, des noirs, des jaunes, comme il y a cent variétés de cochers: les uns en habit marron avec pantalon café au lait, d'autres en livrée mastic, ceux-ci étalant  sous leurs gilets rouges d'incroyables bedaines, ceux-là maigres, le visage en lame de couteau, affichant de disgracieux chapeaux en porcelaine blanche; la plupart chaussés de galoches, quelque originaux ayant seuls des bottines aux pieds, tous manœuvrant des fouets au hasard.
Les fiacres ne sont pas plus confortables à l'heure qu'à la course, malgré la différence sensible de prix.
Le cocher de fiacre est souvent de mauvaise humeur; il n'est pas alors de vexations dont il accable son client.
Il le conduit par à-coups, allant sans transition du pas le plus exaspérant au galop le plus désordonné.
Il fait semblant à toute minute d'écraser des personnes pour donner la sueur froide au voyageur dont il pressent l'extrême sensibilité.
Sil est requis pour aller au chemin de fer, il prend le chemin le plus long, s'arrête pour désaltérer son cheval, descendre acheter une mèche, s'attarde à boucler une sangle, à réparer un dégât imaginaire, prétexte un saignement de nez ou quelque autre indisposition d'un ordre plus vulgaire encore.
A la minute suprême du pourboire, il a beau fouiller dans une bourse de cuir gonflée comme une outre, il n'a jamais de monnaie.
Ce n'est point un malhonnête homme, seulement il est intéressé.
Et quand le fiacre est au repos, c'est un curieux aspect que celui d'une station avec son chapelet de voitures attendant à la queue leu leu. On les croirait enfilées les unes  derrière les autres à voir l'empressement avec lequel elles se tassent et se resserrent dès qu'un vide se produit, rompant leur chaîne. Les rossinantes offrent à l'observateur un inté-rêt particulièrement attristé.


L'enfer des chevaux.

Tandis que leurs maîtres, sanguins,  sont en train de revermillonner leur trogne Au Bon Picolo, eux, les éreintés, restent sur leurs pattes flageolantes, immobiles et pareils à des pièces de bois. Quelque uns mangent, la plupart rêvent. Vague à l'âme de cheval de fiacre, songeries de vieux dadas fourbus, vous me captivez malgré moi. L'avoine mâchée à la hâte, le mors de fer dur aux barres saignantes, les coups que les patrons font grêler sur votre échine dans la préoccupation d'un salaire qui n'est pas pour vous, les accidents, les chutes, le verglas, les cauchemars sur une maigre litière, la pensée de la mort et le spectre de l'équarrisseur qui ricane, son lourd maillet à la main... c'est tout cela qui vous obsède et vous fait tourner de gros yeux effarés quand vous stationnez entre les brancards, le nez à terre, insoucieux et souffreteux.
Chaque fois qu'on descend de fiacre, après qu'on ait rétribué le cocher, on devrait caresser le pauvre bidet en transpiration ou lui donner un morceau de sucre...
Seulement voilà, on n'y pense pas toujours.

La voiture de la mariée.

Il est une catégorie qu'on ne saurait omettre, celle des omnibus des pensionnats. Il en est pour garçons et pour demoiselles. Chaque matin, on les voit s'arrêter devant les portes cochères, tandis que retentit un coup de sifflet aigu, prolongé.
L'écolier accourt, sa gibecière au dos, accompagné d'une bonne en cheveux qui reste sur le trottoir. Le surveillant, un frère lai en redingote, le front ceint d'une calotte en velours, suspend une minute la lecture du Pélerin, claque la portière, et fouette! la diligence aux gosses démarre.
C'est aussi l'heure où passent lentement dans les quartiers neufs, parmi les chantiers où l'on bâtit, les massives voitures, attelés de huit solides limousins, taillées comme les chariots des époques barbares, sur lesquelles sont superposées de gigantesques cubes de pierre qui tremblent à chaque tour de roues pleines, cerclées de fer, hérissées de boulons.



La voiture des postes filant à fond de train, le cocher, en mac-farlane noisette, si drôlement grimpé sur sa boite, son chapeau à longs poils piteux, galonné d'or, enfoncé jusqu'aux sourcils.
La petite carriole du boucher qui souffle des puanteurs de viande, avec un linge maculé de sang qui flotte toujours à l'arrière, ainsi qu'un drap d'hôpital après l'opération. Et les interminables haquets basculant sur le pavé, les camions sonnant la ferraille au coin du trottoir comme les batteries de campagne un jour de revue.
Sans compter les omnibus du chemin de fer portant un pyramide de malles, vomissant sur le parvis des gares les familles nombreuses et mal habillées.
Il faudrait pourtant songer à dire un mot des voitures de noces.
Les samedis, quand je n'ai rien de mieux à faire, je descends dans la rue pour les voir défiler avec l'éternel collégien sur le siège, ou le militaire qui fume un londrès.
Les guimbardes très hautes, toutes en glace, on n'est plus chez soi!, flanquées de lanternes compliquées, vont plan-plan au trot des biques classiques dressées au trajet continuel du restaurant à la Cascade et de la Cascade au restaurant.
Dans la première, on distingue le mari vis-à-vis la demoiselle d'honneur en bleu et la mariée manquant toujours de tenue, couchée dans le fond, la tête reposant sur les capitons de satin, souriant d'un sourire attendri, un peu las.
Ensuite viennent les mères suant d'énormes gouttes sous d'épais cachemires pareils à des couvre-pieds, endurant à leurs gros poignets des bracelets incarnés qui les martyrisent. Il faut souffrir pour être belle. Les papas en claque miroitant, le plastron tuyauté, gaufré au fer mignon; les amis de joviale humeur qui sont de toutes les parties et qui décochent des claques de frotteur sur les cuisses du voisin en proclamant: "Cré nom de nom!, on s'en paye!"
Enfin, tout au bout, dans le dernier carrosse, les enfants frisés, devenus idiots, écœurés déjà, avant de déjeuner, de bonbons et de sucreries, tenant compagnie aux paysannes en bonnet, aux vieilles parentes de province, confondues de tant d'argent gaspillé.
Et tout le long des Champs-Elysées, parmi les équipages coquets et riches, les victorias des très amoureuses qui filent vers le bois, les calèches pacifiques montent à la douce, sans se presser. On arrivera assez tôt, à quoi bon abréger le plaisir? "Encore des naïfs qui font la bêtise, songent les cochers de la noce, raisonnant en eux-même avec philosophie... Ces jeunesses, c'est comme des fous... Et impatients! Ça voudrait déjà être à ce soir... Et pourquoi, Seigneur! Vous avez bien le temps d'être ensemble à l'écurie et de manger l'avoine, allez!"
Les canards pensent de même, soufflant, traînant leurs sabots sur la dure, et tandis que, penchés en dehors des portières, les messieurs, nu-tête, s'interpellent, se demandant mutuellement comment va cette santé, les mères, qui n'y tenaient plus, ont retirés leurs chapeaux, et le marié, sondant l'horizon où menace un nuage noir, murmure pris de peur:"pourvu que nous n'ayons pas de pluie!"

Voitures de nuit.

Quand le jour baisse, les voitures se font plus rares, ou du moins filent avec mystère, ombres silencieuses paraissant, disparaissant dans la brusque éclaircie d'un bec de gaz.
Et quand la nuit descend sur le Paris enténébré de la débauche et du guet-apens, elles stupéfient le noctambule attardé.
Vieux fiacres maraudeurs conduit par un pante à tête de Robert Macaire, lugubres sapins à galerie où trône accroupi le Collignon du crime, calèche grinçante qui mène aux près fleuris de Pantin, Tropmann et la veuve Kinck, voitures de cercles alignées dans une morne file au seuil des tripots fiévreux et scintillants, pareils à des bêtes goulues tapies dans l'ombre, tonneaux inodores pompant la vidange et haletant devant les portes cochères, tandis que vont et viennent, la lanterne à la main, les hommes d'équipes haut-bottés, en tabliers de cuir, jurant à voix basse, charrettes endormies des maraîchers descendant à pas de tortue les avenues désertes, c'est vous toutes qu'on croise avec inquiétude aux heures noires, aux heures sales, aux heures tristes.



Et puis l'autre voiture, dont nous ne parlerons pas, celle "qui fait froid partout" et qu'on ne prend qu'une fois, rien qu'une... le corbillard verni, comme ciré à l’œuf, avec son baldaquin mignon, ses draperies à franges et les larbins funèbres qui suivent de chaque côté, balançant leurs mains brutales, écorchées au bois frais des bières toutes neuves, sentant l'arbre encore...

                                                                                                Henri Lavedan
                                                                                                                        de l'Académie française.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 14 janvier 1906.