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dimanche 3 avril 2016

Napoléon et M. Ampère.

Napoléon et M. Ampère.

Le lundi 23 octobre 1806, l'Académie des sciences était assemblée en l'une de ses séances ordinaires. Geoffroy Saint-Hilaire était président; le comte Humphrey-Davy, vice-président, et Cuvier et Delambre, secrétaires perpétuels, étaient au bureau. M. Ampère occupait en ce moment la tribune, où il lisait un mémoire du plus haut intérêt sur son admirable théorie des courants électriques.
L'Académie était absorbée dans l'attention que commandait ce travail d'une des plus hautes intelligences de notre âge, lorsque tout à coup un murmure se répandit dans l'assemblée, une agitation extraordinaire saisit tous les membres à l'arrivée d'un étranger, qui, vêtu d'un habit noir et décoré de l'ordre de la Légion d'honneur, parut à la porte de la salle, entre mystérieusement, fit un geste de silence qui arrêta tout à coup ce murmure, et, s'approchant d'une table, trouva un fauteuil vide et y prit place.
Cependant M. Ampère, cet homme de génie dans lequel il y avait autant du Leibnitz que du La Fontaine, et dont l'extrême distraction est aussi connue que la haute intelligence, n'avait pas remarqué ce mouvement, bientôt diminué par l'intérêt même de sa lecture, et sans doute aussi par le soin qu'avait mis à le calmer l'inconnu qui venait d'arriver.
Le mémoire lu, M. Ampère le remit sur le bureau de l'Académie, et recueillit de toutes parts les témoignages d'admiration que ce beau travail méritait si bien.
Ces témoignages avait retenu pendant quelques minutes l'honorable académicien, qui ne retourna que plus tard à sa place.
Mais quel ne fut pas son étonnement de voir son fauteuil occupé par cet étranger qu'il ne connaissait pas! M. Ampère, un peu piqué, tournait avec une sorte de gêne autour de ce fauteuil dont on s'était emparé; il toussait avec embarras et affectation, et cherchait par cette urbanité naïve, qui était une de ses manières, à faire deviner à l'usurpateur la nécessité de quitter le siège usurpé; mais soit qu'on ne le comprit pas, ou qu'on ne voulût pas le comprendre, l'inconnu restait à cette place.
M. Ampère, s'enhardissant de plus en plus, commençait à murmurer plus distinctement; il disait à ses voisins, d'une façon détournée, mais assez claire pour que l'inconnu pût le comprendre, qu'il était étrange que l'on prît ainsi une place sans autres formes; et comme il rencontrait partout un sourire silencieux, il éprouva un véritable mécontentement, et dit à voix haute à M. Geoffroy Saint-Hilaire:
"Monsieur le président, je dois vous faire remarquer  qu'une personne étrangère à l'Académie occupe un de nos sièges, et a pris place parmi nous;"
Cette déclaration occasionna une grande rumeur, et M. Geoffroy Saint-Hilaire répondit à M. Ampère:
"Vous êtes dans l'erreur, monsieur; cette personne à laquelle vous faites allusion est membre de l'Académie des sciences.
- Depuis quand? dit M. Ampère fort étonné.
- Depuis le 5 nivôse an 6, répondit l'étranger.
- Et dans quelle section, s'il vous plait? reprit M. Ampère avec une certaine ironie.
- Dans la section de mécanique, mon savant collègue, répondit en souriant l'étranger.
- Cela est un peu fort, " ajouta M. Ampère, et prenant un Annuaire de l'Institut qui se trouvait là, il l'ouvrit avec vivacité, et y lut à cette date le nom de Napoléon Bonaparte, membre de l'Académie des sciences dans la section mécanique  le 5 nivôse an 6.
C'était l'empereur qui venait, de la hauteur de son rang, courber sa tête sous le niveau de la science.
M. Ampère, fort troublé, se confondait en excuses; il avait une vue fort affaiblie, il ne reconnaissait pas l'empereur...
"Voilà l'inconvénient, monsieur, lui dit le souverain, qu'il y a à ne pas connaître ses collègues; je ne vous vois jamais aux Tuileries; nous vous forcerons bien d'y venir."
Ces paroles, dites avec une extrême bienveillance, rassurèrent l'illustre géomètre, et ayant trouvé un autre fauteuil vide, il alla s'y asseoir sans autre réclamation.

Le Magasin universel, février 1837.

samedi 2 avril 2016

Fontaine du Palmier ou colonne du Châtelet.

Fontaine du Palmier ou colonne du Châtelet.


De tous les monumens qui embellissent aujourd'hui Paris, la grande capitale, une moitié appartient au règne de Louis XIV, l'autre moitié à l'empire de Napoléon, et c'est encore un rapprochement à ajouter à tous ceux qui ont été faits, entre deux époques qui ont plus d'une ressemblance entre elles. C'est seulement au milieu du dix-septième siècle que Paris a commencé à s'empreindre de sa physionomie moderne; alors, des travaux de tous genres s'exécutèrent comme par enchantement, et de nouveaux édifices remplacèrent ceux des temps passés.
La fontaine du Palmier, ou colonne du Châtelet, dont nous donnons la gravure, fut construite en 1807. 




Mais, avant d'entretenir nos lecteurs de ce monument, il ne sera peut être pas sans intérêt de tracer un tableau de Paris, lorsqu'il secoua définitivement, sous Louis XIV, les langes du moyen âge, et de voir les améliorations qu'y introduisit le grand roi, améliorations qui se développèrent avec magnificence sous le génie de Napoléon.
L'enceinte de Paris, au dix-septième siècle, s'était considérablement accrue; la ville était flanquée de plusieurs faubourgs sur les deux rives de la Seine, tous ces faubourgs environnés de murailles fermées.
Paris, au moyen âge, était concentré en l'île, tout catholique et religieux, ayant pour centre Notre-Dame, la grande et sainte cathédrale; il était clos sur la Seine par les deux abbayes de Saint-germain-l'Auxerrois et de Saint-Germain-des-Près, avec leurs jardins, leurs moulins, leurs riches propriétés, leurs fours banaux. Puis, il s'était élevé à Paris des métiers, la ville des confréries, avec ses étals, ses boucheries dans les rues Saint-Martin, Saint-Denis, le marché des Innocents, quartiers actifs, ayant leurs boutiques de bonneterie, leur orfèvrerie et leurs églises aussi, Saint-Eustache, Saint-Gervais, vieux patrons des métiers. 
Ensuite, Paris parlementaire et d'universités, s'étendant à l'île Saint-Louis et au Marais, avec ses rues larges et bien pavées, et au faubourg Saint-Germain, sur l'herbe verdoyante du Pré-aux-Clercs. Si la ville catholique et marchande était pleine d'églises et d'étals, la ville d'université et de parlement voyait des maisons régulières, bien bâties, des cours et places largement plantées, comme les solitudes de l'antique académie d'Athènes.
Il y avait aussi Paris royal avec ses palais, depuis les Tournelles jusqu'au Luxembourg nouvellement construit; et, descendant par le Pont-Neuf, oeuvre de Henri IV, jusqu'au Louvre, monument d'architecture de tous les âges.
Paris militaire, offrait de redoutables moyens de défense. D'abord la grande enceinte, de bonnes murailles épaisses de six à sept pieds; elle était flanquée de soixante-sept tours, chacune d'elles avec plate-formes et deux couleuvrines. Aux portes de Paris, était la Bastille, forte construction capable de résister à une attaque sérieuse. Pénétriez-vous dans la Cité, on ne voyait que rues étroites avec chaînes et bornes. Ce n'était pas sans motifs que les habitans avaient ainsi construit toute leur ville en rues serrées; n'était-il pas facile d'arrêter dans ces rues les francs-archers de la garde du roi, les mousquetaires et carabins, venant imposer leurs lois à la bourgeoisie? 
Aussi, combien ce voisinage de fenêtres à fenêtres n'était-il pas favorable au parlage des quartiers! on se connaissait tous comme francs amis et bons compères de même rue; on se prêtait son luminaire, on célébrait en commun les mêmes solennités. Si on était quartenier ou marguillier, toute la rue le savait; on se disait à travers l'huis toutes les nouvelles du jour; si le roi était entré dans sa bonne ville, si le parlement tiendrait sa séance, s'il y aurait mariage et fête à la paroisse, s'il y avait mortalité en la Cité, et si les vents impétueux s'étaient fait sentir pendant la nuit, s'il y avait peste et famines en quelques villes lointaines.
Tel était l'état de Paris, lorsque Louis XIV, en agrandissant les quartiers, en multipliant les édifices, donna à la physionomie de la capitale un caractère plus imposant. On fit un repavage général de Paris, en pierres larges et bien jointes; on perça de belles rues dans le faubourg Saint-Germain; tout fut tiré au cordeau; on put aller en carrosse dans la ville sans être cahoté à chaque pas; les bourgeois, clercs, médecins et bonnes dames purent renoncer à monter sur leur mules, et les filous de la famille de la Mère-Jeanne, si célèbre alors pour son argot, ne purent trouver abri dans l'obscurité, car des lanternes et réverbères furent attachés non loin les uns des autres, de telle sorte qu'un jour lumineux était jeté aux grandes rues.
Le Nôtre dessina le pompeux jardin des Tuileries; les arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-Martin, la colonnade du Louvre, les Invalides et l'Observatoire, ces deux édifices, glorieux par eux-mêmes et plus encore par leur but et leur pensée, attestèrent des génies des Perrault et des Blondel.
Ce grand oeuvre d'amélioration et d'embellissement, entrepris par Louis XIV, fut poursuivi avec activité par Napoléon. Paris lui doit beaucoup; il y fit exécuter un grand nombre de travaux et d'établissements utiles: le canal de l'Ourcq, les ponts d'Austerlitz, de la Cité, d'Iéna, plusieurs quais, marchés, abattoirs, les cimetières actuels, etc... appartiennent à l'administration impériale, chez laquelle le faste n'étouffait point le sentiment de l'utile, inséparable du vrai génie.
La colonne de bronze s'élève sur la place Vendôme, la seconde galerie du Louvre, l'arc de triomphe de l'Etoile; le temple de la Gloire (aujourd'hui la Madeleine), le palais de la Bourse, surgissent de leurs fondations. Puis, au centre de la place du Châtelet, à l'extrémité septentrionale du pont-au-change, l'empereur fait construire la Fontaine du Palmier, fontaine qui, par sa forme, son isolement, et par ses inscriptions à la mémoire des armées françaises, mérite le titre de monumentale. 
Au milieu d'un bassin circulaire de 20 pieds de diamètre est un piédestal qui porte une colonne de 52 pieds de hauteur; son fût à la forme d'un palmier et son chapiteau en offre les rameaux. De là est provenu la dénomination de cette fontaine.
Sur le piédestal sont quatre statues symboliques plus grande que nature; elles représentent la Loi, la Force, la Prudence, la Vigilance. Unies entre elles par la jonction de leurs mains, elles forment un cercle autour de la base de la colonne, dont le fût est divisé par des anneaux de bronze doré, sur lesquels sont inscrits les noms des victoires remportées par les Français. Aux quatre angles du piédestal sont placées quatre cornes d'abondance dont les parties inférieures se terminent par des têtes de poissons marins qui produisent quatre jets d'eau. La face du piédestal qui regarde le pont au Change, et la face opposée, sont décorées d'une large couronne de lauriers en reliefs, au centre de laquelle est une aigle éployée.
Au dessus du chapiteau de la colonne, on voit une portion sphérique, en bronze doré, d'où s'élance une figure du même métal: c'est celle de la Victoire, aux ailes déployées, élevant et tenant dans chaque main deux couronnes; car, ainsi que nous dit, ce monument fut construit en 1807; Napoléon était alors à l'apogée de sa puissance: il avait vaincu à Austerlitz, à Iéna, à Eylau, à Friedland, et la paix de Tilsitt venait de sanctionner ses glorieux succès!

Le Magasin universel, novembre 1836.

Le sultan, rédacteur en chef.

Le sultan, rédacteur en chef.


Nos lecteurs savent que le Grand-Seigneur a dissous le corps des janissaires, et discipliné son armée suivant les règles européennes; ils savent aussi qu'il étudie avec beaucoup de zèle l'art militaire, qu'il boit du vin et porte à merveille l'habit français; mais ce qu'ils ignorent sans doute, c'est que le Grand-seigneur est journaliste.
Quoi de plus intéressant que la feuille hebdomadaire Tchwimi-Wckai ou Tableau des événemens, imprimée en arabe et en français, rédigée par les intimes du sultan, et sous sa direction!
Quand le Moniteur ottoman, car c'est ainsi que s'appelle la partie française du journal, parut pour la première fois (5 novembre 1831), les Turcs ne voulurent pas croire qu'on pût prendre plaisir à une semblable feuille de papier, sur laquelle on ne voyait ni gravures, ni dorures. Assoupis par le tabac et le café, ils l'honorèrent à peine d'un regard; les plus hardis se moquèrent de Mahmoud et de son journal. Mais le Grand-Seigneur s'est noblement vengé de cette indifférence; il a su se faire lire avec intérêt d'abord, ensuite avec rage, avec frénésie; et voici par quels moyens.
Chaque pacha est invité à souscrire pour un certain nombre d'exemplaires en faveur des habitans de sa province; puis le texte ottoman, qui ne correspond pas toujours au texte français, contenait des critiques si mordantes, des éloges si flatteurs des premiers personnages du pays, que ceux-ci s'empressèrent bientôt de régler leur conduite d'après l'esprit de cette publication, s'abandonnant tour à tour à une gaieté folle ou à un chagrin profond, selon que le Tableau des événemens avait été plus ou moins bienveillant à leur égard.
En outre, on eut soin de faire lire à haute voix cette gazette dans les lieux publics, cafés, cabinets de lecture, etc.; ceux qui connaissaient la langue écrite n'eurent rien de si empressé, que d'en constituer les interprètes vis à vis de leurs compatriotes, et de parler en quelque sorte par la bouche du sultan. Aujourd'hui encore, cette lecture se fait souvent à haute voix. C'est une solennité qui diffère essentiellement de la manière dont les Ottomans se racontent les fables et les anecdotes, car, à cette dernière occasion, le conteur se trouve souvent interrompu par les acclamations ou les éclats de rire de l'assemblée qui l'entoure, tandis qu'un recueillement profond préside à l'explication des pages imprimées. De temps à autre seulement, ce silence est interrompu par les cris: Ins hallah (si dieu le veut)! ou Hallah kerim( Dieu est grand)!
Il faut dire aussi que le sultan est enthousiaste de M. O'Connel; Les discours les plus révolutionnaires de l'agitateur d'Irlande se trouvent reproduits dans son journal avec une exactitude scrupuleuse; et, quand il y a quelques omissions, on peut être sûr qu'elles ne portent que sur des passages d'intérêt de localité ou de circonstance. En général, le choix des morceaux extraits des journaux étrangers est fait avec goût et discernement.
Il est curieux de voir quel soin prend le gouvernement pour exciter la curiosité des orientaux et pour les intéresser aux affaires publiques. L'organisation de l'armée, les mouvements de la flotte, le bulletin des batailles, l'administration civile, les événemens dans les provinces, tous ces sujets sont traités dans la feuille officielle. On y trouve de temps à autre le budget, spécifiant toutes les dépenses et les recettes de l'Etat. Il est inouï, dans l'histoire de l'empire ottoman, de voir un souverain rendre compte à ses contribuables de l'emploi des deniers publics. l'industrie, les arts et métiers, les inventions utiles, la littérature, tout ce qui peut contribuer au bien-être matériel et intellectuel a paru au grand journaliste de Constantinople digne de sa sollicitude. En un mot le Moniteur ottoman est l'expression d'un prudent réformateur; c'est le verbe frais et énergique d'un prophète de bonne foi, qui lutte avec gloire contre les revers que la destinée lui a préparées.

Le Magasin universel, octobre 1836.

vendredi 1 avril 2016

Préjugés des anciens sur quelques animaux.

Préjugés des anciens sur quelques animaux.
                                     La salamandre.



La salamandre, pour la considérer tout de suite familièrement, est une sorte de crapaud qui a une queue. Les mœurs de cet animal ne présentent aucune propriété extraordinaire, et cependant, sur la foi de quelques observations d'une très-faible portée, il s'est accumulé peu à peu autour de son nom une réputation immense.
Lorsqu'on blesse ou qu'on irrite ce petit animal, il suinte de sa peau, visqueuse comme celle du crapaud, une humeur laiteuse, amère, d'une odeur forte et tout à fait repoussante. Cette propriété est fort simple, et évidemment destinée dans le plan de la nature à écarter de lui les ennemis que la paresse de sa marche ne lui permet pas de fuir. C'est là cependant ce qui est devenu le principe de toutes les fables qui se sont répandues sur le compte de la salamandre.
D'abord, il est incontestable que cette humeur est légèrement vénéneuse; elle fait périr, en effet, les insectes et les petits animaux; mais on s'est assuré, par des expériences positives, qu'elle sans aucune action délétère chez l'homme et sur les animaux d'une certaine taille. Cependant, chez les anciens, son poison a passé pour un des plus redoutables du monde. Pline assure qu'il suffit que la salamandre ait touché un fruit en passant pour que ce fruit se change aussitôt en poison violent. Je croirais volontiers que dans l'empire romain on en était venu à forger une multitude de poisons que l'on rapportait à la main de la nature précisément parce qu'il y en avait un trop grand nombre qui ne sortaient que de celle des hommes. Quoi qu'il en soit, cette mauvaise réputation de la salamandre, qui n'aurait guère le droit de régner que parmi les mouches et les autres insectes, s'est conservée dans nos campagnes.
La salamandre est rangée presque partout par les paysans parmi les animaux les plus venimeux, et quand on en découvre quelqu'une on s'en débarrasse aussitôt avec une sorte d'horreur. Elle ne mérite cependant pas une réprobation plus énergique que le crapaud, car à l'égard de ses mœurs et de son venin elle est presque en tout pareille.
Mais cette faculté d'empoisonnement n'est, si je puis ainsi dire, que la moindre merveille de la salamandre. Sa plus fameuse propriété est d'éteindre le feu; et l'on a vu au moyen âge des savants qui, se fondant sur cette antipathie naturelle, prétendaient éteindre les incendies en jetant au milieu des flammes des salamandres.
Ce préjugé a ses racines dans l'antiquité.
" La salamandre, dit Pline, est un animal si froid que rien qu'à toucher le feu, il l'éteint comme ferait de la glace."
Aristote enseigne à peu près la même chose, mais avec plus de réserve:
"Cet animal, dit-il, à ce que l'on prétend, éteint le feu lorsqu'il y entre."
Il y a là quelque vérité, mais il faut la bien préciser pour ne s'y méprendre. Il est certain que si l'on met une salamandre sur quelques charbons, comme il se dégage immédiatement de son corps cette humeur laiteuse dont nous avons parlé, les charbons qui la touchent, s'ils ne sont pas trop forts et trop ardents, s'éteignent promptement; mais cela ne tient nullement à la froideur de l'animal, car cette humeur serait toute chaude qu'elle n'éteindrait pas moins le feu sur lequel elle se répandrait, comme l'eau qui n'éteint pas moins le charbon quand elle est bouillante que quand elle est à la glace. Le tout se réduit à ce que la salamandre se comporte parmi les charbons à peu près comme un morceau de bois tout mouillé, et il n'y a rien là, il faut en convenir, de bien merveilleux.
Mais de ce fait si simple, grâce à l'exagération de la théorie des sympathies et des antipathies, si puissante dans l'ancien état de la science, est sortie l'idée que la nature de la salamandre était antipathique à celle du feu, et de là la persuasion que la salamandre repoussant absolument le feu, cet agent ne la saurait consumer.
Telle a été l'opinion vulgaire au moyen âge; et, pour la détruire, il a fallut que les savants du moyen âge se livrassent à cet égard à des expériences positives. Mathiole rapporte qu'il vit une salamandre mit dans un brasier et brûlée en très-peu de temps. Picrius et Amatus font des déclarations semblables. Galien, chez les anciens, avait observé la même chose, car il dit que la salamandre supporte à la vérité l'action du feu, mais qu'elle finit bientôt par y être consumée; et il recommande même ses cendres comme un médicament utile. Certes, une si grande autorité aurait du mettre entrave à l'exagération; mais le merveilleux, une fois né, s'arrête rarement avant d'être parvenu au terme de sa carrière. L'incombustibilité de l'animal une fois implantée de cette manière dans les imaginations, on a oublié bien vite la pauvre petite salamandre des fossés et des caveaux humides, et l'on est allé jusqu'à donner à l'animal lui-même une organisation franchement fantastique. On lui a attribué le feu comme séjour habituel, comme l'eau aux poissons ou l'air aux papillons; on a voulu qu'il y puisât sa nourriture; on lui a fait souffler et vomir la flamme; on lui a supposé des ailes pour se mouvoir plus à l'aise dans cet élément subtil; on lui a ôté son humble figure, et on en a fait un dragon: voilà la généalogie de cette furieuse salamandre du blason de François 1er.
Il se conçoit que l'on ne se soit pas arrêté en si beau chemin. Les voyageurs, qui pouvait prétendre avoir rencontré des salamandres aux pays lointains, n'avaient pas à se faire grand scrupule de rapporter des preuves matérielles de leur mensongère trouvaille. Aussi vit-on circuler pendant un temps, dans le commerce des curiosités naturelles, des étoffes faites de la laine de salamandre: on en était venu à donner de la laine à ce dragon. Cette laine, ou plutôt encore, cette soie, était blanche, fine, d'une assez grande souplesse, et résistait en effet particulièrement bien à l'action du feu le plus ardent. On pouvait en faire des tissus, et, à l'aide de ces tissus, braver non pas la violence du feu, mais le danger de voir les vêtements s'enflammer au simple contact de la flamme: aussi la laine de salamandre eut-elle un moment une célébrité rare. 
Le fait est que si l'on avait dû juger de l'incombustibilité de la salamandre d'après celle de cette prétendue laine, il aurait fallu regarder l'animal comme réellement doué de la propriété prodigieuse que le vulgaire lui attribuait. Mais cette substance provenait-elle réellement d'un animal? Là était la question, et, malheureusement pour les amis du merveilleux, il s'est trouvé que la laine de salamandre était tout simplement un minéral filamenteux bien connu des naturalistes, et connu même des anciens sous le nom d'asbeste.

Le Magasin pittoresque, juillet 1870.

jeudi 31 mars 2016

Une étrange cargaison.

Une étrange cargaison.
Quatre-vingt-quinze orphelines.


Des points du globe les plus reculés affluent dans le port de Liverpool des vaisseaux de toutes les nations, les uns apportant de la Californie et de l'Australie ces tonnes de poudre d'or qui, versées sur les marchés de l'Europe, doivent tôt ou tard diminuer la valeur monétaire du précieux métal en circulation; d'autres arrivant de Chine chargés d'assez de riz et de thé pour nourrir et abreuver toute la Grande-Bretagne. Tandis que des montagnes de balles de coton, expédiées des Etats-Unis, de l'Egypte et des Indes, viennent alimenter ses manufactures, l'Angleterre envoie en échange à l'ancien et au nouveau monde les produits les plus variés de la civilisation, depuis des charrues perfectionnées, des pipes, des pianos, de l'eau-de-vie, jusqu'à des pièges à rats, des bijoux, des soieries, etc.: le tout inscrit et catalogué sur le registre du bord.
Mais de ces diverses cargaisons, la plus bizarre était assurément celle du vapeur hibernien le Montréal, exportant au Canada quatre-vingt-quinze orphelines; hélas! oui, dix-neuf filles adultes et soixante seize enfants de sept à onze ans, n'ayant plus ni père ni mère.
Une femme dont l'énergique charité est toujours à l'oeuvre, miss Rye, qui a déjà fait trois voyages en Australie et un au Canada, pour y conduire de pauvres et honorables ouvrières dépossédées de leurs moyens d'existence par la machine à coudre, et qui trouvent de l'emploi comme domestiques aux colonies, a entrepris cette fois l'exportation de petites orphelines anglaises.
Un établissement, fondé sur les rives du Niagara est prêt à les recevoir. Elles y seront soigneusement élevées et dressées au service, sous une surveillance attentive et affectueuse, jusqu'à l'âge de quinze ans, époque à laquelle elles pourront être placées dans des maisons respectables, à un taux de salaire fixe et stipulé d'avance. A dix-huit ans, elles deviendront maîtresses d'elles-mêmes et pourront gagner leur vie.
Dès que le projet de miss Rye fut connu, les maisons de charité et les écoles industrielles de Liverpool mirent à sa disposition une centaine d'enfants, parmi lesquels elle choisit les plus abandonnés. Cependant il fut décidé qu'aucune ne partirait si des parents, même éloignés, soulevaient des objections. 
Cette mesure réduisit à cinquante le nombre des émigrantes. Les membres du conseil de surveillance des écoles donnèrent 200 livres sterling (5000 francs) pour les frais de la traversée; une souscription ouverte par un membre du parlement doubla cette somme, le prix du passage au Canada étant (même pour une orpheline) de 8 livres sterling (200 francs).
Miss Rye, promoteur et guide de cet exode lilliputien, arriva à Liverpool avec vingt-six autres épaves de la civilisation anglaise, recueillies à Londres, à Bath, à Manchester; et le tout, embarqué à bord du Montréal, descendit le fleuve Mersey par un sombre jour de décembre 1869.
Quelques plausibles que soient les théories des économistes sur la nécessité de se débarrasser du trop-plein de la population, et de l'envoyer loin du sol natal chercher la vie et l'appui qui lui manquent là, ce n'en est pas moins un spectacle pénible qu'un départ d'émigrants. Cependant les petites filles, groupées par vingtaines sur le pont, ne laissaient derrière elles ni logis, ni amis; aucune n'avait à regretter ce home si cher aux Anglais; ne possédant rien de ce côté du globe, elles ne pouvaient redouter une fortune pire. Celui qui est à terre ne craint pas de tomber, dit le proverbe; et depuis leur naissance les pauvres enfants n'avaient guère eu d'autre lit que le dur sein de la mère commune: aussi n'y eut-il point de ces douloureuses séparations, de ces adieux à sanglots qui rendent si tristes le départ des émigrants.
Les petites voyageuses erraient dans la grande maison flottante, ébahies et charmées de tout ce qu'elles découvraient. Une seule pleurait: elle s'était entré une écharde dans le doigt en faisant glisser trop vite sa main le long de la rampe. 
Imaginez ce que devait être pour ces pauvres petites parias, dont la plus jeune avait sept ans et la plus âgée onze ans, un nouveau vaisseau, de nouvelles espérances, une nouvelle vie, un nouveau monde. C'était une féerie de l'Océan; c'étaient toutes les vagues traditions des contes merveilleux prenant corps et vie, passant du domaine de l'imagination dans celui de la réalité. A défaut de pères et mères, les jeunes émigrantes avaient de mystérieux amis, pareils aux bons génies dont rêvent les enfants, qui les avaient conduites à bord et veillaient à leur bien-être.
Les directeurs des écoles industrielles avaient mis à l'oeuvre tout leur personnel pour que chaque petite fille eût son mobilier à elle: une bonne grosse caisse contenant vingt-huit vêtements chauds, et sur le couvercle de laquelle se lisait, inscrit en clous brillants, le nom de la petite propriétaire. C'était la prise de possession d'un premier avoir, un à-compte sur la fortune à venir. Des capelines de flanelle garantissaient des vents de la mer les petites oreilles et les cous, tandis que des bas de laine et de bons souliers défendaient les pieds du froid. Mais la portion la plus étrange du stock n'avait pu être imaginée que par une ingénieuse charité féminine: chaque émigrante, en arrivant à bord, avait reçu un livre à images et une belle tarte aux prunes, articles qui n'avaient pas peu contribué à rendre facile les adieux au sol natal.
Dickens a raconté, comme lui seul pouvait la raconter, l'histoire d'un petit garçon de dix ans qui demande en mariage une fille de neuf, se sentant fort de la possession d'un cochon d'Inde, de deux toupies et d'une brillante pièce de vingt sous. Nos pauvres orphelines n'avaient, elles, pour tous immeubles que leurs livres, car les tartes avaient nécessairement disparu; mais ces livres pouvaient refermer des trésors de sagesse et d'avenir.
La vivante petite cargaison éveillait partout sur son passage l'intérêt sympathique des spectateurs. Les matelots qui desservent la ligne des paquebots de Liverpool au Canada, bien qu'endurcis au spectacle de l'émigration, se sentaient cette fois plus émus que de coutume. Jack Tar guidait les fillettes le long de l'échelle de descente avec un soin paternel; il s'abstenait de jurer quand il en trouvait sur son chemin, près du cabestan, ou emmêlées dans les cordages; les contre-maîtres les enlevaient doucement pour les soustraire à quelque péril imprévu; jusqu'aux chauffeurs de la machine leur tendaient au besoin une main noire, mais secourable. Qui ne se fût attendri sur les pauvres petites créatures, traversant l'Atlantique pour aller chercher, sur une terre aussi inconnues pour elles que les régions de la lune, une humble existence et un petit coin où elles pussent végéter dans ce vaste, vaste monde! De toute la surface du globe, le Canada est le point où elles auront plus de chances de réussir. Les femmes sont en minorité, surtout les domestiques. La sage et prévoyante institution de miss Rye leur assure la bienvenue dans cette colonie de l'Ouest. Le succès des précédentes émigrations qu'elle a si habilement et si courageusement dirigées est une garantie pour la nouvelle épreuve qu'elle tente.
Quel sera le sort de cette dernière exportation? Plusieurs de ces orphelines, arrivées à l'âge mûr, n'auront sans doute gardé qu'un faible souvenir du grand vaisseau et des amis qui les ont conduites dans leur nouvelle patrie, mais elles leur devront d'avoir pu mener une vie honnête et indépendante. Quelques-unes (espérons qu'il y en aura peu) tourneront peut être aussi mal dans le nouveau continent qu'elles semblaient prédestinées à mal tourner dans l'ancien. Une portion de la petite bande aventureuse atteindra probablement à d'heureuses destinées; car il entre dans le plan de miss Rye de faciliter à toute personne recommandable et bien intentionnée l'adoption d'une orpheline dont la figure et la douceur pourront plaire et remplacer au foyer domestique l'enfant que la mort y a pris.
Ainsi le monde s'ouvre littéralement devant ces pauvres petites filles, délaissées en apparence, mais qui ont la Providence pour protectrice, et pour guide miss Rye. Qui sait combien d'énergiques et de laborieux colons cette petite cargaison peut devenir la souche? Qui peut savoir combien de respectables familles canadiennes feront plus tard remonter leur lignée et le point de départ de leurs possessions au livre à image et à la tarte aux prunes?
Nous souhaitons bonne chance à la spéculation de miss Rye. Puisse-t-elle en retirer tous les profits qu'elle en attend! profits non d'argent et d'or, mais d'existences sauvées, affranchies de la misère et du vice, mises sur la voie de l'honneur et du travail: innocentes et pures petites âmes étouffées sous l'impitoyable pression de nos vieilles institutions sociales, et qui n'avaient besoin que d'espace et d'air pour se développer.

Le Magasin pittoresque, juillet 1870.

mercredi 30 mars 2016

La maison impériale de Saint-Denis.

La maison impériale de Saint-Denis.
                           vue à vol d'oiseau.








Que le lecteur veuille bien se placer vis-à-vis de la grande porte d'entrée, à laquelle sont accolés deux petites portes latérales.
A sa gauche, après l'une des petites portes se trouve le logement du concierge; au delà et près de l'église, sept fenêtres éclairent le parloir. Au-dessus du parloir et du corps de logis circulaire qui ferme la cour de ce côté, sont les chambres des dames ou maîtresses qui sont entrées le plus récemment dans  l'institution.
De l'autre côté de la grande porte, c'est à dire à droite,  dans un pavillon qui fait pendant au logement du concierge, est une salle qui sert aux distributions faites aux pauvres; à la suite, des bâtiments formant un vaste quart de cercle sont occupés par les communs.
Remarquons une maison parallèle séparée des communs par une allée et isolée: cette maison, placée à l'entrée du parc, est le logement du jardinier.
Traversons la première cour. Un péristyle occupe le bas du pavillon central, que l'on aperçoit en face; au-dessus est la salle d'inspection.
A gauche, au rez-de-chaussée, se succèdent l'appartement de la surintendante, la cabinet du grand chancelier, et, à l'extrémité du côté de l'église, l'appartement de la dignitaire économe.
Au premier étage, du même côté, sont, près de la salle d'inspection, la bibliothèque, et plus loin les chambres des maîtresses de musique
A gauche de la salle d'inspection sont les grandes classes.
Avançons. Cette cour, entourée des quatre galeries du cloître, c'est le préau; et le côté de gauche, parallèle à l'église, est occupé par les petites classes; les dortoirs occupent l'étage supérieur du bâtiment qui fait face de l'autre côté de la cour et du bâtiment de droite; le réfectoire est au rez-de-chaussée séparant le grand préau d'un autre petit préau qui sert de promenoir aux novices. On aperçoit, faisant saillie dans un angle, la chapelle, dont le clocher surmonte la toiture.
Des deux côtés de la chapelle sont des dortoirs.
C'est dans le beau jardin qui s'étend derrière la chapelle, et où l'on voit un jet d'eau, que les élèves se promènent et jouent aux heures de récréation. De trois côtés ce jardin n'a de limites que le parc.
D'un seul côté, à gauche, il est bordé de constructions qui renferment la pharmacie, les bains, les ateliers de couture et la lingerie, la salle des exercices gymnastiques au-dessous de l'infirmerie; au delà, et près du chevet  de l'église, sont les cours dites de la Madeleine ou du puits artésien.
Ces explications de la vue à vol d'oiseau, inutiles aux anciennes pensionnaires de Saint-Denis, peuvent ne pas être sans intérêt aux familles des élèves qui n'en sont pas encore sorties ou qui vont y entrer.
Les constructions de l'ancien palais abbatial (aujourd'hui l'institution impériale) furent commencées en 1700 par Robert de Cotte, architecte de Louis XIV, et ensuite de Louis XV. C'était le beau-frère de Mansart, dont il avait été l'élève. Florent le Comte se montre sobre de compliments à son égard; il n'était cependant pas dépourvu de talent. On sait qu'en l'année 1735, il fut remplacé dans la direction de ces travaux par Christofle père, dont les idées s'accordaient avec les siennes.
Une somme de six millions (énorme pour ce temps) fut employée par les deux premiers architectes pour élever les bâtiments claustraux de l'abbaye; mais les travaux ne s'arrêtèrent qu'en 1780. Cette splendide demeure, destinée à un ordre régulier, ne rentrait en réalité dans aucune des conditions exigées pour un édifice religieux. Elle ne servit pas longtemps, il est vrai, aux moines bénédictins qui devaient l'habiter; le dernier chapitre général tenu dans l'abbaye fut convoqué le 2 septembre 1792, et dom de Verneuil, qui devait clore la liste des grands prieurs, fut sécularisé en la même année.
En 1805, un décret, signé à Schœnbrunn, ouvrit un asile aux filles de ceux qui avait perdu la vie sur les champs de bataille et auxquels l'ordre de la Légion d'honneur, récemment institué, avait été accordé par l'empereur. Trois maisons, parmi lesquelles on comptait le vaste château de Chambort, furent primitivement désignées pour servir d'asile ou plutôt de pensions; il n'était pas encore question de l'abbaye de Saint-Denis.
Le livre de Mme d'Ayzac fait connaître toutes les péripéties par lesquelles passa l'idée première d'installation avant de se réaliser d'un façon définitive. Les maisons de Corberon, des Loges et d'Ecouen précédèrent dans leur organisation "la Maison impériale de Napoléon" à Saint-Denis. La maison d'Ecouen fut définitivement constituée le 5 septembre 1807, et Mme Campan en prit la direction le 12 mars 1809. Elle se peupla avec trop de promptitude pour qu'on ne sentit pas la nécessité de lui adjoindre un autre établissement. 
Ce fut alors qu'un décret du 29 mars 1809 permit d'ériger en succursale l'ancienne abbaye de Saint-Denis, qu'on avait transformée en caserne. Le parc était complètement dévasté et une partie des dépendances tombaient en ruine. Tout fut bientôt réparé, au moyen d'une somme de 660.439 francs allouée pour l'ameublement et la restauration du nouvel institut.
Deux ans après, les travaux préparatoires étaient terminés, Mme du Bouzet, était appelée à diriger ce vaste établissement, qui s'ouvrit définitivement le 16 novembre 1812.

Le Magasin pittoresque, décembre 1866.


Le Musée lapidaire de la porte de Croux à Nevers.

Le Musée lapidaire de la porte de Croux à Nevers.


La ville de Nevers a eu successivement plusieurs enceintes, dont il reste des vestiges plus ou moins importants. En quelques endroits, des traces de murailles romaines ont été découvertes, dit-on. Dans un jardin particulier, on peut voir un morceau de la solide muraille élevée, en 1194, par le comte Pierre de Courtenay, qui ailleurs est cachée sous des constructions modernes.
La tour Goguin, dite aussi tour de Cuffy, qui est encore debout au nord de la Loire, au sud-est de la ville, faisait partie des fortifications bâties par Pierre de Courtenay; les murs inférieurs, du moins, qui ont 3 mètres environ d'épaisseur, datent de la fin du douzième siècle. Au quatorzième  appartiennent la grosse tour demi-circulaire de Saint-Eloi, situé au bord de la Nièvre, encore garnie de mâchicoulis trilobés qui forment au-dessous de sa terrasse comme une élégante corniche, et la porte de Croux que représente notre gravure.




"C'est une haute tour carrée (1), flanquée aux angles extérieurs de petites tourelles en encorbellement soutenues par de fortes engives, et couronnée, sur trois côtés, par une galerie de mâchicoulis trilobés; le toit est fort élevé. La façade qui regarde la campagne offre quelques fenêtres carrées, les ouvertures qui recevaient les bras du pont-levis; on y voit aussi, encastré au-dessus de l'ouverture du passage voûté qui traverse le bras de la tour, un petit bas-relief mutilé qui portait les armes du duc Louis de Gonzague, et au-dessous le lion passant, accosté de billettes, du blason de la ville; on voit aussi sur ce bas-relief la date de 1593, dans laquelle plusieurs personnes ont cru lire 1303, dont on avait fait la date de la tour.
C'est à feu M. le baron de Vertpré que l'on doit la conservation de ce curieux monument de l'architecture militaire au quatorzième siècle, qui allait être vendu et peut-être détruit; M. de Vertpré l'acheta et en fit don à la ville."
La porte de Croux, devenue propriété de la ville de Nevers, a été transformée en un Musée où, par les soins de la Société nivernaise des lettres, sciences et arts, ont été recueillis des inscriptions, des sculptures et d'autres débris de toutes sortes et de tout temps, provenant des édifices ruinés de la ville et de ses environs, ou mis à découvert par des travaux récents. Ces objets remplissent les salles situées aux trois étages de la tour; d'autres encore ont été déposés en dehors, le long des parois et sur les marches mêmes de l'escalier qui conduit de la petite porte de la rue du Tartre à l'entrée du premier étage et sur la terrasse que l'on rencontre à mi-chemin. Là, quelques-uns sont abrités par un toit que supportent les anciennes cariatides des lucarnes du château ducal, actuellement palais de Justice de Nevers.
Parmi ces débris laissés à l'extérieur, nous ne signalerons, outre un certain nombre d'inscriptions funéraires, que les curieux chapiteaux de l'église romane de Saint-Sauveur, aujourd'hui ruinée, et d'autres sculptures de la fin de l'art gothique et du commencement de la renaissance: un Christ au tombeau, une Visitation, etc.
Au premier étage, une salle carrée, voûtée d'arête, avec de grosses nervures prismatiques, est entièrement garnie de fragments, la plupart intéressants, de l'antiquité et du moyen âge.
"L'une des parois est occupée par une magnifique cheminée du quinzième siècle, qui vient de Varzy; cette cheminée est ornée de deux étages de moulures pannelées, séparées par une corniche de guirlandes de pampres; le haut est garni d'arcatures trilobées, et de trois dais; au milieu se trouve une niche flanquée de deux écussons effacés. La plaque en fonte placée sous cette cheminée est aux armes de l'avant-dernier duc de Nevers, de la maison de Mancini."
Une belle mosaïque romaine occupe le milieu de la salle. Elle est divisée en neuf compartiments, renfermant des dessins variés, un coq, des rosaces, des fleurons, etc., rouges, blancs et noirs. Cette mosaïque a été trouvée en 1836, à Villars, près Biches, lorsqu'on creusait le canal du Nivernais. C'est aussi de là qu'a été tiré un fragment de bas-relief en marbre blanc où est figuré Léandre, le beau nageur, avec un dauphin derrière lui. M. de Soultrait fait remarquer que ce bas-relief rappelle tout à fait un médaillon de Sestos publié par Mionnet. Quelques cippes romains proviennent de Nevers ou des communes environnantes; deux bustes bien conservés des empereurs Adrien et Marc-Aurèle ont été découverts à Saincaize, il y a trois ou quatre ans. Mais la plus grande place appartient aux restes de sculptures du moyen âge. La plupart sont des chapiteaux des églises de la Marche près la Charité (ceux-ci sont les plus anciens), de Saint-Martin, de Saint-Arigle, de Saint-Sauveur, à Nevers, etc. Les restes de cette dernière église, dont on peut voir encore debout quelques pans de mur, une colonne, des fragments d'arc et de voûtes et une partie du portail extérieur du côté du sud, mériteraient d'être particulièrement étudiés. Nous ne pouvons décrire ici tous les curieux fragments conservés au Musée de la porte du Croux; nous citerons seulement un chapiteau du plus haut intérêt, qui a été dessiné et expliqué par M. Viollet le Duc dans les Annales archéologiques (t. II, p. 114), et qui offre la représentation, inattendue au cœur de la France, d'une église purement byzantine.
Le tympan du portail méridional de cette même église Saint-Sauveur, qui s'ouvre également au deuxième étage du Musée lapidaire, est un morceau de sculpture remarquable à la fois pour son style et par le sujet qui s'y trouve figuré:
"Jésus Christ (1), assis sur une chaire et vu de profil bénit de la main droite à la manière latine, et de la gauche présente une grande clef à saint Pierre qui est debout devant lui. Derrière le Christ se trouve un apôtre assis, et trois autres disciples de Jésus semblent causer derrière saint Pierre. Tous ces personnages ont les pieds nus et sont nimbés; saint Pierre a en outre sur la tête la tonsure cléricale. Au-dessus de ces personnages se lit l'inscription suivante en lettres capitales gothiques: VISIB., HUMANIS MONSTRATUR MISTICA CLAVIS.
Au dessous se trouve le linteau de la porte, qui représente, au milieu de gracieux rinceaux, un paon faisant la roue, un lion à tête de loup, un dragon ailé à tête plate, un animal hybride, ayant un corps de lion et une tête de femme surmontée d'une corne recourbée; une harpie au corps d'oiseau et à la tête humaine, recouverte de plumes ou d'écailles en guise de cheveux.
Au dessous de ces linteaux, on lit:  PORTA POLI POTEAT HUC EUNTIB INTUS ET EXTRA ‡. Puis après la croix, en lettres mal rangées, le mot MAVO, qui est probablement le nom du sculpteur.
Un savant archéologue, M. de Surigny, qui a consacré à la description et à l'explication symbolique de ce tympan quelques pages du Bulletin monumental (t.XVIII, p. 32), voit dans la haute importance donnée à saint Pierre dans cette sculpture une preuve de l'influence de Cluny, dont le but constant au moyen âge fut d'exalter la suprématie papale, et dont les tendances artistiques avaient quelque chose d'oriental, tendances dont l'église de Saint-Sauveur, relevant de Cluny, offrait tant d'exemples. M. de Surigny croit que les cinq animaux du linteau sont là pour figurer cinq des péchés capitaux: l'Orgueil, la Colère, l'Envie, la Luxure et la Gourmandise.
Mentionnons encore les jolis chapiteaux historiés du douzième siècle appartenant au portail de l'église de Garchizy, près Fourchambault, où ils ont été remplacés par leur copie; des chapiteaux de la même époque de l'église de Saint-Martin, de Nevers, ornés d'aigles fort beaux et de galons enlacés; une pierre tombale provenant de l'église de Saint-Victor, portant gravés au trait les figures de deux bourgeois agenouillés l'un derrière l'autre, les mains jointes; l'inscription qui entoure la pierre, en lettres minuscule gothiques, indique les dates de 1354 et 1390; enfin d'autres épitaphes.
Au deuxième étage de la tour, dans la salle où se réunit la Société nivernaise des lettres, sciences et arts, on conserve quelques moulages, des boiseries sculptées, uns statue de la renaissance provenant du prieuré de Saint-Victor, un bas-relief de la même époque provenant de Donzy, et un fragment assez bien conservé des tapisseries tissées pour la cathédrale par la comtesse Marie d'Albret et par les dames de la cour. On trouvera la description détaillée de ces tapisseries, en partie détruites, dans la Monographie de Saint-Cyr, par M. l'abbé Crosnier; elles représentent plusieurs scènes des martyres de saint Cyr et de sainte Julitte, patrons du diocèse de Nevers.
Le troisième étage renferme les modèles des sculptures du château ducal, et l'épitaphe en marbre noir du duc Louis de Gonzague, autrefois dans le chœur de la cathédrale.
On peut encore monter un peu plus haut, si l'on veut voir la belle charpente du comble, et un vieux meuble oublié dans la poussière, siège d'évêque ou d'abbé, qui paraîtra sans doute à plus d'un visiteur digne encore d'intérêt. De cet étage supérieur on jouit d'une belle vue au midi et au couchant, et on se rend bien compte des éléments de défenses de ce côté de la ville; on voit aussi, dans notre gravure, que la tour de Croux, protégeant l'entrée de l'enceinte principale, n'est pas placée dans l'axe de la première porte: un fossé les sépare, et le pont qui conduit de l'une à l'autre forme le zigzag; la porte enfin s'ouvre à gauche, de manière à forcer l’assiégeant à présenter aux remparts son flanc droit. Ces dispositions, qui étaient élémentaires dans la construction des places au moyen âge, étaient déjà pratiquées longtemps avant les Romains.


(1) De Soultrait, Statistique monumentale de la Nièvre.

Le Magasin pittoresque, avril 1866.