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vendredi 23 février 2024

 Le signe.


I

- Oui, messieurs, fit le peintre Maxime Aubry, en posant sur le coin d'un guéridon sa tasse de café, pour donner une plus grande liberté à sa mimique passionnée, j'estime que la beauté d'une femme vraiment belle n'est pas faite seulement d'une splendeur de lignes et de belles harmonies de tons de la chair, mais encore d'une mystérieuse relation entre ses charmes; en sorte qu'il n'est permis à l'artiste d'omettre aucun détail, même le plus insignifiant du monde pour les sots, dans l'expression d'un ensemble auquel préside une logique divine. Tous les maîtres l'ont senti comme moi, Léonard comme Rubens, inexorables interprètes des défauts apparents eux-mêmes de leurs modèles.
- Paradoxe! fit le capitaine Mistouille.
- Non, capitaine! Pas paradoxe du tout! Prenez-vous donc pour un paradoxe la loi si merveilleusement observée par Lavater* et qui établit une corrélation entre les signes qu'une même femme porte aux différentes parties de son corps? Omettre un de ces signes, monsieur, dans une figure nue, vraiment copié sur la nature, est un crime de lèse-sincérité d'abord, et, de plus, certainement, quelque chose d'aussi monstrueux qu'une faute d'orthographe.
- Vous êtes naturaliste, Aubry, continua le banquier Pigemol, en achevant un verre de Chartreuse.
- Fougueusement idéaliste, au contraire, poursuivit le peintre avec une ineffable chaleur. J'ai pris pour épigraphe cet immortel vers de Victor Hugo:

Chair de femme, argile idéale, ô merveille!

et je tiens pour si parfait, dans ce chef-d'œuvre, que je considère comme un sacrilège d'y vouloir rien changer.

Corps féminin, qui tant est tendre!

a dit le vieux Villon. Celui-là est un fou vraiment qui rêve, pour toi, des imperfections nouvelles. Tu es le dernier et le plus sublime vers du grand poème de la création, et la Bible elle-même nous apprend que Dieu ne voulut plus rien enfanter, après la femme, désespérant de faire mieux.
- Ou pire, interrompit le notaire Cornensac, qui était un sceptique.
Et s'approchant de Maxime Aubry, le tabellion continua à voix presque basse.
- Vous feriez bien mieux, mon cher, au lieu de discuter, de faire danser ma femme qui est tout à fait curieuse d'entendre un homme aussi illustre que vous lui faire des compliments. Innocente vanité de provinciale qui croit encore aux gloires parisiennes et qui s'imagine qu'elles rayonnent autour d'elles sur ceux qui les approchent!
Maxime Aubry ne se le fit pas dire deux fois.

II

Pour porter le nom ridicule de son mari, madame Cornesac n'en était pas moins d'une aristocratique beauté, et sa grâce fière eut dignement resplendi dans l'apothéose d'un armorial. Grande, avec une peau blanche que les ombres teintaient en bleu, elle promenait, au-dessus d'un sourire presque engageant, l'expression attirante et hautaine à la fois de son regard, le dédain glorieux de ses yeux clairs traversés d'étincelles. Sa chevelure, noire et profonde, avait des révoltes sculpturales à la nuque et au front, les majestueuses ondulations d'une mer qui s'apaise. Mais c'est l'ensemble de sa personne surtout qui en imposait par sa plasticité extraordinaire et visible sous l'imposture de ses vêtements. Un marbre vivant modelait délicieusement les plis de sa robe comme dans les statues antiques. Il y a comme cela, de simples officiers ministériels qui ont, pour leur malséant usage conjugal, des créatures devant lesquelles se seraient agenouillés Phidias* et Apelle*. Il est inutile de dire que Maxime Aubry éprouvait pour madame Cornesac une admiration allant jusqu'à la terreur. C'est en tremblant qu'il lui offrit le bras pour la première valse. Il se sentait mourir dans le tourbillon où il l'emportait dans ses bras, respirant les chauds parfums de la mystique fleur que toute femme porte en elle.
Puis, enhardi, et comme ayant brûlé ses derniers vaisseaux de timidité, il s'assis auprès d'elle, comme prisonnier de l'air qu'elle respirait. Et, comme il demeurait silencieux:
- A quoi pensez-vous? lui demanda-t-elle.
- Je regardais, répondit-il très simplement, la jolie mouche naturelle que vous avez à la naissance de l'épaule droite.
- Ah! mon Dieu! Ma robe est donc bien décolletée? Vous avez remarqué...
- Et je pensais à celle qui est un peu plus bas, de l'autre côté.
Elle devint rouge comme une cerise.
- Ah! par exemple, vous ne me ferez pas accroire que l'échancrure de mon corsage descende jusque là! Comment savez-vous?
- Lavater, madame, Lavater!
Et il ajoute d'un air triomphant de science et tout bas:
- Un peu au-dessus de la chute des reins, à gauche, n'est-ce pas?
Madame Cornensac avait positivement disparu derrière son éventail.
Après un moment de silence, ce fut elle encore qui reprit:
- A quoi pensez-vous encore?
- Au temps, madame, où les princesses du sang elles-mêmes ne dédaignaient pas de poser pour les grands artistes de leur temps, dans l'éclat de leur nudité victorieuse.
- Quelle horreur!
- Non! Madame, mais un sentiment de l'art plus passionné qu'on ne l'a communément aujourd'hui et plus élevé en même temps. On a dû des chefs-d'œuvre à ces clémentes fantaisies! Une pudeur imbécile a-t-elle le droit de s'opposer à l'enfantement du chef-d'œuvre?, Je vous en fais juge, madame. Ah! si vous vouliez...
- Pas un mot de plus, monsieur!
Madame Cornensac s'était levée et avait été prendre le bras de son mari. Maxime demeurait comme un homme ivre, dans le rayonnement de l'astre disparu.

III

Deux jours après, ou plutôt deux soirs, au bal encore, chez la comtesse de Hautebringue, Maxime osait à peine s'approcher de la belle notairesse qu'il croyait avoir mortellement offensée. C'était bien mal connaître la curiosité féminine en général et provinciale en particulier. Madame Cornensac avait été, au fond, démesurément flattée dans l'orgueil tout légitime d'une beauté mal savourée par son rond de cuir d'époux. Le peintre humait un sorbet au kirsch avec une navrante mélancolie. Ce fut elle qui vint à lui, et qui, après avoir bien regardé si son mari ne l'épiait pas, lui dit presque à l'oreille:
- Je crois que j'ai trouvé un moyen.
Il la contempla avec une respectueuse surprise. Elle continua avec une volubilité charmante de femme qui en a beaucoup à dire en peu de mots:
- Avez-vous une psyché dans votre atelier?
- Certes, fit le peintre, et du meilleur style Louis XVI.
- Et vous consentiriez à ne me faire que de dos?
Maxime tombait positivement des nues. Il balbutiait au lieu de répondre. Et elle de poursuivre se hâtant davantage encore et les paroles passaient rapides sur ses lèvres, comme un gazouillement d'oiseau:
- Alors, je pourrais me déshabiller sans que vous me vissiez, derrière une draperie et me venir ensuite poser à reculons, sans que vous vous soyez retourné par exemple! Entre la glace et moi, serait votre chevalet, et ce serait mon image seulement que vous copieriez dans le miroir, ce qui serait bien moins indécent. Il faudrait, avant tout, me donner votre parole de garder la face toujours du même côté! Ce serait une trahison révoltante d'y manquer...
Et comme Maxime continuait à la regarder avec des yeux pleins d'une reconnaissance inquiète:
- Je ne peux pas pourtant, lui dit-elle encore, vous empêchez de faire un chef-d'œuvre! Ce serait mal!
- Vous avez raison, madame, fit l'artiste en recouvrant la parole. Ce serait un crime pour le moins.
On convient encore que l'étude, achevée dans des conditions si particulières, serait pour le peintre seul et qu'un secret absolu serait gardé.
Le lendemain commençait la première séance. Maître Cornensac ne quittant pas son étude de la journée, rien n'était plus facile à sa femme d'en dérober les heures les plus lumineuses au profit de l'art qu'elle s'était décidément donné la mission d'encourager.

IV

On en était à la vingtième séance pour le moins. A la dernière, hélas! pensait le pauvre Maxime. Il avait eu beau apporter à son travail des lenteurs volontaires et pénélopéennes, l'étude était au point. 




Il ne restait à poser, sur les chairs glorieuses de madame Cornensac reflétées par la psyché et, de là, descendues sur la toile, que la fameuse mouche placée au couronnement du séant, un peu à gauche, là où l'artiste l'avait si bien devinée, et où la notairesse la portait en réalité. Seulement, pour le peintre qui ne la voyait que dans l'image, apparaissait-elle à droite et se préparait-il, suivant sa théorie consciencieuse, à la faire précisément là où il la voyait. Jusque-là les conventions avaient été scrupuleusement observées. Malgré sa tentation, le malheureux Maxime n'avait jamais risqué un regard oblique derrière lui et, de son côté, madame Cornensac n'avait jamais présenté au miroir que l'intervalle radieusement vallonné compris entre sa nuque aux reflets d'ambre et ses talons d'un rose nacré. Et vous seriez bien contentés, comme moi, mes petits compères, de ce spectacle postérieur tout à fais agréable et exquis.

Ceci pour moi n'est déjà que trop bon!

auriez-vous dit comme le moine d'une épigramme célèbre de Jean-Baptiste Rousseau*, le psalmiste.
Et ainsi le pensait ce nouveau Tantale d'Aubry, qui se sentait, derrière le cou, des démangeaisons lui descendre jusqu'en bas des moelles.
- Ouf! fit-il, en éclaboussant légèrement, du haut de son pinceau trempé de noir, le point du tableau où devait se trouver le fameux signe.
Folle de curiosité et du désir de voir l'image achevée, madame Cornensac se retourna, et juste, en même temps, Maxime en fit autant, oubliant son serment. Ainsi se trouvèrent-ils face à face et les yeux dans les yeux!
Ce fut, entre eux, comme un courant électrique qui les poussa dans les bras l'un de l'autre. Ce qui se passa ensuite est tellement fâcheux pour l'honneur de M. Cornesac, que mon respect pour l'institution du notariat ne me permet pas d'en dire davantage. Les notaires contemporains n'ont qu'une propension déjà trop grande à s'en aller en Belgique avec nos fonds, pour qu'on les incite encore à la fuite en les vilipendant sans raison.
- Au nom de la loi, ouvrez!
C'était M. Cornensac, Dieu le damne! qui averti, par d'obligeants voisins, des visites de sa femme au peintre, et avec ce bon flair de cocu par quoi fut institué le moment dit psychologique, arrivait escorté du commissaire. Madame Cornensac et ses vêtements disparurent comme par enchantement et Maxime fut ouvrir, destiné à tenir tête à la situation.
- Vous avez une femme ici, monsieur, fit le commissaire.
- La mienne, polisson! ajouta le notaire furieux.
Et, regardant le tableau posé sur le chevalet et que l'artiste n'avait pas eu le temps de cacher:
- Vous ne nierez pas, monsieur, je reconnais madame Cornensac.
- Et en quoi, s'il vous plait, monsieur?
- A cette mouche naturelle que vous avez servilement copiée selon vos principes!
Le peintre avait repris toute sa présence d'esprit.
- Vous vous trompez, monsieur, fit-il sévèrement, et vous calomniez une honnête femme. Cette mouche est à droite et celle de madame Cornensac est à gauche.
- Vous l'entendez, monsieur le commissaire, hurla le mari outragé. Comment saurait-il ?
- Lavater, monsieur, Lavater! continua Aubry, impitoyable, en montrant la mouche de l'épaule.
M. Cornensac se frappa le front, après un moment de réflexion et, du ton d'un homme qui se souvient:
- C'est vrai, dit-il lentement. C'est vrai bien à gauche qu'est le signe de madame Cornensac. Et tendant la main au peintre:
- Mes excuses, monsieur, on m'avait trompé!
Et il ne savait pas si bien dire.
- Imbécile! tous les mêmes, fit entre ses dents le commissaire, très marri d'avoir été dérangé pour rien.
C'est ainsi que l'artifice inventé par la pudeur d'une honnête dame tourna à la glorification de sa vertu. Que ce soit un exemple pour les autres.

Trente bonnes farces, Armand Sylvestre, Ernest Kolb, éditeur 1890.



Nota de célestin Mira:

* Lavater: écrivain suisse connu pour son ouvrage "L'art de connaître les hommes par la physionomie" écrit en allemand  vers 1775.





* Phidias: célèbre sculpture grec. André Malraux a dit qu'il avait inventé "les formes qui expriment le divin".




Marbre de Phidias.

* Apelle: Célèbre peintre grecs loués par les anciens. Aucune de ses peintures n'a été conservée.

* Jean-Baptiste Rousseau est un poète français né en 1670 et mort en 1741.


Jean-Baptiste Rousseau,
portrait de Nicolas de Largillière.


jeudi 2 novembre 2017

Un client terriblement méticuleux.

Un client terriblement méticuleux.



- Dites-donc, garçon, servez-moi toujours les mouches à part, je les mélangerai moi-même avec la viande.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 décembre 1908.

lundi 3 juillet 2017

La poudre et les mouches.

La poudre et les mouches.

La vogue de la poudre et des mouches remonte à Charles II. Il est probable qu'en recherchant l'origine de ces deux modes, on trouverait qu'elles furent amenées par des personnes influentes, l'une ayant vu blanchir ses cheveux avant l'âge, l'autre ayant quelque imperfection à cacher, et toutes deux désirant, comme le renard qui avait perdu sa queue au piège, voir leurs compagnes se mettre à l'unisson.








Nous ne pouvons rien affirmer pour la poudre, mais pour les mouches, nous avons, pour appuyer notre opinion, Pepys, le bourgeois naïf et bavard du temps de Charles II, qui, dans ses mémoires, nous apprend que la duchesse de Newcastle portait des mouches pour dissimuler des boutons qu'elle avait autour de la bouche.
Les mouches furent d'abord de simples petits ronds de taffetas noirs, mais bientôt, la fantaisie s'en mêlant, elles affectèrent les formes les plus bizarres et représentèrent des demi-lunes, des étoiles et jusqu'à des voiture à quatre chevaux, comme on pourra en juger par le portrait ci-joint d'une dame de l'époque. 






                                                                                                              Eugène Rimmel.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

mercredi 25 juin 2014

Les mouches.

Les mouches.


D'où vint l'idée aux femmes d'appliquer sur leur visage ces découpures de taffetas noir, qui simulaient au début les ramifications des veines des tempes? Quelle fut en un mot, l'origine des mouches?
Une ordonnance de médecin (1): l'effet produit par certain emplâtre pour calmer le mal de tête, sur la figure d'une femme aux pâles couleurs, encouragea ses amies à en essayer.
Ce n'est pas la seule fois, d'ailleurs, où nous aurons à constater les liens étroits qui unissent la mode et ses caprices aux prescriptions d'Esculape.
D'autres prétendent que c'est la duchesse de Newcastle, sous le règne de Charles II, qui aurait imaginé de recouvrir d'un bout d'étoffe noire les boutons qu'elle avait autour de la bouche. Une rivale, s'étant aperçue que la blancheur de son teint en était relevée, et qu'elle y gagnait je ne sais quel piquant, se mit en devoir d'en faire autant: d'où les mouches, qui régnèrent en despote pendant un siècle.
Comme il fallait s'y attendre, les érudits ont fait une incursion dans le passé pour y retrouver cet accessoire de la beauté féminine et comme ils ne se résignent pas aisément à faire buisson creux, ils ont une fois de plus triomphé.
L'usage des mouches était, à en croire l'un d'eux (2) connu même à Rome (3). Les patriciennes de la Ville éternelle avaient leur arsenal de petits emplâtres noirs et arrondis, nommés splenia, qu'elles appliquaient comme une sorte de semis, sur la peau. Martial les désigne clairement dans ces vers:

                                                Et numerosa linunt stellantem splenia frontem.

                                            "Des mouches nombreuses constellent son front superbe."

Ces mouches devaient simuler les petites taches communément appelées "grains de beauté" (4).
Parfois, au lieu d'emplâtre, on figurait de petits ronds noirs avec un pinceau, en leur donnant la forme d'un croissant (lunata splenia).

Mais objectera-t-on, on ne lit pas Martial et Ovide dans les boudoirs; nos élégantes ont d'autres chats à fouetter.
Il est présumable, en effet, que ce n'est pas à l'imitation des Romains que les jeunes seigneurs du temps de Louis XIII eurent tout à coup la fantaisie de se mettre des mouches.
Car ce ne sont pas seulement les femmes (5) qui s'en parèrent: les hommes eux-mêmes se mirent à en porter. "Il sera encore permis à nos galants de la meilleure mine, disent les Loix de la galanterie française (1644) de porter des mouches rondes et longues, ou bien l'emplastre noire assez grande sur la temple, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dents (6) ; mais pour ce que les cheveux peuvent la cacher, plusieurs ayant commencé depuis peu de la porter au-dessous de l'os de la joue, nous y avons trouvé beaucoup de bien-séance et d'agrément. Que si les critiques nous pensent reprocher que c'est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque nous leur respondrons que nous ne sçaurions faire autrement que de suivre l'exemple de celles que nous admirons et que nous adorons (7).
Cinq ans après, on voyait encore des abbés frisés, poudrés, le visage couvert de mouches, tous les jours, dans un habit libertin, parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries."
On portait des mouches même dans les couvents. Mme de Mazarin, plaidant en séparation, s'était réfugiée chez les religieuses de Sainte-Marie, dans la rue Saint-Antoine. Son mari étant venu lui rendre visite, elle le reçut avec le visage couvert de mouches.
Le taffetas qui servait à faire ces petits emplâtres étaient découpé le plus bizarrement du monde: en croissant de lune, en étoiles, en figure de fleurs ou même de bêtes et de personnages, de sorte que le visage donnait une véritable représentation d'ombres chinoises (8)
La place qu'elles occupaient était variable (9) ; il y avait cependant des lieux d'élection.



On en comptait sept principaux: au coin de l’œil, se plaçait la passionnée; la galante, au milieu de la joue; la baiseuse, au coin de la bouche; sur un bouton, la recéleuse; sur le nez, l'effrontée; la coquette, sur les lèvres.
Une mouche ronde était nommée l'assassine.
Un moment les femmes portèrent à la tempe droite des mouches de velours de la grandeur d'un petit emplâtre: l'on vit un jour sur la tempe d'une jolie femme ce singulier emplâtre entouré de diamants (10) .

                                                          Etre fort mouchée était du meilleur ton.
                                                          Le plus parfait ajustement
                                                          Sans elles n'aurait point de grâce.

La grande Mademoiselle, parlant du mariage de Louis XIV, nous révèle qu'elle accommoda une cassette que M. de Créqui devait remettre à la jeune Reine, de la part du Roi.
"C'était un assez grand coffre de calambour, garni d'or, où il y avait tout ce qu'on peut imaginer de bijoux, d'or et de diamants, comme des montres, des heures, des gants, des miroirs, des boîtes à mouches, à mettre des pastilles, petits flacons de toutes sortes, d'étuis à mettre des ciseaux, couteaux, cure-dents, de petits tableaux miniatures à mettre dans un lit, des croix, des chapelets (11)..." La dévotion faisait alors bon ménage avec la coquetterie.
Les rigoristes voyaient cependant d'un assez mauvais œil cette singulière mode.
Massillon, prêchant à Versailles devant un auditoire d'élégantes pécheresses, ne craignit pas de prendre un jour pour texte de son sermon les mouches dont elle paraient leur visage pour en rehausser la blancheur.
Il crut tuer la mode en s'écriant sur un ton ironique:
"Pourquoi n'en mettez-vous pas partout?" 
Le conseil fut suivi sur l'heure: les coquettes en mirent en tous les endroits où elles n'avaient pas encore songé d'en mettre (12) et ce fut ainsi que naquirent les mouches à la Massillon.


                  

(1) N'a-t-on pas dit que l'usage de la poudre venait de la Pologne où l'on s'en servait pour cacher les effets d'une maladie, qui s'attaquait aux cheveux, maladie connue sous le nom de plique polonaise.
(2) Constantin James, Toilette d'une Romaine.
(3) D'après le savant Boettiger (Sabine ou matinée d'une dame Romaine), les anciens eurent recours aux mouches. Ils étaient très sujets aux boutons: on peut compter dans les ouvrages des médecins grecs, jusqu'à vingt-trois dénominations différentes de boutons. il était donc naturel qu'ils songeassent, comme plus tard les coquettes du XVII e siècle, à les dissimuler. Ils se servirent donc de petits emplâtres noirs découpés en croissant. Le calliblépharon de Pétrone et les petits emplâtres de cuir mince (alula), dont parle Ovide dans l'Art d'aimer, servaient plus spécialement pour les maux d'yeux. (Cf. le livre de Boettiger, édit. de 1813, aux p.361-2.)
(4) Les Perses et les Arabes auraient été les premiers à faire usage des mouches. En réalité, il s'agit plutôt de tatouages, en l'espèce, que de mouches, au sens où les modernes entendent ce mot. (Le livre des collectionneurs, par A. Maze-Sencier.)
(5) Nous avons un témoignage formel de l'habitude qu'avaient déjà les femmes, du temps de Henri IV, de s'appliquer des mouches sur le visage, et ce témoignage, c'est celui du dauphin lui-même (le futur roi Louis XIII).
Ce passage du Journal d'Héroard ne laisse aucun doute à ce sujet:
"Le 26 janvier, lundi. Il  avoit une petite enlevure au coin de la lèvre droite; je lui fis mettre un petit emplâtre, lui disant s'il lui plaisoit pas que je lui fisse mettre une petite mouche: Une mouche, dit-il, en raillant, ho! je veux pas être beau; c'est madame la princesse de Conty qui met à son visage des petites mouches pour se faire plus belle." Journal d'Héroard, T. I, p. 380.
(6) A la fin du XVIe siècle, on soignait les maux de dents en appliquant sur les tempes de mignons emplâtres étendus sur du taffetas ou du velours. Il ne fallut pas longtemps à une coquette pour remarquer que ces taches noires faisaient ressortir la blancheur de sa peau, et que si le remède était inefficace contre l'odontalgie, il jouissait d'une vertu bien autrement précieuse, celle de donner de l'éclat au visage le plus fané. Les mouches firent ainsi leur entrée dans le monde (La Vie privée d'autrefois: Les soins de toilette, par Alf. Franklin.)
(7) Les Loix de la Galanterie, Paris, Aubry, MDCCCIV, p. 18-19. Le dernier trait du galant, dépeint dans le Banquet des muses, fait voir que les jeunes gens de ce temps-là le disputaient aux belles dans l'art de se mettre des mouches:
                                                                        La mouche à la tempe appliquée
                                                                        L'ombrageant d'un peu de noirceur
                                                                        Donnait du lustre à sa blancheur.
(8) Quicherat, op. cit.
(9) Parmi les lots de la Loterie d'amour publiée vers 1654, figure un traité excellent de la situation des mouches sur le visage des dames, avec des observations exactes de leur grandeur et de leur figure, selon les lieu où elles sont placées.
(10) Souvenirs de Félicie, par Mme de Genlis.
(11) Mémoires de Mlle de Montpensier, t.III, p.456.
(12) Rimmel rapporte, dans son Livre des Parfums, et nous lui laissons la responsabilité de son assertion, qu'une duchesse de Newcastle portait au front une mouche figurant une voiture attelée de quatre chevaux!

Les Indiscrétions de l'Histoire, Docteur Cabanès, Albin Michel, Éditeur.

samedi 7 décembre 2013

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique du Journal du Dimanche.


Un suicide vient d'avoir lieu dans de bien tristes circonstances.
Le sieur X..., rentier, domicilié rue du Hasard-Richelieu, vivait depuis quelque temps séparé de sa femme, lorsqu'un procès gagné par celle-ci l'autorisa à rentrer au domicile conjugal.
Cette réintégration, qui devait s'effectuer promptement, était pour le malheureux X... un sujet d'inquiétude amère.
Deux jours avant le retour de cette épouse peu chérie, le sieur X... fit venir chez lui un ouvrier menuisier. Il lui fit d'abord sceller dans le mur un fort piton; ensuite, lui donnant des planches prêtes, il lui fit confectionner un coffre sur des mesures indiquées par lui, et qui n'était autre chose qu'un cercueil à sa taille.
Le lendemain matin, un voisin dont le regard pouvait plonger dans le logement du rentier, l'aperçut droit, immobile contre le mur, et pourtant ayant la pâleur, les yeux éteints d'un cadavre. Le commissaire de police de la section du Palais-Royal, étant aussitôt averti, fit ouvrir la porte.
On trouva le sieur X... pendu. A la corde qui le soutenait, il avait attaché une épingle en or, une bague chevalière, puis une lettre à sa femme.
Il lui disait que, puisqu'elle le contraignait à chercher le repos dans la mort, il la suppliait de l'y laisser tranquille; c'est à dire d'emporter la bague et l'épingle, qui venait d'elle; d'aller habiter un autre logement et de lui faire la grâce de ne plus porter son nom.
On a beaucoup parlé aussi du suicide d'un officier supérieur, qui a eu lieu dernièrement à Wiesbaden. Voici les détails de cette scène affreuse. Après avoir vu d'un regard désespéré ramasser par le croupier les derniers débris de sa fortune, l'officier posa sa tête sur la rampe du tapis vert devant lequel il était assis comme un homme plongé dans la méditation, et dans cette attitude il se brûla la cervelle avec un pistolet qu'il tenait chargé dans sa poche, et dont personne ne le vit se saisir. Le crâne fut mis en lambeaux. Cet horrible entr'acte ne produisit pourtant aucune épouvante ni aucun découragement dans l'esprit dénaturé des joueurs; tout ce qu'on voyait sur les figures, c'était l'ennui, l'irritation de cette interruption inattendue. Un Anglais s'en plaignit hautement et s'opposa à ce que le jeu fût suspendu pour la fin de cette triste journée. On procéda rapidement au nettoyage de la salle inondée de sang; les joueurs changèrent leurs paletots, également maculés; le croupier se replaça à la roulette et le jeu reprit son cours autour de la roue tournante.
Grand nombre d'autres suicides se sont accomplis ces jours-ci. Mais on ne voit plus guère de difficultés soulevées par le clergé au sujet des suicidés; ils vont comme les autres peupler les cimetières.
A propos des cimetières, M. Bonneau, dans le journal la Presse, fait un long et savant article pour engager le gouvernement à prendre des mesures pour que les morts soient brûlés, et non enterrés.
Chaque commune aurait un sarcophèbe, ou vaste fourneau destiné à cet usage, et on remettrait religieusement les cendres du corps aux parents. 
Cela aurait l'avantage:
  1° d'ôter le dégoût qu'inspire la mort quand on pense au tableau qu'offrirait, si on pouvait le voir, le bas-fond de nos cimetières;
  2° d'assainir l'air
 3° de laisser aux vivants ces larges espaces de terrain qu'occupent les morts, et dont le besoin se fait chaque jour mieux sentir
 4° d'entretenir le respect des morts et leur souvenir par la présence de leurs cendres au foyer domestique.
On jettera d'abord les hauts cris devant ce système, comme devant tout ce qui choque la routine, puis ensuite on y viendra.
L'inconvénient des inhumations trop promptes, dans lesquelles les gens sont enterrés vifs, serait ainsi évités, sans compter les autres bévues qui se pratiquent parfois dans les convois.
L'autre jour, par exemple, on enterrait un soldat mort à l'hôpital. Une escorte du régiment auquel il appartenait présenta la bière à l'église; l'aumônier dit les prières; les honneurs militaires furent rendus au cimetière. Mais on avait omis un léger détail. En rentrant à l'hospice, on trouva le mort, qui avait été oublié là. Le malheureux fut enterré sans bruit, les personnes qui s'étaient occupées de ses obsèques ne voulant pas recommencer la cérémonie.
Autre projet d'utilité publique. Savez-vous ce que coûte à nourrir une mouche? Non, Eh bien, les mouches mangent par an cinquante-deux mille trois cent quarante sept kilogrammes de sucre indigène et colonial. Un habile statisticien, étant aux eaux, s'est occupé de résoudre ce problème, qui touche de près à l'alimentation publique. En considérant d'ailleurs combien cet animal gourmand est aussi incommode, insolent, tourmentant, le savant disait: "on ferait bien de mettre à prix les têtes des mouches, comme dans la Haute-Marne on a mis à prix les têtes de vipères. ce serait un infaillible moyen de faire baisser énormément le prix des sucres, sans compter l'immense avantage de nous débarrasser d'hôtes fort importuns."

                                                                                                                           Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 7 décembre 1856.