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dimanche 6 mars 2016

De la dignité de l'enseignement chez les Turcs.

De la dignité de l'enseignement
                          chez les Turcs.



Nulle part l'instruction n'est plus en honneur qu'en Turquie; nulle part on ne professe un plus grand respect pour ceux qui sont chargés de la répandre. (1)
Le khodja (précepteur; le didascalos des Grecs.) prend place dans la famille à côté, et l'on pourrait presque dire au-dessus du père, les Orientaux rapportant de cette manière le mot d'Alexandre: "Mon père m'a fait descendre du ciel sur la terre, mais mon précepteur m'a fait de la terre remonter au ciel."
Ses droits sont de ceux qui ne se prescrivent jamais. Quelque humble que soit restée la position d'un khodja, à quelque rang élevé que soit parvenu son élève, jamais celui-ci fût-il grand vizir, ne manque à lui témoigner, même en public, une tendresse mêlée de respect.
Je citerai à l'appui un fait, ou plutôt une scène, dont je fus témoin. J'étais en visite, un matin, chez Rechid-Pacha. Ancien ambassadeur à Paris et à Londres, ancien ministre des affaires étrangères, Rechid occupait pour la troisième fois, à cette époque (1848), le grand vizirat. On sait ce qu'était, ce qui est encore aujourd'hui à Constantinople un grand vizir: plus qu'un premier ministre, plus même que le souverain d'un Etat constitutionnel en Europe. Véritable portefaix (2) de l'empire, chef suprême et unique de l'administration, les autres ministres n'étant en quelque sorte que ses délégués, il est le représentant dans l'ordre politique du sultan dont il tient le sceau. Il ne rend aucune visite, et n'accepte aucune invitation. Les ambassadeurs viennent chez lui; il ne va point chez les ambassadeurs. (3)
A l'autorité s'ajoutait chez Rechid l'éclat de la renommée. Le hatti-schérif de Galhané avait répandu son nom dans toute l'Europe. L'opinion à cette époque s'était enjouée de la Turquie, et Rechid passait pour le premier homme d'Etat de la Turquie. On s'était passionné pour la réforme, et Rechid personnifiait la réforme.
Une dizaine de personnes, ministres, généraux, ulémas étaient réunies dans le selamlek, les unes debout, les autres assises sur des chaises. Seul le grand vizir occupait un angle du sofa. La conversation s'était engagée sur les affaires de Valachie, quand la tapisserie qui fermait l'entrée du selamlek s'écarta à demi, et un personnage âgé, coiffé du turban blanc des ulémas, pauvrement vêtu d'ailleurs, se glissa dans la salle. Personne ne parut faire attention à lui, l'usage étant, en Turquie, que le premier venu entre ainsi de plein pied chez le plus haut dignitaire de l'empire, et lui-même, adossé à la muraille près de la porte, immobile, le regard fixe, ne semblait avoir remarqué aucun des assistants. Tout à coup, Rechid ayant regardé par hasard de son côté, je le vis se lever du divan, se diriger vers l'inconnu, auquel il baisa respectueusement le bas de la robe en le saluant du nom de père (baba), et, le prenant doucement sous l'aisselle, suivant la mode orientale, le conduire jusqu'au sofa, où il le fit asseoir à sa place. Ils causèrent à voix basse durant une couple de minutes, après quoi Rechid, prenant de nouveau le bras du vieillard, l'aida à se lever du divan et le reconduisit jusqu'à la porte du selamlek avec les mêmes témoignages de respect et d'affection.
Je profitai de cet instant pour me pencher à l'oreille de mon voisin et lui demandait quel était cet hôte à qui le vizir rendait de tels honneurs et qui les recevait sans en paraître surpris: "C'est, me répondit-il, l'ancien khodja de Rechid, celui qui lui a appris à lire."


(1) Et toutefois le peuple turc est ignorant; la Turquie ne contribue pas aux progrès de la civilisation. Ce grand respect pour ceux qui donnent l'enseignement est à peu près stérile, et paraît tenir uniquement au caractère religieux qu'on leur attribue.
(2) Vizir ou vezir, celui qui porte un fardeau.
(3) Il a été dérogé pour la première fois à cette étiquette lors de la guerre de Crimée.

Le Magasin pittoresque, mars 1870.

lundi 15 février 2016

Toujours la même chose.

Toujours la même chose.

Oui, toujours la même chose, les enfants, charmants et détestables, dignes d'amour, dignes de pitié. Qu'ils sont heureux et qu'ils sont malheureux! ils renferment en eux tous les contrastes, leur âme est pure encore des eaux du baptême et pourtant, déjà, la malice humaine y règne; ils sont les tyrans de la maison, gâtés, caressés, choyés; mais l'école, le collège, les examens les attendent, l'insupportable exigence des programmes scolaires les accablera avant peu de temps; ils connaîtrons la vie par son côté le plus maussade, et comment, comment, aimables petites mères, les y préparez-vous?
En Grèce, les lutteurs préludaient aux jeux du cirque; ils fortifiaient leurs muscles, ils maniaient le ceste et tendaient l'arc, ils s'exerçaient à la course et à la lutte; de nos jours, les maigres et piteux jockeys sont entraînés, comme ils disent, soumis à tout un régime d'abstinence et de fatigants exercices, et, de la sorte, préparés à ces grandes courses qui doivent leur valoir un prix et des applaudissements. Mais vos enfants, comment les préparez-vous?
"L'éducation, dit un aimable auteur, a perdu en France de sa force et de sa fermeté. Jadis, elle fleurissait vigoureusement sur cette terre antique de la politesse; elle y a produit la plus belle société du monde, mais la société bourgeoise a cessé d'être cette excellente éducation qui, jadis, formait dès l'enfance, des hommes capables de tous les emplois et de toutes les charges... Hélas! nous n'avons pas gardé le secret de ce que nos pères appelaient les fortes nourritures. Nous n'élevons pas bien nos enfants. on en sera moins surpris qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne savons plus ni imposer, ni subir l'obéissance.
Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui qu'un mot militaire. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.
Quand on étudie l'éducation des filles sous l'ancien régime, on reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi, les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au goût, au sentiment de l'enfant.

Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.

Ces hommes d'épées avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y pliaient tout.
Aujourd'hui, nous somme plus intelligents et plus instruits, nous avons plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons, nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas d'éducation sans respect."
Mes très chères lectrices, je livre à vos méditations ces lignes éloquentes sur l'éducation domestique. Est-ce ainsi que vous l'entendez? Exigez-vous l'obéissance? Est-ce que vous savez vous faire respecter et craindre au besoin? N'êtes-vous pas dominées au contraire? Formez-vous vos fils à une vie sobre et laborieuse? Ne flattez-vous pas le penchant naturel de l'enfant, de l'homme, à la paresse, à la gourmandise, à la vanité? Et faut-il s'étonner que ces bébés adorés reculent devant le travail, échouent aux examens, n'obtiennent de brevet qu'à la vétusté, j'entends par pitié de leurs maîtres, manquent enfin leur carrière et vous abreuvent de chagrin? Ne les enfouissez pas dans la matière du plaisir et du bien-être, aimez-les sagement et non follement, ne flattez pas leurs mauvaises inclinations, luttez contre l'instinct maternel, car l'instinct seul ne doit pas conduire un être raisonnable: vous serez plus heureuses et vos fils aussi: ils vous loueront, comme il est écrit dans le portrait de la Femme forte, par le sage Salomon.

                                                                                                                              M. B.

Journal des demoiselles, n° 1, Janvier 1889.

jeudi 3 septembre 2015

Un collège vers l'an 1500.

Un collège vers l'an 1500.


A quatre heures du matin, la cloche sonnait, et aussitôt un élève de la première classe de philosophie, investi des fonctions d'éveilleur public, parcourait toutes les chambres pour presser ceux qui faisaient les sourds et allumer les chandelles dans les saisons où cela était nécessaire. A cinq heures, il fallait que les écoliers de chaque classe eussent pris séance sur le carreau des salles. Les régents commençaient alors une première leçon, qui n'était que d'une heure. On en sortait pour aller à la messe, et après la messe, on déjeunait d'un petit pain qui venait d'être tiré du four. Un temps de repos, mais sans récréation, accompagnait le repas.
De huit à dix avait lieu la grande classe du matin. Elle était suivie d'exercices auxquels on se livrait, sans quitter les salles, jusqu'à onze heures, l'heure du dîner.
Maîtres et élèves se rendaient ensemble au même réfectoire. Il y avait une seule table pour les régents et pour le principal. Les élèves occupaient d'autres tables autour de celle-là, chacune présidée par un architriclin ou servant de semaine, qui, en signe d'autorité, avait sa serviette nouée sous le menton. Le repas n'était point précipité: il durait une heure, quoiqu'il se composait seulement d'un plat de viande et d'un plat de légumes. Au commencement et à la fin, on lisait un chapitre soit de la Bible, soit d'une Vie de saint; un acte de dévotion accompli d'une manière très-solennelle succédait à la dernière lecture: c'étaient les grâces, dites par le chapelain, qui rappelait ensuite la mémoire des fondateurs et bienfaiteurs de la maison. Le principal choisissait d'ordinaire ce moment pour faire ses admonestations publiques, et annoncer les corrections exemplaires, si quelqu'un en avait mérité.
Après le dîner, interrogation sur les leçons entendues, puis un repos d'une heure, qui était rempli par la lecture publique de quelque poëte ou orateur, "pour ôter au diable, dit Robert Gouset, l'avantage de trouver les esprits inoccupés". On retournait en classe de trois à cinq; ensuite on s'exerçait pendant une heure sur ce qu'on venait d'entendre. Le souper était servi à six heures. A sept, nouvelle séance d'interrogation; enfin le salut dans la chapelle et le coucher. Le couvre-feu sonnait à neuf heures pour les maîtres et les élèves autorisés, la chandelle pouvait durer jusqu'à onze.
La journée, comme on le voit, est très-occupée, les esprits tenus constamment en haleine. Les récréations, dans le sens où nous l'entendons, n'avaient lieu que le mardi et le jeudi. Ces jours-là, après la classe du soir, on laissait jouer les écoliers, ou bien on les menait promener au pré aux Clercs, à travers les herbages qui bordaient la rive gauche de la Seine au-dessous de Paris... Il n'y avait de sortie qu'au temps des vacances, lesquelles duraient seulement pendant le mois de septembre et s'appelaient les vendanges. Le terme de vacances était réservé pour exprimer la cessation des examens et des cours des Facultés supérieures pendant les trois mois d'été.
Voyons maintenant quel était le mode d'enseignement.
Au moyen âge, on ne concevait pas la science indépendante de l'autorité. Les auteurs faisaient la science: expliquer les uns, c'était enseigner l'autre; aussi les cours consistaient uniquement dans l'interprétation des textes approuvés. Le professeur devait se traîner sur le livre, quel qu'il fut, qui passait pour contenir le dépôt de la science. Il lisait, et ses élèves écoutaient, selon l'expression employée alors pour dire faire un cours, suivre un cours.
Les leçons comportaient deux sortes de développements qui se plaçaient à la suite l'un de l'autre, savoir: l'exposition et les questions.
Par l'exposition, on s'attachait à montrer tour à tour les raisons et les conséquences de chaque division de l'ouvrage, de chaque paragraphe, de chaque phrase et de chaque terme dans la phrase. Par les questions, on dégageait toutes les propositions susceptibles d'être discutées en deux sens contraires, et on les résolvait en concluant par forme de syllogisme à l'affirmative ou à la négative.
L'exposition et l'argumentation devaient être débitées d'abondance, non pas lues dans le texte. Jusqu'aux approches de la renaissance, les professeurs furent astreints par serment à procéder de la sorte, dans la crainte que, s'ils lisaient le commentaire comme ils lisaient le texte, il ne se donnassent plus la peine de préparer leurs leçons. C'était prendre contre les maîtres une précaution préjudiciable aux élèves, car le plus grand nombre n'ayant pas les livres qui faisaient l'objet de la leçon, il fallait qu'ils retinssent de mémoire ou par des notes incomplètes tout se qui s'était dit en classe. Aussi maints professeurs finirent-ils, en dépit du serment, par dicter les points principaux de leur enseignement chaque jour. Cela ayant été autorisé en principe par le cardinal d'Estouteville, lorsqu'il réforma l'Université en 1452, le règlement exécutif se fit attendre encore quarante ans. On convint, en 1491, que la petite classe du matin serait consacrée à la dictée. Ces dictées étaient encore si peu de chose en 1502, que la ration de papier assignée à chaque élève pour les recueillir était seulement de trois feuilles par semaine.
Les exercices pour apprendre étaient la séparation et la dispute. Par la séparation, les écoliers se recordaient mutuellement l'objet de la leçon exposée, jusqu'à ce qu'ils fussent en état de la répéter tous à peu près dans les mêmes termes. Par la dispute, ils argumentaient deux à deux, se partageaient les rôles, et prenaient l'un le pour, l'autre le contre des questions qu'avaient posées le maître. Un élève de classe supérieure était présent pour redresser les erreurs résultant de la leçon mal comprise, pour empêcher la dispute de dégénérer en arguties ou en querelle, pour noter les paresseux qui se seraient refusés à prendre leur tour de parole.
La dispute était le moyen d'instruction le plus efficace qu'on connût. Aussi, à mesure qu'on avançait, prenait-elle une place plus grande dans les études. On disputait un mois entier pour se préparer à la bachelerie, et après l'examen on allait pendant un autre mois disputer publiquement dans la rue du Fouarre. Les élèves qui aspiraient à la science ne faisaient pas autre chose. Indépendamment de leurs disputes quotidiennes dans chaque classe du collège, tous les samedis soir et veilles de fêtes carillonnées: c'étaient les jours aristotéliques.
Tant de disputes avaient pour effet d'aiguiser singulièrement les esprits, de les rendre imperturbables à l'attaque et prompts à la riposte; mais aussi elles faisaient des ergoteurs plutôt que des penseurs, des outrecuidants plutôt que des savants. Les humanistes du seizième siècle s'élevèrent contre elles avec d'autant plus de raison que l'élément nouveau qu'ils firent prévaloir dans les études ne comportait pas des exercices de ce genre. Vivès, l'instituteur de la princesse Marie d'Angleterre, que notre Université compta d'abord au nombre de ses suppôts, a reproduit avec un comique achevé une interrogation du genre de celles qui devenaient matière de dispute. La scène se passe dans un collège voisin de Montaigu, qui, selon toute apparence, est notre Sainte-Barbe. Lui, Vivès, et son collègue Gaspard Lax, étant entrés dans la classe, le professeur en chaire veut leur faire les honneurs, et le dialogue suivant s'établit entre lui et son meilleur élève:
D. Enfant, dis-moi en quel mois mourut Virgile.
R. Au mois de septembre, mon maître.
D. En quel endroit.
R. A Brindes.
D. Quel jour de septembre?
R. Le 9 des calendes.
D. Drôle, veux-tu me déshonorer devant ces messieurs? Avance-moi ma férule, retrousse ta manche et tends la main pour avoir dit le 9, au lieu du 10. Fais attention à mieux répondre. 
- Vous allez voir, messieurs, que c'est un enfant qui en sait long.
Salluste, au commencement de son Catilina, a-t-il écrit omneis homines ou omnis homines.
R. L'opinion générale est qu'il a mis omnis; mais moi je suis d'avis qu'il a pu écrire omneis, et qu'il faut orthographier, contre l'habitude des imprimeurs, omneis par ei, et non par un i simple.
D. Comment s'appelait le frère de Rémus, et comment avait-il la barbe?
R. Les uns, mon maître, disent qu'il s'appelait Romulus, d'autres Romus, d'où le nom de Roma, mais que par terme d'affection on le nomma du diminutif Romulus. Lorsqu'il allait à la guerre, il n'avait pas de barbe, mais il en portait une longue en temps de paix. C'est ainsi qu'il est représenté en couleur sur les Tite-Live imprimés à Venise.
D. Comment Alexandre se releva-t-il, lorsqu'il tomba par terre en touchant pour la première fois le sol d'Asie?
R. En s'appuyant sur ses mains et en levant la tête.
Voilà où aboutissait l'embarras des jeunes gens inexpérimentés, ayant à disséquer des œuvres littéraires d'après des procédés qui ne convenaient qu'aux matières philosophiques. Le vœu de Vivès et des autres de la même école était de voir remplacer ces exercices puérils par des compositions sur des sujets dictés. On était bien sur la voie de cette réforme, car depuis que l'étude de la rhétorique avait été restaurée, on proposait généralement de courtes matières à traiter soit en vers, soit en prose; mais l'insuffisance de ces devoirs était évidente: on ne les donnait jamais plus d'une fois par semaine, et il fallait les faire pendant la classe, en manière d'improvisation. Du moment que les exercices de composition étaient réduits à si peu de chose, le mérite des élèves ne se jugeait pas, comme aujourd'hui, d'après les épreuves écrites. Leurs réponses aux interrogations, leur assurance dans les disputes, étaient la seule base pour les classer. On n'avait pas non plus l'idée de distribution de prix: l'honneur d'être au premier rang dans sa classe et dans les examens à la suite desquels on recevait les grades suffisait à l'ambition de l'écolier. Toutefois les exercices scolaires étaient clos à la fin août par une cérémonie publique où les enfants mettaient beaucoup de gloire à obtenir le suffrage des grandes personnes, et où il y avait même, pour quelques-uns, des récompenses décernées à la suite d'un concours spécial. Quoique la mention de cette solennité ne se trouve pas avant le règne de François 1er, il y a tout lieu de penser qu'elle existait déjà dès le commencement du seizième siècle.
 Le jour de la Saint-Louis, 25 août, la cour du collège et les arbres de la cour étaient tendus de draps blancs sur lesquels on exposait, entre des guirlandes de feuillage, les bonnes pages des commençants, et les pièces en vers ou autres composition des humanistes jugées dignes de remarque par les professeurs. Cela était calligraphié selon le savoir-faire des auteurs, avec accompagnement de lettres en or et en couleur. Chacun se tenait près de son oeuvre, écoutant les critiques ou les éloges auxquels se livraient les personnes invités.
Cependant la grande salle, décorée de tapisseries et garnies de banquettes, était le théâtre d'exercices d'un autre genre. Sous la présidence d'un prélat, d'un grand seigneur ou d'un magistrat de l'une des cours souveraines, les logiciens et dialecticiens commençaient à disputer sur des positions qui avaient été affichées à l'avance aux carrefours de la ville. Quand la lutte était épuisée, c'était le tour des rhétoriciens . Les dix plus forts d'entre eux venaient déposer les copies d'une composition dont ils étaient allés la veille demander le sujet au président de la fête. Ils avaient été mis en conclave pour fournir cette épreuve, et toutes les précautions prises afin qu'ils ne reçoivent pas d'aide de leurs maîtres. En présence de l'assemblée, chacun à son tour déclamait son ouvrage; ensuite un jury choisi en dehors du collège discutait, séance tenante, le mérite des concurrents. Un jugement semblable avait lieu pour les philosophes, et le vainqueur dans chaque Faculté recevait de la main du président un bonnet d'étudiant.
Ce n'est que beaucoup plus tard, et par imitation de ce qui se pratiquait chez les Jésuites, que l'Université consacra la solennité des prix annuels dans les collèges.

Le Magasin pittoresque, janvier 1866.

mardi 14 octobre 2014

L'enseignement.

L'enseignement.

La pédagogie réside dans la vocation; elle se développe par l'expérience et elle se confirme par la pratique. Elle est individuelle et ne se transmet pas; tout au plus s'inspire-t-elle, mais seulement aux bons cœurs et aux intelligences honnêtes, à ceux qui sont capables du devoir et du dévouement.
En revanche, elle inspire le maître, et par lui communique aux élèves une flamme qui les épure et les transforme: c'est la vie d'une classe, c'est la substance et l'âme de celui qui la fait. Avant de la commencer, comme l'artiste, il éprouve je ne sais quel trouble; après, je ne sais quelle douce fatigue et quel long ressentiment de ce qu'il vient de faire. Pendant, qui peut le décrire? Les bons maîtres ne l'ignorent pas; ce qu'ils savent aussi, c'est qu'un bon maître est un homme dans la véritable acceptation de ce mot, c'est-à-dire un être éminemment moral, aimant ceux qui l'entourent, voulant leur bien, et trouvant dans sa conscience, mise en présence de la nature au sein de la pratique, toutes sortes d'inspirations qui ne sont pas dans les livres.
Pourquoi des prescriptions et des entraves? Attache-t-on les âmes? Enchaîne-t-on ce qui, de sa nature, est glissant et subtil? La vraie pédagogie est libre...
Comme elle aime à faire librement le bien, elle se cache volontiers pour le faire avec modestie, et se trouve gênée par les regards trop curieux... Laissez-là donc faire, fiez-vous à elle et au parfum qu'elle répand. Observez-là de haut; ne l'examinez pas trop souvent, ni de trop près: ce qui est sous vos yeux, ce n'est pas elle, c'est la science et l'esprit du maître; son âme est loin. Partez, la voilà de retour. 
Sans la réputation qui la protège, peut-être l'auriez-vous condamnée. (1)

(1) Des réformes dans l'enseignement secondaire, par M. Labbé, professeur de sixième au lycée Saint-Louis.

Le magasin pittoresque, 1865.

mercredi 8 janvier 2014

Mademoiselle Sauvan.

Mademoiselle Sauvan.

Mlle Lucile Sauvan, née le 23 mars 1784, à Paris, morte le 10 janvier 1867, est une des personnes qui de notre temps ont rendu le plus de service à l'éducation.
A sa naissance, sa famille était riche; mais avant même son adolescence, Mlle Sauvan connut, sinon la pauvreté, du moins la gène, et jamais la fortune ne revint à elle. A douze ans, elle savait à peine lire; à vingt ans, son instruction était très-variée et très-étendue. Elle était très-petite de taille et frêle, dit-on, comme un roseau; moralement, elle était forte et grande; on l'a décrite ainsi: "Une intelligence vive et originale, un jugement sûr et ferme, une âme élevée, beaucoup d'indépendance de caractère, avec une franchise qui ne sut jamais dissimuler la vérité; une énergie de volonté à toute épreuve, assez d'esprit pour étonner ceux qui en avaient le plus, et pourtant, ce qui est peut être plus rare que l'esprit, une modestie charmante, qui n'avait d'égale qu'une inépuisable bonté."
Bouilly, l'excellent auteur des Contes à ma fille, dont beaucoup de personnes âgées aujourd'hui ne peuvent parler qu'avec reconnaissance, avait autant d'estime que d'affection pour Mlle Sauvan, liée d'une intime amitié avec sa fille Fulvie. Quelques-unes des lettres échangées entre les deux jeunes amies, de 1806 à 1812, vingt-sept, existent encore, et montrent combien étaient justes leurs idées et combien étaient élevés leurs sentiments.
A vingt-sept ans, elle prit la direction d'une maison d'éducation située à Chaillot, et que son père avait acheté au prix du peu d'argent qu'il lui restait. De ce pensionnat ignoré, elle fit en peu d'années la première des institutions de jeunes filles. "Les plus grandes familles, dit une de ses anciennes élèves, étaient désireuses de confier à cette femme supérieure l'éducation de leurs filles. Vénérée des parents et chérie des élèves, elle eût pu assurer sa fortune, si, non contente de faire vivre dans une grande aisance toute sa famille, elle n'avait encore accepté gratuitement comme élève des jeunes filles qui, frappées par des revers de fortune, s'adressaient à son inépuisable bonté, à son infatigable dévouement."
"Levée à cinq heures du matin, elle consacrait sa journée toute entière à ses élèves: elle surveillait leurs études, dirigeait leur esprit, formait leur cœur par des entretiens élevés, toujours intéressants... Elle nous avait inspiré un si profond attachement, que nous n'aurions pas pu vivre heureuses, si nous en avions été privées."
Mlle Sauvan était arrivée à l'une des situations les plus honorables et les plus dignes qu'il soit possible à une femme de désirer, lorsque "des raisons de famille", dit l'élève que nous venons de citer, l'obligèrent à quitter cette maison qu'elle aimait et qu'elle avait dirigée pendant dix-sept ans, et à rentrer dans la vie privée." Elle se retira pauvre, elle avait alors quarante-quatre ans, et le temps du repos était loin d'être venu pour elle. Les hommes éminents qui s'intéressaient le plus à l'éducation avaient apprécié son caractère et les services qu'elle avait rendus. Au mois de mai 1831, elle fit appelée à faire des conférences à un cours normal institué dans l'intérêt des jeunes filles qui se destinaient à l'enseignement. Elle a rédigé ces conférences, qu'elle continua gratuitement, avec le plus remarquable succès, jusqu'en 1835, sous le titre de Cours normal, ouvrage couronné par l'Académie française.
Le 13 avril 1835, Mlle Sauvan fut nommée inspectrice des écoles communales de filles de la ville de Paris. Cette fonction, qui lui convenait si parfaitement, avait été créée pour elle et sur la désignation unanimes des directrices d'écoles et des dames patronnesses. Elle y a fait preuve jusqu'à le fin de sa vie de qualités supérieures, et l'heureuse influence qu'elle a exercée mérite que son nom soit inscrit à côté de ceux qui ont été, à juste titre, considérés comme des maîtres et des bienfaiteurs dans la carrière si noble et si difficile de l'enseignement. Son expérience se trouve comme résumée dans le livre qu'elle a intitulé: Manuel pour les écoles communales, et auquel l'Académie française a aussi décerné un prix. On ne saurait trop recommander aux jeunes institutrices la lecture de cet ouvrage; il est toujours pédagogique et complète très-utilement le Cours normal, dont les extraits suivant feront apprécier le caractère:
" Élever et instruire, dit Mlle Sauvan, est une tâche qui suffit à l'occupation de toute une vie et à l'emploi de toutes les facultés.
"Il a des enfants dont les progrès sont lents et pour ainsi dire imperceptibles; ce sont ces progrès-là qu'il faut apercevoir et apprécier. Ne dédaignez rien; ce qui vous paraît peu de chose a peut-être coûté de grands efforts; peut-être l'enfant croit-il, peut-être même sent-il qu'il ne saurait aller plus loin; il est content de lui, il se fait une joie de votre consentement. Quel ne serait pas son mécompte si votre approbation venait à lui manquer? Il ne tenterait plus rien, certain de ne pas réussir; vous le jetteriez dans le découragement, et sa paresse se ferait bien vite un prétexte de son impuissance.
"Si vous n'avez pas la patience d'enseigner, comment exigeriez-vous qu'un enfant eût la patience d'apprendre?
"Qu'est-ce qu'un défaut? Une mauvaise disposition qui nous domine constamment. Qu'est-ce qu'une faute? Une mauvaise disposition à laquelle nous cédons par faiblesse, par légèreté. La faute est un fait isolé; le défaut est la répétition fréquente de ce fait. Pour le défaut, il faut punir; pour la faute, il faut simplement avertir.
"Il faut paraître attendre beaucoup d'un enfant pour obtenir un peu. L'éloge est un grain qui germe et produit souvent.
"Cherchez à corriger les enfants moins des défauts dont vous souffrez que de ceux dont ils auraient à souffrir un jour.
"Avec les enfants, il faut être préparé à toutes sortes de questions, et il ne faut jamais les tromper... L'enfant que vous renvoyez sans réponse adressera à d'autres la question à laquelle vous n'avez pas voulu répondre: car la curiosité n'est éteinte que lorsqu'elle est satisfaite. Etes-vous sûres que chacun imitera votre silence, ou qu'un autre répondra mieux que vous ne l'auriez fait?
"Pris dans le sens moral, l'ordre, c'est la vertu; car tout ce qui est blâmable est hors de l'ordre. La soumission aux lois, c'est l'ordre; le respect des propriétés, c'est l'ordre; la stricte observation des droits de chacun, c'est l'ordre." (1)

(1) On trouvera beaucoup d'autres développements intéressants et utiles dans l'ouvrage intitulé: Mademoiselle Sauvan, par M. Emile Gossot, 1878.

Magasin Pittoresque, 1879.

samedi 17 août 2013

Ce que nous ignorons.

Ce que nous ignorons.




-Il ne faut pas moins de 120 chauffeurs pour le service d'un transatlantique de 1re classe.

-Les policemen mariés de Londres reçoivent gratuitement chaque semaine 20kg de charbon.

-L'année dernière, dans la Grande-Bretagne, les grèves ont fait perdre 3,152,694 journées de travail.

-Drôle de pays que la Suède: Les repas y coûtent moins cher pour les femmes que pour les hommes, et un couple couchant à l'hôtel dans une même chambre compte pour une personne et demie, madame n'étant, dans ce cas , que la légitime moitié.

-Dans certaines parties de la Sibérie, il est d'usage que le nouveau marié, en arrivant au domicile conjugal, se fasse retirer ses bottes par sa femme. Dans l'une il y a une bourse, et dans l'autre il y a un fouet. Si la jeune épouse tombe d'abord sur la bourse, ce hasard est regardé comme un heureux présage: son mari sera plus généreux qu'il ne sera sévère. On dit que certains époux chevaleresques ont soin de mettre une bourse dans chacune des deux bottes, et...d'oublier le fouet.

-En Chine, les parents évitent, en parlant à leurs enfants, de leur donner certains noms d'amitié que la tendresse suggère: tels que mon chéri, mon bijou, etc, ... Ils craignent que les esprits en voyant combien leur fils ou leur filles leur sont chers, n'aient rien de plus pressé que de les faire mourir. Aussi, n'est-on pas peu surpris de les voir prodiguer à leur progéniture les noms les moins aimables: tels que petit idiot, petit vagabond, vilaine cruche fêlée, etc, ...etc. Ils croient que les démons, voyant le peu de cas qu'on fait de ces enfants, ne prendront pas la peine de s'occuper d'eux.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, n°2, 14 décembre 1902.