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dimanche 28 juin 2015

Le retour du marché.

Le retour du marché.

Le retour du marché! Comme ce mot sonne joyeusement à la ferme! Ce sont les cris et les empressements des enfants, les sourires et les embrassements de la ménagère, les paniers remplis de provisions et de surprises, la bourse gonflée de beaux écus neufs reluisant au soleil...
Hélas! rien de semblable dans la scène que représente notre gravure. 



Le fermier a cédé à une déplorable coutume, celle de sceller au cabaret les marchés qu'il vient de faire. Cette coutume se retrouve dans les campagnes aussi bien que dans les villes, en Bretagne, et Normandie et en Dauphiné, aussi bien qu'à la halle de Paris. Chez les marchands de vin qui environnent ce dernier marché, il se boit plus de vingt mille verres d'eau-de-vie chaque matin; la vente d'une douzaine d’œufs ne se fait pas sans cette consécration habituelle que certains vendeurs renouvellent jusqu'à vingt et trente fois dans la même journée. Il faut croire que notre héros a conclu de nombreux marchés, car ses gestes et son attitude témoignent d'une profonde ivresse. Sa fille se cache derrière sa mère, livrée à la terreur et à la pitié que lui inspire l'état dans lequel elle voit celui qu'elle est habituée à aimer et à respecter. Sa femme laisse apercevoir sur son visage une douleur muette et contenue. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici d'une épouse acariâtre, jalouse d'un plaisir que son mari a pris sans elle: c'est une mère de famille prévoyante et inquiète, qui se souvient des exemples qu'elle a eu sous les yeux et qui mesure l'abîme dans lequel son mari va se laisser entraîner.
Ah! c'est qu'elle est terrible et lamentable l'odyssée du buveur! On va un jour au cabaret par accident; on y retourne le lendemain par plaisir; on y revient ensuite par habitude. Cette habitude devient bientôt un besoin, une passion contre laquelle les plus forts ne sauraient lutter. Le proverbe "qui a bu boira" n'est pas une simple figure, c'est une vérité physiologique de la plus rigoureuse exactitude. L'ivrogne ne trouve plus de soulagement aux douleurs d'un estomac qui ne fonctionne plus, à la soif ardente qui le dévore, que dans de nouveaux excès de boisson; plus il boit, plus il a envie de boire, plus il sent le besoin de boire. pour satisfaire cette passion aveugle, tous les moyens lui sont bons, il y consacre les rares éclairs de lucidité et de raison qui lui restent. Quand les économies sont épuisées, quand les bijoux et les habits ont été vendus, c'est le tour des meubles. Et tandis qu'il consomme ainsi l'oeuvre de sa déchéance, sa femme est à la maison avec sa fille, sans feu et sans pain. Parfois, elle vient l'attendre à la porte du cabaret, sous la neige, sous la pluie; à travers les vitres humides, elle assiste à l’écœurant spectacle de sa dégradation, et ne recueille que des coups et des brutalités quand elle lui montre son enfant mourant de faim...
Arrive le jour où la nature se venge: l'ivrogne, qui a dépensé les trésors de sa santé et de sa raison, est transporté dans un hôpital, où les restes de sa vie s'écoulent dans la démence ou dans la paralysie. Et sa femme s'en va tendre la main, demandant du pain et du travail; et sa fille devient la proie de la débauche. Et sur ce foyer, naguère joyeux et vivant, aujourd'hui froid et désolé, on croit lire en lettres de feu: "L'ivresse a passé par ici!"
Ne croyez pas que ce tableau soit chargé, il est malheureusement trop vrai; si vous en doutez, allez suivre les cliniques du docteur Magnan à l'hospice Sainte-Anne. Allez voir ces individus à la figure morne et hébétée, ces autres en proie à des tremblements convulsifs qui ne leur laissent pas une heure de répit, ou bien ceux qui ont perdu toute sensibilité et tout mouvement, que l'instinct de la conservation a lui-même abandonnés, auxquels on est obligé de donner la nourriture par une sonde introduite dans le nez, cadavres vivants que la mort a oubliés et qu'elle n'aura pas besoin de toucher de sa faux le jour où elle voudra les ramasser. Un rayon d'intelligence animait autrefois ces visages flétris; voilà ce qu'en ont fait le vin, l'eau-de-vie et l'absinthe. Les plus heureux sont ceux qui ont été emportés par une fluxion de poitrine, genre de maladie très-fréquent chez les ivrognes. Ils croient se réchauffer en buvant du vin ou de l'eau-de-vie; les malheureux! Ils se refroidissent au contraire; la température de l'homme ivre s'abaisse de deux ou trois degrés. Dans cet état, il est incapable de lutter contre la température extérieure, le froid le saisit, et la pleurésie fait son oeuvre...
Un sort plus terrible attend ceux qui échappent à ce danger. A la suite d'excès répétés, les hallucinations les assiègent toute la nuit, les illusions les plus fantastiques occupent leurs regards pendant le jour; leurs mains tremblent, incapables de saisir aucun objet; le cœur, le poumon, l'estomac, les autres organes essentiels à la vie ne fonctionnent plus qu'imparfaitement, et toutes les parties du corps deviennent le siège de troubles et d'inflammations douloureuses. L'économie épuisée ne peut plus résister à tant de secousses, la démence ou la paralysie servent de dénouement  à ce drame lugubre.
Quant aux buveurs d'absinthe, ils ne passent pas par ces différentes phases, qui sont autant d'avertissements donnés par la nature aux intempérants: dès les premiers excès, ils sont atteints des accidents les plus graves, et ils ne tardent pas à être frappé par ce mal hideux et redoutable de l'épilepsie, dont les crises pardonnent rarement à ceux qu'elles terrassent...
Mille témoignages, mille expériences viennent attester chaque jour la réalité de ces faits; mille voix s'élèvent pour dire que l'alcoolisme est la maladie du dix-neuvième siècle, maladie plus terrible que ces pestes qui désolaient les cités au moyen-âge. Du moins, lorsque l'ange de la mort avait remis son épée dans le fourreau, les populations épargnées reprenaient sans crainte leur vie accoutumée. Mais, par l'alcoolisme, la vie est empoisonnée jusque dans ses sources et les descendants des hommes livrés à l'intempérance naissent chétifs et abâtardis. Aussi, lorsqu'aux jours de danger suprême  la patrie cherche des bras vaillants pour la défendre, elle ne trouve que des mains débiles qui tournent le fer contre son sein. Alors le conquérant barbare peut s'avancer sans crainte, et il peut dire comme Genséric à son pilote; 'Conduis-moi vers les peuples que Dieu veut châtier!"

                                                                                                                 Adrien Desprez.

La mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.