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mardi 13 juin 2017

Garnement.

Garnement.


Primitivement, on disait garniment, et Ménage s'élève contre cette prononciation qui s'était conservée de son temps. Elle explique pourtant le sens de vêtement que ce terme a conservé jusqu'au douzième ou treizième siècle: Garniment, ce qui garnit, ce qui revêt.
Le chroniqueur de Saint-Gall dit en parlant de Charlemagne:
"Il se vestait à la manière des Francs et portait l'hiver un garniment foré de peaux de loutre ou de martre."
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on juge l'homme sur l'habit. En le voyant mal vêtu on aura critiqué son mauvais garniment ou garnement, et comme un homme mal vêtu ne peut être qu'un drôle, drôle s'est insensiblement trouvé avoir un synonyme dans garnement.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

lundi 12 juin 2017

La toilette féminine: les parfums.

La toilette féminine: les parfums.


"Les parfums cachés, a dit Joubert, et les amours secrets se trahissent." Les parfums sont en effet de grands traîtres, non-seulement ils se dénoncent eux-mêmes, si bien cachés qu'ils soient, mais en même temps ils nous révèlent les habitudes, le caractère et presque la façon de penser de la personne qui les porte. Il y a certaines odeurs fades et endormantes qui vous font tout de suite rêver à ces vieilles filles de province, occupées tout le jour à broder derrière leurs rideaux à moitié tirés; il y en a de violentes et vulgaires à la fois, comme le musc, qui donnent au passant la plus défavorable opinion de celui ou de celle qui en imprègne ses vêtements. Quoi de plus charmant, au contraire, qu'une suave odeur fugitive s'échappant des plis de la robe d'une femme qui vous effleure au passage? On est tout de suite tenté de la supposer jolie... Les femmes ne sauraient donc être trop sévères dans le choix des odeurs qu'elles emploient pour leur personne, leurs cheveux et leur linge.
Le parfum doit être comme une incarnation de nous-même. Une femme doit réfléchir mûrement avant d'en choisir un; mais dès que le choix est fait, elle doit adopter définitivement le parfum préféré et ne plus le quitter. De cette façon, il aura l'air tellement naturel que, partout où il s'exhalera, il rappellera la femme qui le porte, à la pensée à la pensée de ceux qui la connaissent et qui l'aiment.
Les parfums ont avec les sons une grande analogie, et de même qu'un air chanté jadis, et entendu de nouveau, nous fait revoir tout à coup, avec une lucidité étonnante, des faits oubliés, de même un parfum respiré nous remet en mémoire mille souvenirs anciens et rendus aussi vivaces que s'ils étaient de la veille.
La parfumerie joue un si grand rôle dans la toilette, elle est devenu un tel besoin, que le commerce l'a mise à la portée de toutes les bourses; mais elle ne souffre pas la médiocrité, et toutes ces essences plus ou moins artificielles, baptisées de noms exotiques, baroques et absurdes, sont d'un usage désagréable; elles s'évaporent très-vite et sont malsaines, car par leur violence elle ébranlent le système nerveux.
Toute femme peut à peu de frais se composer une petite parfumerie ne renfermant que des parfums naturels, c'est à dire récoltés dans les bois, les près, les jardins, et ayant cette douceur, cette finesse, que les chimistes les plus expérimentés ne peuvent arriver à donner à leurs produits compliqués.
En tête de toutes les odeurs les plus suaves, il faut mettre celle de la violette que l'on ne peut malheureusement pas distiller, mais que l'on imite assez bien avec de la racine d'iris. Cette poudre d'iris possède une senteur à la fois fine et pénétrante; mise en sachets et bien enfermée dans une boîte ou un tiroir, elle communique aux objets avec lesquels elle se trouve en contact un poétique parfum délicieux et persistant. Un peu de poudre d'iris sur une brosse à coiffer donne aux cheveux une véritable odeur de violette; elle réussit également très-bien avec les dentelles et communique au papier à lettre un parfum d'une grande distinction. Ce mot de distinction n'est pas exagéré, car les parfums ont leur élégance particulière. Une femme de mise simple et comme il faut n'emploiera jamais ces parfums violents que certaines femmes aux toilettes voyantes adoptent spécialement; jamais une femme de bon ton ne choisira des essences telles que le patchouli et surtout le musc, ce parfum animal si apprécié des Orientaux! Elle se contentera des essences de fleurs qui peuvent se vendre dans la parfumerie. Parmi ces dernières, figurent le jasmin, qui s'obtient très-exactement; la rose, tombée un peu dans le domaine vulgaire; l’œillet; l'orange connue sous le nom de Portugal; la verveine ou citronnelle, l'amande amère, le magnolia et l'eucalyptus, ce nouveau parfum à la mode qui s'évapore très-vite pour ne laisser ensuite qu'une odeur très-douce et très-saine.
Mais de préférence à toutes ces odeurs distillées, il existe certains parfums peu connus, dont le charme est des plus pénétrants, qui n'ont besoin d'aucune préparation et qui ne sont jamais nuisibles, parce qu'ils sont toujours naturels. Je veux parler de ceux qui proviennent de certaines fleurs ou herbes desséchées et qui sont à la portée de toutes les bourses. Il y a d'abord la Reine des prés (spirée ulmaire); cette élégante fleur aux blanches aigrettes, qui croît au bord des ruisseaux, exhale une odeur exquise et communique au linge un parfum tout printanier. Je citerai encore la lavande, la citronnelle, et surtout l'aspérule odorante, nommée aussi Reine des bois, dont la mignonne étoile blanche possède une senteur enivrante qui pénètre et fait rêver aux grands bois touffus, aux jolis petits chemins perdus, et à la moelleuse mousse verte, près de laquelle elle pousse en mai. Le parfum de la Reine des bois peut être aussi remplacé par le Mélilot que l'on trouve partout, qui possède la même odeur et les mêmes vertus embaumantes pour le linge de corps. Une infusion de Reine des bois est préférable comme lotion pour le visages à tous les vinaigres de toilette, à toutes les eaux compliquées, qui durcissent la peau, la rident, et la rendent rugueuse. Un cosmétique excellent aussi pour les mains et le visage, c'est une forte infusion de violettes fraîches dans du lait. Rien de plus suave et de plus adoucissant. Ces lotions remplacent avantageusement et à peu de frais toutes les eaux de Ninon, laits antéphéliques, crèmes de beauté, etc., qui gâtent le teint et lui laisse un luisant qui n'est ni agréable, ni naturel. La seule eau de toilette dont l'usage soit inoffensif c'est l'eau d'Houbigant; un flacon de cette eau, jeté dans un bain est agréable et tonique; mais je lui préfère encore un bain de fleurs fraîches de tilleul. Outre que le parfum de ces fleurs est délicieux, elles ont la propriété d'être un calmant pour les nerfs, qui jouent un si grand rôle dans la vie féminine.
La liste des parfums naturels est infinie.
La nature, qui est bonne mère, a mis dans ses bois et ses prés un magasin de parfumerie inépuisable et à la portée de tous. Je dirai donc aux femmes qui aiment les odeurs: allez les chercher vous-mêmes à la campagne. Vous apprendrez, chemin faisant un peu de botanique, ce qui n'est pas à dédaigner; la course vous fera du bien, vous reviendrez de votre promenade avec des plantes embaumées qui ne vous auront coûté que la peine de vous baisser et vous en rapporterez un teint frais et des couleurs roses que ne vous donneront jamais les parfumeurs les plus savants, ni les cosmétiques les plus raffinés.

                                                                                                             Rose-Lise.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

Crinoline.

Crinoline.


Vers 1840, un M. Oudinot, qui a mis sa gloire à baptiser des sous-jupe que ses contemporaines n'ont pas oubliées, fut pris d'un tel enthousiasme pour le crin, qu'il ne rêva rien de moins que d'en vêtir ses concitoyens de la tête aux pieds.
Cet industriel, persuadé que l'ère du crin était arrivée, se mit à confectionner avec une ardeur incroyable des casquettes, des cols, des habits, des chapeaux de femme, des rubans, des rabats, des chasubles, des jupons, des corsets, le tout du crin le plus pur.
Au milieu de cette crinolade, les cols eurent un demi-succès; quand aux jupons, ils furent l'objet d'une telle faveur que le nom général de crinoline en est resté à tous les appareils, soit en étoffe, soit même en métal, qui servent à développer d'une manière factice les hanches de nos élégantes; au point que M. Littré a pu enregistrer cette hérésie philologique: "une crinoline d'acier".

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

dimanche 11 juin 2017

Restaurant.

Restaurant.


Dans le principe, le mot restaurant (qui restaure), s'appliquait uniquement aux bouillons. La reine Marguerite fait dire à un des personnages de ses Nouvelles: "Je couchay en une garderobbe où l'on ne me fit manger que restaurans et les meilleures viandes que je mangeray jamais."
Le "restaurant divin" fut longtemps un des plus appréciés. Il se composait d'un mélange de chair de volaille et de viande de boucherie hachés très-menu, que l'on distillait dans un alambic avec de l'orge mondé, des roses sèches et du raisin de Damas.
Dans le courant du dix-huitième siècle, un médecin nommé Clarens en simplifia la formule. On devait se borner selon lui, à faire cuire une volaille grasse dans un peu d'eau aromatisée. La recette de Clarens eut du succès, et un industriel parisien imagina, vers 1765, d'ouvrir une boutique pour en débiter au public.
Ce premier... bouillon, pour employer l'expression moderne analogue, fut ouvert rue des Poulies, aujourd'hui disparue, mais dont l'emplacement est marquée par la rue du Louvre. D'après le Livre du citoyen, l'industriel avait mis sur son enseigne: Débit de restaurant. D'après Legrand d'Aussy, il aurait parodié avec un peu de légèreté l’Évangile, en adoptant cette devise:


Venite ad me omnes qui stomacho laboratis
et ego vos RESTAURADO.

Les grâces de la dame du comptoir ne furent peut être pas indifférentes à l'achalandage de ce doyen de nos restaurants. Diderot écrivait à mademoiselle Voland, à la date du 19 septembre 1767:
"Mardi, depuis sept heures et demie jusqu'à deux ou trois heures au salon, ensuite dîner chez la belle restauratrice de la rue des Poulies."
Le dîner était forcément un dîner léger, car les restaurateurs, ne pouvant empiéter sur les droits des traiteurs, devaient s'abstenir de servir tout ragoût. En dehors de ses consommés, le restaurateur de la rue des Poulies s'en tenait aux volailles servies avec du gros sel et aux œufs frais, "et tout cela, dit Legrand d'Aussy, était servi proprement sur ces petites tables de marbre connues dans les caffés."
"A son imitation, continue-t-il, s'établirent bientôt d'autres restaurateurs. Il s'en établit dans les wauxhals, au Colisée, dans les lieux d'assemblée et de réjouissance publique. La nouveauté, la mode, et peut être même leur cherté, les accréditèrent, car ce qu'ils fournissaient était plus cher que chez les traiteurs. Mais telle personne qui n'eût point osé aller s'asseoir à une table d'hôte pour y dîner, allait sans honte dîner chez un restaurateur."
Peu à peu cependant, la carte restreinte de ces industriels s'allongea de quelques friandises, ainsi qu'en témoigne ce passage des Tablettes royales de la renommée, édition de 1772:
"Les restaurateurs sont ceux qui ont l'art de faire les véritables consommés dits restaurants ou bouillons de prince, et le droit de vendre toute sorte de crèmes, potages au riz, au vermicel, œufs frais, macaronis, chapons au gros sel, confitures, compotes et autres mets salubres et délicats."
Legrand d'Aussy désigne sous le nom de  Boulanger notre premier restaurateur parisien, et fixe à 1765 l'ouverture de son restaurant. Il n'est pas là-dessus tout à fait d'accord avec les Tablettes royales:
"Ces nouveaux établissements qui, en naissant, ont pris le titre de restaurant ou maison de santé, doivent leur institution en cette capitale aux sieurs Roze et Pontaillé en 1766."
Après cela, Boulanger pouvait n'être que le prête-nom des sieurs Roze et Pontaillé, ses bailleurs de fonds.
"Le premier de ces établissements qui ne le cèdent en rien aux plus beaux caffés, poursuivent les Tablettes royales, fut formé rue des Poulies; mais n'étant pas situé dans un emplacement assez avantageux, il fut transféré rue Saint-Honoré, hôtel d'Aligre, où il est toujours continué avec le même succès et sur les mêmes principes de propreté, de décence et d'intégrité, qui doivent faire la base de nos établissements.
"Le prix de chaque objet y est fixé et déterminé, et l'on y sert à toute heure du jour indistinctement. Les dames y sont admises et peuvent faire des repas de commande à prix fixe et modique."
Sur le fronton de ce nouvel établissement, la devise latine avait changé. On y lisait ce distique:

Hic sapide titillant juscula blanda palatum
Hic datur effœtis pectoribusque salus.

c'est à dire:
"Ici de suaves bouillons chatouillent agréablement le palais; ici est le salut des estomacs fatigués."
On eût pu s'attendre à voir de pire latin sortir des cuisines.

                                                                                                                            P. Parfait.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

vendredi 26 mai 2017

Le commissionnaire.

Le commissionnaire.


Les commissionnaires sont des hommes indépendants. Nous ne pousserons pas le paradoxe jusqu'à dire que leur état peut se classer parmi les professions libérales; mais on peut affirmer que c'est par amour de leur liberté qu'ils ont pris la plaque et le numéro. Au lieu de rendre leurs services en gros, en se faisant valets de chambre, cochers ou garçons de magasins, ils préfèrent conserver la libre disposition de leur temps et se mettre à la disposition du public, quand l'envie de travailler leur vient.
A tout prendre leur situation n'est pas mauvaise. Ils se font facilement de bonnes journées quand ils sont travailleurs et ingénieux; mais il faut pour cela qu'ils se multiplient. Dès le matin, chargeant le crochet, ils vont aider les cuisinières à monter le bois ou le charbon. Ce premier travail terminé, ils prennent la cire et le bâton et les voilà qui frottent les parquets jusqu'à midi. Après le déjeuner, nouveau changement. Ils s'installent au coin d'une rue, avec leur boîte à cirage, priant Dieu qu'il envoie des éclaboussures aux passants.




On dit même à ce sujet, qu'un commissionnaire, plus malin que les autres, avait trouvé le moyen de ne jamais manquer de pratiques. Voici comment: il avait acheté un épouvantable barbet roux, un de ces chiens dont les poils longs ramassent la boue de tous les ruisseaux. Cet animal ayant toutes les dispositions naturelles pour être sale, il l'avait en outre dressé à se frotter contre les jambes des passants et mettre ses pattes humides sur toutes les bottines. Grâce à cet auxiliaire, vous jugez si la clientèle abondait. 
Ce qui m'étonne, c'est que tous les commissionnaires n'aient pas au moins un chien.
Le décrottage n'est pas la seule ressource du commissionnaire pendant la journée. On l'envoie souvent chercher soit pour un déménagement, soit pour scier du bois, soit encore, et cela n'est pas la partie le plus désagréable de son métier, pour mettre du vin en bouteille.
Enfin une de leurs occupations les plus fréquentes consiste à faire des commissions. Tantôt c'est un paquet qu'il faut porter à l'autre extrémité de Paris, tantôt c'est une lettre. Il y a souvent de jolies aubaines pour eux, quand la nouvelle que l'on apporte est bonne. Les gens heureux sont généreux et ils payent plutôt deux fois qu'une. Mais aussi quel vilain accueil quand on est chargé d'une mission désagréable. Les gens ne sont pas toujours justes et ils font quelquefois mauvaise mine au messager comme s'il était la cause de tout.
Autrefois les commissionnaires faisaient leurs courses à pied; maintenant ils prennent l'omnibus. C'est le progrès. Ils calculent avec raison que le temps est de l'argent, et qu'en dépensant six sous pour gagner une demi-heure, ils réalisent un bon bénéfice sans se fatiguer.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

jeudi 25 mai 2017

Les financiers au XIVe siècle.

Les financiers au XIVe siècle.

Le quatorzième siècle fut une cruelle époque pour les pauvres gens. Sans cesse pressurés par les impôts, maltraités par les collecteurs, en proie "aux malices et mangeries de la justice", ils avaient encore à souffrir des altérations des monnaies pratiquées sur une large échelle par des rois qui ne craignaient pas de s'attirer le surnom de faulx-monnoyeurs. A l'imitation de Philippe le Bel, ses successeurs trafiquaient indignement"sur le cry et le décry des espèces", c'est à dire sur la hausse et la baisse des matières d'or et d'argent.
Ces manœuvres, rendues encore plus intolérables par la cruauté des financiers, excitaient dans le peuple une haine violente contre tous ceux qui faisaient partie de l'administration du Trésor. Il n'était pas rare de voir des émeutes lorsque les percepteurs se présentaient. Quand la cherté du blé, quand la famine coïncidait avec une aggravation des impôts, les cultivateurs taillables et corvéables à merci se révoltaient contre les exigences fiscales. Avec la furie du désespoir, ils se précipitaient sur l'agent du Trésor qu'ils massacraient sans pitié, après avoir lacéré et brûlé tous ses livres. Quelquefois aussi, l'émeute prenait des proportions formidables, et le roi était obligé de sacrifier aux fureurs populaires son surintendant. Combien en a-t-on traînés au gibet de Montfaucon, de ces financiers malversateurs! La roche Tarpéienne était près du Capitole
La charge de surintendant offrait de tels avantages que les candidats ne manquaient jamais. La perspective du supplice ne les effrayait pas. Ils ne voyaient que la possibilité de faire fortune. Du reste, ils y travaillaient sans ménagement aucun. Quand Pierre de Montigny fut arrêté, on fit une évaluation de ses biens pour les confisquer et on trouva qu'ils s'élevaient à un million deux cent mille livres, ce qui représente en monnaie actuelle, plus de cent millions de francs.
Dans le Trésor de Brunetto Latini (manuscrit du quatorzième siècle), on trouve une miniature fort curieuse qui représente les gens de cour amassant des trésors aux dépens des pauvres gens. 




Le dessin, très naïf, représente le roi et ses courtisans devant une table chargée de richesses. Des calices d'or, des coupes précieuses sont posés pèle-mêle sur une table au milieu de pièces d'or. Il y en a de toutes les sortes, des grands aignels d'or, des écus d'or, des saluts d'or. Toutes ces monnaies, on le sait, portaient au verso une croix, que l'enlumineur a naïvement reproduite en deux traits de pinceau.
On remarquera que dans cette miniature les mains des courtisans ont des dimensions exagérées; les doigts, un peu crochus, s'allongent vers le précieux trésor.
Bien qu'à cette époque les artistes aient eu l'habitude de faire à leurs personnages des extrémités très-développées, il est permis de voir, dans l'espèce, une intention malicieuse très-justifiée par le sujet. Certainement  quand de pareilles mains touchent aux finances de l'Etat, elles doivent toujours en conserver quelque chose.

                                                                                                                                  E. M.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

mercredi 24 mai 2017

La glacière.

La Glacière.


La Bièvre n'est pas partout la petite et sale rivière, à physionomie et à parfum d'égout, que l'on voit à Paris. Un bon piéton qui s'en irait la trouver au pied du village de Bièvre et la suivrait jusqu'à Versailles, par la vallée verdoyante et pittoresque qu'elle arrose, ferait une charmante promenade que trop peu de Parisiens connaissent.
Sans aller aussi loin, la Bièvre parcourt, près de Gentilly, un vallon qu'on appelait, qu'on appelle encore la Glacière, aujourd'hui enfermé dans l'enceinte fortifiée, mais autrefois presque contigu au mur d'octroi.
Ce nom de la Glacière venait d'une glacière où l'on conservait la glace recueillie dans les prairies du vallon, que la Bièvre inondait, l'hiver, naturellement ou artificiellement. Le fond du vallon était coupé de tranchées dans lesquelles circulaient des dérivations de la petite rivière. L'été les prairies étaient à sec, sauf quelques parties qui restaient marécageuses.
Jadis, c'est-à-dire, il y a environ cinquante ans, le vallon de la Glacière était une promenade très fréquentée par les familles de petits bourgeois ou d'ouvriers des quartiers des Gobelins, du Jardin-des-Plantes, du Val-de-Grâce et du Panthéon. A nos yeux d'enfants, ce petit vallon avait des proportions de vallées; les collines gazonnées qui l'encadraient étaient de véritables montagnes, la Butte-aux-Cailles paraissait un sommet des Alpes ou des Pyrénées. Comme on causait bien dans ces prairies, dont le sol avait le moelleux d'un beau tapis. Quels éclats de joie quand, d'un élan mal calculé, un de nous se laissait choir dans un des ruisseaux, ou, avec une confiance téméraire, s'aventurant dans les roseaux, sentait tout à coup le sol humide fléchir sous son pied. Puis, comme on allait se rafraîchir en puisant, dans le creux de la main, l'eau limpide de la fontaine Mulard*, une source qui descendait  du pied d'une colline. Enfin, au retour, quelles gerbes de fleurs des champs on rapportait, à pleines brassées!
L'hiver, c'était bien autre chose. Les prairies couvertes d'eau, gelaient facilement et offraient une glace solide sur laquelle venaient glisser tous les écoliers de l'Université, et où d'élégants patineurs, arrivés en voiture des quartiers lointains, ne dédaignaient pas de montrer leurs grâces et leur agilité. Parfois, la glace se brisait sous le poids trop lourd, et alors c'étaient des cris, cris peu alarmants, car on ne risquait guère qu'un bain froid jusqu'à mi-jambe.
J'ai voulu revoir la Glacière, il y a une vingtaines d'années. Les prairies étaient coupées de murs qui en interdisaient la promenade; des blanchisseries, des tanneries encombraient les rives de la Bièvre et en salissaient, en infectaient l'eau. Ce n'était rien encore; mais les fortifications de Paris prolongeaient à travers le vallon leur masse écrasante. La fontaine Mulard était accaparée par un marchand de vins;  d'ignobles cabarets avaient remplacé les deux ou trois guinguettes où l'on dînait autrefois en famille, sous les arbres.
Chose plus triste encore: depuis, la guerre a passé par là, la guerre étrangère et, hélas! la guerre civile. Les obus ont dû faucher ce qui restait des arbres du vallon. Que doit-être aujourd'hui la Glacière? Je n'irai pas le voir.
Est-il donc vrai qu'il ne faut ni retourner aux lieux où s'est écoulée la jeunesse, ni chercher à revoir le premier visage qui vous a fait battre le cœur, et qu'il faille dire, avec le poëte:

..... Quand la jeunesse est morte, 
Laissons-nous emporter par le vent qui l'emporte
A l'horizon obscur.......

Eh bien! non. Réagissons contre ces mélancoliques pensées. Gardons, avec un amour qui n'est pas sans quelque triste charme, les souvenirs des joies,  des bonheurs, des fleurs aimées de la jeunesse. Mais après les fraîches verdures du printemps, après les fruits savoureux de l'été, l'automne a encore des soleils fortifiants et des horizons splendides. Notre devoir accompli, notre tâche finie, nous regardons à l'oeuvre ceux qui sont nés de nous, ces nouvelles générations qui vont nous succéder; et, s'il y a un jeune cœur, un seul, délicat et tendre, à qui nos conseils, notre amitié, notre tendresse de vieillard, puissent rendre sa tâche facile et aider à marcher dans la vie, sin mancha, sin pavor, comme dit une devise espagnole (sans tâche et sans crainte), nous n'aurons pas perdu nos derniers jours.

                                                                                                                  Frédéric Lock.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

*Nota de célestin Mira



La fontaine Mulard, qui était située dans l'actuel XIIIe arrondissement.