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jeudi 14 février 2019

Animaux de légende et Bêtes exemplaires.

Animaux de légende et Bêtes exemplaires.



Saint Cuthbert sauvé miraculeusement de la famine par un aigle,
d'après le tableau de L. Duez.

Les bêtes apparaissent, dans les légendes des Saints, douces, serviables, meilleures, souvent que les hommes auxquels leur bonté est donnée en exemple. Au VIIe siècle, saint Cuthbert, un évêque breton, s'étant égaré dans un pays désert, cherchait en vain de quoi manger, quand un aigle laissa tomber à ses pieds un gros poisson qui l'empêcha de mourir de faim.



Saint François d'Assise prêchant aux oiseaux en Italie,
d'après une fresque de Giotto, un des maîtres italiens du XIIIe siècle.
Saint François d'Assise, cheminant un jour en Ombrie, s'arrêta devant une troupe de petits oiseaux qui cherchaient leur pâture. Le Saint se mit à leur parler. Quand il eut fini, dit la légende, les oiseaux se dispersèrent dans toutes les directions et partirent chanter la gloire de Dieu.






Le miracle de la mule,
d'après le tableau de Dom. Campagnola (Ecole Italienne)

Un homme de Rimini avait déclarait qu'il ne se convertirait que quand il aurait vu sa mule d'agenouiller devant l'hostie. On amena la bête devant le Saint. En vain l'homme voulut-il la tenter en lui présentant un boisseau d'avoine: dès qu'elle fut devant saint Antoine, la mule, fit la génuflexion promise.






Saint Paul et saint Antoine nourris par un corbeau,
d'après le tableau de Velasquez, le grand maître espagnol du XVIe siècle.

Saint Paul, au fond de son désert d'Egypte, dépérissait faute de nourriture. Un corbeau lui apporta un jour la moitié d'un pain dans son bec. Depuis lors, il revint chaque matin, pendant soixante ans. Un jour même que saint Antoine était venu voir le solitaire d'Egypte, l'oiseau leur apporta une double ration de pain.






La conversion de saint Hubert,
d'après un tableau de Crayer d'Artois, peintre flamand du XVIe siècle.
(Musée de Bruxelles)

Dans certaines légendes, les bêtes servent à amener les hommes au repentir. Tel est le sens de cet épisode de la vie de saint Hubert. Un jour ce grand chasseur poursuivait dans une forêt un cerf qui lui échappait toujours. Soudain la bête s'arrête et Hubert aperçoit entre ses bois une croix lumineuse. Ébloui, il tombe à genoux. C'est ainsi que fut converti celui qui devait être plus tard le patron des chasseurs.






L'intimité entre les saints et les bêtes féroces.
L'ermite saint Jérôme et son lion,
d'après le tableau de Giovanni Bosso.

Un jour, sur les bords du Jourdain, saint Jérôme vit se traîner vers lui un lion blessé à la patte par une grosse épine. L'ermite soigna le lion et le guérit. L'animal reconnaissant ne voulu plus quitter son sauveur. Quand saint Jérôme envoyait paître son âne, c'est le lion qui faisait office de gardien. Et la bête sauvage aimait tellement l'ermite que, quand celui-ci mourut, elle se coucha sur sa tombe et se laissa périr d'inanition.






Le miracle du poisson,
d'après un tableau de Bonfigli.
(Ecole italienne, XVe siècle)

Des marchands de Marseille avaient au cours d'un naufrage, perdu en même temps que leur cargaison une partie de leur argent. La protection de saint Louis de Toulouse, auquel ils avaient fait un vœu durant le péril, leur fit miraculeusement retrouver la somme perdue dans le corps d'un gros poisson qu'ils venaient de pêcher.






Saint Antoine et son compagnon,
d'après un tableau de Pisanello. 

Saint Antoine, dit la légende, vit un jour un petit cochon aveugle qui semblait implorer sa pitié. Le saint guérit la pauvre bête, qui, depuis lors, ne voulut plus le quitter. Le peintre met en présence sur son tableau saint Antoine et saint George, bien qu'ils ne se soient jamais rencontrés dans la réalité.






Saint Roch et son chien,
d'après un tableau de Magni (XVIe siècle)

Saint Roch, atteint de la peste, fut chassé de Plaisance. Il serait mort dans la forêt sans un chien qui venait lui porter à manger. Un jour le brave animal guida son maître jusqu'à la retraite du malade, qui fut guéri par ses soins. Par goût du pittoresque, le peintre a placé saint Sébastien en face de saint Roch, et la vierge complète la composition de cet étrange tableau.





Saint Paul piqué par une vipère,
d'après une tapisserie du Palais de Madrid.

Saint Paul ayant fait naufrage à Malte débarqua dans l'île. Voulant réchauffer ses compagnons, il dressa un bûcher. Mais une vipère cachée sous les sarments qu'il rassemblait le piqua. Au grand étonnement de tous les assistants, saint Paul continua sa besogne sans paraître ressentir aucune souffrance et sans être incommodé par l'accident.

Illustrations extraites de Lectures pour tous, octobre 1900.

La journée d'une Merveilleuse.

La journée d'une Merveilleuse.
Fragments du journal de Clélie-Eponine Dupont.







Dans une de ces promenades publiques où le beau monde se donne rendez-vous, j'ai fait la connaissance d'un jeune officier de l'armée d'Italie. C'est un héros et c'est un homme.




Jamais on ne s'est autant diverti. Les bals se succèdent, on danse partout.





Aidée par sa suivante, la "Merveilleuse" s'habille: elle ajuste sa coiffure, revêt la robe légère et flottante, chausse les cothurnes lacés... Tout à la Grecque, telle est la mode.





La haute société fréquente les courses de chevaux de Bagatelle; on s'y rend en voiture, et c'est sur la pelouse une réunion d'équipages de toute sorte, cabriolets, phaétons, bockeis, vis-à-vis, caricks.





On mange beaucoup dans les soirées. On prend ce qu'on appelle "le thé"; mais c'est un thé substantiel, accompagné de nombreuses friandises et de spiritueux.





J'ai engagé ma foi au colonel Aubert.





Une émigrée de mes amies m'a présentée chez Mme Récamier. Dans ce milieu élégant, l'un des rares où l'on cause encore, j'ai compris quels devaient être la grâce et le charme de l'ancienne société.





(La suite du manuscrit a été perdu)


Illustration extraites de l'article  de Lectures pour tous, octobre 1900.

Les autographes.

Les autographes.


La manie à la mode va trouver de quoi se satisfaire. On vendra, le mois prochain, une collection qui renferme un grand nombre de pièces dont quelques-unes sont très rares et d'autres d'un grand intérêt; on y trouve des autographes des personnages historiques et littéraires les plus illustres des seizième, dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles. En voici quelques fragmens:
Voici l'opinion de Berthier sur Bonaparte, exprimée dans une lettre datée de Milan, en floréal an IV, et adressée au général Mathieu Dumas:
"... Tu es donc satisfait de l'armée d'Italie; je t'assure que nous faisons bien tout ce qui est en notre pouvoir. Bonaparte va bien; je n'ai qu'à me louer de la confiance qu'il me témoigne; il a des talens, de l'activité et un grand désir d'être utile à son pays."
Voici en quels termes Fénelon se soumet à la décision prise à Rome, contre lui, dans une lettre adressée, en 1700, au révérend père R.C.:
" Rome a parlé, mon révérend père; c'est à moi de me soumettre et à m'humilier. Que M. de Meaux jouisse de sa victoire; il le peut, et je ne l'estimerai pas moins pour cela; celui qui lit au fond des cœurs nous jugera un jour, et c'est à son tribunal que je l'attends."
On trouve, sous le numéro 286 du catalogue, un fragment bien curieux d'une lettre de reproches adressés par la veuve de Jean-Jacques au citoyen Girardin, en l'an II. La voici avec son orthographe:
"Rien ne me surprends plus de votre parts; que vouliez que les petits cousin de mon mary puisse ériter d'un bien que mon mary a travailler à la seure de son front pour sa veuve; sa n'est point un bien de patrimoine, c'est un bien qui appartient à moi-même... Je montreret ma lettre de Genève à la Convention nationale, ou je suis connue et respectée; je suis la veuve de Jean-Jacques Rousseau pour la vie, je n'en départires jamais... Jes assez perdue de mon chere mary sans que l'on me frusque mon bien tant les manusquerie que la musique et les confessions que je vous et mis entre les mains, et que vous me les reniez aujourd'hui, et qui était écrie avec de lencre de la Chine avec une plume de corbeaux; vous ne pourez pas me les disputer quand nous serons vis à vis de bien des citoyens...
                                            Signé Marie-Thérèse Levasseur, veuve de Jean-Jacques Rousseau.
Enfin l'extrait qui suit est détaché d'une lettre de Talma, datée de 1800, adressée à Mme de Staël et qui est utile pour l'histoire de l'art dramatique:
"Ayant été élevé en Angleterre, on a cru que j'avais cherché à prendre la manière des acteurs anglais. J'étais trop jeune alors pour fréquenter les spectacles et pour donner une grande attention à un art auquel je ne me destinais pas à cette époque. Une sorte d'instinct et d'inspiration m'a porté à mettre dans ma déclamation un ton naturel et pourtant élevé, et le temps et l'expérience m'ont prouvé que les grands effets de la scène, les émotions profondes que le spectateur emporte avec lui, et qu'il ne peut oublier, ne peuvent être produits que par les accens simples et vrais comme la nature."

Le Salon littéraire, dimanche 20 avril 1843.


dimanche 10 février 2019

Revue de Paris.

Revue de Paris.


Décidément la campagne a tort et la ville renaît au bruit de mille instrumens joyeux. Parmi les fêtes qui ont été données la semaine dernière, la plus brillante, sans contredit, était celle de la marquise de S... La marquise vient de faire décorer ses salons, qui n'avaient pas été renouvelés depuis deux ans. La splendeur du luxe et la magie des arts ont fait de son hôtel un véritable palais de fée. La réunion était aussi charmante que distinguée; on y voyait les plus jolies femmes et les hommes les plus considérables. Après le souper, les danses ont recommencé et se sont prolongées jusqu'au grand jour. C'est là une épreuve que les bals de printemps font subir aux danseuses. Au mois de mai, le soleil se lève avant que les lustres s'éteignent, et combien de ravages n'éclaire-t-il pas sur ces visages si éclatans et si frais la veille au soir, à la lueur flatteuse des bougies!
La semaine prochaine promet d'être encore plus brillante que la dernière. On parle de sept ou huit bals de premier ordre, dans le monde aristocratique et financier; sans compter pareil nombre de raouts et de concerts où il sera indispensable de se montrer. Les dandys et les merveilleuses ne savent plus où donner de la tête.
Mais où avons-nous la nôtre? Au lieu de la revue de Paris, c'est la revue de Londres que nous vous donnons. Sans y songer, nous avons tout simplement copié les premières lignes d'une lettre qui nous est adressée de Regent's street par notre ami Frédéric M..., ce jeune homme si répandu, qui, un jour de l'hiver passé, nous montra sur sa table vingt-huit invitations de bal pour la même soirée. Vers le commencement du mois, ne recevant plus que trois ou quatre invitations par semaine, Frédéric a déclaré que Paris était inhabitable, désert, sauvage; qu'on n'y rencontrait plus personne et qu'il n'y avait pas de moyen de tenir plus long-temps dans cette morne solitude.
Alors il a fait faire ses malles et préparer sa voiture de voyage. Avant de partir, il nous a montré son plan de campagne, savamment médité, combiné avec art pour ne rien perdre des agrémens de la belle saison, pour obtenir le meilleur emploi possible des nombreux beaux jours qui vont s'écouler d'ici au mois d'octobre, époque du retour.
Cet itinéraire pourra servir aux gens qui ne savent rien faire de leur temps, de leur argent et de leurs mois d'été. L'or, les loisirs et la bonne volonté ne suffisent pas pour s'amuser, il faut encore savoir comment s'y prendre; il faut savoir où se tiennent les plaisirs qu'on cherche, et connaître tous leurs caprices, toutes leurs fantaisies cosmopolites, afin de pouvoir les suivre et les atteindre partout où ils posent le pied.
Frédéric s'est d'abord dirigé vers Londres, où le printemps ramène le monde aristocratique. Les Anglais, qui pratiquent l'originalité de plusieurs manières, et quelque fois aux dépens de la raison, passent l'hiver à la campagne, au coin du feu, claquemurés dans leurs châteaux ou dans leurs cottages, et respirent avec délice la tiède haleine du charbon de terre; puis dès que le ciel est doux, dès que les arbres se couvrent de feuilles, que le rossignol chante et que l'herbe fleurit, ils s'empressent de retourner à la ville.
Mai et juin sont donc les deux beaux mois de Londres; mois de fêtes, de foule, d'opéra, de concerts, de bals, et Frédéric est allé retrouver là tout ce qu'il venait de perdre à Paris. Après avoir passé quatre ou cinq semaines en Angleterre, il partira pour Spa. On va de Londres à Spa en vingt-quatre heures; c'est une simple promenade: le paquebot vous transporte à Ostende ou à Anvers, puis le chemin de fer vous enlève jusqu'à Pepinster, où vous attendent des chevaux et des voitures qui vous mènent en quelques minutes à Spa. La saison promet d'être fort agréable dans cette résidence, il y aura spectacle de deux jours l'un, bal trois fois par semaine, au Salon, à la Redoute et au Waux-Hall; promenades, courses de chevaux et concerts dans lesquels se feront entendre M. et Mme Ronconi, M. Alexis Dupont, MM. Battu frères, et M. Achard du Palais-Royal. Quand il aura goûté tous les plaisirs de Spa, notre voyageur reprendra le convoi du chemin de fer, qui le conduira jusqu'à Cologne en traversant Aix-la-Chapelle. Il s'embarquera sur le Rhin et remontera ce fleuve majestueux, le beau livre de M. Victor Hugo à la main; il s'arrêtera à Bonn, à Coblentz, à Mayence; il passera une matinée à Ems et une soirée à Wiesbaden; il visitera à Francfort la crèche des Rothschild et la salle des empereurs; à Heidelberg, le vieux château et le tonneau gigantesque; il ne visitera rien à Darmstadt, à Rastadt et à Carlsruhe, tristes et froides villes qu'il se hâtera de quitter pour arriver plus vite à Bade.
A Bade, notre dandy passera tout le mois de juillet, c'est le moins qu'on puisse faire pour ce délicieux séjour. Là aussi, là encore, il retrouvera des fêtes, des bals, des concerts, charmant cortège de plaisirs qui ne se repose jamais et ne fait que changer de place: ici l'hiver, là-bas l'été. Les baigneurs, les joueurs, les flâneurs, les seigneurs et les dames de tous ces messieurs, se trouvent déjà réunis à Bade au nombre de deux ou trois cents. Par la suite, cela ne fera que croître et embellir. Les bals seront brillans comme à l'ordinaire; dans le programme des concerts sont inscrits Haumann, Deyschock, Thalberg, Listz, Rubini et Mlle Heinefetter, dont un récent procès a augmenté la célébrité.
Les premiers jours du mois d'août verront notre voyageur rentrer en France pour répondre aux pressantes invitations qu'il a reçues d'une foule de châtelains et de châtelaines. La liste des visites champêtres est le chapitre qui a coûté le plus de soins à l'auteur. Il lui a fallu concilier bien des intérêts; faire de minutieux calculs pour arriver à propos et partir à temps; combiner certaines rencontres dont le hasard doit avoir tout l'honneur et l'intrigue tout le profit. Ce n'est pas une petite affaire vraiment pour un jeune homme du monde que de composer sa villégiature, surtout lorsque ce jeune homme est aussi répandu que M. Frédéric M...
Dans sa lettre, notre fashionable correspondant nous donne les plus minutieux détails sur la chronique de Londres. Ce sont de petites histoires de lords et ladys qui doivent être assez intéressantes pour ceux qui connaissent les masques. Du reste, ces aventures reproduisent fidèlement ce qui se passe à Paris pendant l'hiver; tout s'y retrouve à peu près; on pourrait presque croire à une imitation préméditée et systématique. Par exemple, les nobles salons du West-End s'entretiennent d'un enlèvement de haute volée, qui s'est opéré tout récemment. Les deux fugitifs sont partis sur un superbe yacht pavoisé aux couleurs de la dame. Ils vont découvrir la Méditerranée et faire un pèlerinage à la Mecque.
Si vous êtes curieux des modes, messieurs, vous saurez qu'à Londres, en ce moment, les dandys portent des habits carrés, à très large taille et à collet très haut; des pantalons étroits et courts, de grands gilets, des bottes pointues, des gants blancs et des chapeaux gris à petits bords. Vous pouvez avoir toute confiance en ces importans détails, car notre correspondant est beaucoup plus compétent sur ces matières que ne l'est M. Jay sur l'article de la poésie dramatique.
Habile observateur, Frédéric M... étudie les bons modèles; il nous donne le costume exact que portait samedi dernier à Hyde-Park le roi de la mode, le lion de la saison, l'heureux mortel qui règle en ce moment à Londres les destinées du monde élégant.
Voilà déjà trois ans que le comte d'O... a été détrôné après un long règne; le nouveau roi de la mode se nomme lord E... C'est un homme de trente-six ans, de taille moyenne et d'une figure ordinaire. Nous voulons dire qu'il n'y a dans sa personne rien de naturellement remarquable; son rang et sa fortune sont également médiocres. Mais on sait qu'il faut peu de chose pour obtenir à Londres ce titre de lion, titre monarchique accordé à un seul. Petit officier de cavalerie, Brummel tombe de cheval, se casse le nez et se relève roi. Tout semblait le condamner à l'obscurité; il n'était pas gentilhomme, ne possédait pas un schelling de revenu, n'avait que fort peu d'esprit, aucun talent, aucune renommée, en un mot rien de saillant, sinon ce nez cassé*. Eh bien!, il n'en fallait pas davantage, et Brummel dicta ses lois pendant six ans aux merveilleux*, aux jeunes femmes, aux gentlemen-riders, à tout ce que la cour et la ville possédaient de gens distingués par leur naissance, par leur fortune et leurs grâces.
Lord E... doit son élévation à une circonstance assez étrange. Il arriva de l'Inde, où il avait servi plusieurs années en qualité de major dans un régiment de ligne. Un soir, au bal, chez la duchesse de D..., le major, qui valsait fort bien, invite une jeune femme pâle et frêle. Ils partent au signal de l'orchestre, tournent long-temps, et enfin, au dernier accord de la musique, le cavalier reconduit sa danseuse à sa place; il retire le bras qui soutenait la jeune femme; elle reste un instant immobile, le regard fixe, les bras pendans, puis elle tombe raide sur le parquet... Elle était morte!
Cet événement produisit un grand effet; on avait prodigué d'inutiles secours à la victime; les médecins expliquèrent sa mort de la façon la plus satisfaisante pour la science, mais le beau monde persista à voir dans cette aventure quelque chose de surnaturel. Inconnu, inaperçu la veille, le major devint l'objet de la curiosité générale, le sujet de toutes les conversations. Lady *** était morte dans ses bras; il avait valsé cinq minutes avec un cadavre! Les femmes le regardèrent avec attention et trouvèrent que sa physionomie avait une expression fatale. On alla même jusqu'à risquer le mot de vampire. Dès lors la réputation de lord E... fut faite; on le rechercha, on le combla de prévenances; c'était à qui l'aurait. Toutes les femmes voulaient valser avec lui. Les vives émotions sont si rares dans le beau monde!
Lion depuis l'année dernière, lord E... profitera, dit-on, de sa position brillante pour faire un riche mariage. Il n'aura qu'à choisir parmi les plus opulentes héritières des trois royaumes.
Plus qu'aucune autre capitale d'Europe, la ville de Londres est infestée de chevalier d'industrie, qui réservent leurs talens pour la belle saison. Pendant l'hiver, ils voyagent sur le continent, étudiant les mœurs et les pratiques des pays étrangers; puis ils retournent chez eux avec l'aristocratie, alors que le mouvement des fêtes et des plaisirs favorise leurs expéditions, et qu'une opulente proie s'offre à leurs coups hardis.
Déjà on compte plusieurs maisons dévalisées, plusieurs tours de cartes merveilleusement exécutés, et quelques fils de famille dépouillés avec art. Réduits parfois aux derniers expédiens, ou bien voulant amuser les lecteurs des gazettes qui enregistrent leurs prouesses, ces habiles escrocs ne dédaignent pas de jouer de petites scènes ingénieusement conduites, et de dépenser beaucoup d'invention et d'adresse pour un menu profit.
Dernièrement, un monsieur vêtu avec élégance se présente à l'hôtel de Clarendon, le premier hôtel et le meilleur restaurant de Londres; il se fait servir un dîner succulent: gibier, primeurs, vins de France les plus fins et les plus vieux, rien n'y manquait. Le second service était achevé et le gastronome demandait le dessert, lorsqu'un autre monsieur, de noir tout habillé, entre dans la salle, s'adresse au maître d'hôtel, le prend à part et lui dit:
- Je suis de la police; je viens arrêter quelqu'un que mes agens ont vu entrer ici.
Le maître de l'hôtel se récrie et proteste qu'il n'y a dans son salon que des gens très comme il faut.
- Aussi n'est-ce pas un voleur que je cherche, reprend l'autre: c'est un gentleman impliqué dans une affaire politique très grave. J'ai là son signalement; tenez, lisez vous-même, et vous verrez qu'il s'applique parfaitement à ce monsieur en habit vert, qui boit en ce moment un verre de Champagne.
- Le dernier verre de la troisième bouteille; c'est un amateur! Vous avez raison, le signalement est conforme à l'original.
- Ecoutez, cet homme a beaucoup bu, il a la tête montée; il sait que l'affaire est grave; peut-être est-il armé et disposé à la résistance; en tout cas, je ne veux pas faire d'esclandre chez vous: une arrestation pourrait troubler les consommateurs et vous causer du préjudice. Agissez avec ménagement. Veuillez prévenir ce monsieur que quelqu'un le demande; vous nommerez lord N..., qui est resté dans sa voiture, direz-vous. Précisément, j'ai là un fiacre et mes gens; la chose sera faite en un tour de main.
Le maître d'hôtel s'approche respectueusement du dîneur et lui dit que lord N... désirait lui parler.
- Que me veut ce cher ami?... Sans doute m'offrir une place dans sa loge à l'Opéra. N'importe, j'achèverai de dîner; faites toujours servir le dessert pendant que je vais répondre à l'appel de cet excellent lord.
Sur le seuil de la porte, l'homme à l'habit noir s'empara de l'homme à l'habit vert, l'arrêta au nom de la loi et le fit monter en fiacre avec l'aide de deux compagnons.
Le fiacre partit. Le lendemain, le maître de l'hôtel Clarendon se rendit au bureau de police muni de la carte du consommateur arrêté au dessert. Le total s'élevait à neuf livres sterling (deux cent vingt-cinq fr.), mais il en fut pour sa course et ses frais. On n'avait la veille aucune arrestation politique. Honteux et confus, le restaurateur comprit trop tard qu'il avait été dupe d'un aigrefin et de ses complices.

                                                                                                                    Pierre Durand.
                                                                                                                         (Siècle.)

* Nota de Célestin Mira:

* Brummel:



Caricature de Brummel,
par Dighton, 1805.



Dandys en promenade.

* Merveilleux:


Incroyable et merveilleux.




dimanche 3 février 2019

Faits divers.

Faits divers.

* Les travaux d'agrandissement de l'embarcadère de la rue saint-Lazare, devenue la tête du chemin de fer de Rouen, sont poursuivis avec une grande activité.
On voit avec peine que lorsque tant de personnes meurent de faim en attendant des emplois, l'administration du chemin de fer de Paris à Rouen a peuplé d'employés anglais les gares et les bureaux.

* Le puits artésien de grenelle n'éprouve plus d'intermittence. L'eau coule maintenant toujours claire et surabondante.

* Si nous en croyons le Sémaphore de Marseille, un homme vient de mourir de la morve. Il avait contracté ce mal en soignant son cheval, mort il y a déjà dix mois, de cette maladie que beaucoup de médecins prétendent ne jamais atteindre les hommes.

* Un événement déplorable a attristé aujourd'hui la commune de Montmartre. Deux jeunes enfans de six ans, commis à la garde d'un garçon boucher ont l'un été tué, l'autre blessé dans un manège servant à l'extraction du plâtre. Cet accident est arrivé par l'imprudence de ce garçon boucher, qui passe pour insensé. Profitant d'un moment où les ouvriers avaient quitté l'atelier, il fit asseoir les deux enfans sur le palonnier auquel on attèle le cheval du manège; il enleva une fourche en bois qui sert à l'enrayer; puis, pour faire tourner les enfans commodément assis, à peu près, pensait-il sans doute, comme à un jeu de bague*, il retira les madriers fermant l'orifice du puits et y précipita le baquet d'un poids de 100 kilogrammes environ, qui communique au tambour du manège par un câble. Mais le manège que rien n'arrêtait plus, entraîné par la secousse et le poids du baquet, prit une vitesse extrême; les deux enfans furent renversés du palonnier et frappés par la flèche.
L'auteur de ce triste accident est, dit-on, en proie au plus violent désespoir, et il a éprouvé des attaques de nerfs qui donnent des inquiétudes.
Il est à souhaiter que les personnes qui se répandent les dimanches autour de Paris, se conforment aux prescriptions des affiches qui leur défendent d'approcher des carrières où leur imprudence les expose trop souvent à d'aussi tristes accidens*.

* La maison de santé du docteur B... vient d'être le théâtre d'un événement déplorable. Une jeune fille de 17 ans, atteinte de folie furieuse, avait été vêtue pour la nuit d'une camisole de force. A une certaine heure, où tout le monde reposait dans l'établissement, elle parvint à se dégager de ses entraves, saisit un fauteuil qui se trouvait sous sa main, le brisa, et, à l'aide d'un débris, enfonça l'imposte non grillée qui surmontait la porte de son cabanon. Cette ouverture ainsi pratiquée, la folle s'élança hors du cabanon, la tête en avant, puis elle franchit un mur de 12 pieds qui le séparait d'autres cellules, où se trouvaient enfermées des femmes idiotes.
Toujours armée du débris du fauteuil elle pénètre dans une de ces cellules, s'empare de l'idiote qui s'y trouvait et l'assomme. Cela fait, elle passe dans une autre, et se met en devoir de traiter l'idiote qu'elle renferme de la même manière que la précédente. Mais celle-ci, plus vigoureuse ou dotée d'un instinct plus vif de conservation, se défend avec énergie, avec rage. Le bruit de la lutte éveille la gardienne, qui accourt aussitôt, appelle du secours, et s'empresse d'arracher l'idiote à son bourreau. Cette pauvre victime respirait à peine.
Ramenée dans son cabanon, la folle parut se calmer et recouvrer quelque peu de raison; puis entendant dire autour d'elle que sa victime était morte, elle répondit avec un étrange sourire: "Non pas une, mais deux mortes." On découvrit ainsi le sort de la malheureuse qui avait succombé la première sous ses coups.
La justice s'occupe activement de cette affaire. Déjà un juge d'instruction et un substitut de M. le procureur du roi ont fait plusieurs descentes dans l'établissement.

                                                                                                          ( Bulletin des Tribunaux) 

Le Salon littéraire, jeudi 1er juin 1843.

* Nota de Célestin Mira:

* Carrières de gypse de Montmartre:







* Jeu de bague:


Jeu de bague, place de la Concorde, fin XVIIIe siècle.

Jalousie.

Jalousie.

On mande d'Aubenas (Ardèche)

La nommée B... et la belle sœur d'un sieur R... habitant à Joyeuse, étaient deux rivales qui se disputaient le cœur d'un jeune homme du pays. Le sieur R... manifesta bientôt ses préférences d'une manière non équivoque. La fille B... fut délaissée. Elle eut le dépit de voir son amant  cesser ses visites, tandis que la fille N..., plus heureuse, était devenue l'objet de ses assiduités. Dès ce moment le désir de vengeance entra dans son cœur.
Lundi dernier, elle attire auprès d'elle la fille N... sous un prétexte assez futile. Celle-ci arrive sans défiance au rendez-vous. Mais elle n'est pas plus tôt entrée qu'elle voit la porte se fermer à la clé. La fille B... commence par l'apostropher rudement et lui appliquer un soufflet. au même instant arrive la mère de la fille B... accompagnée d'une ouvrière.
Ces deux femmes viennent prêter main forte, et malgré ses cris "Au secours" la fille N... se voit attacher les bras et flageller impitoyablement avec un paquet d'orties. On pousse la barbarie jusqu'à lui couper les cheveux et à l'épiler sur les autres parties du corps, et à lui introduire des orties dans la bouche.
La malheureuse, épuisée par ses cris et les souffrances qu'elle endure, tombe évanouie sur le plancher. Alors ces trois forcenées, la fille B..., sa mère et l'ouvrière qui les assistait, ouvrent la porte et vont prévenir les parens de leur victime de venir la chercher, disant ironiquement qu'elle s'était évanouie de malice. La fille N... a été trouvée dans un état déplorable par les médecins qui ont été appelés à lui donner des secours.
La justice a fait immédiatement arrêter les trois femmes, auteurs ou complices du guet-apens.

Le Salon littéraire, jeudi 1er juin 1843.

samedi 2 février 2019

Recherches savantes et rétrospectives sur les viveurs.

Recherches savantes et rétrospectives sur les viveurs.

Le mot est nouveau; car vingt années d'emploi ne donne pas droit de bourgeoisie à un néologisme quand le dictionnaire de l'Académie ne lui a pas signé de lettres patentes. Et cependant il n'est pas de mot qui méritât mieux que l'on fit en sa faveur une exception à cette règle d'usage qui n'admet dans notre langue une expression qu'autant qu'elle a été consacrée par l'autorité de quelques écrivains célèbres.
Voltaire a dit que la langue française était une gueuse fière à qui il fallait faire l'aumône malgré elle; et cependant Voltaire s'est montré peu généreux à son égard, lui qui pouvait tant lui donner. Ne soyons donc pas surpris qu'aucun de nos grands hommes, avons-nous des grands hommes? n'ait osé se faire le parrain du mot viveur, ce mot admirablement pittoresque, et qui implique le culte de la vie épicurienne dans sa plus large acceptation.
Mais si le mot est nouveau, la chose est ancienne. Le viveur se perd dans les siècles. Notre premier père lui-même n'eût pas mieux demandé que d'être viveur; mais on ne lui en a laissé le temps. Loth* était un viveur; mais il eut le tort de pousser la chose  jusqu'à vouloir devenir son propre gendre; Esaü* était un admirable viveur, malgré son plat de lentilles; mais c'est la faute de son époque; c'est la faute du peu d'intelligence et d'éducation des cochons de ces temps primitifs qui n'avaient pas su exhumer la truffe. Si Esaü avait vécu après Noé, j'aime à croire que Jacob n'en eût pas été quitte pour un panier de vin de champagne.
Les viveurs ont joué un grand rôle dans l'histoire. Si Holopherne n'eût pas été viveur, qui parlerait aujourd'hui de la reine de Béthulie*? Si Alcibiade* ne l'eût pas été, son pauvre chien eût gardé sa queue, ce qui eût sans doute fait grand plaisir au pauvre animal, que la privation de  cet indispensable ornement devait rendre passablement ridicule; quand le brillant élève de Socrate eut cette idée saugrenue, il venait bien certainement de souper chez Aspasie*.
Nous n'en finirions pas, si nous voulions citer tous les viveurs célèbres, depuis l'origine du monde jusqu'à ce duc de Clarence*, qui se noya dans un tonneau de vin de Malvoisie, quand il eût pu, l'imbécile, noyer le tonneau dans son gaster. J'ai seulement voulu constater que le viveur par son ancienneté et l'illustration de ses ancêtres, avait droit au respect de tous. Chapeau bas, manans, voilà le viveur qui passe!
Maintenant vous croyez savoir ce qu'est un viveur: eh bien, vous ne vous en doutez pas. Par exemple, j'ai rencontré une foule de braves gens, très forts sur la culture de la ciboule, et qui sont venus me dire que le mot viveur ayant la même signification que le mot bon vivant, ils ne voyaient pas la nécessité d'introduire chez nous un synonyme qui ne pouvait rendre aucun service à la logique ou à la phraséologie. O rhéteurs! si saint Antoine, pour justifier la façon presque cérémonieuse dont il parlait à son commensal, n'eût pas dit qu'il faut être poli avec tout le monde, j'eusse très probablement pris la liberté grande de vous rire au nez... Viveur et bon vivant!... mais il y a l'immensité entre ces deux mots!
Un bon vivant est, ou plutôt était, car le type a été enfoui sous les ruines de la Bastille, un homme quelconque, du tiers état, gras et bête; rouge et bien nourri, ayant toujours faim à son heure, accaparant à table la meilleure place, la conversation et les bons morceaux; qui eût pu lutter de galanterie près des femmes avec feu M. Desmoutiers, le mythologiste à l'eau de rose; qui, pour le calembour, ne jurait que par M. de Bièvre, et qui, entre la poire et le fromage, entonnait stentoriquement, j'ai voulu dire détonnait, des couplets bachiques de Panard*, ou une chanson guillerette de M. de Laujon*, de l'Académie française. On applaudissait, on faisait chorus, on quittait la table, et le bon vivant passait dans le salon, digérait sur une bergère et ne disait plus un mot de la soirée.
Mais le viveur! Il n'a jamais faim, lui, quoiqu'il mange comme quatre; il n'a jamais soif, quoiqu'il boive toujours. Pour lui la table n'est qu'un prétexte; il l'aime parce qu'il sait que là, on oublie les affaires, les ennuis, les ennuyeux; il sait que, pendant quelques heures, ses sens ne seront frappés que d'impressions agréables et vivifiantes; qu'il pourra, sans gêne, s'abandonner à ses spirituels caprices, à son humeur originale; qu'il ne sera pas obligé de retenir un mot leste près de lui échapper; qu'une plaisanterie, même commune sera trouvée drôle parce qu'il la dira drôlement et dans un lieu où tout est livré à la joie; qu'il pourra gloser sur tout: sur le vin qu'on lui verse, sur l'amphitryon qui lui fait les honneurs de son vin, sur les convives, sur ses amis, sur lui-même. Car ce qu'il faut avant tout au viveur, c'est la liberté de rire de tout, de parler à tort et à travers; si vous lui opposez le frein des convenances, vous le paralysez, vous le rendez muet; il ne mange plus, il ne boit plus, il ne remue plus: c'est une machine à vapeur sans chaudière, c'est un moulin quand le vent ne souffle pas.
N'allez point croire pour cela que le viveur ne soit pas un homme du monde. Prenez-le autre part qu'à table ou quand il n'a pas dîné avec ses pairs, et vous le trouverez homme de fort bonne compagnie. Un homme d'esprit n'est déplacé nulle part, et je n'admets pas un viveur sans esprit. l'esprit, la gaîté, l'insouciance, voilà ce qui constitue le viveur. Il est plus heureux, séparé d'un ami par un modeste morceau de bœuf, que quand les exhalations embaumées de la truffe parfument pour lui une table de vingt couverts. Ce qu'il lui faut, c'est une société de son choix, du temps pour rire, de la place pour parler, et une table où il puisse mettre les coudes. Ce n'est qu'alors qu'il est viveur; autre part, c'est un homme comme un autre; il parle politique, suit le cours de la rente, joue aux échecs, fait danser les petites filles et devine les coq-à-l'âne du Corsaire* et du Charivari*.
Et voilà pourquoi le viveur n'est pas connu; voilà pourquoi ce mot, qui peint si bien un être exceptionnel, a tant de peine à se naturaliser dans le monde. C'est que, pour le monde, le viveur n'existe pas, parce qu'il cesse d'être viveur du moment qu'il est dans le monde. Voyez un homme entrer dans un salon où il aura été précédé par la réputation de viveur: on le regardera avec défiance, on chuchotera à son approche, on s'attendra à chaque instant à lui voir commettre quelque incongruité; et quand on verra que c'est un homme comme tout le monde, on restera médusé, et l'on croira que le viveur est un homme ordinaire.
C'est qu'en effet le viveur n'a rien qui, à l’œil nu, le distingue d'un agent de change ou d'un député; il a suivi son goût, obéi à son instinct, écouté la voix du plaisir, mais il n'a pas voulu rompre en visière à la société. Il comprend son époque; il sait quelle distance le sépare de la régence, qui fut l'ère des viveurs. Après une effrayante solution de continuité, s'il a voulu emprunter à cette folle époque ses joies et ses plaisirs, il a compris qu'il fallait lui laisser ses excès et son dévergondage. Nous n'avons plus de jeunes seigneurs qui aient des petites maisons où ils reçoivent des filles d'opéra ou de timides bourgeoises enlevées par leurs laquais: aujourd'hui les filles d'opéra sont passées à l'état de rats excessivement privés qui se laissent conduire dans toutes les maisons grandes ou petites; nous n'avons plus de paisibles citadins qui se laissent invectiver par de jeunes fous à l'habit brodé; aujourd'hui on ne voit des habits brodés que sur les épaules des valets de tous les étages; nous n'avons plus les soldats du guet, cette troupe commode auprès de laquelle les soldats du pape eussent été des Césars, et qui gardait son épée dans le fourreau pendant qu'on lui bâtonnait les épaules. Aujourd'hui le fils d'un ministre irait s'asseoir à la police correctionnelle s'il avait entamé une criminelle conversation même avec la femme de son bottier, et cent mille livres de rente ne sauverait pas du violon l'imprudent qui aurait fait la grimace à un sergent de ville.
Le temps des viveurs est passé!...
Il y a vingt ans, à la barbe des congréganistes qui voulaient nous ramener aux dernières années de Louis XIV, quelques jeunes gens, dont on comprend du moins les idées rétrospectives, recréèrent à leur usage la régence et le règne de louis XV. Un homme d'esprit, mieux que cela, un homme de sens avait dit, en parlant du rétablissement des soupers*, que la restauration aurait dû commencer par là: nos jeunes gens rétablirent les soupers avec tout ce que les soupers ont de laisser-aller, de désinvolture, d'insouciance et de risqué; avec toutes les folies qui les précèdent et surtout qui les suivent. C'est dans un de ces soupers que le mot viveur fut lancé pour la première fois entre deux verres de vin de Champagne, et le mot fit promptement fortune.
Un étonnement général accueillit cette évocation de mœurs oubliés. Tant d'événements s'étaient passés depuis cinquante ans qui nous séparaient de l'époque que ces messieurs voulaient faire revivre!... Sous Louis XVI, la France s'était reposée de la longue orgie qui l'avait si complaisamment épuisée; dans ce repos, la nation s'était retrempée; de nouvelles idées, grandes et fortes, avaient fait des Français un peuple nouveau, et je vous demande un peu ce que fût venu faire un viveur sous la république, alors que la France entière accourait sous les drapeaux et se précipitait aux frontières, nu-pieds, sans pain, sans eau même!
Puis vint le directoire qui avait en lui toutes les conditions du viveur, mais qui ne fit que s'user dans la mollesse et l'énervement; puis le consulat, époque transitoire et conséquemment sans couleurs; puis enfin l'empire, le temps le plus fatal aux viveurs; car s'il se fût prolongé, on eût fini par ne plus trouver de vivants.
Aussi, nous avions tellement perdu l'habitude de cette vie de plaisirs, insoucieuse et gaie, que les viveurs, à leur apparition, ne trouvèrent aucune croyance. On se demanda quels étaient ces fous, ces maladroits qui, alors que la société était en plein progrès, nous rejetaient brusquement en arrière et croyaient pouvoir ranimer un passé éteint. Mais les viveurs s'inquiétèrent médiocrement de ces clabauderies; ils continuèrent à la passer douce, comme ils le disaient dans leur argot, pouffant de rire au nez de la société, qui finit, presque à son insu, par redire leurs prouesses et répéter leurs bons mots. Bientôt leur nombre s'accrut; on venait à eux, timidement à la vérité, mais on y venait. En moins d'un an, l'affiliation fit des progrès rapides, et cela dans une société transitoire, sans but arrêté, en proie à des passions diverses, qui allaient devant elle sans savoir où, tirée à hu! par les congrégations à dia! par les sociétés secrètes, et qui devait aboutir à un état beaucoup plus incertain, plus décoloré.
Les viveurs de la restauration ne ressemblèrent pas à ceux de la régence. Ils ne pouvaient pas agir sous l'empire d'une charte, comme leurs devanciers sous le règne du bon plaisir. Au guet inoffensif avait succédé la gendarmerie, troupe un peu moins patiente, comme on peut se le rappeler; mais si, comme naguère, les viveurs ne rossaient pas la garde, ne détroussaient pas les bourgeois, ils ne respectaient pas davantage le repos des citoyens et ils ont laissé trace de leur passage devant la boutique des industriels. C'est du règne des viveurs que règne la proscription sociale des malheureux épiciers.
Enfin la révolution de juillet arriva, et il était temps: chaque jour les viveurs faisaient des prosélytes, ils recrutaient dans tous les rangs, et ils auraient fini par faire rire toute la France. Cela devenait dangereux. Hélas! eux-mêmes ne rient plus. L'un est devenu rédacteur d'un grave journal politique; l'autre actionnaire des pompes funèbres, chargé de la confection des épitaphes; un troisième a pris du ventre et fait des ouvrages pour les mœurs; il rêve au prix Monthyon; celui-ci est gravement étendu dans le fauteuil de chef de division; celui-là est grotesquement affublé de l'habit de préfet et ne reconnaît plus ses amis, sous prétexte qu'ils ont des antécédents trop gais.
Pauvres viveurs!...

                                                                                                                                James Rousseau (1)

(1) Extrait de la piquante physiologie du viveur. Chez Jules laisné, éditeur, galerie Vero-Dodat.

Le Salon littéraire, dimanche 16 avril 1842.


* Nota de célestin Mira:

Loth:

Loth et ses filles. Jan Harmensz, 1600.
Loth fut violé par ses propres filles.

Esaü:

Esaü et Jacob, Abraham Willemsens.
Esaü vendit son droit d'aînesse contre un plat de lentilles.

* Judith:

Judith tenant la tête d'Holopherne.
Cristofano Allori, 1613.
* Alcibiade:

Alcibiade aux genoux de sa maîtresse.
Louis Jean François Lagrenée, 1781.
Élevé par Périclès, Alcibiade avait un chien fort remarquable.
Il lui coupa la queue et comme on le blâmait, il rétorqua:
c'est ce que je souhaite, les Athéniens ne parleront que de cela,
et ne diront pas pire sur moi.

Aspasie:

Socrate et Alcibiade chez Aspasie.
Nicolas André Monsiau, 1798.

* duc de Clarence:

Georges Plantagenêt, duc de Clarence.
Après avoir fomenté la mort du roi Henri IV par sorcellerie,
il fut condamné à mort en 1478. On lui offrit de choisir sa mort.
Il demanda à être noyé dans un tonneau de Malvoisie.

*Panard:

Jean François Panard, 1689-1765.
Chansonnier, poète, dramaturge.




Poème en forme de verre de Panard.

* Laujon:

Pierre de Laujon, de l'Académie française.
Goguettier, poète, chansonnier et auteur dramatique.

* Le Corsaire:

Journal des spectacles, de la littérature, des arts et des modes
paru de 1823 à 1858.

* Le Charivari:

Le Charivari, paru de 1832 à 1937 est le premier journal satirique illustré du monde.


Les poires, célèbre caricature de Louis-Philippe, parue dans le Charivari.

* Les soupers: