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dimanche 4 mars 2018

Ceux qui fabriquent des bombes.

Ceux qui fabriquent des bombes.


L'anarchie joue un peu dans notre société le rôle du Croquemitaine. Un empereur, un roi tardent à satisfaire les "aspirations" d'une partie de ses sujets...? Vite, une bombe! Des députés ne votent pas assez vite des lois qui mettront un peu plus d'égalité entre les citoyens... une bombe!
Quelques soient la pensée des théoriciens qui ont fait une doctrine de l'anarchie, les actes des individus qui se sont efforcés de nous l'enseigner n'ont prouvé généralement jusqu'ici que de la brutalité et de la cruauté.
Leurs procédés d'intimidation n'ont pas obtenu en France les résultats qu'ils espéraient.
Le spectacle du sang répandu n'a fait que provoquer une indignation dont les anarchistes militants ont été les victimes.

La période héroïque.

Il y a dans l'histoire de l'anarchie en France une période que les policiers appellent encore aujourd'hui "la période héroïque": elle va de 1892 à 1894. Un incident assez médiocre lui donna naissance. Des anarchistes tenaient une réunion publique à Levallois, le 1er mai 1892. Le commissaire de police de la commune se présenta pour la dissoudre. Il fut mal reçu et appela ses agents à l'aide. Des deux côtés il y eut des coups de revolver tirés; il y eut des blessés de part et d'autre, mais finalement, selon la formule, force resta à la loi et trois arrestations furent , celles des compagnons Decamps, Dardare et Léveillé*. En cour d'assises il y eut des condamnations.
Alors, dans une ruée formidable, l'anarchie jura de venger les siens et de proclamer à la face du monde ses principes et sa puissance.
Une bombe fit trembler la maison du boulevard Saint-Germain où demeurait le président Benoit; une autre bombe menaça de ruiner l'immeuble de la rue de Clichy qui abritait l'avocat général Bulot*. La police répondit à ce double coup de tocsin en mobilisant ses forces. De tout côté fut envoyé le signalement d'un nommé Ravachol, soupçonné de ces méfaits. Ce nom sonore était destiné à une redoutable célébrité. Ravachol*, chaudronnier, avait une cicatrice à la main droite. Il ne pensa pas à mettre des gants. Un jour qu'il consommait au restaurant Very, 11, boulevard Magenta, il fut reconnu par le beau-frère du patron, Lhérot. Le commissaire du quartier, M. Dresch, fut averti, il vint procéder à l'arrestation. Ravachol fut condamné aux travaux forcés par le jury de la Seine, et un peu plus tard, le jury de Roanne le condamna à mort. Il marcha à l'échafaud en chantant. Il était sûr d'avoir un vengeur.
En effet, quelque temps après, un homme, petit de taille, voûté, longues moustaches fines, les yeux bleus, l'air d'un timide, arriva au restaurant Véry. Son mac-farlane marron lui donnait l'apparence d'un Anglais; et réellement, il venait de Londres. Il avait à la main une valise. Il s'approcha du comptoir, se fit servir un apéritif, et sortit, en ayant soin d'oublier sa valise. Il s'était à peine éloigné de 25 mètres qu'une épouvantable explosion dévastait le café*. Véry eut une cuisse arrachée; Lhérot devint sourd; il l'est resté; deux clients devinrent fous, et l'un d'eux mourut peu après d'épanchements sanguins dans les oreilles. Véry ne tarda pas non plus à expirer. C'était la voix de l'anarchie qui avait fait éclater son tonnerre.
Le petit homme, venu de Londres, retourna à Londres; mais il commis l'imprudence de revenir à Paris. Or la police l'avait identifier: c'était un menuisier, nomme Meunier*.
Aussitôt de retour à Paris, Meunier voulut (quelle imprudence!) assister à une réunion de ses amis, 90, faubourg du Temple. A la sortie, il fut reconnu par le brigadier Vilmin et par un jeune secrétaire du contrôle général de la Préfecture, M. Hamard, devenu depuis chef de la Sûreté. Les amis de Meunier livrèrent un combat acharné pour le défendre, mais les policiers restèrent vainqueurs, grâce aux renforts qu'ils reçurent. Meunier fut emmené au poste. Le jury de la Seine le condamna aux travaux forcés à perpétuité. Il fut amené à Cayenne. Il prit part à une révolte, et fut passé par les armes. Il était le second martyr de la cause.
Il devait bientôt en naître un troisième. En décembre 1893, une bombe éclata à la Chambre des Députés*. Quelque-uns de nos honorables reçurent des clous sur la tête, caresse assez désagréable. L'abbé Lemire fut un des plus sérieusement atteints. Dans les tribunes, il y avait aussi des blessés. Immédiatement les portes du palais furent closes, et l'on ne put sortir qu'en donnant son nom. Parmi les personnes soumises à cet examen sa trouva un nommé Vaillant. La police le conduisit à l'Hôtel-Dieu et, en guise d'infirmiers, plaça à son chevet deux inspecteurs de la sûreté. Or, il se trouva, par hasard, que l'un de ces agents, M. Agron, était un ancien artilleur. Il engagea avec Vaillant une interminable discussion sur les explosifs; et Vaillant eut l'impardonnable faiblesse de se laisser prendre au piège et de donner sur la fabrication des bombes des détails tellement circonstanciés que les soupçons déjà portés sur lui se changeaient en certitude..
Une perquisition fut résolue au domicile de Vaillant, rue Daguerre, et, en raison de la gravité de l'affaire, M. Lépine et le procureur de la République, M. Atthalin, voulurent l'opérer eux-mêmes. Mais ils se méfiaient. Vaillant pouvait avoir disposé derrière la porte de sa chambre un engin destiné à mettre les intrus en menus morceaux. Aussi prirent-ils le parti héroïque d'entrer par la fenêtre. Ils furent du reste récompensés de leur ténacité: il y avait dans le logis des traces de préparations chimiques. Vaillant fut condamné à mort et exécuté. Sur le passage du fourgon qui emportait son cadavre au cimetière d'Ivry, un homme cria: "Adieu, martyr!" Cet homme était Francis, un des amis de Meunier.
Faut-il aussi rappeler pour compléter l'histoire de cette lutte terrible, l'histoire d'Emile Henry*.
Une bombe avait été déposée avenue de l'Opéra, à la porte du siège social des Mines de Carmaux. Elle fut portée au commissariat de la rue des Bons-Enfants, où l'ignorance d'un gardien de la paix la fit exploser. Les ravages furent terribles. La police s'imagina que l'auteur de cet attentat était Emile Henry. C'était une erreur, un des fonctionnaires mêlés à l'enquête nous l'avouait hier encore. Mais cette erreur eut de funestes conséquences. Traqué de toutes parts, se sentant perdu, Emile henry voulut jeter son défi à la société. En plein jour, il lança une bombe dans un café près de la gare Saint-Lazare. Arrêté par un agent, il le terrassa et remonta en courant la rue d'Amsterdam. Mais, de l'impériale d'un omnibus, le brigadier Poisson l'avait aperçu et lui donna la chasse. Emile Henry, d'un coup de revolver, le fit rouler sur le trottoir. Maintenu par des passants, conduit au poste, il comparut devant le jury et se laissa condamner pour l'attentat de la rue des Bons-Enfants, qu'il n'avait pas commis.
Le 15 mars 1894, un homme fut mis en pièces, à la porte de la Madeleine, par une bombe qu'il destinait à une manifestation contre l'idée religieuse. Les débris de son cadavre furent recueillis, et ce fut un des grands succès de M. Bertillon d'identifier le défunt qui s'appelait Pauwels*.


Stryga, le terroriste russe est tué ai bois de Vincennes par la bombe qu'il portait.

Le 30 juin suivant, le président Carnot tombait, à Lyon, sous le poignard de Caserio*.
La société se vengea: Emile Henry, Caserio furent guillotinés, comme l'avaient été Ravachol et Vaillant. Depuis l'anarchie a laissé reposer son tonnerre. Mais la police ne s'est pas relâchée de sa surveillance. Pendant quelques temps, notamment à l'occasion des visites impériales ou royales, elle eut coutume de procéder à des arrestations en masse, parfois des plus illégales. Aujourd'hui, elle se contente de surveillance plus discrète.
La mission de surveiller les anarchistes appartient à la 3ème brigade de la Préfecture.
Les inspecteurs qui la composent font surtout de la police préventive, cherchent à éventer les complots, à découvrir les fabriques de bombes, à réduire à l'impuissance les ennemis de l'autorité. Ils comptent beaucoup sur leur intelligence et leur travail, beaucoup aussi sur les dénonciations qui leur parviennent.
Il nous souvient d'un jeune homme qui, ayant besoin d'une pièce de 20 fr. dénonça son propre frère, insoumis à la loi militaire. M. André, alors chef de brigade, captura l'insoumis, et paya les vingt francs, en y joignant l'expression de son profond mépris.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 août 1907.


* Nota de Célestin Mira:






*
Attentat au domicile de l'avocat général Bulot.

*   

Ravachol.




*  






En fait Théophile Meunier a été capturé à Londres, à la gare de Victoria Station par William Melville, de Scotland Yard et extradé en France où il fut arrêté.









Attentat à la Chambre des députés.
La Voix du Nord. 1893.

L'abbé Lémire reçoit les premiers soins.
La voix du Nord.





Auguste Vaillant.



Exécution d'Auguste Vaillant.

*










Interrogatoire d'Emile Henry.

Exécution d'Emile Henry.

* Amédée Pauwels, de son vrai nom, Désiré, Joseph Pauwels, connu aussi sous le nom d'Etienne Rabardy, est un anarchiste belge.


Amédée Pauwels.


Explosion de la bombe d'Amédée Pauwels, à la Madeleine.

Corps d'Amédée Pauwels, après l'explosion accidentelle.

*  




vendredi 2 mars 2018

Le Ramanenjana de Madagascar.

Le Ramanenjana de Madagascar.


"On voit, écrit Boudin, à diverses époques de l'histoire et à des intervalles souvent assez considérables pour rendre difficile le rapprochement scientifique des phénomènes observés, l'humanité saisie d'un mystérieux et irrésistible besoin de déplacement et de mouvement, besoin qui s'est traduit, dans l'antiquité, par les grandes migrations des peuples; au moyen âge, tantôt par les croisades d'enfants, tantôt par les grandes épidémies colériques, depuis la fureur dansante des bords du Rhin (Tanzwuth des Allemands*) et le Tarentisme* de la Pouille, aux XIVe et XVe siècles, jusqu'aux convulsions du cimetière de Saint-Médard*, au tigretier de l'Abyssinie*, aux convulsions moderne de Morzine*, et enfin jusqu'à l'épidémie courante, connue sous le nom de ramanenjana qui a, en 1863, frappé une partie de la population de Madagascar."
Qu'était cette épidémie dont parle Boudin?
Au mois de février 1863, les Européens en résidence à Tananarive entendirent parler vaguement d'une maladie nouvelle et étrange qui se manifestait dans la région du sud-ouest et que les indigènes appelaient ramanenjana. De proche en proche, elle gagna la capitale et, au mois de mai, elle y battait son plein. On vit d'abord des groupes de deux ou trois personnes accompagnés de musiciens danser sur les places publiques. Au bout de quelques semaines, ces personnes se comptaient par centaines, au point qu'on ne pouvait sortir de chez soi sans rencontrer quelque bande de ces danseurs. La contagion s'étendit rapidement jusque dans les villages les plus éloignés de la province d'Emyrne et dans les chaumières les plus ignorées.
Le Dr Andrianjafy de Tananarive, qui a eu l'occasion d'observer plusieurs cas de cette singulière affection, la considère comme une manifestation du paludisme et les raisons qu'il en donne sont parfaitement admissibles.
Voyons d'abord comment se produit l'accès.
Un individu a eu un accès de fièvre paludéenne ou malaria. Après l'accès, il conserve la peau moite, les yeux rouges, le regard hébété. Il commence alors à se plaindre de la tête qu'il tourne ou mieux balance d'une façon particulière. Pendant un ou deux jours encore, il éprouve un malaise général, puis l'agitation nerveuse se manifeste d'une façon très curieuse. Si le moindre bruit agit sur lui et notamment s'il lui arrive d'entendre un chant, le son d'une musique, il devient incapable de se maîtriser, échappe à toute contrainte, court où la musique se fait entendre et se met à danser, quelquefois pendant des heures consécutives et avec une rapidité vertigineuse. Il balance la tête d'un mouvement rythmique, agite les mains de haut en bas. Ses yeux sont hagards et toute la physionomie prend une expression indéfinissable d'égarement, comme si le patient était absolument étranger à ce qui se passe autour de lui.
Le rythme de la danse se règle sensiblement sur la musique, qui est toujours aussi rapide que possible, mais cette situation dégénère souvent en un piétinement sur place. Le malade danse de la sorte, à l'étonnement de tous les assistants, comme s'il était possédé de quelque esprit, et jusqu'à ce qu'il tombe inanimé sur le sol.
Le Dr Andrianjafy note cette particularité curieuse: le malade aime à porter avec lui de longues cannes à sucre qu'il tient à la main ou sur l'épaule pendant qu'il danse. Très souvent, pour ne pas dire toujours, on le voit évoluer en portant sur la tête une bouteille ou une carafe pleine d'eau qu'il maintient en parfait équilibre.
Le malade danse le plus souvent au son du tambour, quelquefois au son du valiha ( espèce de guitare) ou du lokanga-voatavo (violon). Soit seul, soit accompagné de son cortège de musiciens et de mpisikidy (devins), il se rend dans certains lieux renommés pour leur sainteté (comme l'ancienne capitale Ambohimanga, près de Tananarive) ou bien près des tombeaux. Le devin excite la malade à danser, puis il lui trace avec un morceau de craie blanche une marque sur le front et les paumes des mains. La scène se termine par l'offrande au génie de la maladie d'une canne à sucre de choix qu'on dépose sur la pierre sacrée.
L'interprétation scientifique de pareils faits semble assez difficile. Pourtant le Dr Andrianjaty en donne une explication tout à fait rationnelle. Nous l'avons dit, il fait de cette choréomanie une manifestation du paludisme. Il est à noter, en effet, qu'elle se produit épidémiquement au moment du repiquage du riz. Or, c'est précisément à cette époque qu'on constate le plus d'accès de paludisme et que les moustiques pullulent à Madagascar. Quant aux symptômes nerveux, ils consistent d'abord en oscillations de la tête, abaissement et relèvement des deux épaules et des bras. Mais la danse proprement dite n'est pas un symptôme d'emblée, elle ne s'observe ordinairement que chez les malades qui ont été soumis à l'influence du mpisikidy. Plusieurs médecins malgaches de Tananarive m'ont même affirmé avoir vu des malades atteints de convulsions ou de simples mouvements choréïques, qui ont été invités et même forcés par leurs parents à exécuter des mouvements rythmiques de véritable danse afin de satisfaire le génie du mal qui est censé aimer la musique et la danse. Le malade danse alors par suggestion. Mais quelquefois, il danse spontanément et sans l'intervention du mpisikidy. Cette fois c'est de l'auto-suggestion.
"La plupart des indigènes, dit le Dr Andrianjafy ont vu ou entendu dire ce qu'est le ramanenjana et les moyens prétendus qu'on emploie pour le guérir. Or les gens nourris de superstitions et adonnés à la sorcellerie, lorsqu'une maladie vient les frapper plus tard, présentant quelques symptômes choréïques nerveux, se croient, de bonne foi, atteints de ramanenjana et en arrivent inconsciemment à manifester la plupart des symptômes dont nous venons de parler ci-dessus. Une fois que la maladie est déclarée, grâce encore à l'influence des sorciers, qui sont toujours leurs médecins, les symptômes déjà existants s'exagèrent, quelques autres s'y surajoutent, complétant ainsi le tableau du ramanenjana"
Aussi le traitement est simple:  pour faire disparaître le ramanenjana épidémique, il n'y a qu'à supprimer les mpisikidy malgaches.

Les Annales de la santé, 15 avril 1910.

* Nota de Célestin Mira:

Le 14 juillet 1518, dame Troffea se met à danser frénétiquement dans les rues de Strasbourg. Au bout de plusieurs heures, elle s'effondre épuisée. Après une nuit de repos, elle est de nouveau saisie par la rage de danser au grand amusement des passants, ses mouvements deviennent saccadés, ses pieds saignent. Le troisième jour, la danse de Frau Troffea attire la foule, quelques spectateurs entrent dans la danse. L'épidémie se propage, trente danseurs en juillet, cent début août, quatre cents fin août!




Le spectacle est effrayant, les danseurs crient de douleur et appellent à l'aide. Les pieds des danseurs sont en sang, laissant apparaître les articulations et les tendons. Beaucoup meurent: un chroniqueur évoque quinze morts par jour.






L'ergot du seigle a été proposé comme  explication à ce phénomène, mais les symptômes de l'ergot ne correspondent pas à cette danse. On parle aussi de psychose collective liée à la fois à des conditions de vie particulièrement difficiles et un environnement psychologique détestable. D'autres danses enragées ont eu lieu à différentes époques dans les vallées du Rhin et de la Meuse. (Voir https/nuage1962.wordpress.com)

* Le tarentisme serait, selon certaines croyances, une maladie inoculée par la morsure d'une tarentule provoquant rires, douleurs et convulsions. 

Illustration de Gustave doré, du tarentisme dans l'Enfer de Dante.

Le tarentisme fut surtout présent en Italie frappant principalement les femmes. La tarentelle, comme son nom le laisse présager,  est une danse destinée à guérir du tarentisme. Les femmes atteintes pouvaient danser plusieurs jours de suite, voire plusieurs semaines en état de transes, tantôt debout, tantôt couchées mimant la tarentule.




* Le cimetière de Saint-Médard fut le théâtre au XVIIIe siècle de phénomènes de convulsions, de transes frappant les visiteurs. On appela les personnes concernées les "convulsionnaires"


Convulsionnaires lascives.


* Le nom de tigretier correspond au tarentisme et fut présent dans la région du Tigré en Abyssinie.


* Les possédées de Morzine est le nom donné à un phénomène de possession collective. Des dizaines de femmes, de 1857 à 1870, furent frappées d'hallucinations, de convulsions et de somnambulisme et se disaient possédées par des démons.

Les possédées de Morzine.

jeudi 1 mars 2018

Ceux de qui on parle.

M. de Selves, préfet de la Seine.


M. de Freycinet a fait beaucoup pour la France; il lui a donné un programme de routes et de canaux si grandiose que nos arrières-neveux se demanderont encore avec admiration: comment ferons-nous pour exécuter la moitié de ces travaux?
Mais de tous les départements français le département de la Seine est celui qui doit le plus à M. de Freycinet, puisqu'il lui doit son préfet, M. de Selves, neveu de l'illustre homme d'Etat... de cailloux comme l'appellent tous les cantonniers.
Il y a certainement des gens sérieux, d'excellents Républicains qui relisent de temps à autre l'histoire de la Révolution française, des gens, dis-je, qui, grands admirateurs de Condorcet et de Carnot, restent convaincus qu'un homme doué de grands talents arrive nécessairement dans notre belle République à la situation qu'il mérite. Ces gens vous diront que M. de Selves est peut être le neveu de M. de Freycinet, mais qu'il est surtout le fils de ses œuvres, parce que depuis 1789 les privilèges sont abolis et le favoritisme avec eux.
Ils vous diront cela, ces braves gens, et quand leur rejeton passera son baccalauréat, ils n'auront garde d'oublier d'en aviser leur député...
Quant à moi, qui,  ne suis ici que pour faire de l'histoire impartiale, je n'insisterai pas sur les liens de parenté de M. de Selves et vais seulement retracer sa carrière.
Lorsqu'éclate la guerre de 1870, le neveu de M. de Freycinet venait de terminer ses études. Il partit comme lieutenant dans le bataillon des mobiles de Lot-et-Garonne, et fut nommé capitaine après le combat qui eut lieu sous les murs de Chartres.
Quelques jours plus tard, il fut appelé à Tours, à la direction des services administratifs au Ministère de la Guerre. Son oncle était précisément délégué comme Ministre.
Le neveu de M. de Freycinet suivit plus tard le gouvernement de la Défense Nationale à Bordeaux et il y fut chargé de la direction de la sous-intendance., comprenant les places de Toulouse, de Montauban et d'Aurillac. L'administrateur expérimenté qui se voyait confier ces missions délicates était un jeune homme de vingt-deux ans.
Après la guerre, M. de Selves se fit inscrire au barreau de Montauban. Il passa son doctorat en droit et fut élu bâtonnier. Bientôt après, sans quitter Montauban, il s'installait à la Préfecture. Cela se passait en 1880.
Puis, on vit le neveu de M. de Freycinet passer comme le vent à Beauvais, à Nancy et à Bordeaux d'où il prit le train en 1890 pour la Direction des Postes et Télégraphes. C'est un homme qui n'aime pas perdre son temps, comme on voit.
En qualité de Directeur des Postes, il représenta la France au Congrès postal universel de Vienne: il y présida même la Commission des colis postaux, valeurs déclarées et livrets d'identité. Que voulez-vous? On préside ce qu'on peut, et M. de Selves était d'autant plus fier de son titre de Président de la Commission des colis postaux que ce titre était le seul qu'il ne dût pas à l'intervention de son oncle.
Il y avait quelques années que le neveu de M. de Freycinet était Directeur des postes lorsqu'il fut nommé préfet de la Seine par le cabinet Méline (1896) en remplacement de M. Poubelle. C'était un poste périlleux que celui de successeur de M. Poubelle. Sa grande popularité, les idées de bien-être et d'ordures ménagères qui sont indissolublement liées à son nom rendaient le terrain glissant pour quiconque voulait suivre ses traces.





M. de Selves assuma sans faiblir ces lourdes responsabilités. Il administra avec tact, se garda de toute réforme de peur de faire des mécontents, et résolut de ne plus rien demander à son oncle et de se tirer d'affaire comme il pourrait. Il est devenu si peu ambitieux qu'il a refusé le portefeuille de Ministre des Affaires étrangères que lui offrait M. Clémenceau. Il ne gagne pourtant guère plus de quatre-vingt mille francs par an. Mais il voyage gratuitement sur tous les réseaux et ne paie pas ses places de théâtre. Ajouté à cela qu'il est logé, que l'Etat lui fournit deux ou trois costumes de cérémonie par an, et vous comprendrez qu'il puisse aisément parvenir à joindre les deux bouts.

                                                                                                                          Jean-Louis.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 28 juillet 1907.

Nota de célestin Mira:



Paris-rue Emile Zola, boîtes à ordures, 1913.

mercredi 28 février 2018

Incantations contre l'entorse.

Incantations contre l'entorse.

Le Dr P. Bidault, qui a étudié dans sa thèse les superstitions médicales du Morvan, indique les principales formules récitées par les paysans morvandiaux pour se débarrasser des entorses. Le plus souvent, ils répètent trois fois:
"Entorses, détorses, veines, nerfs, sautés et trésautés, je prie Dieu et la bonne Dame de mars de vous remettre dans l'endroit où vous étiez."
A Arleuf, on dit:
"Entorse, entorse, entorse, si tu es dans le sang saute dans la moelle, si tu es dans la moelle, saute dans l'os, si tu es dans l'os, saute dans la chair, si tu es dans la chair, saute dans le poil, si tu es dans le poil, saute dans le vent."
A Chatillon-en Bazois, on récite l'invocation suivante:
"Saint Côme et saint Damien se promenant par les rues et par les champs, raccommodant les pauvres gens de cassures, entorses et foulures, entrez (remettez), Seigneur, ce qui est déenté."
Voici une autre formule qui a cours dans la partie du Morvan qui avoisine Semur-en-Auxois:
"Trois anges sur la mer qui tord et détord. Notre Seigneur qui retord. Le bon saint Damien les mette dans les points et le bon saint Loup les mettent dans les nouds (nœuds). C'est ce que je vous souhaite de tout mon coeur".
A Charbonnat-sur-Arroux, on dit très vite et très haut en patois:
"Je te gougne, je te regougne, je t'entorchis, te détorchis. Fône (femme), levez-vous et partez d'ihi, vos otes guarie".
Voici encore une incantation qu'on récite non contre l'entorse, mais contre le bourgeon (variété de conjonctivite):
"Trois vierges dames s'en vont au-delà des monts chercher guérison de la lumière et du bourgeon. Dans leur chemin font rencontre de l'enfant Jésus qui leur dit: 
-Mes trois vierges dames, où allez-vous?
-Seigneur, nous allons au-delà des monts chercher la guérison de la lumière et du bourgeon.
L'enfant Jésus leur répond:
"Retournez dans vos maisons, vous y trouverez guérison de la lumière et du bourgeon."
Enfin, contre la colique, on dit en posant le doigt sur le nombril:
"Marie qui êtes Marie ou colique, passion qui êtes entre mon foie et mon coeur, entre ma rate et mon poumon, arrête au nom du père, du fils et du Saint-Esprit. Amen."

Les Annales de la santé, 15 novembre 1909.

Les boucles d'oreilles.

Les boucles d'oreilles.

L'usage des boucles d'oreilles remonte à la plus haute antiquité. On en a trouvé dans toutes les sépultures; celles de l'âge de bronze se distinguent par le volume et la grandeur des anneaux.
De nos jours encore, les femmes n'ont pas su s'affranchir de cette ornementation de primitifs. Les femmes d'Orient surtout surchargent leurs oreilles et quelquefois leur nez d'anneaux et de pendeloques, comme le montrent nos figures.



Bédouine égyptienne.

Nous ne voulons pas étudier ici les origines et la psychologie de ce besoin de la parure, legs d'une hérédité presque préhistorique. Nous nous bornerons à indiquer quelques-uns des accidents auxquels expose le percement des oreilles.
Le Dr Nicolas a rapporté l'histoire d'une jeune personne très élégante chez laquelle un brillant, vissé à l'oreille, avait produit une inflammation du lobule et s'était perdu au milieu des tissus. L'incision avait été nécessaire et il fallut plus d'un mois pour obtenir la guérison.


Danakite de Djibouti

Il n'est pas rare de voir des pustules d'impétigo de développer au niveau de la perforation du lobule de l'oreille; elles forment des croûtes en se rompant; par inoculation du pus la lésion peut s'accroître et gagner les parties voisines. Dans ces cas, il n'est pas rare de voir la boucle d'oreille, enchâssée dans les tissus, les ulcérer et finir par couper le lobule et le diviser en deux languettes.



Bayadère de Madras.

L'eczéma est encore une complication fréquente ainsi que l'herpès. Des chéloïdes ou petites tumeurs molles peuvent également apparaître au niveau de la perforation. Mais on a noté des accidents plus graves encore: l'érysipèle, la gangrène, la tuberculose, la syphilis. Leloir cite le cas d'une jeune fille de vingt ans qui présenta un lupus tuberculeux de l'oreille. Après enquête, il découvrit que la perforation avait été faite avec des instruments sales par un horloger tuberculeux. Unna, de Vienne, eut l'occasion de voir une jeune fille de quatorze ans, de famille parfaitement saine, qui avait porté les boucles d'oreilles d'une amie récemment décédée de tuberculose pulmonaire. Quelques mois après, l'héritière des bijoux devint malade. Des ulcérations à bords décollés apparurent sur les lubules de l'oreille, les ganglions lymphatiques du cou s'engorgèrent; on constata la présence de bacilles tuberculeux dans les granulations des ulcérations auriculaires. La bronchite ne tarda pas à apparaître et la jeune fille mourut rapidement de consomption.



Cynghalaise de race tamoule.

Fournier, Rochon, Le Roy, ont cité des cas de transmission de la syphilis lors de la perforation du lobule des oreilles avec des instruments mal nettoyés.
L'auteur de cet article n'a pas la prétention de faire renoncer les femmes aux boucles d'oreilles pas plus qu'au corset, aux chapeaux et robes extravagantes. Il faudrait pour cela réformer leur mentalité, ce qui demandera encore des siècles. Il se bornera à rappeler que chez les Grecs et les Romains le port des boucles d'oreilles était réservé aux peuples vaincus et aux esclaves. Un jour que Cicéron plaidait, un certain Octavius qui avait été esclave en Agrique, se plaignit de ne pas entendre. "Tu as pourtant l'oreille percée deux fois", répartit ironiquement le grand orateur.
Mais si on ne veut pas renoncer aux boucles d'oreilles, on pourrait au moins prendre quelques précautions pour éviter les accidents que nous venons de signaler et qui sont beaucoup moins rares qu'on croit. Il faudrait d'abord prévenir les bijoutiers et les horlogers des accidents qu'il font courir à leurs clients en négligeant les précautions antiseptiques et les responsabilités qu'ils encourent. En outre, on ne devrait pas pratiquer cette opération avant l'âge de dix à douze ans, en raison de la fréquence de l'impétigo et de l'eczéma chez les enfants. Enfin, il faudrait renoncer à cette opération chez les scrofuleux et les tuberculeux.

Les Annales de la santé, 15 juillet 1909.

Chronique du 16 mai 1858.

Chronique du 16 mai 1858.


Ce printemps, la loi protectrice des animaux a rendu un sévère arrêt contre un homme convaincu de cruels sévices envers son âne; mais la justice n'a pu malheureusement que venger la victime.
Le sieur Bertand P.  conduisait au marché de Paris un âne qu'il avait chargé outre mesure de diverses denrées; la bonne volonté de l'animal ne pouvait rien contre un fardeau au-dessus de ses forces; il pliait les jambes sans avancer; son maître le frappait en vain; les coups ne lui donnaient pas le surcroît de vigueur qui lui eût été nécessaire, et il n'avançait pas davantage. Cet homme, tirant alors son couteau, lui en porta un coup à la gorge qui l'étendit mort.
Traduit pour ce fait devant le tribunal, le meurtrier a été puni, en vertu de la loi qui réprime la cruauté et l'injustice de quelque manière qu'elle s'exercent.
Cette affaire a attiré l'attention sur la triste condition dans laquelle sont placés les ânes parmi nous.
Honnis, méprisés, on ne parle d'eux que pour en faire un terme de comparaison insultante; on les ravale aux plus infimes emplois, et cela, dans le fond des campagnes, sans leur donner jamais le droit de cité. Et il serait peut-être curieux de rechercher comment l'âne a pu en venir à ce point de dégradation, lorsque autrefois, dans certaines nations, il était servi dans des temples et adoré comme le symbole de la Divinité.
En Arabie, il est encore très-vénéré. En liberté l'âne tourne sa croupe au vent, et pour cela, non-seulement il sert à ce pays de girouette, mais encore il devient le symbole du souffle de la vie et il est tenu en grande considération. Les ânes d'Arcadie sont toujours les premiers personnages de ce pays. Dans l'île de Maduré, où la transmigration des âmes est un dogme admis, on croit que les âmes des grands hommes passent après la mort dans le corps des ânes.
Pauvres grands hommes! on voit, si cela est vrai, de quelle manière ils sont traités parmi nous.
On a bien de la peine à comprendre cette espèce d'aversion pour un bon serviteur comme le baudet, quand on voit près de lui des animaux malfaisants comme le serpent, dont on a fait l'image de la sagesse, le symbole de la science
Une lettre des Antilles apprend qu'une jeune et belle actrice de Lyon, mademoiselle Marie Lavarelle, fort estimée dans ce pays, où elle avait trouvé un engagement avantageux et allait sans doute faire une belle fortune, a été trouvée dans son lit étouffée par un serpent. Le monstre s'est glissé dans sa chambre et avait été partager sa couche pour lui donner la mort.
M. Legendre, ingénieur civil, qui vient de visiter les rives du fleuve Amazone, raconte aussi qu'en entrant dans une habitation, il vit un serpent d'une si longue et si énorme dimension, qu'il venait d'engloutir un porc. Le maître de la victime lui tira deux coups de fusil dans la tête et l'étendit mort. Il lui fallut la force de huit nègres pour enlever son cadavre de la cour.
Pour en finir avec les animaux malfaisants comme le serpent, racontons un événement horrible.
Un pauvre homme, gardien de pourceaux, avait l'habitude de se faire accompagner par son fils, jeune garçon de dix ans, qui l'aidait à maintenir l'ordre dans la compagnie des cochons. Un jour, ayant à se plaindre de cet enfant, il lui lança une pierre qui l'atteignit à la tête et l'étendit mort.
Le malheureux père, à ce spectacle, perdit la tête; il prit une corde et se pendit à un arbre. A deux pas de là, les pourceaux, alléchés par l'odeur du sang, se rassemblaient autour du cadavre de l'enfant et le dévoraient.
La femme du gardien, ne voyant revenir ni son fils ni son mari à l'heure du dîner, se dirigea vers le champ en tenant dans ses bras son dernier enfant qu'elle allaitait. Au tableau qui s'offrit à ses yeux, elle tomba sans connaissance en laissant échapper son pauvre enfant; et l'immonde troupe dévora cette seconde victime toute vivante.
Revenue à elle, la pauvre femme ne sut plus ce qui était arrivé; elle était folle.
Et on dit dans la commune qu'il n'y a jamais eu au monde de convoi aussi déchirant que celui qui emmenait tous ces débris humains, suivis de cette malheureuse insensée.
Il vient de se passer un autre fait indiquant que les bizarreries du destin se montrent par les excès les plus opposés.
Un malheureux logeur en garni du 12e arrondissement ne possédait pour toute fortune qu'une douzaine de méchants lits, qu'il louait à tant la nuit.
Cependant, quelque misérable que fût le gite, un ancien négociant vint s'y loger. Presque aveugle, d'une humeur très-taciturne, il était devenu insuportable à sa famille, qu'il avait prise en aversion à son tour.
Parfaitement accueilli par le pauvre logeur, il prit pour lui une amitié qui resta toujours cachée sous les apparences dures et brusques de son mauvais caractère.
Mais étant mort subitement dans un petit voyage qu'il venait de faire, on a trouvé dans sa chambre un testament en bonne forme, par lequel il lègue 1.200 francs de rente et une maison au pauvre logeur.

                                                                                                                Paul de Couder.

Journal du dimanche, 16 mai 1858.

mardi 27 février 2018

Une noce arabe en Egypte.

Une noce arabe en Egypte.

L'éducation de la jeunesse musulmane en Egypte se résume ainsi: les garçons apprennent le Coran et les filles rien du tout. En conséquence, les garçons sont envoyés au kouttab, c'est à dire à l'école, à l'âge de neuf ans, dans le but unique d'y apprendre le Coran par coeur, sans en omettre un verset, un seul mot. Celui qui a atteint ce but enviable est considéré comme un jeune homme accompli, l'honneur de sa famille.
Quand les études du jeune homme sont achevées, ce qui lui arrive généralement vers l'âge de quinze ans, son père en est averti par le chef du kouttab. L'heureux père s'empresse alors de retirer son fils de l'école, il l'emporte en triomphe, lui prodigue les caresses et les récompenses, et, s'il est assez riche pour cela, lui monte sans retard un magasin de droguerie, attendu qu'en Egypte, et en particulier à Alexandrie, tous les bourgeois arabes sont droguistes; s'il n'est pas assez riches, il l'installe dans son propre magasin. Cela fait, de manière ou d'autre, il s'agit de marier le jeune prodige, et c'est à quoi songe dès lors, en effet, un père prévoyant.
La mère est aussitôt avertie des projets paternels, qu'elle approuve nécessairement; sur l'ordre de son époux et maître, elle bat la ville à la recherche d'une épouse digne de son fils, vantant partout, avec une exagération toute maternelle, la sagesse, les talents et la piété du jeune sujet, ayant soin d'insister sur ce point important qu'il sait le Coran par coeur, ce qui est généralement vrai; mais y comprend-il quelque chose? il ne faudrait pas en jurer.
Elle n'agit pas seule dans cette campagne. Dès qu'elle a reçu de son mari communication de ses projets pour l'établissement de leur fils commun, l'excellente dame va trouver deux de ses amies intimes auxquelles elle explique la situation et qui l'accompagnent dans son expédition, laquelle peut s'étendre assez loin et se prolonger assez longtemps.
Enfin, la jeune fille est trouvée: c'est une jolie fillette de douze à treize ans, dont le père est un riche bourgeois, bon musulman et ce qui s'en suit. Le père et la fille sont aussitôt mis au courant des perfections du jeune homme, surtout de l'état de sa fortune, ce qui les intéresse bien davantage, et voilà l'affaire emmanchée.
Le soir même, mis au courant de la situation, le père du garçon se rend chez le père de la fille pour formuler la demande officielle. On s'entend aussi sur les préliminaires, puis les conditions sont débattues en présence de quelques témoins amis des deux parties, conditions qui se résument, en définitive, dans la fixation du montant de la dot à payer par le mari. Ensuite, on arrête le jour des noces, qui sera de préférence la veille d'un lundi ou celle d'un vendredi, jours de bon présage.
Tout cela se passe en dehors et à l'insu du jeune homme, qui n'en est averti qu'après que les deux familles sont tombées d'accord, et qui n'a qu'une seule chose à faire dans la circonstance: acquiescer à tout, le Coran, qu'il a appris par coeur, lui prescrivant d'obéir aveuglément à ses parents, c'est à dire à son père.
Lorsque tout est convenu, les deux mères, accompagnées de quelques amies intimes, se rendent chez toutes leurs connaissances pour les inviter aux noces de leurs enfants; de leur côté, les deux pères adressent à leurs relations des billets d'invitation en vers et écrit en lettres d'or!
Le grand jour arrive enfin. Dès le matin, les deux familles (les hommes seulement, car les femmes ne sont pas admises à ces réunions) se réunissent dans la maison du père de la fiancée, avec quelques parents invités privilégiés. Le contrat, lu par un cheik, est présenté aux représentants des deux fiancés, qui le signent sans que ceux-ci aient été entendus ou même consultés. Alors on boit du sirop à la santé des deux époux, et le pacte est conclus.
Ces formalités accomplies, on quitte la maison. Les bagages, le mobilier, si l'on peut dire, de la fiancée est distribué sur une vingtaine de chars, portant trois ou quatre objets chacun, et le cortège s'ébranle dans la direction, ou à peu près, de la maison des nouveaux époux. Il est précédé d'un corps de musique arabe, qui consiste en deux tambours portés par deux personnes et battus par une troisième et deux clarinettes. Après avoir parcouru le plus grand nombre de rues possible, on arrive enfin à la maison du mari, les chars sont déchargés et le mobilier de la jeune épouse installé dans sa nouvelle demeure.
A midi, on voit s'élever devant la maison une grande tente ornés de lustres et d'autres appareils d'illumination; par terre sont placés, tout autour de la tente, des dekkeh (espèces de bancs); au milieu s'installent les musiciens, armés, l'un d'un violon, l'autre d'un oud, celui-ci d'une flûte, celui-là d'un petit tambour, cet autre du seul instrument dont la nature l'a pourvu; les uns chantent, les autres jouent de leurs instruments, et tous ces virtuoses s'accordent comme ils peuvent.
Cependant les invités commencent à arriver, par groupes plus ou moins nombreux; lorsqu'ils sont tous réunis, on les introduit dans une pièce de la maison où le repas est servi, et tous alors, assis sur leurs talons à la mode arabe, les manches retroussées, se mettent à manger en s'aidant tout bonnement, pour porter les aliments à leur bouche béante comme un soupirail, de la fourchette de la nature. En moins d'un quart d'heure, l'affaire est réglée, et chacun se retire.
Vers trois ou quatre heures de l'après-midi, les parents, accompagnés de quelques amis, vont chercher la fiancée pour la mener à la maison de son époux. Le cortège se forme à sa porte. La musique premièrement décrite tient la tête, les invités marchent en ligne sur les deux côtés; enfin paraît la fiancée, s'appuyant sur deux jeunes femmes: toutes trois sont enveloppées d'une sorte de moustiquaire, d'un réseau fin et transparent, tenu par un homme à chaque coin; le cortège est fermé par les femmes invitées à la cérémonie. Entre les deux colonnes d'invités du sexe fort, qui viennent immédiatement après la musique, il règne un espace vide: cet espace est occupé par le khawal*, danseur habillé en femme, le visage rasé en conséquence, et qui chante en dansant au son des instruments qui le précèdent, accompagné en outre des cris d'enthousiasme des invités.
Quant aux femmes, elle ne cessent de proférer, tout le long du chemin, des lolo lolo répétés une vingtaine de fois, qui constituent leurs exclamations de joie les plus exaltées. 
C'est dans cet appareil que la fiancée est conduite  à sa nouvelle demeure. Le soir venu, on se rend à la mosquée, où l'on fait quelques prières pour le bonheur des nouveaux époux.
A la suite de ces prières, le cortège part de la mosquée. La même musique enragée le précède, ensuite vient le zekr, qui se compose de cheiks priant à haute voix en agitant la tête en avant et en arrière; puis le fiancé, habillé de neuf et précédés d'une vingtaine d'amis portant chacun un phare et formant colonne de chaque côté comme les invités dans le cortège de la fiancée; au milieu est toujours le khawal exécutant ses contorsions chorégraphiques.
Arrivés à la maison nuptiale, le cortège fait halte, et le mari opère son entrée, tandis que son père jette par-dessus sa tête de petites pièces de monnaie que les fakirs et les gamins se disputent en se bousculant les uns les autres. Cependant l'époux est attendu dans la chambre nuptiale, brillamment ornée, où, dès qu'il est entré, les femmes lui présentent sa jeune épouse, dans tout l'éclat de sa beauté et du luxe déployé dans un si beau jour pour lui faire honneur.
C'est alors seulement  qu'il la voit; jusqu'à ce moment, il n'a pu même soupçonner la couleur de ses yeux.
Les femmes se retirent, laissant les deux époux en présence... Cette première entrevue ne peut durer plus d'un quart d'heure, au bout duquel le mari doit être de retour auprès de ses amis.
Toute la journée du lendemain est consacrée aux chants et à la danse, et avec elles se terminent les réjouissances du mariage qui vient d'être consommé.
Mais si les époux ne se convenaient pas, c'est à dire si la jeune épouse ne plaisait pas, vérification faite, à son mari, ce dernier aurait toujours la ressource du divorce, complément indispensable des lois qui règlent le mariage musulman; si, au contraire, elle lui plait, il n'y a toutefois pas à craindre que sa passion pour elle prenne des proportions inquiétantes: de même, il n'y a pas d'exemple qu'une femme arabe soit devenue folle, si ce n'est de jalousie, d'un mari ainsi obtenu.

                                                                                                                           A. Bitard.

Journal des Voyages, dimanche 24 avril 1887.

* Nota de Célestin Mira:

Cortèges nuptiaux.






* Khawal: Les femmes avaient interdiction de danser en public, aussi des hommes efféminés travestis prenaient leur place.