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samedi 9 avril 2016

L'accident de Brunoy.

L'accident de Brunoy.

Les accidents de chemin de fer se sont multipliés, ces derniers temps, d'une façon singulièrement inquiétante, et celui que nous avons à enregistrer aujourd'hui a encore pour cause l'inobservance du block-système, dont nous avons expliqué le mécanisme à l'occasion de la catastrophe de Saint-Mandé.
Le train 72, qui va tous les matins de Brunoy à Paris, venait de s'engager sur la voie, quand deux coups de trompe, annonçant la venue d'un train de marchandises qui passe tous les jours à cette même heure et sur cette même voie, se firent entendre.
Que s'est-il passé? Le sémaphore et les disques avaient été fermés, et le mécanicien du train de marchandises n'avait pu ne pas les apercevoir. Il existe à cet endroit une pente assez forte: peut-être les freins furent-ils impuissants à arrêter les 60 wagons, chargés pour la plupart de bestiaux, dont ce train était composé.
Quoi qu'il en soit, le choc fut terrible. Le train 72, pris en écharpe, fut coupé en deux, et quatre de ses voitures mises en miettes. Les voyageurs, heureusement, prévenus à temps du choc qui allait se produire, avaient pu sauter sur la voie. Il n'y eut donc que des blessés, une dizaine et pas de mort à déplorer.




Quant au train tamponneur, notre gravure nous le montre, les wagons soulevés les uns contre les autres par la violence du choc. Les portes avaient cédé et, par ces ouvertures, les bœufs affolés, s'étaient échappés, se répandant à travers champs, renversant les barrières et traversant au galop les rues de Brunoy.

L'illustration, 17 octobre 1891.

Le cyclone de la Martinique.

Le cyclone de la Martinique.

La Martinique n'en est plus, hélas! à compter les calamités. L'incendie du 22 juin 1890, en réduisant en cendres les deux tiers de la ville de Fort-de-France, avait porté un coup terrible à la colonie, et voici qu'un désastre plus cruel encore semble venir juste à point pour tuer l'espoir qui commençait à renaître et jeter partout la consternation et le découragement.
Un de nos correspondants nous envoie à ce sujet les détails les plus navrants:
" La tourmente, nous écrit-il, a commencé le 18 août vers 17 heures et demie du soir, par un vent violent soufflant du nord-est; parti de la Basse-Pointe, l'ouragan s'est abattu avec rage sur la Morne-Rouge et de là sur Saint-Pierre, et est allé se perdre dans le sud, semant partout la dévastation et la mort.
Tous les navires en rade de Fort-de-France ont été jetés à la côte. Cette malheureuse ville qui, pour se préserver du feu, avait eu recours au fer pour ses constructions, a vu ces poutres de fer tordues comme des fétus de paille.
C'est que tous les éléments étaient déchaînés à la fois: l'électricité, le vent, l'eau et la terre elle-même: il y a eu, en effet, plusieurs secousses de tremblement de terre. Les campagnes sont saccagées, les rues des villes sont jonchées des débris de leurs maisons. Et que sont les pertes matérielles auprès des parents et des amis dont nous avons à déplorer la mort."




L'oeuvre de destruction, on le voit, a été complète. Nos lecteurs en pourront juger par les deux photographies dont nous donnons une reproduction. La première représente la Savane du Mouillage, à Fort-de-France, les arbres en ont été arrachés et jetés pèle-mêle sur les maisons de la rue de la Madeleine. 




La seconde représente l'habitation Perrinelle, près Saint-Pierre, un ancien hôpital, qui n'est plus qu'un monceau de ruines.

L'Illustration, 19 septembre 1891.

vendredi 8 avril 2016

Les fumeurs illustres.

Les fumeurs illustres.


Leurs caprices et leurs extravagances.

Berlin vient de perdre, avec la mort de Herr Grann, le fumeur le plus méthodique qu'il y ait jamais eu non seulement dans l'empire du Kaiser, mais encore dans le monde entier, car ce passionné du tabac fumait quotidiennement six pipes, six cigares et six cigarettes, ni une de plus, ni une de moins.
Le seul jour où il enfreignait la règle était celui de son anniversaire. En cette occasion, il doublait la ration de tabac. Par contre, il ne fumait point le jour de l'An, se promettant formellement au début de chaque année, de se défaire de cet abominable vice. Mais le 2 janvier, il revenait vite à sa pipe, à ses cigares et à ses cigarettes. Il faut convenir néanmoins qu'il avait fait preuve d'une certaine force de volonté.
Bismarck, selon ses propres paroles, n'aurait pas fumé moins de cent mille cigares, ce qui donne une moyenne de cinq cigares par jour, chiffre vraiment peu exagéré, si l'on considère que le terrible chancelier fut un fumeur impénitent et qu'il allumait très souvent son cigare avec le feu de celui qu'il venait d'achever.
Edison, l'inventeur célèbre, fume, ainsi que le rapporte un journaliste qui l'a interviewé, une dizaine de cigares par jour; mais lorsqu'il s'absorbe dans un travail qui demande beaucoup d'attention, il consomme un nombre double de havanes, parce que, prétend-il, cela stimule son cerveau.
Comme Doyle, le romancier anglais dont les romans judiciaires obtiennent actuellement en France un si grand succès, procède à peu près de la même manière. Lorsqu'un crime mystérieux s'est produit, il fait venir chez lui les gens susceptibles de lui fournir quelques éclaircissements, puis s'enferme dans son cabinet, s'allonge sur un divan et fume pipe sur pipe jusqu'à ce qu'il ait trouvé, selon lui, la manière dont le crime a été commis et qui l'a commis.

Le roi des fumeurs.

Des gens prétendent que le tabac est préjudiciable à la santé. D'autres le portent aux nues. Il est probable que tous ont raison parce que cela dépend exclusivement du tempérament du fumeur.
Il y a trois ans environ mourut à Vienne un vieillard de 63 ans qui depuis sa vingtième année avait eu la singulière idée de noter chaque jour la quantité de bière qu'il buvait et de tabac qu'il fumait. Selon ses notes, à cinquante-quatre ans, âge auquel il avait cessé de boire, il n'avait pas ingurgité moins de 38.786 litres de bières, mais quand au tabac, il n'avait pu parvenir à se maîtriser, et à sa mort, on put faire le compte: il avait fumé durant toute sa vie 628.723 cigares, soit 13.971 par an, ou si vous préférez 38 par jour. La comptabilité était fort bien tenue car sur ce chiffre formidable, il appert que 43.500 lui avait été donnés comme cadeaux en différentes occasions. Les 585.313 autres cigares qu'avait achetés ce dévot de "sainte Nicotine" lui avaient coûté environ 63.000 francs. Inutile donc d'ajouter qu'il ne fumait point des havanes de luxe.
Mais le cas le plus surprenant est sans contredit, celui du hollandais Van Klaes, connu aussi sous le nom de "roi des fumeurs". Cet individu mourut à quatre-vingt-un ans et pendant la plus grande partie de sa vie, il réduisit en cendres une dizaine de livres de tabac par semaine. Mais la passion pour cette plante sacrée était telle que, sur le point de mourir, il demanda qu'on lui fit un cercueil avec du bois de boîtes à cigares et que l'on mit à proximité de sa main droite un paquet de tabac, sa pipe d'écume de mer favorite qui était admirablement culottée et une boîte d'allumettes. De plus, il légua dix livres de tabac et deux pipes de sa collection à chacun de ses amis à condition qu'ils fumassent devant son cercueil et qu'ils en jetassent dessus la cendre, au moment où l'inhumation aurait lieu!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 27 janvier 1907.

jeudi 7 avril 2016

Le camelot des bois.

Le camelot des bois.





L'Illustration, 10 septembre 1891.

Grève des femmes.

Grève des femmes.

Le meeting qui s'est récemment tenu à Londres sous les auspices de la Ligue pour l'émancipation de la France est peut être plus intéressant. Je dis peut être et n'en suis pas très sûr. Un journal fantaisiste prétend que la grève des femmes a été agitée dans ce meeting, où l'on a un peu chanté l'air de Charles VI:

Guerre aux tyrans:

Les tyrans, ce sont les hommes, est-il besoin de la dire? Et la guerre qu'on voudrait déclarer à ces tyrans ne serait que renouvelée des Grecs.
Aristophane a prévu cette grève des femmes, et s'en est amusé dans une comédie qu'on ne traduit pas encore dans les lycées de jeunes filles.
"L'homme étant, ayant été et devant être le tyran de la femme et ne songeant qu'à l'être toujours, les femmes se déclarent en grève. Grève générale et universelle qui commencera le 30 septembre 1891."
Je traduis le projet du journal fantaisiste qui est un journal étranger. C'est ce même journal fort ennemi des femmes qui se livre à ce calcul assez insolent: "Les vieilles femmes sont plus folles chez nous que les jeunes et c'est tout naturel, puisqu'elles comptent beaucoup plus d'années de folie."
Fantaisiste ou sérieuse, l'idée de la grève féminine est un projet mort-né. Le monde est organisé bien ou mal, pour durer comme il a duré jusqu'ici, ce qui prouve qu'il n'est pas aussi mal fait que les grévistes, femmes ou hommes,  voudraient bien le faire croire.
La grève des femmes ne semble pas, du reste, se faire sentir sur les grèves. Elles sont toujours agréables à contempler à l'heure du bain, et les philosophes artistes vont faire, au bord de la mer, des études intéressantes, sans compter les instantanés. Oh! les instantanés! Rapporter la petite marquise de C... au moment où elle entre dans le bain, ou la jeune Émilienne d'Alençon, quand elle sort de sa cabine, toute prête à dompter les flots. Développer le soir, devant la lanterne déployée, les photographies de ces baigneuses parisiennes, voilà encore un de ces plaisirs de l'été, tout modernes, que nos pères ne connaissaient pas. Il y avait bien le croquis, le croqueton, comme disent les Goncourt, mais croqueton ou croquis, qu'est-ce que cela comparé à l'appareil photographique?
- Je rapporte toute la plage de Dieppe, me disait hier mon ami D... en me montrant un rouleau de papier pellicule.
On me dit que nos élégantes portent maintenant de petits miroirs incrustés dans le manche de leurs ombrelles. C'est une mode nouvelle, et des plus curieuses. Grâce à ces petits miroirs-espions on peut, sans détourner la tête, voir qui vous suit et comment on vous suit. Mais pourquoi, au lieu de ces miroirs, les ombrelles n'auraient-elles points de tout petits appareils photographiques avec lesquels, d'un petit coup sec, par dessus l'épaule, , les femmes saisiraient les indiscrets.
Quelques photographes amateurs ont déjà arboré les raouts-photographiques, les cravates à appareils instantanés. Ces ombrelles détectives seraient les pendants de ces cravates extraordinaires. On y viendra et les mondaines pourront, à leur tour, rapporter au logis la collection des suiveurs de la plage. Le sexe faible aura ainsi ses revanches. La revanche par le collodion.

L'Illustration, 22 août 1891.

mercredi 6 avril 2016

La sécurité des voyageurs en chemin de fer.

La sécurité des voyageurs en chemin de fer.

On ne saurait prendre trop de précautions pour se garantir contre les accidents de chemin de fer qui sont fréquents et de toutes sortes. Collisions, déraillements, ponts effondrés, assassinats, courants d'air, charbons dans l’œil, asphyxie, intoxication par les buffets, raseurs, marmots odorants, pochards, orphéons, que de calamités sont à craindre sur nos grandes lignes!

A la gare.

La première chose à faire en montant dans un train, c'est son testament.




Et encore , faut-il avoir soin d'en laisser en partant une copie à un homme de confiance pour le cas où le wagon dans lequel on se trouve viendrait à être réduit en cendres, comme il n'arrive que trop souvent.
Les personnes adonnées à la religion feront pas mal de se confesser avant le départ; il est exceptionnel que sur les quais de nos grandes gares on ne rencontre pas quelques ecclésiastiques qui se feraient un véritable plaisir de vous entendre raconter votre vie, quand ce ne serait que pour passer le temps jusqu'au coup de sifflet du chef de gare.






Du choix d'un compartiment.

C'est surtout en fait de trains de chemins de fer qu'il faut éviter d'en être réduit aux extrêmes: ils se touchent avec une déplorable fréquence; choisissez donc un wagon du milieu et prenez place dans son compartiment le plus abrité. Vous éviterez de la sorte les dangers de la plupart des collisions, qui d'ordinaire écrabouillent seulement quelques wagons de la tête ou de la queue; mais il vous reste les chances d'être pris en écharpe, somme toute assez fréquentes aux bifurcations. Cette petite part laissé à l'imprévu ne manque pas de piquant, ni même parfois de contondant.

De la position dans le wagon.

La statistique démontre que dans les rencontres de trains la plupart des blessure se font aux jambes ou à la tête.
Il n'y a pas là, comme on pourrait le croire, une simple question de modes ou de convenances, car cela tient exclusivement à des causes mécaniques.
C'est d'ordinaire à l'effondrement brusque du plancher et au resserrement des banquettes qu'est due la fracture des jambes; ayez donc soin de tenir les vôtres au-dessus de la zone dangereuse et, autant que possible, à la hauteur de l’œil. Ça gênera peut être vos voisins, mais la santé avant tout.




Quant aux lésions crâniennes, elles proviennent en général de l'entrechoquement des têtes les unes contres les autres; on y pare facilement en adoptant pour casquette de voyage une cape à bourrelet dans le genre que portent les petits enfants, mais de dimensions et de résistance proportionnés à l'intensité des chocs éventuels.




Il serait prudent aussi de ne porter en chemin de fer que des costumes doublés avec quelques couches de liège et de gutta-percha, et capitonnées de plaques de ouate d'une épaisseur convenable; 15 à 20 cm de profondeur suffisent parfaitement pour les cas ordinaires.




Ces complets de voyage se trouve aujourd'hui dans tous les bazars; leur seul inconvénient est de tenir un peu chaud, mais les personnes qui ont le sens du confortable font coudre dans la doublure  des petites vessies remplies de glace qui entretiennent une fraîcheur délicieuse.
On peut même, c'est un raffinement exquis, mélanger avec de la glace des liqueurs variées et mettre les pochettes en communication avec le niveau de la bouche par des tubes en caoutchouc ou des pailles d'une certaine longueur: c'est incontestablement la façon la plus pratique des siroter des cock-tails et des sherry goblers durant le trajet.
Ayez soin aussi de faire mettre dans un de ces récipients du consommé froid qui vous soutiendra pendant le déblaiement s'il se prolonge, comme cela n'arrive que trop souvent.

Du compartiment des dames seules.

Y monter serait folie: on assure que cela suffit parfois à faire rencontrer des trains qui, sans cela, ne se seraient jamais trouvés en rapport.
En tous cas, cela vous expose aux appréciations les plus sévères des moralistes de la presse boulevardière; ne vous risquez jamais dans ces compartiments de perdition, mesdames, si vous tenez le moins du monde à votre bonne renommée. En revanche, les messieurs peuvent y prendre place sans aucun inconvénient et c'est encore là qu'on est le mieux pour fumer une bonne  pipe.






Des ponts en fer.

On ne sait trop quelles précautions recommander contre l'effondrement des ponts: un scaphandre peut être utile, mais c'est coûteux, encombrant, et l'on s'en fatigue à la longue.




Le mieux est encore de faire stopper le train à l'entrée de chaque pont, au moyen du signal d'alarme qui est à la portée de tous les voyageurs, et de prendre la peine de s'assurer par soi-même, avec un petit marteau de métallurgiste, du bon état des pièces principales. (C'est en même temps le meilleur moyen que l'on ait de savoir si le signal d'arrêt, dont on a dit tant de mal, fonctionne réellement.)

Contre les assassins.

Ne portez pas de bijoux de manière ostensible, et ne laissez pas supposer que vous avez sur vous une forte somme. Évitez surtout de laisser connaître que, le matin, vous avez émargé sur des fonds secrets dans de fortes proportions: on sait que c'est cela qui a perdu l'infortuné préfet Barrême.





Ne vous liez point avec vos compagnons de route, en évitant toutefois de les froisser par une raideur excessive, et si vous leur adressez la parole, que ce soit pour gémir sur la misère des temps et la cherté des voyages; laissez entendre que les frais de départ et les pourboires vous ont dépouillé de fond en comble; il ne serait même pas mauvais, à l'approche d'un buffet, d'emprunter sur un ton piteux une pièce de quarante sous.
Ne jouez pas au bonneteau, mais ne laissez paraître dans votre attitude aucune appréciation désobligeante pour les amateurs de ce petit jeu de société; ne parlez pas politique, et, si vous lisez des journaux, que ce ne soient pas des feuilles de luxe comme l'Illustration, la Revue des Deux-Mondes ou la Vie parisienne; je crois inutile d'ajouter qu'il serait insensé de laisser voir le Moniteur des tirages financiers ou le Capitaliste.





Ayez constamment la main sur la détente de votre revolver, mais ne le tirez pas avec précipitation chaque fois qu'un de vos voisins changera de position; il serait dans le cas de riposter.
Ne dormez point et, par dessus tout, évitez de ronfler; il y a des gens que ça rendrait capables des plus terribles représailles.





Menus conseils.

Ne vous mettez pas à la portière, on a si vite fait d'avoir la tête emportée par une pile de pont, et rien n'est désagréable pour une tête, séparée de son tronc, comme de se trouver seule et sans les clefs de ses malles, dans un pays qu'elle ne connait pas.
Le charbon dans l’œil est moins dangereux, mais plus fréquent; on cite un voyageur de commerce, assez parcimonieux, qui ne fait jamais autrement ses provisions de chauffage pour l'hiver.
Contre les courants d'air, le costume complet recommandé plus haut est une garantie absolue; contre l'asphyxie, dans les wagons où les voyageurs des coins s'obstinent à fermer les carreaux, nous préconisons le sac d'oxygène, dont on joue comme d'un biniou; ça fait passer  un moment.




Du buffet, défendez-vous en n'y mettant jamais le pied, et du raseur en le lui mettant quelque part.
Quant aux pochards, faites-leur absorber quelque goutte d'ammoniaque: c'est un mauvais moment à passer, après quoi vous aurez la paix.
S'il il a des chiens qui vous incommodent, jetez-les par la fenêtre en affirmant qu'ils présentent tous les symptômes de l'hydrophobie. Faites-en autant pour les marmots sous n'importe quel autre prétexte; le tout est de prodiguer ensuite à la nounou des consolations suffisantes pour lui faire oublier cet incident de voyage.




Pour ce qui est des orphéons, s'il y en a dans le convoi, comme vous ne seriez certainement pas de force à les précipiter tout entiers par les fenêtres, prenez philosophiquement le parti de changer de train, et s'il le faut, d'itinéraire. Rien n'est dangereux comme un orphéon; il y en a dans toutes les catastrophes.

Je crois pouvoir affirmer que la stricte observance  de ces préceptes raisonnés suffira pour placer le voyageur dans les conditions de sécurité les plus favorables.
N'oubliez pas cependant de prendre avant le départ un ticket d'assurance contre les accidents; il n'y a rien encore de tel pour égayer un voyage.

                                                                                                                                       Grosclaude.

L'Illustration, 22 août 1891.

La vie militaire.

La vie militaire.
Grandes manœuvres d'autrefois.



Les grandes manœuvres qui se déroulent en ce moment sur le plateau de Lannemezan sont presque un anniversaire. Il y aura bientôt, en effet, quarante ans juste qu'on se livra pour la première fois, en France, à ces opérations qui ont la prétention, pas toujours justifiée, d'être l'image de la guerre, et que les Allemands pratiquaient bien longtemps avant nous.
C'est au mois de septembre 1874 qu'on en fit, dans les terrains accidentés du Perche, un essai à la vérité quelque peu timide. Il devait être suivi, à brève échéance, d'expériences beaucoup plus vastes. Mais tout "raugmente", comme dit ma cuisinière, et il faut maintenant, pour corser le spectacle, y faire figurer des corps d'armée entiers, voire des armées imaginaires, dont les pseudo-belligérants ne sont que des éléments représentatifs et partiels.
Je dois au privilège peu enviable de l'âge l'avantage, si c'en est un, d'avoir connu ce qui, dans l'ancienne armée, tenait lieu, naguère, des manœuvres encore inconnues. Depuis Louis XIV, on n'avait rien changé aux vielles habitudes, et ce qui se passait au camp de Châlons, en 1869, ressemblait trait pour trait à ce qu'avait vu le camp de Compiègne en 1694, sauf que Mme de Maintenon n'y était plus.
Mêmes mouvements processionnels, mêmes déploiements majestueux et compassés, mêmes "tireries" comme disait le maréchal de Saxe, sur des buts imaginaires et un ennemi fictif. C'était alors le triomphe de l'alignement, des formations en équerre, des piquetages figurés par des jalonneurs immobiles, qui tenaient haut le fusil, avec la crosse en l'air. C'était aussi le triomphe des adjudants-majors, dont l'agilité faisait tout le mérite, et qui glissaient comme des météores d'un bout à l'autre du front des troupes, tracé par eux avec un soin méticuleux autant qu'empressé.
Cela s'appelait les "évolutions de ligne", et constituait le couronnement de l'instruction. On arborait, pour y procéder, la grande tenue de service, et les généraux qui les dirigeaient ne dédaignaient point, parfois, d'y paraître en culotte blanche et chapeau ferré. Avec quelle solennité chacun remplissait sa mission personnelle, il faut l'avoir connu pour en juger. On eût dit que le Grand Roi présidait encore à ces cérémonies quasi cultuelles, et que son ombre auguste planait, après plus d'un siècle, sur des bataillons dont la rigide ordonnance semblait empruntée aux régiments à perruque qui maniaient devant lui la pique et le mousquet.
Malheureusement, rien ne ressemblait moins à la guerre que cette espèce de jeu d'échecs. On avait beau faire parler la poudre, mettre en feu les batteries, lancer à plein galop des escadrons qui venaient s'arrêter à cinquante mètres des carrés hérissés de baïonnettes, le spectacle était émouvant, parfois même grandiose, mais l'enseignement à en tirer complètement nul.
Je me rappelle notre stupéfaction à tous quand nous nous trouvâmes, quelques mois plus tard sur de vrais champs de bataille. Ah! que les mouvements en tiroirs, les changements de front obliques ou parallèles et les alignements sur le centre étaient loin!
Une seule fois, j'eus l'occasion d'en retrouver la vague réminiscence au milieu de circonstances dramatiques qui donnaient à ces pratiques d'un autre âge une grandeur que je n'eusse jamais soupçonnée. C'était à Saint-Privat, vers sept heures du soir, au moment où l'artillerie de la garde allemande, couronnant les crêtes, concentrait sur notre aile droite, déjà aux trois quarts enfoncée, le feu de ses quatre-vingt-seize pièces déchaînées en un sabbat infernal. Un bataillon d'infanterie engagé depuis le matin, venait de recevoir en plein corps successivement deux obus, qui avaient écharpé une quinzaine d'hommes, et, dans ses rangs décimés, passait comme le frisson avant-coureur de la déroute. Un coup de canon encore, et il lâchait pied sans qu'aucune force humaine ne fut capable de le retenir...
Alors, on vit son commandant, un homme jeune encore, grand, mince, au profil d'aigle, faire volter son cheval et se mettre face à la troupe. Le sabre haut, il commanda, comme au camp de Châlons:
" Drapeaux et guides généraux, sur la ligne!"
Puis, offrant son buste à la mitraille qui cinglait autour de lui, il procéda à l'alignement de ses six compagnies, déjà bien diminuées, hélas! avec le même sang froid, la même imperturbabilité, la même ponctualité  que s'il se fût trouvé à dix lieues de la fournaise. Et quand ce fut fait, il remit tranquillement son sabre au fourreau. Car c'était assez. Il avait ressaisi ses hommes par la seule puissance de la discipline qui maîtrise la bête humaine. Désormais, ce n'était plus des individualités qui se trouvaient là, avec leurs terreurs et leurs défaillances. C'était le rang, qui se resserre pour boucher ses brèches et qui fléchit parfois mais ne rompt pas.
La guerre moderne, avec ses engins si terriblement meurtriers, ne permettra plus que rarement des prouesses de ce genre. J'imagine, cependant, qu'on en reverra encore de pareilles, parce qu'on ne manquera jamais d'hommes de cœur pour les accomplir quand elles seront indispensables. Il n'est pas besoin d'avoir été élevé à la mode antique pour en retenir ce qu'elle a d'irremplaçable, au moins dans des cas exceptionnels.
Toujours est-il que quand nous allâmes, en 1874, nous livrer non plus à la "petite guerre", mais à des exercices qui prétendaient être un simulacre de la grande, nous nous trouvâmes tous, dès l'abord, pas mal dépaysés. Entre les nouvelles méthodes, auxquelles il fallait s'initier, et les anciennes, qu'il fallait oublier, on était un peu comme l'âne de Buridan, qui ne savait à quel choix se résoudre. Le conflit des procédés antagonistes troublait véhémentement les cervelles. Il faisait parfois mêler ensemble, en une macédoine assez mal dosée, le vieil ordre serré avec le jeune ordre dispersé. Les arbitres eux mêmes, encore mal accoutumés à leur dignité récente, semblaient attendre une inspiration surnaturelle qui vint dicter leurs décisions et suggérer leurs arrêts.




Je me souviens d'une attaque de village, héroïque et superbe, que la brigade dans laquelle j'occupais les fonctions d'officier d'ordonnance était chargée d'opérer. Les bataillons déployés, avec leur chaîne de tirailleurs, leurs soutiens, leurs réserves s'avançaient concentriquement, d'une allure martiale et décidée, sans se soucier beaucoup du feu désespéré des défenseurs. Car il est étonnant de voir comme, lorsqu'il n'y a plus de balles dans les fusils, on se joue du péril. Donc on marchait avec un entrain endiablé et le village convoité allait infailliblement succomber, quand, tout à coup, parut un cavalier, à brassard, qui fit signe de s'arrêter.
A cette époque lointaine et transitoire, on vivait encore sous les anciens règlements, mais des circulaires ministérielles tenaient lieu de nouveaux. Or il se trouvait qu'un de nos deux régiments avait fait entre les premiers et les seconds un compromis bâtard dont l'arbitre s'était offusqué grandement. Et il ne parlait de rien moins que de neutraliser pour la journée cette troupe rebelle, laquelle, par l'organe de son colonel protestait de la belle façon.
Jamais, je crois, ne s'éleva débat plus tumultueux, ni plus aigre. Le bruit des voix couvrait presque celui de la fusillade et le moment semblait proche où la dispute finirait mal. Fort heureusement, une sonnerie de clairon, répétée d'un bout à l'autre de la ligne, vint mettre tout le monde d'accord. L'heure du déjeuner avait sonné et comme quelques puissants personnages étaient présents à la manœuvre, on ne pouvait point les faire attendre, ni contrister leur estomac...
Il y a de cela trente-neuf, si je sais bien compter. J'ai constaté maintes fois, depuis, que c'était toujours la façon de terminer les grandes batailles d'automne, en France comme à l'étranger.

                                                                                          Lieutenant-Colonel Rousset.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 21 septembre 1913.