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mardi 3 octobre 2023

Les machines à coudre

avec

 chiens moteurs. 


Une grande infortune menace les caniches et autres espèces canines.
Depuis la création, ces fidèles compagnons de l'homme l'accompagnaient à la chasse, le gardaient la nuit, veillaient au troupeau, jappaient sur la diligence ou charmaient les loisirs des dames qui leur font des paletots d'hiver et d'été.
Ces diverses fonctions ne manquaient point de charme.
Un cruel inventeur vient d'imaginer une machine à coudre dans laquelle un caniche (c'est le meilleur marché et le plus sobre des chiens) est enchaîné sur une stalle au-dessus de la roue motrice. Un mécanisme permet de pousser la stalle en arrière, et le caniche, se trouvant ainsi jeté sur le versant de la roue du côté de sa queue, est exposé à glisser et il se met aussitôt à trotter en avant; la roue tourne, et plus le chien est en arrière, plus son poids s'ajoute au mouvement de ses pattes pour accélérer l'impitoyable machine.




Bientôt, l'animal est haletant, sa langue sort; alors, il la rafraîchit dans une écuelle élégamment disponible en avant de son supplice.
De temps en temps, on arrête la couture, et le pauvre coureur se repose au sommet de sa roue, en attendant que cette roue de Danaïdes reprenne sa marche insensée.
On s'aperçoit que le chien devient enragé quand son écuelle d'eau lui fait horreur, et comme il est attaché, on peut alors l'abattre sans danger.
L'origine de cette découverte a été une pensée d'humanité. M. Richard, qui confectionne les uniformes militaires et emploie une armée de machines à coudre, a reconnu que ces dernières une influence délétère sur les ouvriers qui les font marcher.
Il essaya divers moteurs mécaniques; mais le profit est si petit, que le moteur le plus économique mangeait la moitié du bénéfice, lorsqu'il imagina, comme complément des machines couturières, les chiens tailleurs qui travaillent beaucoup et mangent peu. Aujourd'hui, les beaux uniformes de nos soldats sont confectionnés par des caniches sous la haute surveillance de qui de droit.
Que la guerre entraîne après elle de souffrances! Pauvres caniches, que vous deviez envier la niche, dans laquelle les bouledogues et autres préparent de la mauvaise humeur pour la nuit.

Le Pèlerin, 17 avril 1880.

lundi 19 mars 2018

Chronique du 13 juin 1858.

Chronique du 13 juin 1858.

Les malfaiteurs, maintenant effarouchés dans Paris par le grand nombre de sergents de ville, sont en grand nombre dans les campagnes d'alentour. En voici un, du moins, qui vient de faire une fin digne de lui.
Une lingère, du nom de Madeleine L..., s'était arrêtée, pour déjeuner, dans une petite auberge de Vaugirard. Un individu qui se trouvait à la même table, et qui avait remarqué sur elle une chaîne d'or, un porte-monnaie bien garni, s'informa du lieu où elle se rendait, apprit que c'était à Meudon, et offrit de l'accompagner.
Ils ne furent pas plutôt dans les champs, aux bords de la Seine, que le galant chevalier, assurant que sa compagne était fatiguée, la força de s'asseoir sur l'herbe à ses côtés.
Mais sous le bouquet d'arbres où ils s'étaient reposés, cet homme prit Madeleine dans ses bras et s'élança avec elle dans la rivière, où il fit tous ses efforts pour la tenir enfoncée et la noyer.
Cependant, les cris jetés par la malheureuse femme avaient été entendus par deux pêcheurs; ils se jetèrent à la nage et se dirigèrent à l'endroit où les jupes de Madeleine, la soutenant sur l'eau,  la faisait apercevoir. A leur aspect, le malfaiteur venait de lâcher prise, et les pêcheurs purent ramener au bord la victime encore vivante.
Pour le meurtrier, qui n'osait reparaître à la surface de la rivière, le courant l'avait entraîné; et après une heure de recherches, on ne trouva plus que son cadavre.

***

On parle d'un autre voleur non moins providentiellement puni.
Dans une belle ferme de nos campagnes habitait un chien qui, par son excellent naturel, s'était fait l'ami de toute la maison et aimait aussi profondément ses maîtres.
Un ouvrier cosmopolite passa; et comme le chien était aussi beau que bon, il trouva le moyen de s'en emparer pour le vendre.
Il le traîna longtemps à sa suite, le tenant attaché à une corde, et le maltraitant souvent, jusqu'à ce qu'il en trouvât un prix convenable.
Le chien, qui s'était d'abord montré plein de regrets pour ses anciens maîtres et furieux contre le ravisseur, comprit qu'il fallait changer d'apparence.
Il feignit tout à coup une tendresse extrême pour l'ouvrier, passa sa vie à lui lécher les mains et le caresser. Par ce moyen, il parvint à se faire ôter son lien.
La première nuit où il fut libre, profitant du sommeil du ravisseur, il fouilla dans ses habits, y prit le vieux portefeuille qui contenant le passeport et les papiers de l'ouvrier.
Puis, il s'élança au dehors, courut bride abattue jusqu'à se ferme chérie de Moutoronne, et remit à son maître, avec ce portefeuille, le nom et le signalement qui pouvait mettre la justice sur les traces du voleur. Ce qui arriva bientôt, en effet.

***

C'est à juste titre qu'on vante les chevaux anglais. Voici les hauts faits accomplis par l'un d'eux.
Son maître, vaquant à ses affaires, l'avait attaché avec le cabriolet au poteau d'un réverbère. L'animal n'aimait pas attendre. Au bout de peu de minutes, ennuyé de son oisiveté, il cassa son lien et se mit à galoper en tous sens.
Le premier résultat de cette distraction folâtre fut de briser en mille pièces le pauvre cabriolet contre un tronc d'arbre. Ensuite, il s'en alla heurter l'avant-train contre une grille, et l'y laissa accroché.
Bien plus libre alors pour ses jeux, et suivant un chemin qu'il avait peut-être vu prendre à son maître, il courut vers un débit de boissons, s'y élança ventre à terre, renversa tout dans le comptoir, et alla se jeter de tout son long sur un canapé qui décorait un cabinet particulier.
Mais tout s'enfuit sur son passage; et le cheval, si bien installé qu'il fût, s'ennuya de sa solitude. Il prit son élan et alla enfiler une fenêtre fermée, comme s'il eût été au Cirque en face d'un ballon de papier. Il y passa comme une lettre à la poste, si ce n'est qu'il mit en pièces vitres, boiseries et persiennes.
Mais la fenêtre donnant sur une cour fermée, il lui fallut mettre fin à ses prouesses. Ce fut là qu'on s'empara de sa personne, en disant avec plus de conviction que jamais, que rien n'est leste et fin coureur comme un cheval anglais.

                                                                                                                   Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 13 juin 1858.

vendredi 9 mars 2018

Le chien médecin.

Le chien médecin.


Ninon de Lenclos mourut dans un âge avancé ayant conservé la beauté et même, dit-on, la fraîcheur de sa jeunesse. On s'est longtemps demandé quel était le secret dont elle avait usé pour obtenir ce miracle. Et un conteur s'est rencontré qui nous affirme que si Ninon est restée jeune si longtemps, c'est à son chien qu'elle l'a dû.
Ce chien extraordinaire était un méchant petit roquet jaune, à l’œil noir et très vif, et qui répondait au nom de Raton. Il avait ses grandes et petites entrées chez Ninon et était admis quotidiennement dans la salle à manger. C'est même cette circonstance qui lui permettait d'exercer auprès de la belle personne l'office de médecin.
Car, bien que l'historiographe de Raton n'aille pas jusqu'à prétendre que la bestiole eût suivi les cours de la Faculté, il est, paraît-il, certain que le petit chien connaissait les plats que Ninon pouvait manger sans être incommodée, et ceux dont  le soin de sa santé exigeait qu'elle s'abstint.
Dès que l'on servait sur la table des ragoûts, Raton entrait dans une grande colère, et jappait furieusement jusqu'à ce qu'on les emportât.
Quand apparaissaient les entremets, le médecin à quatre pattes exerçait sur eux un contrôle sévère. Il en était auxquels il permettait que sa maîtresse touchât. Mais s'il sentait une odeur d'épices, il se plantait devant l'assiette suspecte et faisait en sorte que Ninon n'y portât point la main.
Quand Raton paraissait trop irrité, Ninon le flattait doucement et lui demandait: "Voulez-vous me permettre de boire un verre d'eau?" A ces mots, le petit chien se calmait toujours. On apportait un gobelet, et, quand elle avait bu une gorgée, Ninon donnait le reste à lapper à Raton, qui s'en acquittait en remuant la queue.
Ce que le conteur auquel nous empruntons ces détails ne nous dit pas, et qu'on est en droit de supposer, c'est que Ninon et les gens qu'elle invitait à sa table s'amusaient beaucoup de sa gentillesse et de l'intelligence du petit chien. Or, il est notoire que les repas dans lesquels on a ri ne pèsent pas sur l'estomac.
Les gens qui digèrent bien vivent vieux et gardent longtemps le teint clair. Il n'est donc pas si paradoxal de prétendre que le chien de Ninon de Lenclos a plus fait pour lui conserver la santé que tous les médecins qu'elle a pu consulter.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 18 août 1907.

dimanche 14 janvier 2018

Chronique du 31 octobre 1858.

Chronique du 31 octobre 1858.

De nombreux sinistres ont été causés cet été par les chiens enragés; le plus affreux a eu lieu en plein Paris, où les chiens ont si peu de choses à faire.
A deux heures de l'après-midi, un chien furieux, sortant des Tuileries, s'est engagé dans la rue de Rohan. Tout le monde fuyait devant lui; plusieurs femmes, sur lesquelles il s'était jeté, n'ont dû qu'à leurs jupons d'acier d'être préservées de ses morsures. Arrivé à la rue Saint-Honoré, cet affreux animal a saisi la jambe du sieur T...; aux cris de ce malheureux, le sergent de ville P..., du deuxième arrondissement, et un courageux passant, le sieur G... sont accourus.
L'agent a saisi le chien par la tête, tandis que le sieur G... lui desserrait la mâchoire. Cédant à leurs efforts, l'animal quitta la jambe de T... s'élança sur G..., qu'il mordit à la main droite, puis saisit le sergent de ville au bras gauche et s'y tint suspendu. Ses dents étaient tellement enfoncées dans les chairs, qu'il fallut le tuer à coups d'épée pour lui faire lâcher sa proie.
Les trois blessés, se rendant dans la pharmacie la plus voisine, ont subi la cruelle opération du fer rouge appliqué sur les chairs.
Ainsi voilà trois hommes dévoués et généreux qui ont enduré ce martyre et qui seront encore longtemps livrés à de terribles angoisses, parce qu'il plaît à certaines gens de conduire partout avec eux ces horribles bêtes.

Le sieur Joseph B... , âgé de trente ans, était judiciairement séparé de sa femme, et il éprouvait un violent chagrin de sa position.
Après diverses tentatives pour amener une réconciliation, il y renonça.
Une après-midi de ces jours-ci, il se rendit chez une dame S... , qui était de sa connaissance. Dans la conversation, il lui raconta une histoire fort triste, fort dramatique; puis tout à coup il prit un couteau-poignard caché sous ses vêtements et se perça le coeur.
Cette triste histoire était la sienne, et, arrivé au dénoûment, il le faisait en action.
La mort a été instantanée.

Avis aux marchands. Un personnage de l'extérieur le plus convenable, se présenta, la semaine dernière, chez le sieur S... , négociant en toiles, rue Saint-Martin, et choisit pour 1.500 francs de toile de Frise et de Flandre. L'achat fait, le personnage donna son nom, et pria qu'on lui envoyât de suite les marchandises par un garçon de magasin, auquel il solderait le montant de la facture.
Une heure après, un homme de peine, traînant une charrette à bras, se dirigea à l'adresse donnée par cet homme.
Un peu avant d'arriver, il rencontra dans la rue l'acheteur accompagné d'un individu en costume d'ouvrier.
- Ah! ce sont mes toiles, dit le premier; Pierre va les conduire chez moi tandis que vous, mon garçon, vous me suivrez chez mon banquier, où je vous payerai la note.
Le second individu emmena la petite voiture; l'homme de peine et l'acheteur se dirigèrent vers une maison de banque.
Le dernier dit au garçon de magasin de l'attendre dans la salle commune, et passa dans une autre pièce.
Le délégué du marchant, se voyant réellement chez un banquier, attendit fort tranquillement. Il lui fallut deux heures entières pour perdre patience. Au bout de ce temps, il entra à son tour dans les bureaux et là il apprit que le personnage dont il donnait le signalement était venu en effet, mais qu'après avoir demandé un léger renseignement, il était sorti par une autre issue.
Le garçon de magasin courut conter l'aventure à son patron qui se hâta de porter plainte.
Par suite, l'acheteur et son prétendu Pierre, qui avait déjà vendu la toile et même la petite voiture qui l'amenait, et en mangeaient le produit dans un hôtel de la rue de Constantine, ont été recherchés, découverts et arrêtés.

Un brave doyen du diocèse de *** présidait à l'installation d'un nouveau curé de village. Pendant la cérémonie, le doyen monta monta en chaire et prononça ces paroles:
"Félicitez-vous, heureux paroissiens de cette église! Le prêtre vénérable à qui la Providence vous confie sera l’œil de l'aveugle, le pied du paralytique et le mari de toutes les veuves!"

A propos de bêtises, voici le texte authentique d'un rapport parvenu à l'administration d'un de nos chemins de fer:
"Monsieur, hier je vous prévenais que, le treillage étant brisé, des poules étaient venues se faire massacrer par le train n° 6. Aujourd'hui ce sont des porcs, qui, en s'aventurant sur la ligne, ont été victimes de leur coupable imprudence."

                                                                                                                     Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 31 octobre 1858.

mercredi 1 novembre 2017

Qui veut ma femme pour un chien?

Qui veut ma femme pour un chien?

Un voyageur qui revient de l'île Herschell où le thermomètre descend chaque année, pour plusieurs mois, à 60 degrés au-dessous de zéro, publie le récit de son séjour chez les Esquimaux.
Il explique comment ces êtres primitifs échangent volontiers un renard noir, dont la peau vaut 5.000 francs contre un sac de farine, et aussi comment un naturel de l'île Herschell échange sa femme le plus gaiement du monde contre la femme de son voisin.
Mais le troc le plus fréquent, paraît-il, est celui de la femme contre le chien. Le chien, dans ces contrées, a une très grande valeur. Un esquimau de l'île Herschell montre donc toute l'estime qu'il a pour son épouse en la cédant au voisin contre un simple barbet...

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 29 novembre 1908.

jeudi 26 octobre 2017

Une protestation.

Une protestation.





Ce n'est pas une fantaisie de peintre qui a créé le sujet de ce tableau; il est dû à l'heureux hasard d'une rencontre. La vérité écrite soit par la plume, soit par le pinceau, a un tel accent que les yeux, aussi bien que l'intelligence savent discerner tout d'abord ce qui a été vu de ce qui a été imaginé: donc, nous pouvons affirmer, sans craindre de faire erreur, que la curieuse scène reproduite ici, d'après M. Louis Baader, a été prise par lui sur nature dans l'une de ses promenades d'observateur le long de nos quais.
Il a plu au jeune auteur de cette charmante toile de transposer à deux siècles en arrière le fait qui s'est passé sous ses yeux. Coquetterie d'artiste: le tondeur de chiens qui a posé devant lui était vraisemblablement moins présentable dans son négligé moderne que sous la veste espagnole d'un opérateur du temps de la reine Anne d'Autriche. De là ce choix arbitraire du costume. Quant aux deux autres personnages, le peintre n'avait pas à modifier leur vêtement naturel; pour eux la mode n'a pas changé.
Les acteurs sont en place, expliquons la scène.
Garrotté, couché à terre, et maintenu immobile par la triple pression des jambes et de la main du tondeur, un pauvre barbet, que les ciseaux ont déjà dépouillé d'une partie de sa toison, va, tout à l'heure, subir le supplice humiliant que le roi Cambyse fit autrefois souffrir aux mages et que, au neuvième siècle, certains abbés s'arrogèrent le droit d'infliger non-seulement aux serfs, mais encore aux moines soumis à leur autorité.
Il s'agit de l'essorillement ou ablation des oreilles.
Le caprice du maître a décidé que son barbet, tondu et essorillé, serait plus convenablement vêtu et mieux coiffé. Aussitôt que l'arrêt a été prononcé, l'animal s'est vu livré au sacrificateur, qui opère en plein vent; garanti contre la révolte du patient par la pression qu'il exerce sur celui-ci et par la terreur qu'il lui inspire, il continue son oeuvre sans s'émouvoir du sourd gémissement qu'un coup de ciseaux mal dirigé arrache de temps en temps à sa victime. L'impitoyable tondeur chantonne, ou bien il répond aux cris de douleurs du pauvre barbet comme les mères aux enfants qui pleurent quand on les débarbouille: il faut souffrir pour être beau.
Ces plaintes, qui n'obtiennent pas de la part des passants un seul regard de compassion, ont au moins excité la curiosité sympathique d'un être dont l'espèce, en fait d'instinct, de courage et de dévouement, fait quelquefois honte à la nôtre. Il a vu le faible opprimé, et, faible lui-même, il vient hardiment se poser devant le faible oppresseur qu'il menace de l’œil et des dents. Son attitude et son regard traduit pour ainsi dire ce cri de la protestation universelle adressée par ceux qui souffrent à celui qui fait souffrir: "Tu n'en as pas le droit!"
L'homme ainsi attaqué suspend son travail et lève les yeux sur l'agresseur qui le regarde effrontément. Son premier mouvement est d'allonger le pied pour chasser l'importun défenseur du barbet; mais ce dernier n'en tient pas compte, il garde sa posture de défi, intrépide comme ces natures généreuses qu'aucun péril ne peut faire reculer quand il s'agit de proclamer la force du droit contre le soi-disant droit de la force.
Feignant alors de prendre son adversaire au sérieux, le tondeur accepte la discussion, comme passe-temps et par raillerie.
- Il paraît, camarade, dit-il, que mon travail ne te convient pas?
Un sourd grognement répond à la question posée
- Non? C'est malheureux! Mais tu conviendras que je dois obéir au maître qui me paye, et que celui-ci a le droit de façonner comme il lui plait l'animal qu'il nourrit?
Nouveau grognement.
- Tu n'admets pas cela non plus? Soit. Nous allons, j'espère, tomber d'accord sur les avantages de la toilette, aussi nécessaire aux bêtes qu'aux gens. Le mérite mal vêtu passe inaperçu dans la foule; pour qui le coup d’œil flatteur? pour l'homme bien mis et le chien bien tondu.
Si puissantes que soient les observations du tondeur, elles ne parviennent pas à convaincre de leur justesse celui qui les écoute. L’œil ardent, la gueule prête à mordre, il guette tous les mouvements de l'homme, qui, à bout d'éloquence, s'est remis tranquillement à sa besogne. Le barbet pousse un cri d'angoisse, l'une de ses oreilles vient de tomber sous le tranchant des ciseaux. L'autre chien s'élance, et, d'un coup de dent, il imprime en passant sa protestation dans la main de l'opérateur.

Le Magasin pittoresque, novembre 1875.

samedi 13 février 2016

Les femmes qui allaitent des chiens.

Les femmes qui allaitent les chiens.

La coutume de manger de la viande de chien, si généralement attribuée aux Chinois, est cependant commune à beaucoup d'autres peuples où les petits "cabots" lorsqu'ils sont jeunes et bien grassouillets, sont nous seulement très appréciés des gourmets, mais encore considérés comme une nourriture des plus exquises.
C'est pour cette raison que ces animaux, lorsqu'ils naissent, sont l'objet d'une très grande sollicitude de la part de ceux qui les élèvent dans le but de les détailler au marché. Comme ce commerce est très rémunérateur, lorsque la chienne ne peut nourrir tous ses petits, ce sont les femmes qui sont chargées de les allaiter.
En Birmanie, il n'est point rare de voir une mère nourrissant son enfant, tandis que tout à côté et très fraternellement, un petit chien partage le même lait. L'explorateur Wrangel fut témoin d'une scène pareille dans les régions polaires.
Les Indiennes Paumaris du Pérou, et celles de la Guyane hollandaise considèrent comme une faveur d'être nourrices d'un chien et même d'un singe, mais elles se croiraient déshonorées de nourrir un enfant dont la mère vient de mourir.
Et chose plus curieuse encore, ce ne sont pas seulement les chiens qui jouissent de ce privilège de l'allaitement humain. Dans la partie extrême nord du Japon, les femmes sont très flattées de servir de nourrices à de petits ours.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 10 février 1907.

samedi 16 janvier 2016

Le chien du Pont-Neuf.

Le chien du Pont-Neuf.

Un Auvergnat s'était installé au bout du Pont-Neuf avec un caniche exercé à se rouler dans la boue les jours de pluie. 
Une fois bien crotté, le chien se mettait à courir sur le pont et se jetait comme un fou au travers des jambes des passants. Il affectionnait surtout les souliers et les bottes luisants, sur lesquels il portait audacieusement ses pattes sales.
Les citadins criaient après le maudit barbet et lui lançaient des coups de pieds qu'il n'évitait pas toujours. Celui-ci se sauvait tête baissée, la queue entre les jambes, et allait se jeter sur d'autres souliers et se frotter contre d'autres pantalons. Il faisait ainsi, en quelques minutes, une douzaines de victimes.
Au bout du pont, celles-ci trouvaient le décrotteur, et l'on faisait queue devant la sellette.
Le manège dura trois ans, après quoi, il fut découvert, et l'Auvergnat s'en fut au pays se reposer sur ses lauriers.

                                                                                          Richebourg, Hist. des chiens célèbres.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 5 juillet 1885.

jeudi 20 août 2015

Le chien.

Le chien.

"Le chien, dit le célèbre naturaliste Linné, est le plus fidèles des animaux domestiques; il caresse son maître; il est sensible à ses châtiments; il le précède et se retourne quand le chemin se divise: docile, il cherche les choses perdues, veille la nuit, annonce les étrangers, garde les marchandises, les troupeaux, les rennes, les bœufs, les brebis, et les défend contre les bêtes féroces qu'il attaque; il reste près des canards, rampe sous le filet de la tirasse, se met en arrêt, et rapporte au chasseur la proie qu'il a tuée, sans l'entamer.
En France, il tourne la broche; en Sibérie, on l'attelle au traîneau; lorsqu'il est à table, il demande à manger; quand il a volé, il marche la queue entre les jambes; il grogne en mangeant; parmi les autres chiens, il est toujours le maître chez lui; il n'aime point les mendiants et attaque sans provocation ceux qu'il ne connaît pas."
A côté de ce portrait tracé par l'Aristote Suédois, nous voulons placer celui qui a été esquissé par notre grand Buffon; nos lecteurs compareront:
"Plus docile que l'homme, plus docile qu'aucun des animaux, non-seulement le chien s'instruit en peu de temps, mais même il se conforme à toutes les habitudes de ceux qui le commandent; il prend le ton de la maison qu'il habite; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands et rustre à la campagne. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde, il sent de loin les étrangers, et, pour peu qu'on s'arrête ou tente de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose et, par des aboiements réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit, combat."




Parmi les diverses variétés du genre chien, nous signalerons le chien courant, que l'on emploie surtout à la chasse des bêtes fauves, et qui est remarquable par la finesse de son odorat et le développement de son intelligence; le chien braque, qui arrête parfaitement le gibier; le chien lévrier, qu'un instinct particulier pousse à la chasse du lièvre et du lapin; le chien de berger, qui aide le pâtre dans la garde des troupeaux, lutte contre le loup, et remporte souvent la victoire; le chien de garde, qui défend nos habitations et nos fermes; le chien de Terre-Neuve, qui brave la fureur des flots, se montre doux et caressant envers son maître et est capable de tous les événements.
La fidélité du chien, comme son intelligence, est proverbiale. Qui ne se rappelle le chien de Tobie, le chien d'Ulysse et le chien de Montargis?

                                                                                                                      C. Lawrence.

La Semaine des Familles, 16 mars 1867.

jeudi 30 juillet 2015

Faire une oie avec un chien.

Faire une oie avec un chien.



Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

dimanche 29 mars 2015

Le plus curieux des animaux.

Le plus curieux des animaux.

La femme est plus curieuse que l'homme. Cela va de soi, et personne n'en doute. C'est peut être un signe de supériorité, car on ne retrouve le même péché mignon que chez les animaux les plus élevés en organisation et en mentalité. Et l'animal est presque aussi curieux, sinon plus, que la femme. Le chien est sans cesse en éveil et cherche à s'expliquer tout ce qui frappe ses yeux ou ses oreilles. Quand il voit un objet pour la première fois, il tourne tout autour et cherche à comprendre son usage. Son attention est toujours attirée par le nouveau: j'en ai rencontré qui riaient devant un objet bizarre pour eux. Le chien rit très bien; il suffit de l'observer pour s'en convaincre. Le cheval est curieux, moins que l'oiseau, pourtant. Quelques oiseaux sont d'une indiscrétion rare.

Les chiens ne se trompent pas de vêtements.

On dirait que certains chiens cherchent à faire eux-mêmes leur éducation, les gros chiens de montagne sont à ce point de vue particulièrement curieux. On met un vêtement neuf. Le chien s'approche et vous sent pendant un certain temps, se demandant sans doute si vous avez fait peau neuve. On change de gants. Il flaire le gant pendant des minutes si le gant est neuf. S'il a déjà servi, il n'y prête aucune attention.
Je me suis amusé plusieurs fois à mettre des gants qui appartenaient à diverses personnes présentes. Le chien était un Saint-Bernard. Chaque fois que je changeais de gant, comme poussé par un ressort, automatiquement, l'animal s'approchait de la main; après une seconde, il s'en allait se faire caresser par le propriétaire du gant. Et ainsi, chaque fois le gant semblait éveiller en lui le nom de celui qui avait prêté son gant.

Un chien qui cause avec les arbres.

Le chien du Saint-Bernard possède un flair étonnant. Il a la manie de causer dans un langage inconnu des minutes entières avec les arbres. Il a ses arbres préférés. Il les sent, tourne autour. On croirait qu'il éprouve une sensation particulière pour chaque essence. Pourquoi ces têtes-à-tête si longs et si renouvelés? Il faut un rappel énergique pour lui faire quitter la place. Qu'y a-t-il dans l'arbre? Une odeur sui generis, ou bien des insectes qui attirent son attention. Non, sans doute, puisqu'il en est de même hiver comme été. Aussitôt libre, le chien court à ses arbres. J'ai essayé de faire pénétrer des parfums un peu violents au pied des arbres. Le chien n'y prend pas garde. Cependant s'il reconnaît une odeur portée par quelqu'un de son entourage, il insiste un peu plus longtemps sur son examen et passe la tête haute, comme s'il cherchait la personne qui porte d'habitude le parfum.
La curiosité du chien est quelquefois mal récompensée. Romanes se mit un jour à préparer des bulles de savons. Son chien manifesta un intérêt particulier pour l'expérience. Naturellement, il s'approcha d'une bulle et la flaira. La bulle s'éloigna; il s'approcha encore et de la patte toucha le petit ballon. Mais la bulle creva. Le chien, tout surpris et effrayé, s'enfuit et court encore.
Un matin, au Bois, une fillette tenait à la main une boîte carrée du volume d'un kodak. Mon Saint-Bernard voulait savoir absolument ce que c'était que cette boîte. Il la regardait, la sentait, appuyait son museau sur le maroquin. L'enfant, pour s'amuser, poussa un ressort. La boîte s'ouvrit brusquement, et, comme un diable, sortit un long serpent en baudruche qui frappa le chien. Celui-ci ne fit qu'un bond et, pris d'une frayeur folle, se sauva chez lui, à un kilomètre de distance. Depuis, il ne s'est jamais plus approché de la fillette et s'éloigne en courant quand il l'aperçoit. Curieux, mais aussi plein de mémoire!    

                                                                                                        Henri de Parville.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er janvier 1905.            

samedi 14 février 2015

Le chien qui ne veut plus parler.

Le chien qui ne veut plus parler.

Un ventriloque fort habile entre dernièrement avec un affreux petit caniche dans un grand restaurant du Havre, rue de Paris.
Il fait placer son chien en face de lui, assis sur une chaise, et demande la carte:
- Garçon, un beefsteak aux pommes!
- Et moi aussi, garçon, ajoute une voix étrange.
Le garçon ahuri se retourne, cette voix ne peut sortir que de la gueule du caniche! Stupéfait il sert l'homme et son bizarre convive qui dit:
- Merci!
Bientôt le maître du chien appelle de nouveau le garçon:
- Donnez-moi de la salade.
- Et pour moi aussi! ajoute la voix de la bête.
Un richissime Américain, assis à une table voisine, s'adresse alors fort respectueusement à l'homme au chien.
- Aôh! Monsieur, vous avez dû avoir baôcoup de la peine pour apprendre le chien à parler?
- Oh! oui, Monsieur, beaucoup!
- Vôlez-vous le vendre à môa?
- A aucun prix.
- Oh! non! ne me vends pas, supplie le chien d'une voix câline.
L'Américain de plus en plus émerveillé, revient à la charge.
"Et si je donnais à vô 2.000 dollars (10.000 francs) ?
- Euh! je ne sais pas trop...
La conversation continue, le chien fait preuve d'une très grande intelligence, aussi l'Américain, enthousiasmé, offre 30.000 francs au propriétaire du chien qui accepte après avoir hésité longtemps. 
Le milliardaire paie comptant, envoie chercher une laisse qu'il attache au cou de l'animal. 
Le Yankee entraînait le pauvre caniche malgré une vive résistance, et le chien allait passer la porte quand on l'entend s'écrier d'un ton lamentable:
"Eh! bien! puisque tu m'as vendu, je me vengerai... Je ne parlerai plus!"

Mon Dimanche, 27 septembre 1903.

dimanche 1 février 2015

Chronique du Journal de Dimanche.

Chronique.


Hier, à la tombée du jour, une magnifique crinoline, qui cherchait dans une des avenues de la ville de la fraîcheur, la solitude et peut-être autre chose, a été bien involontairement le théâtre d'un duel qui n'a pas eu heureusement de conséquences funestes.
Pendant que cette splendide futaille, cerclée de volants en dentelle, se balançait sans penser à rien à l'ombre des tilleuls, un jeune toutou courait éperdu dans l'allée, poursuivi par un chien beaucoup plus gros, qu'il avait eu l'imprudence d'agacer. Le roquet, ne sachant à quel refuge se vouer, profite d'un moment où la crinoline est relevée par un de ces balancements gracieux que tout le monde connait, et il se glisse sous le dôme de baleine, d'où il nargue en jappant son ennemi.
Celui-ci tourne autour de la place; la dame à la crinoline, désirant se débarrasser au plus vite de l'hôte inattendu qui vient de violer le sanctuaire, lève imprudemment sa jupe pour chasser le roquet; mais, hélas! le gros chien profite à son tour du passage qui lui est ouvert; il se précipite sous la cloche, où s'engage alors une lutte désespérée avec accompagnements d'aboiements et de soubresauts furieux. Dire les péripéties de ce duel homérique, les cris d'effroi de la dame, les convulsions de la crinoline agitée par cette tempête intestine, c'est impossible... Nul n'a pu pénétrer non plus les mystères des désordres intérieurs causés par ce combat mémorable.
Ce fait, qui nous est garanti par un témoin oculaire, est un trait de plus à l'histoire des malheurs de la crinoline. On se demande s'il ne serait pas possible de parer à cet inconvénient en armant le bas des jupes d'un cercle de pointes de fer comme celles qui défendent l'entrée des parcs. Cela mérite réflexion.

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L'autorité judiciaire de Lot-et-Garonne vient de commencer une instruction sur un crime entouré de circonstances affreuses.
Une servante a mis au monde un enfant vivant, et, le soir, le croyant mort, dit-elle, elle la fait brûler dans le four de son maître.
L'analyse des cendres a révélé, en effet, la présence d'ossements calcinés.

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Un bien malheureux accident est arrivé dimanche dernier, dans l'après-midi, à Saint-Hymer.
Un jeune homme de dix-huit ans, M. Ferray, commis au bureau de l'enregistrement de Pont-l'Evêque, était sorti sur les quatre heures pour chasser dans une propriété voisine de la demeure de son père. Obligé de traverser la route pour rentrer, et n'ayant pas de permis, il introduisit son fusil dans la haie qui sépare sa maison de la propriété  où il se trouvait. De retour chez lui, il voulut retirer son fusil de la haie en le prenant par le canon en avant. Mais, le chien s'était accroché aux broussailles, le coup partit, et le malheureux reçut la charge en pleine poitrine. Il expira sur-le-champ.
Cet événement a produit une profonde sensation dans la commune de Saint-Hymer, où M. Ferray jouissait de l'estime générale.

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M. Victor Pagès, maire de Pradelles-Cavardès, a péri dernièrement victime d'un accident contre lequel auraient dû le prémunir de regrettables et trop nombreuses expériences. Etant à la chasse du lapin dans les broussailles, il eut l'imprudence de prendre son fusil par les canons. Le chien s'étant abattu, l'arme fit feu, et M. Pagès, atteint par la charge, fut tué sur le coup.

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Une jeune femme, tenant dans ses bras un petit enfant, sortit à l'entrée de la nuit la semaine dernière, pour faire rentrer les oies qui s'était introduite dans un fossé, à peu de distance de sa maison. 
Sur le bord du fossé, elle aperçut un chien bouledogue cherchant à mordre des oies, et en même temps elle vit un oison qui mourait. Elle ne doute pas dès lors que ce chien ne l'ait tué et cherche aussitôt à le faire fuir et à ramener les oies dans la basse-cour; mais, le chien se précipitant sur elle, elle se défend avec la main droite et les pieds, heureusement alors armés de sabots; dépose avec la main gauche, en le laissant tomber doucement, son enfant, et, s'armant de toute l'énergie que Dieu a mise dans le cœur d'une mère, prend cet animal par les pattes de devant, le renverse sur le dos en les lui croisant sur le cou, lui pose son genou sur le ventre et se met à crier au secours, tenant toujours dans cette situation ce féroce animal par terre.
Le mari de cette femme était absent, et personne dans ce moment là n'était à la maison. Une voisine, entendant ses cris de détresse, accourt, prend un gros pieu, frappe sur la tête de ce dangereux animal jusqu'à ce qu'il ait cessé de vivre. Ce chien était atteint d'hydrophobie.
Des personnes accourues déclarèrent qu'il était arrivé de côté de Navailles, commune limitrophe de Bournos, et avait mordu plusieurs autres animaux, notamment des oies et des canards.
La femme avait été mordue elle-même aux deux poignets avant qu'elle ait pu prendre l'animal par les pattes, et le sang était sorti en abondance par les plaies qu'il lui avait faites.

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Le nomme P... , compagnon maçon, entra hier au soir dans un bureau de tabac de la rue de Bretagne. Il feignait d'être en affaire pressée avec un individu qu'on ne voyait pas: "Je ne vous demande qu'un instant, un seul, dit-il à cet être imaginaire; je suis à vous dans une minute."
Puis, s'avançant vers le comptoir,: "Madame, dit-il à la marchande, servez-moi vite pour deux sous de tabac, et préparez-moi la monnaie de cinq francs, car je n'ai pas de temps à perdre." Il retourna vers la porte, comme pour causer avec son homme; un instant après, il revint, prit le paquet de tabac, ramassa la monnaie, jeta une pièce de cinq francs et sortit précipitamment. On s'aperçut bientôt que la pièce était fausse; on se mit à sa poursuite et il fut arrêté.
Il a prétendu qu'il ignorait que la pièce fut de mauvais aloi; mais les précautions prises par lui pour la faire passer semblent révéler le contraire. Il a été arrêté, et des recherches sont faites pour savoir si c'est lui qui a fabriqué la pièce fausse ou s'il est seulement l'agent d'individus se livrant à cette fabrication.

Journal du Dimanche, 4 octobre 1857.

jeudi 14 août 2014

Les animaux militaires dans l'armée anglaise.

Les animaux militaires dans l'armée anglaise.


L'amour des animaux est une passion nationale en Angleterre. Tout régiment anglais doit associer à sa destinée un animal domestique ou apprivoisé. Plusieurs de ces animaux sont devenus célèbres.

Chiens héroïques.

On rencontre dans les annales militaires de la Grande-Bretagne des légions de chiens héroïques. Jack était sous les murs de Sébastopol avec les Écossais de la garde; à Inkermann, il s'est battu comme un lion et a été blessé à la patte droite de devant. Revenu en Angleterre avec son régiment, il a reçu la croix de Victoria et la médaille de Crimée. En 1879, Bob, le chien attitré du 2° bataillon du régiment de Royal Berkshire, a fait la guerre d'Afghanistan et s'est couvert de gloire à la bataille de Maiwand. Un projectile lui avait cruellement labouré le dos, et il fallut un miracle pour qu'il guérit de sa blessure. A son retour dans la métropole, il défila, à la tête de son bataillon, sous les yeux de la reine, qui voulut lui attacher elle-même autour du cou la médaille commémorative de la bataille. Tiny, qui appartenait au corps de l'intendance, était si brave qu'il réussit à se faire blesser à la bataille de Tell-el-Kébir, gagnée, comme on sait, par la cavalerie de Saint-Georges. Cette arme toute puissante tire son nom de l'effigie gravée sur les anciennes guinées. Tiny reçut de ses compagnons d'armes la médaille d'Egypte et l'Etoile du Khédive.

Les trois chèvres blanches.

Ces brillants états de service n'ont pas empêché les chiens de perdre la haute faveur dont ils jouissaient autrefois dans l'armée britannique. Une fantaisie de la feue reine Victoria les a démodé et a contribué à les remplacer par des chèvres. Sa Majesté avait offert un magnifique bouc à longs poils aux highlanders d'Argyll et de Sutherland et une chèvre blanche à chacun des trois bataillons du régiment de Galles. Ces trois chèvres portent le nom de Taffy et ne se distinguent que par le numéro de leur bataillon. Agiles, sobres, faciles à nourrir, ces animaux à jarrets d'acier sont capable de supporter les fatigues d'une campagne, et l'esprit de corps ne leur fait pas défaut.
Taffy III savait distinguer un vrai soldat d'un simple "volontaire". Irritée du voisinage de ces militaires de second ordre, la chèvre, pendant les manœuvres, ne laissait échapper aucune occasion de leur faire sentir la supériorité de l'armée régulière à laquelle elle était fière d'appartenir. Elle se plaisait à exécuter contre eux des charges à fond, à les mettre en fuite et à les obliger à croiser la crosse de leur fusil pour se défendre contre ses attaques intrépides et réitérées.
Malheureusement, Taffy III était dépourvue de la plus indispensable des vertus militaires: elle n'avait pas le sentiment de la discipline. Un jour, le colonel, en grand uniforme, causait avec ses officiers et se disposait à monter à cheval; au moment où il se baissait pour rajuster un de ses éperons, la chèvre, sans aucun respect pour les principes de la hiérarchie, se lança sur lui, tête baissée, l'atteignit entre les deux yeux et le renversa de tout son long.
Cet attentat aurait mérité un châtiment exemplaire; mais le colonel n'osa sévir contre une chèvre blanche qui portait au-dessus du front une plaque d'argent où était gravée l'inscription suivante:
                                                                          TAFFY
    offerte au 2° bataillon du régiment de Galles
      PAR S. M. LA REINE, 1894.


Les cerfs.

Les cerfs ne sont guère plus disciplinés que les chèvres. M. Ernest Low raconte, dans son étude sur les animaux militaires, les mauvais tours joués par Mick, que le 21e Royal écossais fusiliers avait adopté pendant son séjour en Irlande en qualité de cerf du régiment.
"Chaque fois, dit le collaborateur de l'English Illustrated magazine, qu'un soldat se tenait immobile, Mick faisait un détour de façon à passer inaperçu derrière lui et l'obligeait à avancer en lui donnant, du bout de ses cornes, une petite poussée à la partie inférieure du dos.



Bien qu'il se tint en général assez tranquille, il se permettait de loin en loin quelques escapades. Il s'amusait à poursuivre les enfants et il engageait avec les chiens des batailles acharnées. Une fois, il lui est arrivé de casser d'un coup de corne la vitre de l'appareil d'alarme et de mettre sur pied tous les pompiers de la ville de Glasgow."
Mackenzie II, qui avait été offert par la reine aux highlanders de Seaford, ne se permettait pas de semblables plaisanteries. C'était un cerf mélancolique, presque sauvage, très difficile à approcher: un seul homme dans le régiment réussit à se concilier ses bonnes grâces, ce fut le tambour-major.
Au fond, c'est une idée assez bizarre d'avoir enrôlé sous les drapeaux britanniques un animal qui se distingue surtout pour sa promptitude à fuir, lorsqu'il se sent menacé par les chasseurs. Le 17e lanciers était mieux inspiré en rendant justice aux aptitudes militaires des ours.


Les ours.

A l'époque où ce régiment était dans l'Inde, le prince Adolphe de Teck, qui occupait alors le grade de lieutenant, tua un jour une ourse dans les montagnes de l'Himalaya et s'empara de l'ourson qui accompagnait sa mère. C'était une petite femelle qu'il offrit à ses compagnons d'armes. L'amabilité et la bonne grâce de Lizzie, c'était le nom qui fut donné à la nouvelle recrue, ne tardèrent pas à lui concilier tous les cœurs. Ce fut un deuil pour le régiment, depuis le colonel jusqu'au simple soldat, le jour où la gentille petite ourse ne répondit pas à l'appel. Son absence dura plus d'une année, et la fugitive ne fut retrouvée que par miracle. Toute espérance de la revoir semblait à jamais perdue, lorsqu'une troupe de saltimbanques hindous s'arrêta sur une des places de Lucknow pour montrer une demi-douzaine d'ours savants. Il va de soi que pour assister aux exercices de ces animaux, les militaires étaient au premier rang. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils reconnurent Lizzie, qui avait abandonné les drapeaux de la reine pour s'enrôler dans une compagnie d'artistes à quatre pattes.



La réfractaire fit aussitôt appréhendée et réintégrée à son régiment. Depuis cette aventure, Lizzie ne s'est plus permis aucune escapade. Elle vit de pain et de lait, prend chaque jour sa pinte bière à la cantine, manifeste le plus vif attachement pour les militaires dont elle partage les distractions et les fatigues, en un mot, elle se comporte en toutes choses comme un modèle de douceur et de docilité.
On sait quelles rivalités l'esprit de corps fait naître dans toutes les armées d'Europe. Du moment où le 17e lanciers avait un ours, le 19e hussards ne pouvait se dispenser d'avoir le sien. Et quel ours! Un grand ours noir de Russie qui n'eût fait qu'une bouchée de l'aimable et innoffensive petite ourse dont le régiment de lanciers était si fier. Malheureusement, ce redoutable plantigrade ne réservait pas pour les ennemis de l'Angleterre les dispositions belliqueuses dont il était animé. Bien au contraire, en sa qualité de sujet russe, il ne servait sous les drapeaux britanniques qu'avec une répugnance marquée, et s'il eût été livré à ses instincts naturels, il eût dévoré en quelques jours tous les officiers et soldats du 19e hussards. Le colonel finit par s'émouvoir du danger permanent qui menaçait ses subordonnés; il tint conseil avec son état-major et l'ours fut condamné, séance tenante, à être fusillé  sans plus de formalités.

Le tigre du 3e d'infanterie.

Enfoncés les lanciers! Enfoncés les hussards! Le 3e d'infanterie ne s'est pas contenté d'un ours, il a voulu avoir un tigre! Pendant que les Buffs étaient dans l'Inde, c'est le nom populaire de ce régiment, ils avaient rapporté une petite tigresse de l'expédition de Shikar;
"Pendant les premiers mois de son séjour à la caserne, dit M. Ernest Low, Kitty avait la gaieté, l'élégance et la grâce d'une petite chatte, elle jouait avec les soldats et vivait même en très bonne intelligence avec les chiens du régiment. C'était un intéressant spectacle que de la voir folâtrer au soleil sans que jamais elle manifestât la moindre velléité d'user de ses dents ou de ses griffes.
La férocité lui vint avec le sentiment de sa force. Kitty, devenue grande, rôdait en rugissant autour de la caserne et s'emparait de tout ce qui était à sa portée.
Un jour, elle entra dans le magasin de vivres et se gorgea de viande crue. A partir de ce moment, ses instincts naturels se réveillèrent: elle connaissait la saveur du sang. Elle devint un danger pour les hommes qui lui apportaient sa nourriture et on fut obligé de l'enchaîner."
Kitty ne fit pas fusillée, comme le malheureux ours du 19e hussards; mais quand le 3e d'infanterie revint dans la métropole, il laissa dans l'Inde une bête féroce qui ne faisait plus aucune différence entre les Anglais et les indigènes, les civils et les militaires, et qui n'attendait qu'une occasion favorable pour dévorer le premier homme qui passerait à porter de ses dents.

Une oie pour monter la garde.

Sur le champ de bataille, un ours ne rendrait que de médiocres services, et un tigre dévorerait les amis et les ennemis avec une inaltérable impartialité.
Les grenadiers de la garde étaient mieux inspirés en remettant en honneur un oiseau domestique dont les mérites, fort appréciés des anciens, étaient quelque peu tombés en désuétude depuis la prise de Rome par les gaulois.
"Pendant la dernière insurrection du Zoulouland, dit le collaborateur de l'English Illustrated Magazine, un grenadier, qui était de faction par une de ces courtes nuits d'été si belles et si claires sous le ciel de l'Afrique du Sud, vit arriver auprès de lui une oie qui avait une patte cassée.
Un sentiment de pitié l'emporta, dans le cœur de ce soldat, sur ses devoirs militaires, et au lieu de monter sa garde en toute conscience, il fabriqua séance tenante un petit appareil de bois dans lequel il plaça l'os brisé du malheureux oiseau. L'oie ne tarda pas à guérir, s'habitua à vivre avec les soldats et finit par être adoptée par le régiment.
Bientôt elle eut l'occasion de prouver qu'elle n'était pas un oiseau de parade et qu'elle était capable de montrer du dévouement et de l'héroïsme à l'heure du péril. Les grenadiers de la garde ont acquis une légitime renommée sur les champs de bataille, mais comme fonctionnaires, ils sont sujets à des distractions. Un jour, la sentinelle avancée qui veillait sur la sécurité du camp s'était si complètement perdue dans ses rêveries qu'elle n'avait pas aperçu un rebelle qui s'était approché à très peu de mètres de distance et se préparait à faire feu. Fort heureusement, l'oie, qui n'avait pas oublié les traditions du Capitole, montait la garde avec plus de vigilance que le soldat. Le bec ouvert et les ailes déployées, elle se précipita sur l'ennemi qui fut tellement étonné de cette diversion qu'il ne visa pas juste et manqua le factionnaire. Celui-ci, brusquement arraché à ses distractions, retrouva bien vite son sang froid et étendit l'agresseur raide mort.



Rentrée en Angleterre avec son régiment, l'oie des grenadiers de la garde était devenue une des curiosités de Londres. Chaque fois que le bataillon de service sortait, tambours battants, elle marchait à la tête des soldats pendant qu'ils traversaient la cour et ne s'arrêtait qu'après avoir dépassé la porte de la caserne. Quand venait l'heure où ils rentraient, elle allait à leur rencontre en donnant les signes de la joie les plus exubérante.
Par quelle fatalité cette oie, si vigilante quand elle montait la garde pour le compte des factionnaires distraits, devait-elle montrer une si dangereuse étourderie quand elle avait à veiller sur sa propre sécurité? Un jour vint où la ville de Londres eut la douleur d'apprendre que l'oie du rédiment des grenadiers avait été écrasée par un omnibus.

                                                                                                   G. Labadie-Lagrave.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 mars 1903.



samedi 8 février 2014

Marengo.

Marengo.

Près de Saint-Omer s'élève un délicieux et frais village qui a nom Blaudèque.
Là vivaient, au commencement de 1832, dans une simple cabane, une vénérable grand mère, sa fille la veuve François, un jeune enfant, deux vaches nommées Brune et Blonde, et Marengo, le héros de cette histoire.
Le produit de la vente du lait de Brune et Blonde suffisait aux besoins de la modeste famille.

Chaque matin, la veuve François venait à Saint-Omer distribuer sa marchandise à ses pratiques, qui étaient nombreuses, car le lait de Brune et Blonde était justement apprécié: ce n'était pas, comme la crème de Paris, un composé de cervelle de mouton délayée dans l'eau et saupoudrée de quelques grains de blanc d'Espagne: c'était du lait excellent parce que c'était du lait.
Marengo était toujours du voyage. Il traînait une petite charrette sur laquelle était placé les différents pots disposés à l'avance pour chacun des habitués de la ville; le bon caniche s'acquittait de sa tâche avec zèle et intelligence; il savait où commençait et où se terminait sa tournée, et son instinct lui disait assez devant quelles maisons il devait s'arrêter. Aussi Marengo, le chien de la veuve François, faisait-il l'admiration de tous.
Le calme dont jouissait le ménage de Blaudèque ne devait pas durer, le choléra vint porter le deuil dans la pauvre famille. La veuve François fut la première victime, et son fils, pauvre orphelin de dix ans, ayant une vieille grand mère à soutenir, continua les courses matinales à Saint-Omer pour la vente du lait de ses vaches. L'intelligence de Marengo semblait grandir à mesure que le malheur venait accabler ses pauvres maîtres.

Un matin, la petite voiture était attelée, les pots de lait mis à leur place, et Marengo attendait la venue de son jeune maître; mais celui-ci éprouvait les premières atteintes du mal qui devait le conduire au tombeau. Le bon chien, pressentant qu'il devait dès lors se passer de conducteur, se mit seul en route pour Saint-Omer.
Arrivé à la porte de la première pratique, Marengo se mit à aboyer, et il donna à entendre, par ses gémissements, que lui seul représentait la pauvre famille de Blaudèque; il alla ainsi de maison en maison sans en oublier une seule. Chacun prit son pot de lait comme d'habitude, et le remplaça, sur la petite voiture, par le pot vide de la veille.
De retour au logis, Marengo reconnut, par la désolation qui y régnait, qu'il avait bien fait de ne pas attendre le malheureux orphelin.
Depuis ce temps, et pendant plusieurs mois, Marengo, guidé par son admirable instinct, fit seul, chaque jour, sa tournée habituelle. Enfin la vieille grand mère succomba à ses chagrins, et les deux vaches furent vendues par ses héritiers.
Le pauvre Marengo refusa de reconnaître d'autres maîtres; fidèle à ses habitudes, il venait chaque matin aboyer tout seul à la porte de ses anciennes pratiques.
Un soir d'hiver, on le trouva roide et glacé sur le seuil de la cabane de Blandèque.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 janvier 1906.


vendredi 27 décembre 2013

Les Esquimaux.

Les Esquimaux.


On appelle esquimaux les habitants des contrées voisines du Pôle Nord, comme le Groenland, les rivages de la baie de Baffin, les côtes du Labrador et de l'Alaska. Les Esquimaux, par leur caractère physique et par leur langue, forment une race toute particulière. Ils sont petits, trapus, agiles; ils ont la tête toute ronde, le nez petit et écrasé, la barbe rare, et sont généralement fort laids. Mais leur physionomie est douce, franche et bienveillante. Ils sont en effet paisibles, affables et hospitaliers.
Les Esquimaux n'ont point de chefs; ils vivent indépendants, en état de parfaite égalité, et n'ont jamais éprouvé le besoin de se donner des maîtres. Les différentes peuplades voisines les unes des autres ne sont jamais en guerre. Les Esquimaux ont le caractère pacifique; les querelles sont chez eux presque inconnues. Ils commettent rarement des délits, qui, d'ailleurs, ne peuvent être punis, puisqu'il n'existe aucune loi.
L'Esquimau comprend à peine le droit de propriété, qui ne s'applique pour lui qu'aux bateaux. Aussi, lorsqu'il trouve un objet à sa convenance, pourvu, toutefois, qu'il ne soit pas dans une cabane, n'hésite-t-il pas à se l'approprier. En revanche, quand il s'aperçoit qu'on lui a dérobé quelque chose, il ne se plaint jamais et n'en réclame pas le restitution;
Le costume des Esquimaux ne les embellit pas; il parait que de loin ces indigènes ont une vague ressemblance avec les ours. Les hommes et les femmes portent le même vêtement, composé d'un pantalon de peau d'ours, d'une veste de peau d'oiseaux de mer ou de renard, fixée sur le corps au moyen de ficelles, et d'un capuchon qui recouvre presque toute la tête.



L'une des particularité les plus curieuses de l'existence des Esquimaux est leur habitation. Ils vivent dans des huttes de neige que l'on pourrait comparer à des terriers; Elles sont, en effet, à demi-souterraines, creusées dans la neige, composées d'une pièce assez vaste, recouverte d'un dôme de glace ou de neige tassée, dans lequel on pénètre par une étroite ouverture qu'on ne peut franchir qu'en rampant à quatre pattes. 




Ces demeures ne sont éclairées que par des fenêtres faites de petits trous généralement obstruées par des morceaux de fourrure. L'intérieur de ces habitations forme une petite chambre dont le sol, les murs et le plafond sont en glace. On n'y voit aucun meuble. Mais tout le long du mur court une banquette de glace qui sert à la fois de banc et de table. Quant au lit, il est formé d'une plate-forme de glace sur laquelle, en guise de matelas, sont jetées des peaux de rennes.
Comme dans les contrées polaires on ne trouve pas de bois, les Esquimaux, pour tout foyer, ont une espèce de réceptacle rappelant vaguement la forme d'une cuvette, dans lequel brûle, comme dans une lampe, de l'huile de phoque qui produit une fumée nauséabonde. C'est au-dessus de la flamme qui s'échappe de cette sorte de lampe qu'on fait dégeler l'eau à boire et qu'on fait cuire le poisson et la viande. Dans cette hutte de glace où il fait toujours une chaleur lourde et étouffante, produite par la flamme qui brûle continuellement, les habitants, entassés les uns sur les autres, se tiennent presque complètement déshabillés.
Les Esquimaux sont d'une saleté répugnante, et tous les voyageurs qui les ont visités ont souffert de leur promiscuité. Leur principale nourriture consiste en viande demi-crue et en poisson. Il y a même des groupes d'Esquimaux qui ne mangent que du poisson cru. D'ailleurs leur nom d'Esquimaux signifie mangeurs de poissons crus. Ils boivent de l'eau de neige fondue et de l'huile de phoques, pour laquelle ils ont un goût particulier. Vous savez que l'une de leurs principales occupations est la chasse aux phoques, qu'ils poursuivent dans leurs canots pour les harponner dans la mer, ou qu'ils abattent à coup de bâton lorsqu'ils les rencontrent sur un banc de glace. Ils les prennent aussi à l'affût, en creusant un trou dans la glace, et en profitant du moment où ces animaux viennent respirer à la surface de l'eau, pour les saisir au moyen d'un nœud coulant.
Les Esquimaux ont des petits bateaux qu'ils conduisent avec une habileté surprenante. Ces sortes de canots, qu'ils appellent kayaks, sont certainement les plus petites embarcations qui puissent supporter le poids d'un homme. Ces kayaks sont construits dans du bois très léger, et se terminent à chaque bout par des pointes aiguës et recourbées vers le haut. L'embarcation est recouverte de peaux de phoques imperméables et si habilement cousues au moyen d'un fil de nerfs de veaux marins, que pas une goutte d'eau ne pourrait passer à travers les coutures. Au centre du bateau, une ouverture ronde est réservée dans ces peaux de phoques; c'est par là que se glisse l'Esquimau, qui attache étroitement et solidement le bas de sa blouse aux bords de l'ouverture pratiquée dans l'étoffe imperméable. Une fois solidement fixé à son kayak, où l'eau ne peut pénétrer, l'Esquimau, muni d'une rame de 2 mètres de long, aplatie à chaque bout, qu'il tient par le milieu, comme une rame de périssoire, et plonge alternativement à droite et à gauche, se lance sans hésiter dans la tempête et se glisse à travers les écueils à la poursuite des phoques. Certains Esquimaux manœuvrent même si habilement leur kayak qu'ils arrivent à faire avec leurs bateaux le saut périlleux, c'est à dire qu'ils se renversent complètement sous l'eau, la tête en bas et la quille du bateau en l'air. Cet exercice, qu'on peut considérer comme la haute école du kayak, exige une adresse et un sang-froid à toute épreuve, car un faux mouvement de l'homme ou la perte de sa pagaie pourraient causer sa mort.
Lorsque les Esquimaux voyagent sur la glace, ils se font rouler en traîneau par leurs chiens, appartenant à une race spéciale, connue sous le nom de chiens des Esquimaux. 



Ces animaux sont attelés tantôt au moyen d'une seul trait, tantôt au moyen de deux. Chaque traîneau est tiré par plusieurs chiens, qui courent côte à côte à une allure assez vive. Le conducteur d'un traîneau s'aide bien de la voix pour diriger son attelage, mais c'est surtout avec un fouet qu'il arrive à se faire obéir de ses coursiers et à les faire marcher suivant son gré. Le fouet esquimau se termine par une mince lanière de nerf durci avec laquelle un conducteur habile corrige à volonté, au milieu de l'attelage des chiens, celui qui ne se comporte pas bien; il peut même indiquer l'endroit où il touchera le réfractaire, et rarement il manque son coup. Les chiens des Esquimaux sont d'ailleurs fort intelligents; ils savent quand ils ont affaire à un conducteur inexpérimenté, et ils en profitent pour jouer entre eux et ne pas obéir à celui qui les mène. Ces animaux sont certainement, toute proportions gardées, plus intelligents que les hommes à qui ils appartiennent. L'Esquimau est en effet d'une intelligence plus que médiocre. Il paraît qu'ils savent, au moins, se rendre justice. On raconte qu'un Esquimau du nom de Sackouse avait été mené à Londres et qu'un jour on lui avait fait voir dans une ménagerie un éléphant qui obéissait avec promptitude à son cornac, il s'écria, dans un élan d'admiration convaincue: "Oh! éléphant à plus d'esprit qu'Esquimau!".

Mon Journal, Recueil hebdomadaire pour les Enfants, 6 janvier 1894.