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dimanche 22 mai 2016

Les palanquins.

Les palanquins.


Les voitures hindoues ne sont pas suspendues, aussi leur usage est-il réservé aux classes inférieures de la société; tous les gens d'une condition aisée préfèrent voyager en palky (palanquin). comme on le sait, le palanquin est une sorte de litière portée par des hommes, et dont l'usage est peut-être aussi ancien que la civilisation hindoue elle-même.
Il y a diverses formes de palanquins; la plus ancienne est le tchaupal: c'est le type d'après lequel ont été faits tous les autres palanquins, avec diverses modifications; aussi les Hindous l'emploient-ils, préférablement à tous les autres, dans toutes les cérémonies, dans les mariages, dans les processions, etc. C'est simplement un lit ou sofa très léger, suspendu à un gros bambou qui pose sur les épaules des porteurs. Comme dans cette sorte de palanquin, on est exposé à toute l'ardeur du soleil, on les fait escorter d'un domestique qui tient au-dessus un chata (parasol); d'autres tiennent des chasse-mouches et le houka, longue pipe.
Le d'jehalledar est une variété du t'chaûpal; il n'en diffère qu'en ce qu'il est recouvert d'étoffes précieuses, brodées d'or ou de soie. C'est le palanquin des rajahs et des seigneurs.





Le bambou est revêtu de belles étoffes; les deux extrémités en sont sculptées, et représentent la tête et la queue d'un tigre ou de quelque autre animal du pays, tandis que les pieds du lit en représentent les griffes.
Le mohhafa est le palanquin des femmes riches et haute caste; il est fait selon le même système que les deux premiers. Les femmes sont assises dans ces palanquins comme dans leur chambre; elles ont le dos appuyé contre un grand coussin rond, et les genoux, les pieds et les coudes sur de petits coussins plats. Le mohhafa est porté par quatre domestiques, et suivi de plusieurs autres, qui sont plus ou moins nombreux selon le rang de la femme. Cependant, celles qui se conforment strictement aux préceptes de leur religion n'ont auprès d'elles que quatre porteurs, quelle que soit leur fortune.
Le d'houly s'éloigne des principes des précédents; c'est un brancard de bambous entre lesquels sont disposés des sangles. Deux hommes suffisent pour le porter; mais d'ordinaire, il y en a trois, dont l'un marche derrière pour relever celui qui est fatigué. Pour éviter les faux-pas, ils s'appuient sur un long bâton. Ils marchent avec une vitesse extraordinaire, et cependant avec de telles précautions, qu'ils ne font éprouver aucun mouvement à celui qui est dans le palanquin; aussi se sert-on du d'houly pour transporter les malades sur les bords du Gange.





Le mejanah, dont notre second dessin offre une variété, est fait de pièces de bois charpenté, liées par du fer et recouvertes de cuir. Il n'est pas regardé comme un palanquin de luxe; souvent même on ne le peint pas; cependant il y en a dont les formes sont très élégantes. Dans l'intérieur, il y a un lit et des coussins en coton blanc. Quoique d'invention indigène, le mejanah n'est plus guère usité que par ceux des Hindous qui sont le plus attachés aux anciens usages, comme les banians ou banquiers et les sercârs ou commissionnaires.
Le boutcha est aussi un palanquin d'invention hindoue; mais il est d'une forme très différente de ceux dont nous venons de parler. Il ressemble à nos chaises à porteurs; seulement il n'y a qu'un seul bambou, tandis que nos chaises à porteurs ont toujours deux brancards. Le boutcha est particulièrement utilisé par les Portugais. Ces Portugais, qui descendent de ceux qui s'établirent dans l'Inde au seizième siècle, sont devenus presque aussi noirs que les Cafres. Ils sont très répandus dans l'Inde mais ils y sont peu considérés.
Les Européens établis dans l'Inde ne se sont pas contentés des palanquins hindous: à Calcutta, à Madras, à Bombey, à Pondichery, on ne rencontre que les longs-palanquins: ce sont des palanquins qui ont exactement la forme d'une grande berline non arrondie par le bas; ils ont des fenêtres à glace et à jalousies; les portières sont remplacées par des rideaux; au-dessus des fenêtres, les nobles font peindre leurs armoiries comme sur les carrosses; enfin, ils sont garnis de quatre lanternes; mais, comme dans les palanquins hindous, il n'y a qu'un seul bambou pour les porteurs, qui sont d'ordinaire au nombre de quatre.
Les dames européennes se servent aussi d'une sorte de chaise-palanquin qui ressemble assez au boutcha, mais qui est à la fois moins légère pour le porteur et plus commode pour le voyageur. On en fabrique beaucoup à Calcutta. Il y a des Européens qui ont gagné des sommes énormes à fabriquer des longs-palanquins; le luxe de ces derniers, entre autres, a été porté à un tel point par les Anglais, qu'on en cite qui ont coûté jusqu'à 30.000 francs, tandis que le prix ordinaire n'est que de quelques centaines de francs.
On trouve des porteurs de palanquins dans plusieurs des castes de l'Inde; il y en a beaucoup même qui appartiennent à la caste des Ouriahs, l'une des branches de la plus noble de toutes celles des Brahmanes. Les porteurs Ouriahs sont plus proprement vêtus que les autres, et ils préfèrent le service des Européens à celui des Hindous; mais ils sont beaucoup moins commode avec les autres porteurs, à cause des mille pratiques de dévotion qu'ils opposent aux ordres qu'on leur donne, soit par caprice, soit par craindre de perdre leur caste. C'est ainsi qu'ils nettoient volontiers les vêtements, et même les chaussures, mais pour rien au monde ils ne consentiraient à servir un verre d'eau. Ils donnent de la lumière pourvu que ce soit avec de l'huile ou de la cire; car ils n'allumeraient pas une chandelle. Ils n'éteignent jamais un flambeau qu'en agitant l'air avec la main ou avec leur vêtement; ils seraient bannis de leur caste, s'ils leur arrivait de se servir pour cela de leur souffle.
On trouve aussi des porteurs parmi les bergers, les Soudrahs et même les Pariahs. Les pêcheurs de la caste Telaiahs se font porteurs de palanquins, lorsque les basses eaux les empêchent de pêcher. A la différence des autres Hindous, ceux-là sont d'une activité extrême; en sortant avec le palanquin, ils emportent de l'ouvrage, et partout où ils s'arrêtent ils tordent du fil et font des filets qui se trouvent tout prêts lorsque revient la saison de la pêche.
Les Douliahs, porteurs de la caste des Bengalis, sont employés principalement par les Babous (gens riches), les Banyans et les Sercârs. Ils sont moins chers que les autres; mais comme ils se nourrissent mal, ils sont généralement plus faibles. C'est la dernière classe des porteurs; on les met dans la caste méprisés des Pariahs s'il leur arrive de boire du vin ou des liqueurs fortes.
Les Telinguas, autre peuple du Nord, forment la classe des porteurs la plus honnête, la plus agile et la plus fidèle. Ils font de 30 à 40 milles (10 ou 15 lieues) de 6 heures du matin à six heures du soir.
Un palanquin plein de provisions de bouche et des effets des voyageurs pèse de trois à quatre cents livres. Pour un long voyage on prend ordinairement douze porteurs, et un treizième qui porte des vases de terre pour la cuisson des vivres et des torches de résine pour éclairer la marche. Les porteurs ne sont jamais que six à la fois, les six autres suivent le palanquin; ils se relaient d'heure en heure; de plus ils changent de côté avec une promptitude étonnante, et, tout en courant, ils ne cessent de parler et de chanter; le premier porteur fait entendre des sons cadencés qui règlent le pas des autres.
On peut voyager ainsi avec les mêmes porteurs pendant des mois entiers; cependant, comme on l'a dit plus haut, on trouve des relais de porteurs dans tous les villages. Pour les logs voyages, on donne à chaque porteur 10 roupies (25 fr.) par mois. Ce métier est très pénible, comme on peut facilement le croire, aussi les hommes sont-ils bientôt épuisés; les Tellinguas ne le font que pendant quelques années, pour amasser de quoi se marier chez eux, comme font en Europe les Auvergnats et les Savoyards. Dans les villes, les particuliers aisés en ont de six à huit à l'année pour se promener et aller à leurs affaires. On donne à ceux-là environ 5 roupies (12 fr.) par mois.

Le Magasin pittoresque, juillet 1838.

vendredi 20 mai 2016

Quittance d'un bourreau au quinzième siècle.

Quittance d'un bourreau au quinzième siècle.

" A tous ceux qui ces lettres verront ou orront, Guillaume Lemonier, garde des sceaulx des obligations de la viconté de Dampfront (Domfront) en Pass, salut.
Savoir que pardevant Mainffray Pitart, tabellion juré et establi an ladite viconté, fut présent Robert Tailleboys, maistre exécuteur de la haulte justice audit Dampfront, lequel confessa avoir eu et receu de honorable homme Nicolas Normant, vicomte et receveur illec (à Domfront), la somme de soixante soubz tournois, pour sa paine et salaire d'avoir exécuté Guillaume Gougeul comme traistre, larron, brigant.
De laquelle somme ledit Tailleboys se tient pour content et à plain paié, et en quitta (et en reconnut quitte) le roy, messire ledit viconte et receveur, et tous autres qu'il appartient. En tesmoings de ce, nous avons scellé ces lettres, à la relacion dudit tabellion, du contrescel ausdites obligations, le 7e jour de mars de l'an mil quatre-cent-trente-sept.

                                                                                                           Signé Pitart"

Le Magasin pittoresque, octobre 1838.

Chez le sultan du Maroc.

Chez le Sultan du Maroc.



Au moment où le sultan Abdel Aziz essaie de reconquérir sa ville capitale de Fez, c'est avec le plus grand intérêt qu'on lira ce récit d'une entrevue d'un célèbre académicien avec le cherif du Maroc, à l'époque de sa plus grande splendeur.




La cour du palais.

Nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.
Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanqués de lourds bastions carrés, comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou d'Aigues-Mortes, avec quelque chose de plus délabré encore, de plus inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place, et au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées et tourbillonnent dans l'air.
La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés, sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre une multitude rouge, les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longue robes orangées, vertes, violettes, capucines ou jaune d'or. La partie centrale de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à une si grande distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées.
Par un de ces bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées d'arabesques bleues et roses: c'est par un de ces arceaux que le souverain va paraître. On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à cheval devant le Chef des Croyants, et on emmène nos bêtes. Nous voici démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue.
Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas, par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée d'arabesques, attendant l'apparition très sainte.

La porte du palais.

Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands dignitaires, des vizirs: longues barbes blanches et visages sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui flottent. Nous connaissons déjà tous ces personnages que nous avons vus à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là, montés sur leurs beaux chevaux.
Arrive aussi la caïd Belaïl, bouffon noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable turban en forme de dôme; il avance seul, dégingandé et dandinant, l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir; - Je ne sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui semble avoir conscience de sa faveur extrême.
La pluie reste menaçante, des nuages de tempête, chassés par un grand vent, courent dans le ciel avec les nuées d'oiseaux, laissant voir par place un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumière où nous sommes. Les murailles, les tours, sont hérissées partout de leurs créneaux pointus, qui font en l'air comme des rangées de peignes aux dents méchantes; elle paraissent gigantesques, nous enfermant de tous côtés comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques; le temps leur a donné une couleur gris doré très extraordinaire; elles sont lézardées, déchiquetées, branlantes; elle produise sur l'esprit l'impression d'une antiquité tout à fait perdue dans la nuit. Deux ou trois cigognes perchées entre des créneaux sur des pointes, regardent en bas cette foule; et une mule grimpée je ne sais comment sur une des tours, avec sa selle à fauteuil en drap rouge, regarde aussi.


Le sultan paraît.

Par cette porte, entourées d'arabesques bleues et roses, sur laquelle notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une cinquantaine de petits nègres esclaves en robe rouge avec surplus de mousseline, comme des enfants de chœur. Ils marchent lourdement, tassés en troupeau de moutons.
Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sellés et harnachés de soie, que l'on tient en main et qui se cabrent.
Puis un carrosse doré, d'un style Louis XV, imprévu dans cette mise en scène, et mièvre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse grandiose. (d'ailleurs l'unique voiture existant à Fez, offerte au sultan par la reine Victoria).
Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout à coup, un frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La musique avec ses grands cuivres et ses tambourins entonne quelque chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs se mettent à courir, à courir, pris d'un affolement subit, se déploient en éventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l'ogive que nous regardons toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se dessine une haute momie blanche à figure brune toute voilée de mousseline; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme antique, comme devait être celui de la reine de Saba, et deux géants nègres, l'un en robe rose, et l'autre en robe bleue, agitent des chasse-mouches autour de son visage.




Et tandis que l'étrange cavalier s'avance vers nous, presque informe, mais imposant quand même, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique, comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus stridentes; on entonne un hymne religieux lent et désolé, qu'accompagnent à contre-temps d'effroyables coups de tambours. Le cheval de la momie gambade avec rage, maintenu à grand peine par les esclaves noirs. Et nos nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette musique si lugubre et si inconnue.
Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine fine comme un nuage, est d'une blancheur immaculée. Son cheval aussi est tout blanc; ses grands étriers sont d'or; sa selle et son harnais de soie sont d'un vert d'eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand parasol rouge, et les deux, le rose et le bleu,  qui agitent des serviettes blanches pour chasser des mouches imaginaires, sont des nègres herculéens, qui sourient farouchement, déjà vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de leurs joues. Et ce cérémonial d'un autre âge s'harmonise avec cette musique gémissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles d'alentour, qui dressent dans l'air leurs créneaux délabrés.

La momie chérifienne.

Cet homme, qu'on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier représentant fidèle d'une religion, d'une civilisation en train de mourir. Il est la personnification même du vieil Islam; car on sait que les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur presque sacrilège, et tournent leurs yeux et leurs prières vers le Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète.
A quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la terre? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance entre nous est à peu près celle qui nous sépare d'un calife de Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu'est-ce que nous lui voulons et pourquoi l'avons-nous fait sortir de son impénétrable palais?...
Sa figure brune, parcheminée, qu'encadrent les mousselines blanches, a des traits réguliers et nobles; des yeux morts, dont on voit paraître le blanc, en-dessous de la prunelle à demi-cachée par la paupière; son expression est une mélancolie excessive, une suprême lassitude, un suprême ennui. Il a l'air doux, et il l'est réellement au dire de ceux qui l'approchent. (Au dire des gens de Fez, il l'est même trop: il ne fait pas voler assez de têtes pour la sainte cause de l'Islam.) Mais c'est sans doute une douceur relative, comme on l'entendait chez nous au moyen âge, une douceur qui ne sensibilise pas outre mesure devant du sang répandu, quand cela est nécessaire, ni devant une rangée de têtes humaines accrochées en guirlande au-dessus des belles ogives, à l'entrée d'un palais. Certes, il n'est pas cruel; avec ce regard doucement triste, il ne peut pas l'être; comme son pouvoir divin lui en donne le droit, il châtie quelquefois durement, mais on dit qu'il aime encore mieux faire grâce. Il est prêtre et guerrier; et il est l'un et l'autre à l'excès; pénétré de sa mission céleste autant qu'un prophète, chaste au milieu de son sérail, fidèle aux plus pénibles observances religieuses et très fanatique par hérédité, il cherche à copier Mahomet le plus possible; on lit d'ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son beau visage et dans son attitude majestueusement droite. Il est quelqu'un que nous ne pouvons plus, à notre époque, ni comprendre, ni juger; mais il est assurément quelqu'un de grand, qui impose.
Et là, devant nous, gens d'un autre monde rapprochés de lui pour quelques minutes, il a je ne sais quoi d'étonné et de presque timide, qui donne à sa personne un charme singulier, tout à fait inattendu.

La vision qui s'éteint.

Le ministre présente au Sultan, dans un sac de velours brodé d'or, ses lettres de créance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches. Puis s'échangent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord; ensuite la réponse du Sultan, affirmant son amitié pour la France, d'une voix basse, fatiguée, condescendante, très distinguée. Puis nos présentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain répond par un signe de tête courtois, et c'est fini: le Chef des Croyants s'est assez montré pour des Nazaréens que nous sommes. Les esclaves noirs font tourner bride au cheval harnaché de soie; la momie chérifienne nous apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux linceuls. La musique, qui s'était apaisée en sourdine pendant les discours, reprend un crescendo funèbre; un autre orchestre, de musettes et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes encore: le canon recommence à tonner tout près de nous, affolant les chevaux; celui du Sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie neigeuse, qui reste impassible; tous les autres, les six belles bêtes blanches qu'on tenait en main, s'échappent en bonds furieux; celui du carrosse doré se mâte tout debout sur ses pieds de derrière; les cinquante enfants noirs reprennent leur course échevelée absolument folle (ce qui est une chose d'étiquette chaque fois que le maître est en marche.)
Et pendant le crescendo exaspéré de ces musiques tandis que le canon continue son grand fracas sourd, le cortège du calife s'éloigne de nous rapidement comme une apparition qui serait chassée par un excès de mouvement et de bruit; il s'engouffre là-bas, dans l'ombre de l'ogive bordée d'arabesques bleues et roses.
Nous apercevons une dernière ruade du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier blanc; puis tout disparaît, y compris le parasol rouge et les cinquante enfants de chœur qui se sont jetés sous cette porte comme un flot.

                                                                                                                    Pierre Loti
                                                                                                            de l'académie française.
Mon dimanche, revue populaire illustrée, 29 mars 1908.


jeudi 19 mai 2016

Château de Saint-Fargeau.

Château de Saint-Fargeau.


A quelques lieues de Joigny se trouve l'ancienne et jolie petite ville de Saint-Fargeau, dont saint Vigile, qui vivait au milieu du VIIe siècle, parle dans son testament; elle est située sur la rive du Loing, à peu de distance de la source de cette rivière. Au centre de la ville, et sur la place principale, s'élève un vaste et curieux château, bâti vers 980 par Héribert, évêque d'Auxerre.





Dans la suite, ce château appartint aux barons de Toucy; au XIIIe siècle, Jeanne de Toucy l'apporta en dot à Thibaut de Bar, et leur arrière petit-fils le vendit, en 1450, à Jacques-Cœur, l'argentier de Charles VII.
La terre de Saint-Fargeau passa successivement à Jean de Chabannes, à René d'Anjou, son gendre, et à François de Bourbon, duc de Montpensier, en faveur duquel elle fut érigée, par François 1er, en duché-pairie. François de Bourbon n'eut qu'une fille, qui épousa Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII; elle mourut en laissant pour unique héritière Anne-Marie-Louise, duchesse de Montpensier, connue sous le nom de Mademoiselle.
Une des singularités de la vie de mademoiselle de Montpensier, c'est la quantité de mariage qu'elle souhaita ou qui lui furent proposés. Dès le berceau, elle fut nourrie de l'idée d'épouser Louis XIV; tous les hommes de bataille, tous les grands noms avaient été successivement désignés pour Mademoiselle, et le cardinal-infant, et le comte de Soissons, et le roi d'Espagne lui-même, puis le prince de Galles, puis le duc de Savoie. Mademoiselle de Montpensier n'était pas de ces femmes qu'une passion vulgaire touche et domine; elle avait un caractère de fille romaine, qui se révéla au milieu de cette Fronde que des écrivains à petite vue ont présentée comme une ridicule parade. Quelle fierté de cœur, quelle force de résolution dans son expéditions des Amazones à Orléans, où elle avait été envoyé par les frondeurs afin de maintenir cette ville dans leur parti!
Et ce combat du faubourg Saint-Antoine, n'est-ce pas mademoiselle de Montpensier qui, en faisant tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi, empêcha la ruine de l'armée du prince de Condé?
Dans tous les mouvements populaires, il se révèle des âmes passionnées et fières qui se jettent avec ardeur dans le tumulte, parce que le tumulte est l'élément naturel des imaginations vives, et souvent des cœurs hauts. Respect donc au caractère de mademoiselle de Montpensier, elle put être faible en vieillissant, elle put être follement éprise du duc de Lauzun, mais durant la Fronde elle développa un type éminemment antique; elle fut la femme du peuple, la reine des halles; elle domina l'échevinage, le parlement; elle fut enfin la pensée forte au milieu de beaucoup de résolutions incertaines et d'âmes timides.
Lorsque Louis XIV rentra dans Paris, mademoiselle de Montpensier fut exilée dans sa terre de Saint-Fargeau; réduite contre son gré à une vie tranquille, l'activité de son esprit se porta vers l'étude. Elle nous apprend qu'elle se mit à lire beaucoup et à écrire quelques morceaux qu'elle se plaisait à voir imprimer sous ses yeux. C'est durant cet exil dans son beau château, et d'après l'avis des personnes qui l'entouraient, qu'elle composa les Mémoires qu'elle nous a laissés. On voit encore son cabinet d'études, où l'on doit présumer qu'elle évoquait ses souvenirs; c'est là qu'elle traça les portraits si naturels, si vrais des personnages de son temps, et les détails de ces misérables intrigues où sa franchise naturelle et l'élévation de son noble caractère la rendirent si constamment la dupe de la politique de Mazarin.
Une cour peu nombreuse, mais bien choisie, était réunie à Saint-Fargeau; et ce fut pour l'amusement de cette société distinguée que Ségrais composa ses Nouvelles françaises. Mademoiselle de Montpensier préférait cette demeure à ses autres châteaux; elle l'augmenta, elle changea toutes les dispositions intérieures; ses armoiries et son chiffre, placés dans les peintures et les sculptures, témoignent de leur origine. Par son testament du 27 janvier 1685, mademoiselle de Montpensier donna la terre de Saint-Fargeau au duc de Lauzun qu'elle avait épousé secrètement.
Le château de Saint-Fargeau est un édifice entièrement construit en briques et très-bien conservé. La porte d'entrée, qui donne sur la place principale de la ville, est d'un bel effet. L'étendue de ce château, le grand nombre de salles qui le divisent, son parc immense, agréablement planté en jardins paysagés et embelli par une vaste pièce d'eau, lui donnent l'aspect d'une maison royale. C'est encore un reste précieux du moyen âge féodal; tout y est debout: les petites tourelles, ici, là, flanquées, le large pavillon du centre, la salle d'armes avec ses rateliers où les anciens barons pendaient leurs bonnes rapières, les petits réduits qui forment les angles des tours d'où l'on voyait venir de loin les pages cheminant sur leurs destriers, et la dame de Toucy, le faucon éperonné au poing, alors que le nain du château, tout bossu, tout contrefait, et accroupi comme un lévrier sous une ogive, faisait entendre le son d'un cornet retentissant.
Vendu par le duc de Lauzun à la famille Lepelletier, le château de Saint-Fargeau renferme dans sa chapelle le tombeau du conventionnel de ce nom. 
Lepelletier de Saint-Fargeau avait été président à mortier au parlement de Paris. Jusqu'en 1780, il ne s'était guère fait connaître que comme un jeune homme livré à tous les plaisirs et à tous les goûts que son immense fortune (il avait près de 600.000 livres de rente) lui permettait de satisfaire. Élu d'abord membre de l'Assemblée constituante, les électeurs du département de l'Yonne le nommèrent plus tard député à la Convention.
Dans la première séance où il fut question du procès de Louis XVI, Lepelletier soutint que ce prince devait être jugé par la Convention; il se montra implacable dans le cours du jugement, et finit par voter la mort sans appel au peuple; il avait même fait imprimer, contre cette mesure qui pouvait sauver le malheureux Louis XVI, un pamphlet dans lequel il menaçait d'une imprécation populaire ceux de ses collègues qui voudraient faire adopter l'appel. Pétion, qui peut être était plus ennemi de Louis XVI que Lepelletier, dénonça cet écrit à la Convention comme un acte séditieux, tendant à dissoudre la représentation nationale. Dans sa réponse, le député de l'Yonne se montra l'adversaire le plus acharné de l'appel au peuple, et il entraîna au vote plusieurs de ses collègues qui hésitaient encore.
Le 20 janvier, veille de l'exécution, Lepelletier alla dîner au Palais-Royal, chez un restaurateur nommé Février, moins pour prendre un repas que pour savoir ce qu'on pensait de l'horrible jugement. Au moment où il allait payer sa dépense, un inconnu s'approcha de lui: "N'êtes-vous pas M. Lepelletier? lui demanda-t-il vivement. N'avez-vous pas voté la mort du roi?
- Oui, répondit le conventionnel, et j'ai voté d'après ma conscience; au surplus, qu'est-ce que cela vous fait? et il repoussa l'interrogateur avec violence.
Pour réplique, celui-ci tire un large coutelas de dessous ses vêtements et le lui plonge dans la poitrine. Lepelletier expira presque immédiatement, sans proférer une seule parole. Le meurtrier se nommait Pâris et avait été garde du roi. La mort de Lepelletier devint le signal de la persécution non-seulement des royalistes, mais encore des républicains qui avaient voulu l'appel au peuple. Un décret ordonna que ses dépouilles seraient portées au Panthéon. La cérémonie fut réglée sur le rapport de Chénier, et elle eut lieu le 24 janvier de la manière suivante.
On avait enveloppé de feuillage et de couronnes civiques la base ruinée sur laquelle on voyait, avant le 10 août, la statue équestre de Louis XIV, au milieu de la place Vendôme; là fut étendu, sur une espèce de lit de parade, le corps de Lepelletier nu et livide; et l'on avait pris soin d'exposer aux yeux du public la large blessure que lui avait fait Pâris. Pour transporter le corps, on le plaça dans la même situation sur un char sépulcral très-élevé; on le conduisit au Panthéon en traversant les rues les plus passantes de Paris, sur une étendue de près d'une lieue; et l'on voyait en tête du cortège la Convention, la Société des jacobins et les sections de Paris.
Le 8 février 1795, le décret qui avait décerné les honneurs du Panthéon à Lepelletier de Saint-Fargeau fut rapporté. C'est la marche naturelle des révolutions: elles foulent aux pieds le lendemain ce qu'elles ont élevé la veille, et après vous avoir porté en triomphe au Panthéon, elles vous envoient aux Gémonies.

                                                                                                                 A. Mazuy.

Le Magasin universel, décembre 1836.

mercredi 18 mai 2016

Pourquoi les Herreros se sont révoltés.

Pourquoi les Herreros se sont révoltés.


Nous avons déjà exposé, dans notre précédent numéro, les graves événements dont le sud-ouest africain allemand est actuellement le théâtre. 





Les motifs de cette sanglante levée de boucliers des tribus Herreroes et cafres du Namaqualand sont très intéressants à connaître.
Il faut rendre cette justice aux Allemands que quand ils se sont trompés, ils n'hésitent pas à reconnaître les causes de leur erreur et à prendre les moyens pour n'y plus retomber à l'avenir. C'est ainsi que les grands journaux d'outre-Rhin avouent, sans ambages, que la révolte des Herreros dans la colonie allemande de l'Afrique Sud-Occidentale a été provoqué par les perfides et malhonnêtes agissements des commerçants allemands établis dans ces contrées.
Voici comment opèrent ces trafiquants. Ils livrent aux noirs les marchandises que ceux-ci convoitent sans s'inquiéter si leurs clients sont solvables. Il suffit qu'ils appartiennent à des Kraals ou tribus possédant des troupeaux. La concurrence entre les marchands et la puérilité des nègres amènent alors à ce résultat que ceux-ci arrivent peu à peu à être endettés bien au-delà de leur solvabilité, sans avoir songé un seul instant à la manière dont ils acquiteront leur dette.
Il arrive pourtant un moment où les trafiquants ont besoin d'argent. Ils vont alors trouver leurs débiteurs qui font la sourde-oreille.
Que faire? Les Allemands n'hésitent pas. Ils se rendent au Kraal voisin et saisissent autant de têtes de bétail qu'ils le jugent nécessaire pour l'acquittement de la dette; ou bien ils remettent la liste de leurs créances à la police qui se charge de faire les recouvrements. On juge si l'opération est conduite avec bienveillance, le policier allemand ayant la réputation d'avoir la main extrêmement lourde.
Ruinés, razziés à blanc, les malheureux Cafres deviennent vagabonds; ils quittent les agglomérations dans lesquelles le gouvernement avait eu tant de mal à les cantonner et, se rassemblent en bandes, se livrent au métier de coupeur de routes. Qu'un chef intelligent survienne, prenne de l'ascendant sur eux, et voilà une révolte qui débute, pour la répression de laquelle il faudra peut-être verser des flots de sang.





Il est aussi une autre cause de rébellion que signale la Frankfurter Zeitung, organe admirablement renseigné sur les questions de politique coloniale allemande. Il paraît que le gouverneur de la colonie du Sud-Ouest africain avait pris un arrêté prescrivant que les bestiaux des Cafres seraient tous vaccinés selon le procédé du docteur Koch.
Malgré cette vaccination, à cause d'elle affirment les indigènes, un grand nombre d'animaux périrent. Les Cafres, exaspérés, assaillirent le vétérinaire allemand Kaempny et le massacrèrent; puis, redoutant les représailles, ils prirent la brousse et dévastèrent les fermes allemandes, tuant les colons et incendiant leurs habitations.
Les journaux allemands sont unanimement d'avis que le châtiment doit être prompt et sévère; mais que, lorsque le calme sera rétabli à Windhoek et le long de la ligne de chemin de fer, il faudra user vis à vis des indigènes d'une politique de modération, qui efface le souvenir des conflits sanglants d'autrefois. Il faudra surtout que l'autorité surveille les agissements des trafiquants allemands, afin d'éviter le retour d'incidents dont ils sont, d'ailleurs, les premières victimes.

Le Petit Journal militaire, maritime, colonial, supplément paraissant toutes les semaines, 14 février 1904.

mardi 17 mai 2016

Un conscrit qui en vaut dix-sept autres.

Un conscrit qui en vaut dix-sept autres.

Les opérations du tirage au sort sont commencées et nos jeunes gens, peut-être pour la dernière fois, vont aux urnes.
Dans la foule joyeuse qui assiège les mairies et les hôtels de ville se mêlent tous les types, se coudoient tous les éléments constitutifs des feuilles de recensement: les gros et les maigres, les grands et les petits, les bruns et les blonds.
Le côté pittoresque du tirage au sort est précisément dans l'épingle qui fixe au feutre le numéro sensationnel, ou dans les chiffres, vite propagés, de certains cas exceptionnels.
C'est ainsi que nous avons recherché quels furent, dans les opérations du dernier tirage, les conscrits de "poids"
Le poids lourd est donné par M. Claudius Durual, de Sellettes par Irigny (Rhône), qui arrive bon premier avec 324 livres.




Le poids faible est acquis à M. Jules-Adrien Esmilaire, de Croismare (Meurthe-et-Moselle), qui n'atteste que 18 livres 1/2.




Il faudrait exactement 17 conscrits comme Esmilaire pour faire équilibre à Durual et, comme d'autre part, ce dernier est un robuste gaillard au veston ample, comme bien on pense, il pourrait mettre dans sa poche le conscrit de Croismare, dont la hauteur n'est que de 69 centimètres, ce qui lui laisse la latitude d'une croissance de 20 centimètres encore avant d'arriver à la taille d'un parapluie de Pékin...
En supposant que le jeune Esmilaire ait été incorporé, on lui aurait trouvé 3 centimètres de plus qu'une baïonnette, et 63 centimètres de moins qu'un fusil, ce qui est notoirement insuffisant pour faire du maniement d'armes.
Autre remarque: Esmilaire pèse moins que 5 carabines de cavalerie modèle 1886, alors qu'il faut plus de 32 obus de la pièce 75, chargés ensemble de 6.900 balles, pour peser Durual...
Celui-ci est né à Lyon en juin 1882 et, à quatorze ans, il pesait 208 livres. Il jouit d'une santé parfaite, tout comme son concurrent Esmilaire. Aucune tare, aucune infirmité chez nos deux conscrits. De braves garçons, au demeurant, qui se consolent de n'être point soldats en restant de bons citoyens.

Le Petit Journal, militaire, maritime, colonial, supplément illustré paraissant toutes les semaines, 7 février 1904.

Cartes statistiques de l'instruction primaire en France.

Cartes statistiques de l'instruction primaire en France.

Ces cartes font connaître le nombre d'habitants de chacun de nos départements qui ont déclaré savoir lire, avant le 1er janvier 1866. 




Elles représentent, pour la première fois, l'état d'instruction de toute la population au-dessus de sept ans. Les cartes analogues dressées antérieurement n'avaient pu être basées que sur les chiffre du recensement ou des mariages.





L'auteur, M. Edouard Robert, frère de M. Charles Robert, ancien secrétaire général du ministère de la justice, a publié en même temps que ces deux cartes statistiques, deux tableaux: l'un donnant la statistique générale de l'instruction primaire en France au 1er janvier 1866 (population totale, hommes et femmes), l'autre donnant la statistique des progrès de la connaissance de la lecture et de l'écriture, de la fréquentation des écoles et cours d'adultes, des résultats de la fréquentation, etc.
La moyenne de France (hommes) est de 64 inscrits sur cent. Ainsi, de leur propre aveu, plus du tiers des Français avouent ne pas savoir écrire.
Il y a encore plus de vingt départements où plus de la moitié d'adultes ne savent ni lire, ni écrire.
La moyenne des femmes sachant lire et écrire est naturellement inférieure à la moyenne des hommes, les écoles de filles ayant été jusqu'ici très-peu nombreuses; elle est de 52 instruites sur cent. Donc la moitié à peine des Françaises savent lire. Plus de cinquante départements ont plus de la moitié de femmes ne sachant ni lire, ni écrire.
La teinte la plus sombre indique les départements ayant plus de la moitié d'illettrés.
Les nombres inscrits sur les petits carrés sont ceux des hommes et des femmes possédant les éléments de l'instruction, au 1er janvier 1866, sur cent habitants, et ayant plus de sept ans.
Voici quelques indications tirées des tableaux annexés aux deux cartes:

Trois départements (Bas-Rhin, Haute Marne, Jura) comptent 99 à 90 habitants instruits sur cent.
Huit départements (Doubs, Seine, Meuse, Meurthe, Marne, Aube, Vosges, Haut Rhin), de 89 à 80 sur cent.
Dix départements (Ardennes, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Haute Saône, Côte-d'Or, Moselle, Oise, Eure-et-Loir, Aude), 79 à 70 sur cent.
Douze départements (Calvados, Bouches-du-Rhône, Yonne, Manche, Aisne, Rhône, Hautes-Alpes, Eure, Somme, Loiret, Pas-de-Calais, Seine-Inférieure), de 69 à 60 sur cent.
Vingt-deux départements (Basses-Alpes, Gironde, Nord, Savoie, Cantal, Deux-Sèvres, Ain, Drôme, Haute-Savoie, Isère, Charente, Sarthe, Var, Saône-et-Loire, Loir-et-Cher, Gard, Vaucluse, Maine-et-Loire, Hautes-Pyrénées, Indre-et-Loire, Puy-de-Dôme) , de 59 à 50 sur cent.
Vingt départements (Basses-Pyrénées, Charente-inférieure, Lozère, Loire, Gers, Loire-inférieure, Mayenne, Aveyron, Lot-et-Garonne, Haute Garonne, Creuse, Tarn, Alpes-maritimes, Corrèze,  Nièvre, Vendée, Hérault, Ille-et-Vilaine, Ardèche, Vienne) , de 49 à 40 sur cent.
Onze départements (Haute-Loire, Tarn-et-Garonne, Landes, Lot, Corse, Côtes-du-Nord, Allier, Indre, Cher, Dordogne, Pyrénées Orientales), de 39 à 30 sur cent.
Quatre départements (Haute-Vienne, Ariège, Morbihan, Finistère) , de 29 à 20 sur cent.

Le Magasin pittoresque, août 1870.