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jeudi 3 septembre 2026

Canon d'Avicenne.






Avicenne (Ibn Sîna) est un savant perse qui rédigea une synthèse des connaissances médicales de son époque entre 1010 et 1020 réuni dans le Canon de la médecine (Al-Qanûn fî al-Tibb).

Avicenne fusionne la médecine théorique et la médecine clinique héritées des Grecs Galien et Hippocrate. Il y ajoute la pharmacopée connue à son époque notamment celle décrite par le médecin perse Rhazès, y compris son expérience personnelle. Le succès du Canon d'Avicenne est lié à son organisation logique et systémique.
Au XIIe siècle, Gérard de Crémone traduit le texte en latin sous le titre Liber Canonis Medicinae. Dès le XIIIe siècle, le canon s'impose dans les premières universités de médecine comme Paris, Montpellier, Bologne et Padoue.
Il est remis en cause par Léonard de Vinci en anatomie et la découverte de la circulation sanguine par William Harvey le rend obsolète. En 1527, Paracelse brûle symboliquement en public le Canon d'Avicenne pour marquer la rupture.

Le Canon d'Avicenne est un manuscrit rehaussé d'enluminure et de lettrines. 





Le médecin se trouve à gauche, vêtu de la robe et de la coiffe académique. La patient soutenu par un assistant, montre du doigt où se trouve son problème, éruptions cutanées ou hémorroïdes. Le médecin donne son diagnostic et montre du doigt la zone à traiter.






Un patient montre au médecin ses parties génitales sévèrement gonflées, sans doute une hernie inguinale ou un cas d'hydrocèle. Le médecin lève le doigt, symbole d'autorité, pour délivrer son diagnostic et sa prescription. Les gonflements du scrotum étaient généralement traités au moyen âge par des bandages, des onguents ou plus rarement par des interventions chirurgicales. On invoquait aussi Saint Artémios qui guérissait les hernies et les troubles génitaux masculins. Certains textes, préconisaient de plonger les testicules du patient dans un mélange d'eau glacée et de vinaigre, une méthode que les scribes recommandaient comme étant "testée et approuvée" sur des moines.





Cette miniature, sur la lettrine S, porte le nom moderne de "Médecin et malade souffrant des testicules". Ce manuscrit, au XIIIe siècle était fièrement exposé, et consultable par toux ceux qui savaient, peu ou prou, lire le latin, essentiellement l'élite intellectuelle et les religieux. La nudité médicale ne choquait personne.
De nos jours, les algorithmes de censure des réseaux sociaux bloquent, floutent ou suppriment cette image, la confondant avec de la pornographie moderne. Finalement, le moyen âge était plus libéral que notre époque moderne.

mercredi 2 septembre 2026

Amours aristotéliciennes.






Aristote, avec Platon dont il fut le disciple, est l'un des plus grands intellectuels de la civilisation occidentale. Mais il fut aussi le tuteur d'Alexandre le Grand, le conquérant de l'Egypte, de la Perse et de l'actuel Pakistan.
Au XIIIe siècle, vers 1220, Henri de Valenciennes publie un poème en vieux français, d'après un conte oriental qui parlait d'un roi distrait par une courtisane indienne ou arabe. C'est un lai courtois du genre fabliau. Il raconte l'histoire d'un roi détourné de son devoir par sa maîtresse. Un vieux sage tente de raisonner le roi qui prend ses distances avec la femme. Celle-ci décide de se venger en séduisant le vieil homme.
Les moines copistes et écrivains, décidèrent d'attribuer le rôle du vieil homme à Aristote et celui du roi à Alexandre le grand, afin de donner plus de caution morale au récit. Et le texte fut appelé : "le lai d'Aristote".
Dans ce texte français, la femme n'est pas nommée. Elle est décrite comme une captive indienne dont Alexandre est tombé amoureux. Le lai fit une excursion dans les territoires germaniques et la femme nous revint avec le nom de Phyllis.
Pour séduire le vieil homme, après avoir prévenu Alexandre de regarder par sa fenêtre, Phyllis descend dans le verger situé sous les fenêtres d'Aristote, vêtue d'une simple chemise, cheveux au vent. Elle cueille des fleurs tout en chantant un lai d'amour. Le philosophe abandonne ses livres pour la rejoindre. Phyllis dit à Aristote qu'elle craint le soleil et lui demande de la transporter jusqu'à un bosquet, en se mettant à quatre pattes et en acceptant d'être bridé et fouetté tel un cheval. Aristote, aveuglé par le désir accepte. C'est dans cet équipage qu'Alexandre surprend Aristote et lui demande des explications.
Mais Aristote savait se défendre: il répondit à Alexandre: "Si l'amour peut faire un tel imbécile d'un homme mûr et sage comme moi, imagine à quel point il est dangereux pour un jeune roi comme toi! Tu vois bien que mes avertissements étaient fondés."

Sans entrez dans le détail du lai, on peut toutefois citer quelques passages clés.

« De biaus mos conter et retraire
ne se doit on mie retrere,
ainz doit on volentiers entendre
biaus mos, quar on i puet aprendre… » 

"On ne doit pas s'abstenir de raconter et de propager de beaux mots, mais on doit au contraire écouter volontiers les belles paroles, car on peut y apprendre quelque chose..."


« En un vergier lez une fontenele,
dont la jors est clere et la rousee bele,
se siet la damoisele… »

"Dans un verger, près d'une petite fontaine, là où le jour est clair et la rosée est belle, s'est assise la demoiselle..."

Le poème se termine par la célèbre réplique d'Aristote:

« Veritez est et je le di,
qu'amors vaint tout et tot vaincra
tant com cis siecles durera. »

"C'est la vérité et je le proclame: l'amour vainc tout et vaincra tout, tant que ce monde durera."

Malgré le fait que le philosophe n'a jamais croisé la route de Phyllis, ce thème était très populaire au moyen âge, on retrouvait la fameuse scène du cheval un peu partout, sur des coffrets de mariages, sculptée sur des stalles d'église, sur des récipients en bronze utilisés pour se laver les mains et bien entendu sur une quantité d'estampes.




Dessin à la plume de l'allemand Hans Baldung Grien en 1503.





Gravure sur bois de Hans Baldung Grien en 1513.





Gravure sur cuivre de l'allemand Georg Pencz vers 1545.





Gravure sur bois du néerlandais Lucas van Leyden vers 1515.





Pointe sèche du Maître du Livre de Raison vers 1485.





Gravure du flamand Johan Sadeler vers 1590.






Gravure sur cuivre de l'allemand M.Z., identifié comme
 Matthaüs Zaisinger, vers 1502.







Peinture de l'allemand Lucas Cranach en 1530.





 Bas relief  du Maître d'Ottobeuren vers 1520.





Vitrail de 1520.








Peinture baroque de l'italien Alessandro Turchi, vers 1690.




Photographie de 1886, colorée à la main.
Collection du sexologue autrichien Richard von Krafft-Ebing.




Eau-forte du mexicain  Julio Ruelas, en 1902.



De nos jours, l'attrait pour ce genre de parade est faible, Aristote n'intéresse plus grand monde et les Phyllis se font rares, ce qui est dommage, convenons-en.
Un aperçu du Paradis. 








Caricature de Thomas Rowlandson du 26 février 1809, intitulée "The Bishop and His Clarke" ou "A Peep into Paradise".

La scène représente un couple se tenant dans un lit, scène banale s'il en est, sauf que...
L'homme dans le lit est le prince Frederick, duc de York et d'Albany, commandant en chef de l'armée britannique. Il possédait en plus le titre ecclésiastique séculier de prince-évêque d'Osnabrück, ce qui explique la présence de la mitre et de la crosse d'évêque.
Le duc partage la couche avec sa maîtresse, Mary Anne Clarke. Ce qui explique le titre. Il s'agit d'un jeu de mot qui porte sur la confusion entre "Clarke", le nom de sa maîtresse et "clerk" qui signifie "secrétaire" dans le milieu ecclésiastique. La traduction littérale du titre est donc "L'Evêque et sa maîtresse Clarke" mais pour les anglophones il s'entend comme "L'Evêque et son clerc".

Or, il s'avère que Marie Anne Clarke avait mis au point tout un système de trafic d'influence grâce à sa relation avec le duc. Elle vendait des nominations, des promotions militaires et des faveurs ecclésiastiques. Ce commerce apparaît clairement dans leur dialogue: 

Le duc d'York: 

"Ask anything in reason and you shall have it my dearest dearest dearest love."

"Demande-moi n'importe quoi de raisonnable et tu l'auras, mon amour le plus cher."

Mart Anne Clarke:

"Only remember the promotions I mentioned. I have pinned up the list at the head of the bed."

"Souviens-toi seulement des promotions que j'ai mentionnées. J'ai épinglé la liste en tête de lit."

Cette liste est intitulée "List for Promotion". Elle contient en effet une liste de demandes toutes plus étonnantes que les autres. D'abord, "a Bishoprick for Dr O'Leary", un évêché pour un certain Docteur O'Leary, puis un poste de commissaire militaire pour un personnage fictif populaire dans le milieu théâtral, "a Commisariat for Dicky Dowlas". Plus bas, elle demande que son propre domestique soit nommé au grade de sous-lieutenant "2d Lieutenant for my Foot Boy".

La mitre et la crosse sont placées sur une chaise qui se révèle être une chaise percée, donc directement au-dessus du pot de chambre. Cette promiscuité est destinée à montrer que le duc n'a aucun respect pour sa fonction ecclésiastique. De même, on aperçoit sur la chaise située à droite des vêtements jaunes en tapon. Il s'agit de l'uniforme du duc et le manque de soin apporté à sa tenue suggère que le duc a totalement abandonné ses responsabilités de chef des armées. Pour compléter la scène, les rideaux du lit sont agencés façon théâtre pour bien montrer que les deux amants se donnent en spectacle.

A la suite de cette révélation et des enquêtes menées par la chambre des communes, le duc d'York a été contraint de démissionner.

Il nous faut dire un mot de Mary Anne Clarke. Elle est née en 1776 dans la pauvreté, mais son sens des affaires, son intelligence, lui ont permis de se hisser au sommet de la société géorgienne. Elle est devenue la maîtresse du duc d'York en 1803. A partir de là, elle a mené une vie somptueuse .




Mary Anne Clarke née Thompson.


Le duc lui avait promis une pension qu'elle n'a jamais touchée. Pour combler ses dettes, elle met en place un juteux commerce de trafic d'influence qui dura jusqu'en 1805, année où le duc la quitta. Seulement malgré les efforts du gouvernement pour étouffer l'affaire, en 1809, le député radical Gwyllym Lloyd Wardle lance une enquête officielle contre le duc d'York. Mary Anne Clarke décida de se venger du duc et devint témoin clé au procès.
Elle transforme le parlement en scène de théâtre où elle est la principale actrice arborant un luxe ostentatoire qui fascine le public. Les ministres et les avocats de la couronne ne l'impressionnent guère. Elle admet avoir reçu des pots de vin et transmet aux députés ses lettres d'amours compromettantes. Ses révélations montrent que le duc d'York était parfaitement au courant de ses agissements. Cependant le duc est blanchi de l'accusation de corruption directe, mais l'Angleterre  est en pleine guerre contre Napoléon 1er et le scandale est tel que le duc est contraint à la démission.
Mary Anne Clarke comprend vite la situation et elle rédige ses mémoires contenant des révélations explosives. Le gouvernement britannique, à l'idée que de nouveaux secrets puissent éclabousser la famille royale, négocie avec elle. Elle obtient le paiement de toutes ses dettes et une forte pension à vie contre la destruction de son manuscrit.
Cette femme, hors du commun, a inspiré Daphné du Maurier, d'autant plus qu'elle était l'arrière-arrière petite fille de Mary Anne Clarke, dans son livre "Mary Anne" parut en 1954 où elle retrace sa vie.
Cette affaire a inspiré de nombreux caricaturistes. Le British Museum a recensé 121 caricatures relatives à cette affaire. Thomas Rowlandson en a conçu 56 à lui tout seul! "The Bischop and His Clarke", est la plus célèbre. Elle a été imprimée à la chaîne pour faire face à la demande, les londoniens se bousculant pour l'acheter. 



mardi 1 septembre 2026

Palpation.






 


Enluminure du XIVe siècle de Guido da Vigevano, connu également sous le nom de Guy de Pavie, montrant un médecin palpant l'abdomen et le thorax d'un patient.

Cette enluminure est extraite de son traité médical de 1345 intitulé "Anatomia" ou " Liber notabilium Philippi septimi francorum regis" dédié à Philippe VI roi des Francs.

On y voit le médecin assis qui palpe le torse d'un patient.
Le texte est écrit en latin médiéval en lettres gothiques cursives.


"Hec est septima ante et ultima figura anothomie, in qua nobis ostendit qualiter nobis medicis contingit corpus hominis, et sicut invenitur et detegit corpus a duabus maioribus equalibus partibus et quomodo dicuntur eedem equalia et sic illo modo tangendo cognoscitur mictura seu dolorem in quo membro cur[atur].

           Et sic complete sunt figure anothomie philippi."


Ce qui veut dire, traduit en français:

 "Ceci est la septième et dernière figure préliminaire d'anatomie, dans laquelle il nous est montré comment nous, médecins, devons palper le corps humain, de la même manière qu'on l'examine et qu'on le découvre à partir de ses deux grandes parties égales ; et comment ces parties sont dites égales, afin que, par cette méthode de palpation, on puisse reconnaître l'altération des urines ou la douleur, et savoir dans quel membre elle doit être soignée.

Et c'est ainsi que s'achèvent les figures de l'anatomie de Philippe."

A noter l'erreur de numérotation: il s'agit bien de Philippe VI de Valois et non de Philippi septimi! Quoi qu'il en soit, Guido da Vigevano a écrit ce livre afin de fournir à ses médecins les moyens et les techniques pour soigner ses troupes avant qu'il ne parte en croisade.

Mais la médecine n'était qu'une sorte de passe-temps pour Guido da Vigevano car il était aussi ingénieur. Il inventait toutes sortes de machines de guerre dont il avait réuni les plans dans un ouvrage "Texaurus regis Francie" (Le Trésor du roi de France).
On peut y trouver des plans de chars d'assaut propulsés par des soldats qui actionnaient des manivelles à l'intérieur, des véhicules mus par le vent, des ponts pliants, etc. Il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec Léonard de Vinci qui, lui aussi, un siècle plus tard, était passé maître dans l'étude de l'anatomie et de l'ingénierie mécanique. Pour ces deux hommes, l'anatomie humaine relevait de la mécanique et Guido da Vigevano fut le premier dans l'histoire occidentale à écrire un traité médical basé sur ces principes.

Hélas pour Guido da Vigevano, Philippe VI a été contraint d'annuler sa croisade pour faire face au déclenchement de la guerre de cent ans et Guido, quelques années plus tard, vers 1349, mourut de la peste noire.

L'amour au village.










Estampe anglaise, réhaussée de couleurs, datant de 1784, réalisée par John Collet et intitulée "Love in a Village".

Le titre "Love in a Village" fait référence à un opéra comique du même nom créé en 1762 qui eut un énorme succès en Angleterre. L'intrigue porte sur de jeunes aristocrates qui se déguisent en paysans pour vivre leurs amours en fuyant les mariages arrangés. Les romances champêtres étaient très populaires à Londres.

On voit un couple, aux joues bien rouges, symboles de la sensualité et de l'émoi amoureux, dans une scène de séduction rustique et mutuelle, typique du XVIIIe siècle anglais. Le jeune homme offre un petit bouquet de fleurs (posy en anglais) à la jeune fille qui rosit d'aise.
Aux pieds de la jeune fille, se trouve une cage en osier contenant un coq. 
Et là, ça se gâte.
Car en anglais, si le mot "cock" veut dire "coq", il possède un autre sens plus argotique. Disons pour rester courtois qu'il désigne aussi un attribut typiquement masculin. Et si le jeune homme voudrait bien libérer le "cock", la jeune fille, elle, voudrait bien le capturer et l'enfermer.
Comme toujours, avec beaucoup d'estampes anglaises, il existe deux lectures: une superficielle qui montre une scène bucolique et une autre cachée pour ceux qui comprennent le sens des symboles. Symboles utiles car que ce type de gravure était principalement destiné à orner les murs des tavernes, des salons de coiffures ou des cafés, afin d'amuser la clientèle.

lundi 31 août 2026

 Auscultation immédiate.






Lithographie du belge Félicien Rops, en 1857, intitulée "La Première auscultation".

Avant 1816, pour écouter les battements du cœur et la respiration des poumons, les médecins posaient directement leur oreille sur la poitrine des patients. Cette technique, appelée "auscultation immédiate ou directe", posait trois problèmes majeurs:
- Les bruits étaient souvent étouffés par les vêtements ou par la graisse des patients souffrant d'embonpoint.
- Le contact direct était problématique à une époque où le typhus et la tuberculose faisaient rage
- Appliquer son oreille sur la poitrine d'une jeune femme allait à l'encontre des conventions sociales de l'époque.

En 1816, à l'Hôpital Necker de Paris, Laennec doit examiner une jeune patiente atteinte d'une maladie cardiaque. En raison de son âge  et de sa corpulence, il refuse de pratiquer une auscultation immédiate par pudeur. Il lui vient alors à l'idée d'appliquer un principe acoustique simple, c'est à dire d'amplifier le son à travers un corps solide. Il prend une feuille de papier à lettre, la roule bien serrée pour former un cylindre et applique une extrémité sur le thorax de la patiente et l'autre à son oreille. A sa grande surprise, les battements du cœur lui parviennent nets et distincts.
Fort de cette découverte, il fabrique lui même un tube en bois de noyer ou de hêtre d'environ 30 cm de long qu'il baptise stéthoscope du grec stéthos (poitrine) et skopein (examiner).

Alors où est le problème?

Rops connaissait l'existence du stéthoscope déjà bien répandu dans le corps médical en 1857. Mais beaucoup de médecins préféraient encore pratiquer l'auscultation directe. Il ne s'agit dons pas d'un anachronisme mais d'une satire acerbe allant à l'encontre de certains médecins.
Si les jeunes médecins et les étudiants ont plutôt bien accueilli cette satire, ce ne fut pas le cas les plus âgés qui la considéraient comme une attaque directe à leur dignité sociale. Elle considérait en effet que certains médecins profitaient de leur statut et de leur pouvoir pour abuser de la pudeur des patientes. Et l'ombre du charlatanisme planait: pourquoi utiliser une technique obsolète en 1857?

Et si des doutes subsistaient encore, la posture du médecin, la position de ses mains les font s'envoler.

 
La grande odalisque.






 


"La grande Odalisque" de Jean-Auguste-Dominique Ingres, peint en 1814.

Cette œuvre est une commande de Caroline Murat faite à Ingres en 1813. Caroline Murat était la plus jeune sœur de Napoléon Bonaparte, reine de Naples. Ingres termine sa toile en 1814. Elle était destinée à servir de pendant à "la Dormeuse de Naples" peinte quelques années plus tôt par Ingres. Mais, lors du pillage de Naples, en 1815, la "Dormeuse de Naples" a disparu et on ne l'a jamais retrouvée. Elle est considérée aujourd'hui comme un des plus grands chefs-d'œuvre de l'histoire de l'art. On ne dispose que de quelques croquis préparatoires de ce tableau.
1814, c'est l'année de la chute de l'Empire. Le roi et la reine de Naples sont renversés, Murat est fusillé et Caroline s'enfuit sans le tableau mais surtout sans l'avoir payé. Ingres est ruiné et bloqué en Italie avec son tableau.

Ingres finit par rentrer en France et présente son Odalisque au Salon de 1819. Son exposition provoqua un immense scandale.
Le principal reproche qu'il dut subir fut l'accusation d'incompétence anatomique. Le critique Auguste de Kératry a déclaré, dans une formule désormais célèbre, que l'Odalisque avait "trois vertèbres de trop". D'autres ont prétendu qu'elle semblait désossée, sans os ni tendons, que ses bras étaient trop longs et que la position de sa jambe gauche était impossible, sans compter la tête qui ne semblait pas bien raccrochée au cou.

Cette histoire de "vertèbres en trop" a longtemps agité le monde de l'art et la médecine s'en est mêlée. En juillet 2004, le Journal of the Royal Society of Medicine publie une étude menée par le médecin français Jean-Yves Maigne, chef de service de médecine physique de l'Hôtel-Dieu sur ce sujet. D'après cette étude, pour atteindre la longueur du dos peint pas Ingres, ce n'est pas 3 vertèbres qu'il faudrait ajouter mais 5. L'étude précise en outre que la structure du bassin est modifiée. Quant à la jambe gauche, l'étude démontre que l'angle de rotation de la cuisse gauche par rapport au bassin est cliniquement impossible sans provoquer une luxation.
Pourtant, en examinant de près, les esquisses préparatoires d'Ingres, conservées au Louvre, on s'aperçoit que les proportions du modèle sont parfaitement conformes à la réalité anatomique. Il s'agit donc d'une déformation volontaire de sa part. Les critiques du Salon ont profondément blessé Ingres. Seule la recherche de l'harmonie la conduit à faire ces choix délibérés qui préfigurent la préférence du style au détriment du réalisme.

Le tableau contient de nombreux accessoires exotiques, bien que Ingres n'ait jamais mis les pieds ni en Afrique du Nord, ni au Moyen-Orient. Une odalisque, dans l'Empire ottoman, était à l'origine une esclave au service des femmes du Sultan  dans son harem avant de devenir un grand thème de la peinture orientaliste occidentale. L'accessoire le plus symbolique du tableau est l'éventail en plumes de paon. Le paon est un des attributs de la déesse Junon qui représente la vanité. Les ocelles des plumes renforcent le regard de l'odalisque vers le spectateur. Pour accentuer l'aspect oriental, à ses pieds se trouve une longue pipe à opium rappelant l'altération de la conscience et un brûle-parfum par lequel s'échappe de la fumée suggérant une atmosphère lourde propice au libertinage. 
Le turban dont est coiffée l'odalisque, lui, n'est présent que pour berner la censure. Une fois le modèle enturbanné, la scène de nu académique qui aurait été jugée immorale en 1814, se transforme en scène exotique lointaine, rendant l'érotisme de la scène acceptable.