Translate

lundi 12 septembre 2022

La charité

 au dix-neuvième siècle.


Je ne veux pas faire comme un critique de ma connaissance, qui, il y a bien des années déjà, s'attira une mauvaise querelle avec le beau monde en se permettant de prendre pour but de ses épigrammes les nouvelles modes introduites dans le vieux royaume de la charité. C'était un Alceste qui voulait qui voulait que chaque chose restât à sa place et conservât sa manière d'être. Il comprenait la charité faite pour l'amour de Dieu, simplement, saintement, et il exigeait que la main droite gardât envers la main gauche, selon le précepte évangélique, le secret de ses libéralités.
Je retrouve sur mon album les paroles entre le miel et le vinaigre qu'il adressait, il y a trente ans, à la femme du dix-neuvième siècle qui lui en sut peu de gré. On a déjà vu, sous la Restauration, des concerts pour les Grecs que les Trucs égorgeaient; on commençait à danser pour les pauvres, à chanter pour les malheureux pensionnaires de la liste civile*, et à jouer la comédie pour les inondés. Mon misanthrope n'y tint pas; il s'écria avec Juvénal:

Difficile est satiram non scribere.

et il décocha la satire suivante, dans laquelle cet écolier de la Bruyère cherchait, en suivant l'exemple du maître, à morigéner son temps:
- Hortense, vous êtes la providence d'un bal des pauvres, la protectrice des faibles et la mère des orphelins. Que vous êtes sainte, que vous êtes belle, quand, sortant de cette demeure toute parée des images de vos glorieux ancêtres, vous pénétrez dans ces ténébreux réduits où veillent la souffrance, la douleur et la faim! C'est là de la charité, Hortense, les anges du ciel ont les regards fixés sur vous; ils recueillent les douces larmes de la reconnaissance que vous faites couler de ces yeux qu'avaient brûlés les pleurs du désespoir. Il n'y a plus ni ténèbres, ni haillons, ni sanglots, quand, semblable à une mystérieuse apparition, vous vous penchez, ange aux douces paroles, vers ces lits de souffrance, et quand vous versez la vie, la consolation et l'espérance dans les cœurs qui avaient cessé de croire à l'homme, peut être à Dieu. Mais le soir vient, Hortense, que vous voilà brillante et parée, que de grâces dans cette robe légère comme un brouillard de printemps! Que cette couronne de fleurs vous sied bien; ainsi négligemment posée! Que ces roses, moins fraîches encore que vous, semblent bien placées dans cette main d'enfant! Comme cette rivière de diamants étincelle au feu des bougies! Les yeux du monde vous trouve peut-être encore plus belle ce soir, Hortense; mais ce matin, mon cœur vous trouvait encore mieux. N'importe, la vie du grand monde a ses convenances, je le sais, les plaisirs aussi sont quelquefois des devoirs. Ce matin, vous étiez un ange de Dieu sur la terre; ce soir, vous n'êtes qu'une reine mortelle parmi les hommes. Jouissez de votre royauté d'une soirée, majesté éphémère; régnez sur nous, nous sommes tous aujourd'hui vos sujets, car, sous les portes d'une salle de bal, il n'y a que vos têtes, ô gracieuses reines, qui passent couronnées;
- Quoi! ce discours vous offense! vous n'allez point au bal pour vous, pour votre plaisir, dites-vous; et pour qui donc y allez-vous, chère Hortense?
- Pour les pauvres.
- Quoi! pour les pauvres cette gaze légère? pour les pauvres et leurs haillons cette guirlande de fleurs? Et ces diamants aux gerbes de flammes?
- Pour les pauvres.
- Pour les pauvres toutes ces grâces et toutes ces pompes, cette élégance exquise et ces magnificences du monde, ces trésors de luxe et de beauté, tout cela pour les pauvres? Sur ma parole, Hortense, voilà les pauvres bien riches aujourd'hui! Et quand la danse vous entraînera légère et brillante dans ses rapides tourbillons au bruit mélodieux de l'orchestre, vous danserez pour les pauvres?
Sans doute, puisqu'il s'agit ici d'un de ces bals par souscription, comme ils disent, dans lesquels on se réjouit au profit de ceux qui souffrent, et l'on s'amuse à l'intention de ceux qui meurent de faim. Quel dévouement est le vôtre, Hortense! Allons, vous n'avez rien à refuser aux pauvres, pas même cette dernière contre-danse qui réclame de vous un élégant danseur. Encore une fois, les pauvres sont bienheureux, et votre danseur aussi! Mais puis-je vous parler franchement? En voyant toutes ces richesses, ces dentelles et ces diamants dont le prix nourrirait une ville, ces coûteuses créations de mode qui prennent la somme suffisante à soutenir pendant un mois une pauvre famille, on est tenté, Hortense, de répéter le mot de ce convive au fastueux cardinal qui excusait devant lui les magnificences de son argenterie ciselée en disant que tout cela était au pauvre: Monseigneur aurait pu leur en épargné la façon...
- Mais c'est pure méchanceté qu'un pareil langage. Pourquoi décourager ainsi la bienfaisance? pourquoi jeter une teinte de ridicule sur une bonne œuvre? pourquoi ne pas s'incliner devant ces fêtes données au profit de la misère par la charité? - La charité! je vous arrête ici, Hortense; c'est la philanthropie qu'il faut dire, et non point charité. Cette sainte fille du Christianisme entend mieux le respect dû au malheur. En la secourant, elle pleure avec lui, et laisse à la philanthropie le privilège d'insulter les vénérables souffrances de la misère, en dansant pour ceux qui pleurent et ceux qui ont faim. Ah! de grâce, ne mêlons point des choses incompatibles, n'associons pas des idées qui répugnent à se trouver ensemble. Quand vous êtes au bal, Hortense, eh bien! dansez pour vous et non pour les pauvres; demain, à l'église, vous quêterez pour eux.
Ainsi parlait l'Alceste du dix-neuvième siècle, et comme son aïeul du dix-septième siècle, au point de vue absolu des principes, il pouvait bien n'avoir pas tout à fait tort.
Oui, la plus belle des charités, c'est la charité chrétiennement exercée, pour l'amour de Dieu et des pauvres, sans que l'amour-propre y entre pour rien. Quand saint Vincent de Paul, réunissant dans un église les dames chrétiennes qui avaient pris sous leur protection l'œuvre naissante des enfants trouvés, leur adresse cet admirable discours qui est dans toutes les mémoires, et, les instituant arbitres de la vie et de la mort de ces pauvres enfants abandonnés par leurs mères selon la nature, demande si elles, leurs mères selon la grâce, veulent aussi les abandonner, et lorsqu'à ces paroles pleines d'onction, à ces accents éloquents, à la vue de ces pauvres petits exposés sur les marches de l'autel, les cœurs se fendent, les larmes coulent, les mains s'ouvrent pour prodiguer au saint prêtre les bijoux avec l'or, je reconnais la charité chrétienne et j'admire sans réserve et sans remords.
Lorsque, plus près encore de notre temps, un saint archevêque de Paris, longtemps poursuivi par des passions aveugles, et obligé de se cacher dans son diocèse pour épargner un crime à ceux qui le haïssent sans le connaître, ou plutôt parce qu'il ne le connaissent pas, paraît tout à coup dans la chaire de Saint-Roch et s'adresse à un immense auditoire en lui demandant de l'aider à fonder un refuge pour les orphelins du choléra, parmi lesquels il en est peut-être beaucoup dont les pères ont fait le siège de l'Archevêché, et lorsque les auditeurs, émus par les magnanimes paroles de Mgr Quélen et sympathisant avec sa généreuse pensée, prodiguent leurs offrandes pour sauver ces malheureux enfants de la misère et de l'abandon, j'applaudis à la charité chrétienne arrivant à son expression la plus haute et la plus pure, et mêlée de miséricorde et de pardon. Mais, dût Alceste m'appeler Philinte, je pense qu'il faut vivre avec son siècle et faire le bien comme on peut, quand on ne saurait le faire comme on veut. Avant tout, secourons les misérables, couvrons ceux qui sont nus et nourrissons ceux qui ont faim. La charité ainsi exercée est moins pure sans doute, car elle est moins désintéressée, mais elle est encore la charité. Si, dans les âmes chrétiennes, l'amour de Dieu règne, on ne saurait s'étonner que dans les âmes mondaines il y ait une place occupée par l'amour-propre. C'est quelque chose que de faire servir un défaut à une vertu, et, quoi que dieu préfère le denier de la veuve*, il ne faut pas refuser le louis d'or un peu pharisaïque de la vanité.
Ceci me rappelle une anecdote bien connue, qui remonte au dix-huitième siècle. Le régent d'Orléans, ce triste prince qui n'apportait point à l'église les pensées qu'il aurait dû y apporter, mit un jour un louis d'or dans la bourse d'une jolie quêteuse, en lui disant: "Voici pour vos beaux yeux." Celle-ci, sans se troubler,  lui répliqua aussitôt, en le condamnant à une amende pour prix de la leçon qu'elle lui donnait: "Et pour les pauvres, monseigneur?" Le régent d'Orléans dut mettre un nouveau louis d'or dans la bourse et se retira, peut être avec une meilleure pensée.
On a vu se produire, de nos jours, plus d'un fait de ce genre dans ces ventes pour les pauvres qui, tous les hivers, ont lieu à Paris. Les femmes de la haute société parisienne sont assises, on le sait, derrière les comptoirs, et ces boutiques aristocratiques déploient toutes leurs grâces et tous les manèges pour attirer les chalands. Il n'y a que les oisifs à la bourse bien garnie qui peuvent se hasarder devant les étalages de ces sirènes, excitées par la pitié qu'elles ont pour les pauvres à être sans pitié pour les acheteurs. Tout les objets sont de première qualité sans doute, comme on dit dans le haut commerce, mais ils sont côtés à un prix exorbitant. Un cigare vaut, ou tout au moins coûte un louis; un louis, le verre de vin de Madère avec un biscuit; un louis le bouquet de violettes. Toutes les boutiques vendent à prix fixe, et l'on ne marchande pas. L'objet le meilleur marché coûte un louis; pour être plus agréables que Cerbère, les marchandes ne font pas plus grâce que lui, et, une fois entré, on ne peut sortir sans payer son tribut.
Quelques beaux fils, ennuyés de cette contribution forcée, ont essayé de s'en venger par des impertinences; mais, quoique ces bazars de la grande société ne jouissent pas de la présence de sergents de ville, les délinquants ont été bientôt ramenés à l'ordre par les élégantes marchandes, plus sévère encore que la quêteuse qui donna au régent d'Orléans une leçon bien méritée. Un de ces beaux fils s'étant permis de demander à une jeune bouquetière, dans le salon de laquelle il était souvent reçu, le bouquet qu'elle portait à sa ceinture, et lui ayant dit que de tout son inventaire, c'était le seul bouquet qu'il consentît à acheter, elle le tira froidement, et lui remit dans les mains en lui disant: "c'est au plus juste pris, monsieur, cinq cents francs." Jamais renard qu'une poule aurait pris ne fut aussi penaud que le bellâtre. Le dialogue avait eu lieu à haute voix, et tous les regards étaient sur lui. Il fallait s'exécuter sous peine de passer pour un malotru et pour un harpagon, et ajouter encore au billet de cinq cents francs un grand merci.
Je ne prétends pas que cette aumône forcée lui ait valu beaucoup de mérites là-haut, mais les pauvres en profitèrent ici-bas, et c'est déjà quelque chose.
Un autre impertinent ne s'en tira pas à aussi bon marché. Il est vrai que l'amende doit être proportionnée à la témérité, et qu'il y avait beaucoup plus téméraire que celui dont il vient d'être question. Il s'était arrêté longtemps devant une boutique tenue par une fort jolie femme, et il avait déprécié tous les objets qui s'y trouvaient. "Les cigares étaient digne de la bouche d'un caporal, les bouquets étaient sans parfums, les petits gâteaux étaient brûlés." En vain la marchande déployait tout son talent pour faire valoir tous ses produits. Le fat, lorgnant dédaigneusement tout ce qu'on lui offrait, finit par faire mine de se retirer, lorsque tout à coup, se ravisant, il indiqua du doigt une boucle de cheveux de la marchande, et lui dit que de toute la boutique c'était la seule chose dont il eût envie. Les yeux de l'honnête jeune femme lancèrent des éclairs; puis, se ravisant, elle dit à l'impertinent acheteur: "Il n'y a rien que je ne fasse pour les pauvres." Aussitôt, saisissant une paire de ciseaux, elle coupa la boucle demandée et la lui mit dans la main en lui disant: "Monsieur, c'est cent louis."
Le gandin resta quelques secondes interdit et ahuri, comme un homme qui aurait reçu une tuile sur la tête. Il n'y avait pas de moyen de reculer cependant: la boucle de cheveux demandée était dans sa main et la main tendue de la marchande en exigeait et en attendait le prix. Il fallut tirer son portefeuille de sa poche et compter les deux mille cinq cents francs.

Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrai plus.

Encore une fois, mon ami Alceste aurait trouvé, non sans quelques raisons, que ce n'était point là la grande charité chrétienne, comme l'entendaient saint François de Sales et saint Vincent de Paul. J'en conviens, mais deux mille cinq cents francs n'en allèrent pas moins aux pauvres, et ma qualité de Philinte je trouve qu'il faut prendre l'argent comme il vient et les hommes comme ils sont.

                                                                                                        Félix-Henri.

La Semaine des Familles, samedi 26 avril 1864.


Nota de Célestin Mira:

* Liste civile:


les trois premières pages de la liste:








* Le denier de la veuve: obole donnée par un pauvre.


Paul Sérusier: le denier de la veuve.




samedi 10 septembre 2022

 Principes et philosophie de la chimie moderne.

fondés sur la doctrine des équivalents. (par Charles Flandrin.)


La chimie est assurément la science qui occupe le plus le monde savant. L'étude des corps, de leurs propriétés, des modifications dont ils sont susceptibles quand on les combine ou quand on les mélange, les diverses propriétés dont ils jouissent les uns par rapport aux autres, les réactions, enfin les manières différentes dont ils agissent sur notre propre économie: voilà la chimie. On ne peut donc s'étonner du nombre de volumes consacrés à cette science qui touche tant d'intérêts, à la médecine par la chimie appliquée à notre organisme, à la richesse des nations par la chimie appliquée à l'industrie. Malheureusement, il faut en convenir, si, transportant dans l'ordre intellectuel la rigueur de l'analyse chimique, on l'appliquait à un grand nombre de traités et de manuels mis entre les mains des écoliers, souvent il en resterait bien peu de choses, quelquefois on trouverait un résidu compact d'erreurs, de sophismes, de théories fausses et malsaines. Qu'est-ce en réalité que la plupart de ces volumes petits et grands? - Un catalogue des corps simples et des corps composés, un exposé d'une exactitude souvent approximative des réactions, des combinaisons, que le laboratoire indique, que des formules expriment, qu'un auteur expose, sans essayer de les expliquer. Or, en science, l'à-peu-près ne saurait exister; une chose est ou n'est pas. Il n'y a pas d'intermédiaires.
Dans les sciences en général et particulièrement dans la chimie, se retrouvent deux écoles qui se partage le monde: l'école spiritualiste et l'école matérialiste.
C'est à l'école spiritualiste qu'appartient le livre que vient de publier M. Charles Flandin. L'auteur a combattu les doctrines matérialistes, qui font tout sortir d'une molécule ou d'un atome. Etrange orgueil, qui préfère attribuer le commencement de toute chose au temps, à une circonstance étrangère, sans songer que, quand il n'y avait rien, le temps avait peine à être; car qu'est-ce que le temps, sinon une comparaison; et que prendre pour terme de comparaison, quand il n'y a rien?
M. Flandin n'a pas eu l'intention de professer. On n'entrevoit pas en lisant son livre la cravate blanche officielle et l'habit noir réglementaire du professeur. Il a mieux aimer étudier avec le lecteur les différents corps qui constitue la chimie minérale. Son savoir et son talent eussent été sans doute à leur place dans une chaire professorale; mais il aurait eu peut être quelque chose de moins familier et de moins communicatif. A deux, l'étude est plus attrayante, et, en se rapprochant de celui qui reçoit la science, la savant qui la donne la rend plus facile. Dans ce livre la chimie n'a donc pas besoin de s'imposer, elle se fait accepter. Tout est détaillé, expliqué; des exemples nombreux introduisent le lecteur dans le sanctuaire du chimiste et lui donne envie d'aller plus avant encore dans le laboratoire, et même, çà et là, des anecdotes contribuent à reposer l'esprit sans que l'auteur cesse de marcher à son but, qui est d'instruire. Nous en citerons une sur le blanc de fard ou blanc de perle, qu'on obtient en versant une dissolution acide d'azotate de bismuth dans une dissolution de chlorure de sodium (sel marin)
Voici l'anecdote:
"Une femme, encore jeune et belle, faisait un usage immodéré du blanc de fard. Son médecin, le célèbre Alibert, médecin du roi Louis XVIII, lui ordonna un jour, pour la guérir d'un petit eczéma, un bain sulfureux. La dame se rendit à Tivoli, où on lui prépara le bain dit de Barèges. Mais, ô surprise! à peine est-elle dans la baignoire, que la femme de chambre qui l'accompagne, s'écrie d'une voix entrecoupée: -Madame, madame!... -Eh bien? - Madame, vous devenez mulâtre... négresse! La dame sortit précipitamment du bain. De la tête aux pieds, son corps était noir et le lavage n'enlevait rien. On fit appeler le médecin, le malicieux Alibert. Eh quoi! quelle drogue avait-il fait mettre dans le bain? Le docteur souriait. - Vous mettez du blanc de fard? chère madame. - Sur la joue seulement, et très-peu, très-peu. - Oh! toute belle, si vous n'aviez blanchi que la joue, il n'y aurait que la joue de noire, et nous ne serions pas si embarrassés. L'aveu fut pénible, et le docteur eut la barbarie de ne pas indiquer le remède propre à rendre à la peau sa blancheur et son éclat. Il aimait mieux dire à sa belle cliente: - En ce moment, vous pourriez avoir les plus grands succès... en Cafrerie."
Le remède, dont vous n'avez pas besoin, mesdames, il est bien simple. Si vous vouliez le savoir, rien que par curiosité... vous le trouveriez dans le livre de M. Flandin.
Pour étudier la chimie, il faut se rendre compte du rôle que jouent sur les corps les agents physiques, tels que affinités, chaleur, électricité, magnétisme, électromagnétisme, lumière.
C'est à cette étude que M. Charles Flandin a consacré la fin de son livre. Les dernières découvertes, tant chimiques que physiques, y sont notées et discutées avec cet esprit clair et précis qui dit tout sans dire de trop. Dans le chapitre consacré à la Philosophie chimique l'auteur rencontre la question des Doctrines, et il se trouve amené à exposer, à discuter et à refuser les doctrines de l'école matérialiste. Des savants distingués partagent les conviction de M. Flandin à cet égard, et, il n'y a que quelques jours un membre de l'Institut disait: "J'ai refait avec le plus grand soin toutes les expériences sur lesquelles M. Dumas appuie sa doctrine, je suis parfaitement convaincu qu'elle n'est qu'un tissu d'erreurs." Mais M. Flandin a l'honneur d'avoir levé le premier le drapeau contre l'école matérialiste, qui occupe presque toutes les positions dans le monde officiel de la science. La doctrine de cette école est celle de Prout, révisée et embellie par M. Dumas. L'exemple donné par M. Flandin doit être suivi; si nous sommes bien renseigné, un professeur de l'école spiritualiste aurait maintenant sous presse une réfutation nouvelle des lois par à peu près dont M. Dumas veut compliquer la chimie.
Quel est donc le fond de la doctrine de M. Dumas? Il se charge lui-même de répondre: "Les plantes et les animaux dérivent de l'air, ce ne sont que de l'air condensé... Ils viennent de l'air et y retourneront, ce sont des véritables dépendances de l'atmosphère." Du moment que l'air fait des hommes, pourquoi s'étonner de voir un romancier contemporain expliquer l'existence du monde d'une façon analogue? Avec des millions de siècles, un atome se serait formé... - De quoi? - Tout seul. - Avec du temps, des milliards de siècles probablement, cet atome a grossi au point de former les mondes; encore quelques trillions de siècle et l'homme arrive formé par...  le temps. De Dieu, pas un mot. Mais si vous voulez bien attendre quelques quadrillions de siècles, peut-être Dieu sortira-t-il du creuset d'un chimiste...
M. Flandin a traité ces questions en savant et en homme de sens, ce qui malheureusement n'est pas toujours la même chose. La réfutation est complète, et la Philosophie chimique est le digne couronnement et la conclusion de son beau livre traitant des soixante-six corps simples (métalloïdes et métaux). On peut dire que l'auteur a résumé, dans ce volume de sept cents pages illustré de figures qui facilitent l'intelligence du texte, tous les principes de la chimie.
Les lecteurs de la Semaine des Familles ont vu commenter dans nos colonnes  cet excellent ouvrage, peut-être un peu sérieux pour une publication comme la nôtre, mais qui a reçu maintenant sa forme naturelle et définitive, et qui rendra de grands services à la science.

                                                                                                                   Félix N.

La Semaine des Familles, samedi 16 avril 1864.

 Physiologie des buveurs.

Buveurs de cidre.


Je suis tout prêt à reconnaître que le cidre est la meilleure des boissons... après le vin de Bourgogne, les vins de Bordeaux, de Champagne, des rives du Rhône et de quelques autres lieux s'entend. Dumoulin, qui était Normand, et par là même un peu suspect, assure cependant, dans son discours sur la Normandie, "que les pommes et les poires de ce pays ont une saveur particulière, de sorte que l'on en fait des breuvages si excellents que, dans les grands festins des seigneurs français et des Parisiens eux-mêmes, on laisse le vin pour boire le cidre et le poiré." Mais je soupçonne singulièrement les Parisiens qui préfèrent le cidre au vin d'être venus en droite ligne de Bayeux, de Vire, de Rouen, d'Avranches ou de Caen. Je connais, en effet, deux maîtresses de maison normandes, dont la table est fort bien servie, qui font mettre une bouteille de cidre devant leur couvert, ce qui prouve une fois de plus que l'habitude est une seconde nature; mais elles font placer partout ailleurs des bouteilles de vin, ce qui fait honneur à leurs vertus hospitalières. Cependant, si l'on me pressait, je consentirais peut-être à reconnaître que le cidre est préférable aux vins de Suresne et d'Argenteuil. Ce n'est guère plus acide et c'est beaucoup plus franc.
Pour me faire pardonner cette profession de foi par la Normandie, je me hâte de déclarer que je suis Bourguignon, et que j'ai sucé de bonne heure le lait de l'heureuse terre qui a été ma nourrice, et que la reconnaissance de la France a appelé la Côte d'Or.
Cette réserve faite, je souscris des deux mains à toutes les louanges que Dumoulin donne à la province où il est né. Si la Normandie n'était que la quatrième province de la monarchie française par son étendue, elle en était la première par sa population, ses productions et ses richesses. Quelles admirables campagnes! quels pâturages! quelles villes industrieuses et puissantes! quels magnifiques et quels solides monuments et, en particulier, quelles superbes églises! quelle belle et superbe population! En tout et pour tout le ciseau a taillé en pleine étoffe. Les hommes sont de hautes statures et d'une charpente vigoureuse, les femmes d'une carnation admirable et d'une puissante et splendide beauté. Les animaux normands eux-mêmes participent aux proportions grandioses de tout ce qui tient à cette terre plantureuse; on sait la place que les vaches normandes occupent à nos expositions du palais de l'Industrie, et l'on n'a pas oublié que les bœufs normands sont en possession du droit de fournir chaque année le bœuf gras au carnaval parisien, ce qui ne les rend pas plus fiers. Les chevaux sont de forte encolure, d'une vigueur sans pareille et d'un excellente race. Les modes normandes participaient au même caractère, et les Cauchoises, dont malheureusement les usages et les coiffures s'en vont, portaient des bonnets qui, de loin, ressemblaient à des clochers, tandis que, pour l'ampleur des formes, on aurait pu les prendre elles-mêmes pour des petites cathédrales.
Encore une fois, Dumoulin a bien raison de vanter sa province, qui compte tant de rivières, dont les principales sont: la Seine, l'Eure, l'Orne, la Risle, la Touques, la Dive, rivières peuplées de saumons, truites saumonées, aloses, carpes frétillantes et brochets, dont le sol fertile produit de magnifiques pâturages, du lin, du blé, des métaux précieux. Je comprends son enthousiasme quand il parle du Roumois et de ses vergers, du Lieuvain, célèbre pour son cidre, du pays d'Auge, fertile entre tous, et dont les herbages sont si nourrissants que, trois fois dans l'année, on les peuple de bœufs qui s'y engraissent; du pays de Caen et de Lisieux, dont les femmes sont "belles, de riche taille, grandement soigneuse de leur ménage, mais superbes et hautes à la main"; du Bessin, enclos entre les eaux de la Vire et de l'Orne, qui fourni le meilleur pain du monde, et où le gibier comme le poisson foisonne; de l'Avranchin, couvert de montagnes et de forêts, où l'on nourrit un excellent bétail; du Cotentin "qui est tellement gras qu'il est impossible d'en sortir lorsque la pluie a été grande". "Bonne boisson, bonne laine, bons draps, ajoute l'écrivain enthousiaste, un air si pur que la Normandie a élevé et nourrit encore de présent plus de peuple que six des meilleurs royaume d'Espagne." Dumoulin n'a rien oublié: la beauté des bois; la Normandie, en effet, renferme de belles forêts, parmi lesquelles on peut citer celles de Bray, de Lions, de Rouare, de Rouvray, de Brotonne et de Saint-Sever, qui couvrent plus de quatre cent mille hectares et donnent un produit annuel de plus de huit millions de francs; les terres arables, qui donnent un revenu de plus de cinq cents millions de francs; les pâturages peuplés de bestiaux, qui produisent un revenu moyen dépassant quatre-vingt millions par an. Puis Dumoulin en vient au vin, et tout en convenant, ce qui est fort beau pour un Normand, que le vin d'Avranches a mérité l'épithète peu rassurante et fort expressive de vin tranche-boyau, il fait un pompeux hommage des vins de Vernon et de Pacy.
Ceci me ramène à mon sujet: les buveurs de cidre.
Pourquoi les Normands sont-ils buveurs de cidre? Pourquoi, au lieu de cultiver la vigne comme dans la Côte d'Or ou le Médoc, cultive-t-on le pommier en Normandie?
Vous êtes bien curieux. Cependant je vais répondre à vos questions; d'abord parce que la politesse m'y oblige, et ensuite parce que je trouverai en même temps l'occasion de prouver, contre l'opinion de Dumoulin, que si les Normands boivent du cidre, ce n'est pas parce que la Normandie produit du bon vin.
Quand on considère les choses à première vue, il semble que le pommier ait toujours dû exister en Normandie et qu'il y soit un arbre indigène. Quelque pépin venu du paradis terrestre dans le bec d'un oiseau ou plus tard dans celui de la colombe de l'arche aura implanté cet arbre dans le pays de Caux, ou dans la vallée d'Auge, et de là aura gagné de proche en proche. Avez-vous quelquefois voyagé, pendant les mois du printemps, en Normandie, dans ces routes semblables à des allées encadrées par deux rangées de pommiers semés de fleurs roses ou blanches, neige parfumée qui annonce l'arrivée des beaux jours? Ne vous a-t-il pas semblé alors que l'aspect du pays devait toujours avoir été le même? On ne se figure point la Normandie sans pommiers, une campagne normande sans pommes et des Normands attablés pour boire sans un pot de cidre, le cidre à dépotayer comme on lit sur tous les cabarets de Normandie, ce qui veut dire à détailler en pots. Ils sont assis l'un en face de l'autre, les vigoureux buveurs de cidre. La ménagère normande, portant la coiffure qui m'a si souvent gâté la perspective dans les pâturages de la vallée d'Auge, leur sert un nouveau pot de leur boisson favorite, car les gosiers normands ont besoin d'être arrosés.


Intérieur d'une famille normande.



On dit d'une femme fort jolie qu'elle pourrait se montrer en bonnet de nuit. Soit, mais à condition qu'il ne s'agisse pas d'un bonnet de coton. Il ne suffit pas d'être très- jolie pour supporter cette effroyable coiffure, il faut l'être trop, et dans ce cas même, je ne conseillerai pas à Vénus en personne de courir l'aventure. Quant aux vieilles femmes qu'on aperçoit de loin avec le chef couvert de ce bonnet prosaïque et filant leur quenouille, on hésite sur leur sexe. Sont-ce des vieillards réduits, pour des raisons que j'aime mieux accepter qu'approfondir, à quitter la culotte pour le jupon. Sont-ce des Parques qui, pour cacher leur calvitie, on dérobé la coiffure du roi d'Yvetot, couronné par Béranger

....................... et Jeanneton
D'un simple bonnet de coton, 
Dit-on.

On n'en sait rien en vérité, et l'on n'a pas la moindre envie d'approcher pour sortir du doute. Je n'ignore pas les avantages pratiques du bonnet de coton pour ces pauvres femmes, obligées de traire trois fois par jour les vaches en plein pâturage. Je sais qu'il n'y a pas d'autres coiffures qui puisse résister aux formidables coups de queue que ces grosses dames ruminantes, qui témoignent ainsi leur impatience à leurs femmes de chambre. Mais, s'il n'y a pas le moindre petit mot à dire au point de vue de l'utilité pratique, il n'en est pas de même au point de vue de l'art. Les Grâces s'enfuient effrayées et les Nymphes bocagères désertent, comme des colombes effarouchées, le paysage normand.
Où en étais-je quand cette parenthèse, un peu trop prolongée, est venue m'interrompre?... Ah! je vous disais qu'on est généralement disposé à croire que la Normandie a été de temps immémorial un pays de buveurs de cidre. Eh! bien, rien de moins vrai.
Le cidre n'est cependant pas une boisson nouvelle. Il est moins ancien que la bière, qui, sous son nom primitif la cervoise, fut d'abord brassée, dit-on par le dieu Osiris. Mais Pline a parlé du cidre, et il donne fort généreusement à toute boisson fermentée faite avec des poires ou des pommes le nom de vin.
Le philosophe Arthémidore, ayant visité l'Asie Mineure sous l'empereur Adrien, parle avec beaucoup d'éloge du poiré, qui est une espèce de cidre.
Plutarque accorde au cidre une mention honorable, en racontant la vie des grands hommes.
Tertullien fait l'éloge du cidre "plus doux que le miel, plus pétillant que le vin."
Les Ethiopiens fabriquaient de toute antiquité du cidre.
Les Caraïbes de l'Amérique faisaient du cidre comme de la bière avant la découverte du nouveau monde. 
Martial parle de la douce liqueur qu'on tirait des pommes d'Espagne
Je m'arrête pour ne pas sombrer dans l'océan d'érudition où Petit-Jean fit naufrage. D'ailleurs ceci prouve seulement que l'usage du cidre n'est pas le partage exclusif de la Normandie, mais ne prouve nullement que les Normands n'aient pas toujours bu du cidre. C'est à ce dernier point qu'il faut arriver. Eh bien, en feuilletant les cartulaires et les documents des temps anciens, on découvre que les grandes abbayes de la Normandie, comme Jumièges, avaient leurs vignobles, et que la vigne était cultivée à une grande échelle en Normandie. Le pommier paraît n'avoir été introduit dans cette province que vers la fin du treizième siècle ou le commencement du quatorzième. Les savants ont beaucoup disserté sur la question de savoir pourquoi la culture de la vigne a été abandonnée en Normandie, et pourquoi elle a été remplacée par la culture du pommier. Quelques écrivains ont voulu trouver la cause de ce fait dans le refroidissement de la température, mais un des historiographes de la Normandie nous semble avoir indiqué le véritable motif de cette révolution agricole, lorsqu'en s'appuyant sur l'autorité d'un célèbre agronome, Olivier de Serre, il a dit que "l'on avait cultivé la vigne en Normandie, tant que le mauvais état des routes et les guerres féodales avaient rendu les relations suivies de province à province impossibles." Il faut ajouter, pour ne rien omettre, que ce fût à l'époque où cet état de chose cessa, c'est à dire au quatorzième siècle, que le pommier fut introduit en Normandie. Alors les Normands, en hommes de sens qu'ils ont toujours été, préférèrent faire produire à leur sol du bon cidre que du mauvais vin, sauf à faire venir par leurs fleuves et par la mer les excellents vins de Bourgogne et de Bordeaux. L'histoire et la linguistique se réunissent pour indiquer de quelle manière et par qui le pommier fut naturalisé en Normandie. De temps immémorial il était cultivé en Navarre, et il y a toujours porté le nom de cidra, nom qu'y porte également la liqueur tirée de la pomme. Pour achever la démonstration, il faut ajouter que, dans plusieurs cantons de Normandie, on donne encore au pommier le nom de biscait (Biscaye) comme pour rappeler le pays d'où il est originaire, de sorte que le pommier présente dans son nom même son certificat de provenance. Quand on rapproche des renseignements donnés par l'histoire ces indications données par la linguistique, la vraisemblance se change presque en évidence. En effet sur la fin du treizième siècle, les rois de Navarre étaient comtes d'Evreux et seigneurs de Cherbourg; or c'est dans le Cotentin que le pommier à cidre commença à être cultivé. D'anciens titres de possession de fiefs, situés dans cette partie de la Normandie, établissent que "les terres de ces fiefs ont été baillées, vers la fin du treizième siècle, aux habitants à charge, entr'autres, de cueillir les pommes et de faire les cidres." Les cidres les plus renommés de Normandie sont ceux d'Isigny, déjà célèbre pour son beurre, de Cotentin et de Touques. Cette liqueur, conservée pure dans les pots de grès, fermente et fait sauter les bouchons comme les vins de Champagne.
Chose remarquable! dans tous les pays à cidre, la Normandie, la Bretagne, la Picardie, on boit beaucoup d'eau-de-vie. En Normandie, on consomme surtout l'eau-de vie de cidre, très-inférieure à l'eau-de-vie de vin; mais, pour dissimuler l'âpreté qu'elle ne perd qu'en vieillissant, on la boit avec un mélange de café. Il semble que l'âcreté naturelle du cidre demande à être corrigée par une boisson alcoolique, et que tous les buveurs de cidre normands, bretons et picards, éprouvent ce besoin. Nous n'avons pas à indiquer ici les procédés de fabrication de cette boisson; on les trouvera dans les traités spéciaux. nous ferons seulement remarquer que le meilleur cidre est celui qui sort naturellement des pommes écrasées et mises en tas avant qu'on les ait placées sous la presse, parce que le jus produit par la presse contracte toujours plus ou moins un goût de pépins.
Ceci dit, séparons-nous des buveurs de cidre. Il y en eut de gais, témoin Olivier Basselin qui chanta le cidre, sans oublier le vin. Il chansonna l'avare, "l'avare qui craint de perdre la fumée de son feu, porte ses souliers à sa ceinture de peur de les user, et boit de l'eau pour ménager son cidre." Ce n'est pas le compte d'Olivier, qui écrit une ode à son nez, "nez paré de rubis: le verre est le pinceau, le vin est la couleur." Celui-là n'économisait guère, et, au fait, il eut raison, puisqu'en 1550 il fut tué par les Anglais:

Hélas! Olivier Basselin
N'orrons-nous poinct de vos nouvelles?
Vous ont les Anglais mys à fin
Par une mort des plus cruelles;
Vous souliez gaiment chanter
Et desmener joyeuse vie,
Et les bons compagnons hanter.
Par tel pays de Normandie,
Jusqu'à Saint-Lô, en Cotentin
Oncques ne vit le pèlerin.

Si parmi les buveurs de cidres il y en eut de plus gais, comme Basselin avec ses vaux-de-Vire, il y en eut aussi de grands, comme le Poussin et Corneille.

Dont le laurier normand couvre la France entière.

                                                                                                             Félix-Henri.

La Semaine des Familles, samedi 9 avril 1864.

mercredi 7 septembre 2022

L'Histoire de France par la chanson.


En France, a-t-on dit, tout finit par des chansons. Tour à tour héroïque, satirique, sentimentale, la chanson se retrouve à toutes les époques de notre histoire où elle est un élément important de notre vie nationale. Non contente de refléter les idées et les mœurs, elle se mêle souvent aux luttes politiques et sociales, et devient une forme de l'opposition. C'est son honneur qu'on la voie presque toujours se ranger du côté du faible de n'user de sa verve que contre les puissants du jour. Son charme spirituel, son attrait piquant, sa vivacité légère, lui permettent de s'insinuer partout et de faire prestement son chemin; c'est la gaieté qui vole et qui venge, arme insaisissable au service des idées d'indépendance et qui prépare la revanche du bon sens et de l'esprit contre la force brutale.




La chanson sous le Premier Empire. La romance à la mode.
Tableau de Worms (Musée du Luxembourg).

Tandis que les soldats de Napoléon marchent à la victoire, on applaudit
dans ce salon de 1805 des romances sentimentales comme au temps
de Louis XVI. Le contraste est singulier entre le goût de cette société
pour ces aimables fadaises et la magnifique épopée qui emplit alors
l'Europe de son tumulte.


En voulant écrire l'histoire de la chanson, on se trouverait sans y penser avoir esquissé l'histoire de France... Loin qu'elle se taise, loin qu'elle cesse de peindre les mœurs de son temps, elle est toujours là comme un écho fidèle, qui à chaque époque retentissante reçoit les sons, les répète et nous les transmet. Mais ce n'est pas là le premier de ses titres: il est un autre point de vue auquel on peut l'envisager: c'est qu'en France la chanson fut longtemps la seule opposition possible. On définissait le gouvernement d'alors une monarchie absolue tempérée par des chansons; et c'était là, en effet, le seul contrepoids, la seule résistance aux empiétements de l'autorité. "La liberté du chant a précédé celle de la presse et l'a préparée. Se rangeant toujours du côté des vaincus, elle a comme la presse ses nobles résistances, ses triomphes et, comme elle aussi, elle a ses excès. Elle attaque tour à tour Henri III, les Guise et le Béarnais: toujours de l'opposition, toujours anti-ministérielle, elle empêche Richelieu  de dormir et Mazarin de dîner..."
C'est en ces termes qu'un de nos plus célèbres auteurs dramatiques, le roi du vaudeville, Eugène Scribe, retraçait naguère l'histoire de la chanson. Pour une fois, Scribe se trouvait être un historien bien informé et judicieux. La chanson a su prendre en France les formes les plus variées, suivant l'heure et les circonstances, et s'adapter si bien aux mille transformations de notre société, tantôt frondeuse et tantôt gaie, tantôt sentimentale et tantôt ardente, qu'elle nous offre comme un miroir l'image de nos mœurs et le reflet de notre histoire.


Danse aux chansons sous le roi Charles VII (1403-1461)

Entre deux expéditions guerrières, des fêtes somptueuses et des festins
venaient délasser les seigneurs, égayer les châtelaines: on chantait
des chansons d'une grâce légère et maniérée, souvent un peu sentimentales. Certaines de ces chansons accompagnaient les danses.


Soldats faiseurs de chansons et chanteuses au rouet.

Héroïque et chevaleresque, le Moyen âge est le temps des grandes équipées. Charlemagne et ses preux partent en campagne contre les Infidèles, ennemi du Christ et de "France la douce". Ils frappent à grands coups d'estoc et de taille et s'en reviennent des lointaines expéditions chargés de riches butins, auréolés d'une gloire merveilleuse.
Alors naissent et s'épanouissent les Chansons de Geste.
Celui qui les compose et qui les récite, le trouvère, est lui-même un homme d'armes qui a combattu auprès des barons. Il arrive au château, l'épée au côté, sa vielle sur le dos; on vide en son honneur les hanaps emplis d'hydromel et l'on engloutit les viandes. Après le festin, dans la haute salle féodale aux sombres boiseries de chêne, aux naïves tapisseries, aux énormes bahuts sculptés, où les torches fumeuses projettent une lumière trouble, où les hommes d'armes et les serviteurs se pressent aux portes, le trouvère commence sa chanson. Il dit les grands coups portés et reçus, les armures froissées, les casques brisés, les têtes fendues, les entrailles répandues sur le sol.
Un frémissement parcourt l'auditoire charmé.
Un peu plus tard, quand souffle le vent généreux des Croisades, les barons se mettent en route pour le grand pèlerinage d'outre-mer. Les chansons pleines de pieuses ardeur qu'ils chantent le long du chemin adoucissent pour eux les rigueurs de l'expédition.
Leurs femmes, cependant, restent seules au manoir désert, à filer la laine, à tisser l'étoffe*. Dans la maison devenue silencieuse, au tumulte des armes a succédé le bruit monotone des rouets et des métiers. La châtelaine, ses filles, ses dames d'atours sont rassemblées, et, tandis qu'elles manient la quenouille ou l'aiguille à broder, l'image des absents occupe leur souvenir. Alors, elles fredonnent à lèvres mi-closes une de ces romances qu'on appelait chansons de toile* parce qu'elles accompagnaient leur ouvrage quotidien de tissage. Douces, sentimentales, les chansons de toile expriment la tristesse d'une jeune fille, belle Eglantine, belle Yolanthe, belle Amelot, séparée de celui qu'elle aime. Parfois la chanson contient tout un drame en raccourci. Belle Erembour s'apprête à saluer son fiancé, le noble comte Reynaut qui revient de Terre sainte: Erembour le voit défiler à la tête de ses soldats; mais quoi? il détourne la tête! Hélas! il a été abusé par un faux rapport, et croit que son amie lui a préféré son rival. Mais Belle Erembour se disculpe et le comte revient à elle. Ou bien c'est belle Doette dont l'époux est parti à la guerre et qui l'attend de jour en jour; mais un écuyer arrive et lui annonce la mort du baron. Belle Doette, éplorée, se retire au couvent.
Alfred de Musset a su traduire l'impression qui se dégage de ces chansons quand il a écrit la délicieuse chanson de Barberine:

Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin d'ici?

Voyez-vous pas que la nuit est profonde
Et que le monde
n'est que souci?

Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi:

Hélas! hélas! chercheur de renommée
Votre fumée 
S'envole aussi.

Mais voici les chevaliers de retour! Alors la gaieté reparaît dans les châteaux, la vie reprend luxueuse et brillante. C'est le retour des chansons badines ou galantes. Les seigneurs eux-mêmes s'appliquent à rimer des aubades, des saluts d'amour, de petites élégies musicales avec des refrains bien amenés, d'une forme maniérée et jolie. Aussi la chanson, tout à tout héroïque, pieuse, frivole, est à la ressemblance de ce complexe Moyen âge, inquiet et tourmenté.



Troubadour et châtelaine (d'après une estampe ancienne);

La vie était triste pour les châtelaines pendant que guerroyaient
leurs seigneurs. Les troubadours ou trouvères leur enseignaient
les romances sentimentales et mélancoliques, qu'elles chantaient après
en tissant et qu'on appelait pour cette raison "chansons de toile".


La chanson reflet d'une époque brutale et raffinée.

Avec la Renaissance commence une époque d'exubérance et de mouvement. L'histoire de ce temps étonne par sa variété, par l'intensité des passions qui y sont en lutte. Une conception toute nouvelle de l'existence semble s'être révélée, qui favorise le complet épanouissement de la nature humaine avec toutes ses ardeurs, brutales ou généreuses.
Le règne de Charles VIII est marqué par les guerres d'Italie. Nos troupes se répandent sur la Péninsule et descendent de Milan à Naples, étonnant et déconcertant la mollesse de nos voisins par la "furia francese". Veut-t-on comprendre l'état d'esprit de ces bandes d'aventuriers qu'on recrutait au printemps dans les provinces, qu'on licenciait une fois l'expédition achevée, très courageuses, très hardies, peu disciplinées, prêtes à se révolter si la paye se faisait attendre.
Tous ces traits de leur physionomie se retrouvent dans les chansons que chantent en chœur les soudards cheminant par les routes, la pique sur l'épaule. Ils célèbrent les charmes du métier militaire, l'attitude fière et dégagée du piquier ou de l'arquebusier, le plaisir d'aller par un beau temps au son des fifres et des tambours, les hauts faits de tel capitaine de l'armée. Surtout qu'on fasse attention avant de les licencier! Les vaillants hommes d'armes, privés de leur salaire, pourraient bien devenir de dangereux vagabonds, des espèces de brigands.
Ces brillantes chevauchées eurent pour nous un résultat qu'il était d'ailleurs facile de prévoir. La culture artistique et littéraire était beaucoup plus avancée en Italie qu'elle ne l'était encore en France. Lorsque nos gentilshommes se trouvèrent en présence de cette vie italienne si raffinée, ce fut pour eux un éblouissement. Aussi, dès les premières années du XVIe siècle, l'influence de l'Italie se fait sentir à nous et jette sur nos mœurs encore brutales un éclatant vernis de civilisation, une magnifique parure. Si les merveilles de l'art que ce temps nous a laissées font justement notre admiration, il faut bien reconnaître que la décence et la politesse manque aux mœurs d'alors. La Cour étonne par un singulier mélange de raffinement et de rudesse; les rois et les grands seigneurs protègent les artistes, se font construire de somptueux châteaux d'une élégance compliquée, où ils donnent des fêtes luxueuses. Mais une déconcertante barbarie subsiste au fond des âmes.
La chanson d'alors reflète ce singulier mélange de raffinement et de brutalité. Ce qu'elle dit le moins souvent, c'est l'émotion douce et pure. On se souvient en quels termes Maris Stuart disant adieu à ce "plaisant" pays de France qu'elle était obligée de quitter:

Adieu, plaisant pays de France,
O ma patrie
La plus chérie

Qui a nourri ma jeune enfance, 
Adieu, France, adieu mes beaux jours.

La nef qui déjoint nos amours
N'a cy de moi que la moitié;
Une part te reste, elle est tienne; 
Je la fie à ton amitié
Pour que de l'autre il te souvienne.

Mais note de rêverie tendre et de mélancolie résignée est rare au XVIe siècle.
Ce que les poètes d'alors vantent le plus volontiers, c'est l'insouciance et le goût du plaisir, comme dans ces vers que François 1er fredonnait:

Souvent femme varie, 
Bien fol est qui s'y fie...

Vers le milieu du siècle l'époque s'assombrit, les discussions religieuses commencent à passionner les esprits et à soulever d'ardentes polémiques. Les poètes badins se font dévots. Clément Marot, le railleurs spirituel d'antan, traduit les Psaumes, et cette traduction a un immense succès.
A la Cour, chacun avait son cantique préféré; ce fut une mode. Le peuple, comme il arrive, suivit l'exemple de la Cour. "Vous eussiez vu les jeunes filles, assises dans les jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes."
Cette coutume se répandit surtout parmi les protestants; c'étaient eux principalement qu'on rencontrait ainsi en promenades musicales au Pré aux Clercs ou ailleurs.


Chanteurs des rues au XVIe siècle.

Les chansons que débitent ces chanteurs, devant des artisans,
des mendiants et des soldats, ne brillent pas par leur délicatesse;
 le chanteur en vend des copies aux curieux rassemblés autour de lui.


Au XVIIe siècle, la chanson est volontiers épicurienne.

C'est seulement avec le XVIIe siècle qu'on voit la société française s'organiser et qu'on assiste à l'événement du règne de la politesse. Dans cette société, les femmes joueront le principal rôle; elles y introduiront l'élégance et le bon ton. Le développement de l'autorité royale, depuis Henri IV jusqu'à Louis XIV, contribue à la même œuvre d'unité et de discipline. Jamais plus d'ordre ni de noblesse n'ont gouverné la pensée française.
Mais cette réforme de l'esprit public ne pouvait se produire sans de vives résistances et de soudaines explosions de révoltes. Le génie de notre race, libre et frondeur, cherchent toutes les occasions de se faire jour. C'est ici que la chanson lui sert comme un merveilleux moyen pour révéler sa bonne humeur gouailleuse, joviale et parfaitement irrespectueuse. 
La chanson va permettre à l'épicurisme des bons vivants de montrer parfois le bout de l'oreille en cette grave époque. Ce siècle si sage nous a laissé des chansons légères dont plusieurs ont de l'agrément. Et n'est-il pas piquant que le noble Boileau lui-même ait écrit une "chanson à boire"? Il est vrai qu'il était très jeune et que ces rimes frivoles ne doivent être considérées que comme un innocent péché de jeunesse. Les voici:

Philosophes rêveurs qui pensez tout savoir,
Ennemis de Bacchus, rentrez dans le devoir.
Vos esprits s'en font trop accroire.
Allez, vieux fous, allez apprendre à boire.
On est savant quand on boit bien;
Qui ne sait boire, ne sait rien.

Cette chanson représente assez bien tout un genre de petits poèmes fort anodins qui furent alors à la mode parmi les hommes d'une certaine société.
Emmanuel de Coulanges, le "délicieux Coulanges" dont Mme de Sévigné vantait l'esprit, est le type de ces égoïstes aimables, dénués de sérieux comme de méchanceté, toujours chantant et cueillant la fleur de tous les plaisirs, attentif seulement à éviter la passion et les excès.



Au XVIIIe siècle. La sérénade.

Sous le balcon de sa dame ce jeune gentilhomme chante une romance,
tandis que dans le fond du tableau ses gens mettent en fuite ceux qui
seraient tentés de venir troubler sa chanson.


Couplets et barricades.

Mais dans l'histoire de la chanson au XVIIe siècle, il faut faire une place à part à une époque: celle des troubles de la Fronde. Cette guerre civile fut remarquablement gaie. On y fit plus de chansons que de barricades. Ces chansons ne sont pas toujours d'un goût très délicat, et le fait est qu'elles n'ont pas toutes été composées dans la société des duchesses.

Six vendeuses de poissons
Ont composé la chanson
Des Barricades dernières,
Lère la, lère lanlère,
lère la, lère lanla!*

Pour la plupart, elles sont l'œuvre de bourgeois de Paris, malicieux et joyeux compères. On les imagine volontiers, réunis le soir en quelque arrière-boutique, discutant les incidents de la journée moitié graves, moitié plaisants, férus sans doute de nobles convictions, mais s'amusant aussi de tout ce vain tumulte auquel ils assistent. Durant la journée, ils ont péroré dans la rue, accablé d'injures le Cardinal, blâmé les scrupules du président Molé. Peut-être ont-ils poussé l'audace jusqu'à tendre des chaînes pour empêcher les Suisses et les cavaliers de l'armée royale à se déployer, ou jusqu'à payer à boire aux gardes-françaises pour les mettre de leur côté. Cependant, ils se sentent plus à l'aise loin des dangers de la rue; on boit un peu, on lance une drôlerie, on esquisse un couplet, et la chanson est faite...
Presque toutes les chansons frondeuses ont pour point de départ un fait récent qu'elle interprètent à leur façon, commentent d'une manière bouffonne et utilisent en vue de la polémique. C'est tantôt la "chanson d'un bon garçon qui boit de réjouissance sur la fuite des Monopoleurs*", tantôt la "chanson sur l'arrivée de M. de Beaufort", celui-là même qu'on appelait le roi des Halles et qui plaisait par sa vulgarité martiale. Voici la "chanson sur la délivrance de M. de Broussel*", le conseiller au parlement de Paris, les "regrets de Mme de Chatillon sur la mort de son cher époux", la "supplication à Monsieur le Prince de quitter le parti Mazariniste*", l'"adieu de Mazarin à la France et l'aveu qu'il a fait de toutes ses fourberies", les "préparatifs de Lucifer, de Pluton et de Caron pour recevoir Mazarin dans les Enfers", etc... Car c'était toujours, en fin de compte, sur l'infortuné cardinal que tout le mal retombait. L'histoire ne nous offre guère d'exemple d'une impopularité aussi parfaite. Les chansons composées contre le ministre haï de tous emplissent des volumes. Ce sont des pamphlets au jour le jour et dont la conclusion revient toujours la même invariablement: c'est qu'il faut "chasser le Mazarin, ou le prendre, ou le pendre."

Bourgs, villes, villages,
Le tocsin il faut sonner,
Rompez tous les passages
Qu'il voudrait ordonner.
Il faut sonner le tocsin
Pour prendre Mazarin,
Din, din, pour prendre Mazarin.

Tout cela n'est pas d'un style admirable ni d'un esprit très extraordinaire. Mais l'ensemble de ces chansons donne bien l'impression de la vie du peuple pendant cette agitation. Le peuple n'avait pas d'autres moyens de manifester son opinion. Les couplets de la Fronde eurent le même rôle et la même influence que la presse à d'autres époques...


Un chanteur ambulant sous louis XVI. D'après Moreau le jeune.

Au XVIIIe siècle, chaque jour voyait naître une nouvelle chanson qui,
colportée partout, vendue par des artistes ambulants, faisait bientôt
le tour de Paris.



Des élégances du salon aux libertés du café.

La victoire définitive du Grand Roi nous vaut une longue période de discipline. Une réaction devait inévitablement se produire au lendemain de la mort de Louis XIV. Le duc d'Orléans, qui exerce alors le pouvoir avec le titre de Régent, était un homme du plus brillant esprit, merveilleusement doué, mais tout à fait dénué de dignité dans sa vie. Il représente assez bien tel quel,  avec ses qualités et ses défauts, la société de son temps, extrêmement délicate et raffinée, vive, élégante et très dépravée. Les soupers de la Régence ont laissé dans l'histoire le souvenir de réunions fort libres et même débraillées. La gaieté pétillait alors dans les couplets de chansons vives et licencieuses.
Imaginez maintenant l'un de ces salons du XVIIIe siècle, célèbre pour avoir offert l'image la plus achevée de la vie en société. En voici, d'après un historien, le charmant décor qui invite à la gaieté légère et spirituelle: " Le brocart se retrousse en portières aux portes du fond. Les amours jouent et folâtrent au dessus des portes. Des médaillons de femmes sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond descendent les lustres de cristal de Bohème, rayonnants de bougies. La causerie voltige et sourit. Les femmes s'éventent. Les chevaliers, galamment penchés sur les fauteuil, s'empressent auprès des jeunes mariées. Tout à l'heure, quand les danses s'interrompront, on chantera quelques chansons accompagnées des légères et frêles note du clavecin ou de la vielle d'amour. Elles s'harmoniseront à ce décor aristocratique, d'élégance somptueuse et noble, de grâce épanouie et radieuse." Ce seront des vers d'une préciosité délicate, un peu sentimentale, un peu ironique; telle cette petite chose qui fit fortune:

J'ai du bon tabac dans ma tabatière
J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas*...

ou encore quelque gentillesse de Panard* qui flatte le goût que cette société acquiert peu à peu pour les paysanneries de convention:

Sur la fougère et sur l'herbette
Lire dans les yeux de Lisette
Qu'elle est sensible à mes soupirs,
C'est le roi des plaisirs.

La chanson d'ailleurs ne restera pas cantonnée dans les salons; une circonstance lui permit d'étendre subitement son domaine. Le café venait d'être introduit en France; il eut bientôt fait de conquérir Paris. Pour permettre à toutes les classes de la société de savourer la précieuse "liqueur arabique", les anciens cabarets s'agrandissent, de nouveaux s'ouvrent confortables et luxueux: ce sont les "cafés". " Sous la régence, dit Michelet, Paris devient un grand café. trois cents cafés sont ouverts à la causerie, et à la chanson... Le cabaret est détrôné. Moins de chants avinés la nuit, moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique élégante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les mœurs."


Rouget de L'Isle chantant " la Marseillaise" qu'il vient de composer. Tableau de Pils.

Dans le salon du maire de Strasbourg, Rouget de L'Isle chante "Le Chant
de guerre pour l'armée du Rhin" qu'il vient d'écrire et qu'on appellera "la Marseillaise". Les Prussiens menacent la frontière; l'hymne patriotique
exprime les sentiments de la nation soulevée pour repousser l'envahisseur.

Le caveau, académie des chansonniers.

Dans les cafés s'installent de nombreuses sociétés de chansonniers. C'est ainsi que s'organisa le Caveau, dont l'existence, en dépit d'interruptions et de modifications, se prolongea jusqu'à nos jours. Un petit épicier de la rue de la Truanderie, Gallet, en fut le promoteur. Les premières réunions se tinrent chez lui. Même il négligea si bien son commerce qu'il dut bientôt fermer son épicerie. Alors on se réunit au café, à frais communs. Il y avait là Collé, Piron, Crébillon le fils, Panard, des peintres comme Boucher, des musiciens comme Rameau.
Cinquante ans plus tard, admis à son tour au Caveau, Béranger y chantait cette "chanson de réception":

Au Caveau je n'osais frapper,
Des méchants m'avaient su tromper.
C'est presque un cercle académique,
Me disait maint esprit caustique.
Mais que vois-je? De bons amis, 
Qui rassemble un couvert bien mis.
Asseyez-vous, me dit la compagnie,
Non, ce n'est point comme à l'Académie,
Ce n'est point comme à l'Académie.

Un nombre considérable de petits groupes, moins célèbres que celui du Caveau, se constituèrent, à droite et à gauche: partout et de tous côtés on fit des chansons. Cela dura pendant tout le XVIIIe siècle comme en témoigne Jean-Jacques Rousseau: "De tous les pays d'Europe, dit-il, le Français est celui dont le naturel est le plus porté à ce genre léger de la poésie: la galanterie, le goût de la table, la vivacité brillante de son humeur, tout semble lui en inspirer le goût, et en général on peut assurer que l'humeur chansonnière est un des caractères de la nation."


Frontispice d'une romance: "L'heureux présage d'être mère!"
Marie-Louise chantant avant la naissance du roi de Rome.

Ce fut sans doute un musicien désireux de s'attirer les bonnes grâces de
l'Empereur qui composa cette chanson et la fit orner de cette gravure.


La Révolution en chansons.

La chanson française allait bientôt se renouveler et élever le ton jusqu'à ce que son harmonie grâcieuse se transformât en magnifique et farouche clameur. La Révolution approchait. L'"Hymne à la Liberté" de François de Neufchâteau*, le "Chant du 14 juillet" de Marie-Joseph Chénier*, le "Chant du départ"*, "Madame Véto"*, le "ça ira*", la "Carmagnole*", la "Marseillaise"*, voilà le nouveau répertoire. Il est vrai qu'avec une élégante et paradoxale désinvolture on n'en continue pas moins à rimer des chansons galantes, dans le joli style Louis XVI: cela se publie dans des recueils précieux, le "Chansonnier des grâces*", l'"Album des Muses" les "Etrennes d'Apollon*". D'un ton badin qui fait frémir, on met tout son esprit à plaisanter agréablement sur les plus sinistres horreurs de l'époque. Cette petite chanson légère, par exemple, est datée de 1794:

La guillotine est un bijou
Qui devient des plus à la mode.
J'en veux une en bois d'acajou
Que je mettrai sur ma commode.
Je l'essaierai soir et matin
Pour ne pas paraître novice
Si, par malheur, le lendemain,
A mon tour j'étais de service.

Un assez grand nombre de chansons contre-révolutionnaires, dans le même ton furent composées alors avec un entrain singulier et souvent avec bien de l'audace. Ange Pitou, qui est célèbre parce que Clairville en fit un personnage de la Fille de madame Angot, s'était établi chansonnier royaliste; il débitait ses productions en plein air sur la place Saint-Germain-l'Auxérois. Il eut beaucoup de succès. On se pressait autour de lui pour l'entendre; on s'appliquait à retenir l'air et les paroles; on répétait en chœur le refrain, on fredonnait avec lui les couplets. En s'en retournant, on s'efforçait de reconstituer la chanson. On l'estropiait un peu sans doute, mais l'essentiel s'en conservait sous l'involontaire fantaisie des chanteurs malhabiles. On se sentait un peu frondeur à narguer ainsi les puissants du jour; on n'en avait que plus de zèle à répandre ces hardies complaintes.
De leur côté, les Révolutionnaires ne chômaient pas. Ce qui donne à leurs chansons forcenées un caractère curieux, c'est qu'ils les adaptaient généralement à des airs connus de romances galantes. Le ça ira, par exemple, fut composé pendant que le peuple de Paris faisaient les terrassements du Champ de Mars pour la fête de la Fédération. L'air est celui d'une contredanse de Bécourt très à la mode alors et que Marie-Antoinette avait jouée souvent sur le clavecin: elle put entendre, en se rendant à l'échafaud, la sinistre adaptation qu'on en avait faite.
Le "Veillons sur le Salut de l'Empire*", (l'Empire, ici, veut dire l'Etat) fut composé sur l'air "Vous qui d'amoureuse aventure..." dont, certes, il n'avait pas la douceur idyllique.

Veillons au salut de l'Empire
Veillons au maintien de nos droits!
Si le despotisme conspire
Conspirons la perte des rois!

Faut-il compter comme des chansons ces hymnes grandioses, le Chant du Départ, dont les paroles, assez médiocres, sont de Marie-Joseph Chénier, mais dont la musique superbe et de Méhul, et la Marseillaise, de Rouget de Lisle? Ce Rouget de Lisle était un homme bien ordinaire, et si dénué personnellement d'héroïsme que le coup de génie qu'il eut pendant une heure, comme par inadvertance, est une sorte de surprenant miracle. Mais les circonstances étaient si étonnantes qu'elles suscitaient de tels prodiges. L'âme de la patrie en danger, un soir, chanta comme d'elle-même, et le Chant de guerre pour l'armée du Rhin, qu'on appela plus tard la Marseillaise, s'éveilla dans l'imaginaire exaltée d'un pauvre rimeur de livrets d'opéras, de comédies quelconques et de romances extrêmement fades.


" Le jeune et beau Dunois", par Gavarni.

L'ironie est cruelle de faire chanter à ces malheureux "Partant pour la Syrie"*
et le contraste est saisissant entre leur misère et les charmes qu'ils célèbrent
sans les connaître.


Pour la gloire et la liberté

Après la révolution, l'Empire: une nouvelle période d'héroïsme commence pendant que l'Empereur promène nos armées victorieuses à travers l'Europe. Le souffle d'enthousiasme qui fait frissonner tous les cœurs anime alors la chanson française. Elle a contribué pour sa part, et très effectivement, à constituer et à répandre la légende napoléonienne.
Emile Debraux, qui le connait aujourd'hui?, eut en ce temps par toute la France une renommée populaire et son ode à "la Colonne" obtint pendant plusieurs années un immense succès. Ce n'était pas  qu'elle soit d'un style irréprochable, mais elle plut par sa sincérité, et l'on en a retenu les deux derniers vers:

Ah! qu'on est fier d'être Français
Quand on regarde la Colonne*!...

D'autres chansonniers d'alors, et Désaugiers par exemple, devinrent, comme on l'a dit "les historiographes des gloires de l'Empire". Béranger lui-même, que le régime impérial ne satisfaisait pas à tous égards, ne put être insensible pourtant à la beauté de cette épopée. Il la sentit surtout lorsque la Restauration, dont il avait la haine, lui donna l'occasion d'apprécier toute la grandeur de ces souvenirs prodigieux.
Béranger a traduit l'admiration du peuple pour Napoléon. Il a fait par la chanson ce que Raffet a fait par l'image. Ils ont imaginé un Napoléon simple, familier, libéral et égalitaire, aimant le peuple et haïssant les rois, tutoyant les soldats, parcourant les bivouacs et goûtant à la soupe, félicitant les vieux briscards en leur tirant les moustaches et levant, en brave homme, les punitions encourues pour quelques frasques.
Tel l'évoque la célèbre chanson:

On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps.
L'humble toit dans cinquante ans
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
.......................................................
Mes enfants, dans ce village,
Suivis de rois, il passa.
Voilà bien longtemps de ça:
Je venais d'entrer en ménage.
A pied grimpant le côteau
Où pour voir je m'étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Il me dit: "Bonjour, ma chère.
- Il vous a parlé, grand mère!
Il vous a parlé!"*

Napoléonienne par opposition aux Bourbons, la chanson de Béranger est en même temps libérale. C'est l'esprit de conquête qu'elle raille dans les fameux couplets du Roi d'Yvetot.

Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans l'histoire,
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire,
Et couronné par Jeanneton
D'un simple bonnet de coton...
Dit-on.
Oh! oh! oh! oh! Ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
La, la.*

Il s'en faut d'ailleurs que la chanson de Béranger ait toujours une portée politique. Maintes fois le chansonnier s'est plu à célébrer la bonne humeur, l'insouciance en des vers restés fameux et dans des types devenus populaires. Tel par exemple Roger Bontemps:

Vivre obscur à sa guise,
Narguer les mécontents,
Eh! gai! c'est la devise
Du gros Roger Bontemps...*

ou encore ce "Petit Homme Gris", proche parent de Roger Bontemps:

Il est un petit homme,
Tout habillé de gris, 
Dans Paris, 
Joufflu comme une pomme
Qui sans un sou comptant
Vit content...*


Dans un salon en 1830. La Romance. Tableau de Biard.

C'est l'époque des romances sentimentales et langoureuses. On s'émeut,
 on s'attendrit, on pleure, pendant que l'artiste improvisé débite avec
affectation une chanson larmoyante s'adressant visiblement à une
jeune fille qui ne peut cacher son trouble.

La chanson dans la rue.

Suivant ses habitudes, la chanson ne manqua pas d'accompagner les révolutionnaires de 48 dans leur tâche. Hyppolite Demanet compose "la nouvelle Carmagnole", Eugène Baillet son invective "au citoyen Guizot", le doux Pierre Dupont lui-même écrit un véhément "Chant des Ouvriers"*, et le "vieux républicanisme" s'exhale de son mieux en quelques strophes ardentes. L'anecdote suivante caractérise assez bien l'usage qu'on sut faire alors de la chanson, le caractère populaire qu'elle eut et l'influence qu'elle put prendre.
Il y avait à Paris un étudiant en médecine, du nom de Paul Avenel, qui eut son jour de célébrité. Il était membre du comité républicain des Ecoles. Il avait fait les barricades, collaboré à la prise des Tuileries. Un soir, au lendemain de la nomination du Gouvernement provisoire, il chante dans une réunion d'amis deux chansons qu'il venait de composer: "Le Vingt-quatre février ou le Maître et le Valet", le maître c'était, bien entendu, Louis-Philippe et le valet, monsieur Guizot, et "la liberté de l'Europe".
On décida de les imprimer et de les chanter dans les rues au profit des blessés des barricades. On se procure hâtivement des instruments de musique, violons, flûtes, tambours, tambours de basque, tout ce qu'on peut trouver. On chante dans les cours, dans les carrefours. Le peuple s'amasse, reprend en chœur les refrains, achète le texte et la musique, apprend les chansons et les répète; on fit trois jours de recette place Maubert.
Ce fut une des époques héroïques de la chanson française. Mais elle dura peu. Le second Empire ne se souciait pas de voir la politique libérale se répandre ainsi. C'est Nadaud qui est alors à la mode, son esprit charmant se joue sur des thèmes un peu futiles, sans beaucoup de caractère. Son chef-d'œuvre est la chanson  des Deux gendarmes* où revient en refrain la réponse invariable du brave Pandore:

Deux gendarmes un beau dimanche
Chevauchaient le long d'un sentier. 
L'un portait la sardine blanche,
L'autre le jaune baudrier.
Le premier dit d'un ton sonore:
" Le temps est beau pour la saison.
- Brigadier, répondit Pandore,
Brigadier, vous avez raison."

Mais en France la chanson ne meurt jamais. Si elle a sommeillé quelque temps, de nos jours elle s'est réveillée, avec un entrain singulier, une effronterie très particulière. 


"La casquette au père Bugeaud"*. Refrain militaire chanté par des enfants.
D'après un dessin de Boutet de Monvel, extrait des "Chansons de France".
Plon, éditeur.

Vibrant et enlevant, cet air qui entraîne nos soldats est un refrain favori
des futurs troupiers. Le clairon et le tambour font déjà passer dans
leur cœur le petit frisson de l'ardeur patriotique
.



Moins respectueuse que jamais des grands de ce monde, elle ne se contente pas toujours d'être populaire et parfois se montre même plus populacière qu'il ne conviendrait... Mais nous sommes trop près pour la juger et d'ailleurs il faut toujours faire un choix.

Comme on a pu le voir dans cette rapide esquisse, la chanson française a subit le contrecoup de tout ce qui s'est passé de grave en France depuis le Moyen âge jusqu'à présent, depuis les Croisades jusqu'aux révolutions de 1830 et 1848. Elle a suivi toutes les évolutions de notre société. Elle a secondé l'effort de toutes les causes difficiles: elle s'est généralement tenue du côté de l'opposition. Elle est une forme de l'esprit frondeur qui s'attaque aux puissants; tandis qu'elle est satirique et violente contre ceux-là, les faibles l'ont toujours trouvée secourable. Jadis la chanson libre et passionnée a devancé la liberté de la presse: et comme la presse, si parfois elle s'est laissée entraînée plus loin qu'il n'eut fallu, elle a rendu de grands, d'immenses services.


Au clair de la Lune*.
D'après une aquarelle de Boutet de Monvel.
(extrait des "Chansons de France"; Plon, éditeur.)

Est-il quelqu'un qui n'ait pas eu son enfance bercée par cette chanson délicieuse dans sa simplicité naïve et qui semble d'avoir eu le privilège de ne jamais vieillir?


Lectures pour Tous: 1900-1901


Nota de Célestin Mira:


* Filez la laine, chantée par Jean Réno dans le film "Les visiteurs" reflète l'ambiance de l'époque.



* Chansons de toile:

L'amour de moy est extraite du manuscrit de Bayeux, contenant 103 chansons, conservé à la Bibliothèque nationale de France.




* Hélas ma dame, chanson en français retrouvée à la cour d'Angleterre et composée par Henry VIII, faisant partie du manuscrit de Bayeux.



* Chanson des harengères:

Six vendeuses de poisson, (bis).
Ont composé la Chanson, (bis).
Des Barricades dernières,

Comme ensemble elles buvaient, (bis).
L’une à l’autre se disaient, (bis).
Parlons un peu des affaires,

Une vendeuse de sel, (bis).
Dit que Monsieur de Broussel, (bis)
Nous était fort nécessaire,



* Chanson d'un garçon qui boit de réjouissance sur la fuite des Monopoleurs:

Je dépite, je dépite,
Qu’aucun boive plus que moi,
Les Maltôtiers sont en fuite,
J’en suis joyeux & j’en bois.
[…] Crions vite, crions vite,
Le Roi, et le Parlement,
A celle-fin qu’ils nous prive[nt]
De notre peine & tourment.
[…] Quoi qu’on die, quoi qu’on die,
De tout ce bruit-là qui court,
Je ferai pourtant la vie,
A ces bruits faisant le sourd.
[…] On travaille, on travaille,
A nos maux diminuer
C’est pourquoi je fais gogaille
Et j’y veux continuer.
Du Commerce, du Commerce,
Je ne veux point me mêler
Quand un tonneau est en perce,
J’aime bien mieux grenouiller [=boire abondamment, s’enivrer].
[…] Il faut boire, il faut boire,
A la santé de Broussel,
Et l’avoir dans la mémoire,
Car il est béni du Ciel.

* Chanson sur la délivrance de M. de Broussel: 

On précise, dans cette chanson:

M. de Broussel
Nous était fort nécessaire.

avant de reprendre une invite à chanter en chœur:

Crions tous de vive voix, (bis).
Vive Louis notre Roi, (bis).
Aussi Monseigneur son Frère,
Lère-la,     &c.
Puis crions pareillement, (bis).
Vive Notre Parlement, (bis).
Qui sont Nosseigneurs & Pères
Lère-la, lère l’en lère,

Lère-la, lère l’en la


* Supplication à M. le Prince de quitter le parti Mazariniste:

Prince gardez que votre haine
Ne vous fasse beaucoup de peine,
Sans fruit & sans satisfaction,
Si vous jouez de votre reste
Dieu qui sait votre intention
Vous là [la] rendra toute funeste.
Quel abus a séduit cette âme,
Qu’on voit jadis dans les alarmes
Cueillir tant d’illustres Lauriers
Faut-il que pour une s’ensue [sangsue]
Le plus vaillant de nos guerriers
En voulant nous tuer se tue.
Quittez la cause Mazarine
Prince de peur que sa ruine
Ne vous fasse tomber aussi,
Venez vous joindre à votre frère
Le sang du Grand Montmorenc
y
Fait que tout Paris vous révère.

* J'ai du bon tabac: chanson attribuée à l'abbé de l'Atteignant.



* Jean-François Panard dit Pannard est un poète et dramaturge.





* Hymne à la Liberté:




* Le Chant du 14 juillet:



* Le Chant du Départ:


* Madame Véto, la Carmagnole:



* Ah! ça ira:



* La marseillaise:



* Le Chansonnier des grâces:




* Album d'Apollon:



* Veillons au salut de l'Empire:



* Partant pour la Syrie:



* La Colonne: il s'agit de la colonne Vendôme. Cette chanson est oubliée, par contre Emile Debraux a aussi composé, entre autres, "Fanfan la Tulipe" qui reste connue de nos jours.

* Les souvenirs du peuple de Béranger:



* Le roi d'Yvetot de Béranger:



* Roger Bontemps de Béranger:



* Le petit homme gris de Béranger:


 
* Le Chant des ouvriers de Pierre Dupont. Pierre Dupont est surtout connu pour avoir écrit "J'ai deux grands bœufs dans mon étable".




* Chanson des "Deux gendarmes" de Nadaud interprété par Paulus en 1908:



* La casquette du père Bugeaud:




* Au claire de la Lune:

Premier enregistrement 1860:




De nos jours: