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lundi 21 mars 2016

Les racoleurs.

Les racoleurs.


Mon cher père, 

Je prends la plume pour vous faire savoir qu'il m'est arrivé un grand malheur, bien par ma faute. Je ne suis pas malade, Dieu merci! et je veux vous rassurer tout de suite sur ma santé. Voici le malheur qui m'est arrivé.
Aussitôt en descendant du coche, je suis allé chez nos parents de la rue de la Huchette, et j'ai été reçu comme l'enfant de la maison. Mon oncle m'a dit qu'il me présenterait le lendemain chez le maître serrurier dont il nous avait parlé, ne pouvant m'y conduire le jour même, vu que le maître serrurier était allé prendre mesure pour une grille à un château des environs.
Nous avons dîné en famille, et nous avons beaucoup parlé de vous tous, sans compter que nous avons bu à votre santé.
Après le dîner, mon oncle m'a dit d'aller faire un tour par la ville, et de voir le plus que je pourrais des belles choses qui sont ici, vu que j'aurais à travailler dur chez mon maître, et que je n'aurais guère le temps de courir à droite et à gauche.
Mon cousin Antoine aurait bien voulu venir avec moi, et c'est ce qui aurait pu m'arriver de plus heureux, car, quoiqu'il soit plus jeune que moi de trois bonnes années, il connaît bien la ville et les roueries du monde qui vit par là. Mais il ne pouvait pas marcher, à cause d'un mal qui lui est venu au genou, où le médecin dit qu'il y a de l'eau qui fait mauvais effet; bref, ça l'empêche de marcher.
Il fait plus chaud dans les rues de Paris que chez nous: aussi, après avoir tourné d'une rue dans l'autre, j'ai fini par descendre du côté de la Seine, qui est une belle rivière, il n'y a pas à dire le contraire. Mais comme c'est pavé partout le long du bord, et que la rivière est encaissée dans des murs, j'ai trouvé qu'il faisait encore trop chaud, et j'ai marché longtemps en me disant que les murs et les pavés devaient bien finir quelque part. J'avais envie de voir un peu de campagne, d'abord pour le bien que j'espérais que cela me ferait, et puis parce que ce serait un souvenir de notre rivière à nous; car j'avais déjà, comme on dit, le mal du pays, et je cherchais ce qui pourrait me rappeler tous ceux que j'avais laissé derrière moi.
J'ai marché pendant plus d'une heure avant de trouver la vraie rivière, et quand je l'ai trouvé enfin, je me suis assis sur l'herbe, les jambes bien fatiguées et le cœur bien gros.
Comme j'étais là à regarder couler l'eau, quelqu'un m'a dit bonjour! Je me suis retourné, et j'ai vu que c'était un garçon de mon âge à peu près.
J'aurais mieux aimé rester seul et tranquille; mais il ne faut pas être malhonnête avec les gens polis. Je lui rendis donc son bonjour et il vint s'asseoir à côté de moi.
Pourquoi ne me suis-je pas défié de lui? Il m'a demandé d'où j'étais; il a eu l'air de connaître un peu notre pays, et il ma dit bien des choses qui m'ont fait venir les larmes aux yeux.
Quand j'y repense, maintenant que le malheur est arrivé, je suis presque sûr qu'il ne connaissait pas le pays du tout, et que si j'ai écouté ses contes et ses enjôleries, c'est que mon cœur était tout de ce côté-là et ne demandait qu'à s'ouvrir.
Au bout de quelque temps, il me dit que la chaleur et la poussière l'avaient si fort assoiffé qu'il en avait les lèvres sèches et la langue gonflée. Il  allait donc entrer sous une tonnelle qui étais proche de là pour prendre un verre de vin, un seul. Il me proposa, vu que nous étions devenus quasi amis, de trinquer avec lui. Je lui répondis que je vous avais promis de ne jamais mettre les pieds dans un cabaret ou dans une guinguette.
Il me dit que j'avais bien raison d'obéir à mon père; que d'ailleurs les cabarets et les guinguettes sont des endroits de perdition pour la jeunesse; que lui-même n'y mettait jamais les pieds, parce qu'on y laisse son argent, sa raison et sa santé. Mais, à ce qu'il disait, ce n'est pas la même chose d'entrer pour se rafraîchir, et de s'attabler pour boire bouteille sur bouteille. Il se serait contenté volontiers de l'eau de la rivière, si elle n'avait été malpropre au sortir d'une si grande ville, et par conséquent malsaine. Il me fit voir sur l'eau des taches de goudron qui descendaient au fil du courant et bien d'autres choses répugnantes.
J'étais moi-même très-altéré; je me disais qu'un verre de vin, que je boirais debout, ne pouvait point me mener à mal, et je finis par céder.
Sous la tonnelle, il y avait cinq beaux soldats du roi qui causaient en fumant. Mon camarade leur fit un petit signe de tête, comme s'il les connaissait; ils lui répondirent par des signes de tête et se mirent à nous regarder, moi surtout, en souriant.




Le cabaretier arriva, et, sans attendre qu'on lui eût donné des ordres, il apporta deux verres et une bouteille. je ne pus m'empêcher de dire à mon compagnon:
- Il y a là plus que nous voulons.
Il me répondit:
- On ne paye que ce que l'on boit!
J'étais mal à mon aise, comme si j'avais prévu ce qui allait m'arriver, et si une fausse honte ne m'avait pas retenu je me serais sauvé de la tonnelle. mon camarade versa deux grands verres, et nous restâmes debout pour les boire selon nos conventions.
Les soldats du roi, sauf un qui avait l'air traître et qui louchait, étaient de beaux hommes, quelques-une déjà âgés et respectables. Ils ne faisaient point de tapage, ils ne cassaient pas les verres; en revanche, ils se racontaient entre eux de si belles histoires que j'en oubliais mon verre. Mon camarade s'assit sur une chaise, je m'assis également sans m'en apercevoir; il a dû me verser à boire quand j'avais la tête tournée, car j'ai remarqué que je n'en finissais pas de boire mon verre.
A partir de ce moment-là, je ne me rappelle plus ce qui s'est passé; cela me fait croire que le vin était drogué; c'est aussi l'avis de mon oncle. Mon oncle s'est donné des coups de poing sur le front en se reprochant de ne pas m'avoir mis en défiance. Les soldats du roi qui étaient sous la tonnelle s'appellent des racoleurs, et le jeune homme qui m'était venu rejoindre sur le bord de l'eau était leur compère.
Quand je suis revenu à moi, les racoleurs étaient en train de rire, le compère avait disparu. comme je voulais m'en aller aussi, ils m'ont retenu de force et m'ont fait voir un papier que j'avais signé, sans savoir quand ni comment, et qui fait que je suis soldat du roi.
Je fus au désespoir en songeant au chagrin que j'allais vous faire à tous. Si ce n'était pas un crime de se détruire soi-même, je me serais jeté à la rivière. Mais d'abord ç'aurait été un crime, et puis votre chagrin aurait été plus grand d'apprendre que votre malheureux enfant s'était noyé que de savoir qu'il est soldat.
Consolez ma pauvre mère, et donnez-moi en exemple aux garçons de chez nous, afin que mon malheur serve à quelque chose.
N'importe, ce n'est pas joli de s'y prendre comme cela pour faire des recrues; je suis sûr que le roi ne serait pas content s'il le savait. Par moments, je me figure que si M. le comte de Saint-Prix voulait se mêler de mon affaire et en dire deux mots au roi, cela pourrait peut être s'arranger. M. le curé, qui vous a toujours voulu du bien, pourrait prier M. le comte. faites pour le mieux. Il y a d'autres moments où j'ai presque envie de me sauver en Suisse, car enfin on n'a pas joué franc jeu avec moi.
Votre fils respectueux, qui est bien malheureux et repentant.

                                                                                                                Jean Levraut.

Le Magasin pittoresque, décembre 1877, 


samedi 19 mars 2016

Jean Courtois.

Jean Courtois.
(Assiettes en émail)


Parmi les œuvres charmantes ou curieuses du seizième siècle qu'avait rassemblées à l'Exposition rétrospective de Tours une commission d'hommes dévoués à l'histoire de l'art français, on admirait six petites assiettes en émail, aussi remarquables par leur exécution que par les compositions et les ornements dont elles étaient ornées.
Les lettres J. C. qu'elles portent toutes au revers indiquent le nom de leur auteur, Jean Courtois, un des plus féconds et des plus élégants artiste émailleurs de Limoges.
Fils de Robert Courtois, habile peintre verrier de la Ferté-Bernard, dans le pays du Maine, Jean commença par étudier avec son père l'art de peindre sur verre, et non sans succès, semble-t-il, puisque, d'après un document conservé dans les archives de l'église de la Ferté-Bernard, nous le voyons chargé, en 1533, de l'exécution de trois verrières pour la chapelle du chevet de l'église. Le peu de documents qu'on a sur cet artiste n'indiquent pas à quelle époque et par suite de quelles circonstances il abandonna la peinture sur verre pour se livrer à la pratique de l'émaillerie; mais il est à présumer qu'il se consacra de bonne heure et tout entier à cet art, qui venait d'entrer dans une voie nouvelle et qui offrait aux artistes des ressources bien faites pour les tenter.
L'industrie de Limoges, en effet, après avoir brillé d'un vif éclat pendant toute la période du moyen âge, après avoir fourni de châsses et de reliquaires somptueux presque toutes les églises de la chrétienté, avait vu, sous des influences diverses, s'éteindre peu à peu la prépondérance qu'elle s'était acquise; ses ateliers étaient pour la plupart fermés dans la dernière moitié du quinzième siècle, et ceux qui restaient en activité ne produisaient plus que quelque ouvrages grossiers qui accusaient la décadence d'un art dans lequel la vieille cité limousine n'avait pas de rivale.
Mais au commencement du seizième siècle, cet art dégénéré se transforma subitement comme beaucoup d'autres, et prit une vigueur et une extension que justifiait la perfection de nouveaux procédés.
L'émail des peintres, c'est ainsi qu'on le désigne, grâce à sa finesse et à sa précision, permit aux artistes de reproduire de façon charmante, facile et durable, les gracieuses compositions des artistes italiens et des petits maîtres français et allemands. Le modelé par transparence sur un fond coloré en brun violacé, en noir ou en bleu foncé légèrement rehaussé d'or, donnait aux coupes, aux aiguières et aux plats d'apparat une richesse nouvelle. Ainsi les produits de Limoges jouirent-ils bien vite, non-seulement chez les hauts personnages, mais aussi dans la riche bourgeoisie, d'une vogue considérable en France, en Italie et surtout en Allemagne. Un grand nombre d'artistes verriers se mirent à l'émail et y acquirent promptement une grande renommée, Jean Courtois fut de ceux-là.
Comme presque tous ses collègues, il produisit beaucoup, se bornant à copier des compositions qu'il arrangeait quelquefois et qu'il accompagnait d'ornements puisés principalement dans les œuvres des petits maîtres français et allemands.
Les assiettes que représentent nos gravures sont faites d'après la série des Mois d'Etienne Delaulne. 














Assiettes en émail, par Jean Courtois, dans la collection de M. Jean Palustre, de Tours.
Dessins d'Edouard Garnier, d'après les photographies de M. Blaise, de Tours.

Plusieurs artistes de Limoges se sont plu à reproduire ces sujets; le Musée du Louvre et quelques riches collections particulières en possèdent du même genre, exécutées non-seulement par Jean Courtois, mais aussi par Pierre Reymond, Pierre Courteys, Jean Court, etc. Quelques-unes portent des armoiries.
Toutes ces assiettes, d'une exécution et d'un fini précieux, sont peintes en grisaille, rehaussé d'or sur fond noir; les carnations sont légèrement saumonées; le revers est toujours richement orné de guirlandes, de rinceaux, de rosaces, de masques, etc. d'une grande variété d'arrangement.

Le Magasin pittoresque, décembre 1877.

vendredi 18 mars 2016

La vis de Saint-Gilles.

La vis de Saint-Gilles.
                 (Gard)


Parmi le grand nombre d'escaliers à vis qui subsistent encore dans les églises ou dans les châteaux du moyen âge, celle de Saint-Gilles est particulièrement remarquable et célèbre.
Il est enfermé dans une portion de transept restant debout au milieu des ruines de la grande église romane, dont la crypte et le portail sont d'une importance et d'une beauté exceptionnelles.




Ainsi que le montre notre dessin, le massif architectural qui renferme l'escalier est entouré de chapiteaux, de fûts de colonnes et de sarcophages romains. On y distingue aussi clairement une muraille et des bases de colonnes faisant partie de l'église.
De tout temps, la vis de Saint-Gilles a été le but d'un pèlerinage de la part des compagnons tailleurs de pierre. On voit leurs noms gravés en grand nombre sur la muraille depuis plusieurs siècles.
Il existe aussi à Saint-Gilles une maison romane intéressante.

Le Magasin pittoresque, juin 1876.

Thiers.

    Thiers.
(Puy-de-Dôme.)


A Thiers, on fabrique à très-bon marché une quantité prodigieuse de ciseaux, de couteaux et d'autres objets de coutellerie; on y compte une douzaine de papeteries. Les églises et plusieurs vieilles maisons méritent aussi l'attention; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est la manière brusque dont la ville descend jusqu'au fond d'un ravin, parcouru par une rivière appelée la Durolle, dont les eaux vives et abondantes servent de moteur à des usines. 



Entre ces usines et le bord de cette eau, devant les cascades et au pied d'énormes blocs de granit, le paysagiste peut trouver de nombreux sujets d'études. La plupart des rues sont de véritables escaliers, dont chaque maison, chaque étage, est une fabrique. 
Ces maisons caractérisées la plupart par des étages supérieurs en bois très-richement colorés par le temps, sont très-pittoresques.
Du haut de la terrasse du Rempart on découvre presque toute la Limagne et la chaîne des monts Dore, et de la place aux Arbres, on jouit d'un beau coup d’œil sur la Durolle ou le rocher de la Margeride.

Le Magasin pittoresque, juillet 1876.

Chapelle de la Trinité-en-Plouha.

Chapelle de la Trinité-en-Plouha.
                    (Côtes-du-Nord)



On ne peut arrêter ses regards sans respect sur ce modeste sanctuaire où viennent prier des familles de pêcheurs. C'est l'intérieur d'une de ces anciennes chapelles seigneuriales que l'on construisait à peu de frais, à la suite soit d'un vœu personnel, soit d'un accord entre les propriétaires domaniaux du voisinage. L'architecture n'en est pas ambitieuse: on s'est contenté d'une simple nef; mais, quel que soit la simplicité de ce petit oratoire, on ne saurait le confondre avec la foule banale des chapelles modernes de nos villages. Les détails sont intéressants, et l'on y sent vivre encore des traditions qui ont leur prix.




Ces grands corbeaux de pierre saillants, qui supportent les chevrons de la charpente taillée à chanfreins et revêtue encore de sa vieille enluminure, les trépieds de fer forgé précieusement conservés, les fines ciselures encadrant les montants des ouvertures, tout reporte le souvenir à l'art du quinzième siècle.
Il y a peu de temps, on voyait encore à son ancienne place d'honneur la tribune des seigneurs de Kersalic. Leur manoir, situés près de là, au bas de la colline, a conservé sa jolie porte armoriée, et complète un des plus charmants paysages bretons que l'on puisse rencontrer; à côté, un douez irrégulier, le lavoir traditionnel, ombragé par de grands arbres, réfléchit la vieille croix de granit. Entre le granit et cette pièce d'eau qu'alimente une source limpide, un antique chemin descend à la mer par de profonds et sinueux défilés couronnés de landes et de rochers, et fait brèche aux gigantesques falaises qu'assiègent et rongent sans cesse les vagues de la baie de Saint-Brieuc.
"Là, dans cette humble chapelle, nous dit un de nos correspondants, sous le vieux toit moussu, quand la tempête d'automne souffle sur les brisants de la côte et tord les branches des vieux arbres qui l'entourent, là souvent s'agenouille et prie la femme du marin, enveloppée de sa longue cape noire qui deviendra peut-être un manteau de veuve: sait-on bien si la mer en furie ramènera au foyer tous les pêcheurs de Terre-Neuve et de l'Islande? Pauvres gens, partis depuis six mois avec l'espérance de rapporter le prix d'une vache laitière ou le loyer d'un champ et d'une masure, et qui, peut-être, hélas! après avoir échappé aux dangers des mers lointaines, ne sauront pas éviter, au retour, ceux du cabaret prochain!"

Le Magasin pittoresque, octobre 1876.

jeudi 17 mars 2016

Un ranch français au Dakota.

Un ranch français au Dakota.
           Les chevaux percherons.


Une des meilleures, parmi les races de chevaux de traits français est, sans contredit, la race percheronne; tout le monde connait ces superbes bêtes à la croupe énorme, au poitrail large, à la poitrine profonde, à l'encolure dénotant la force et la vigueur; c'est parmi elles que les compagnies d'omnibus et de chemin de fer français recrutent leur cavalerie, et, dans le Perche, de nombreux et riches fermiers se livrent à l'élevage des chevaux. Mais ce que l'on sait moins, c'est que depuis quelques années, on exporte en Amérique un nombre considérable d'étalons percherons et que, au moyen de croisement avec des races locales, on obtient d'excellents produits, et surtout des trotteurs merveilleux.
M. le baron de Mandat Grancey, vient de publier, sous le titre la Brèche aux buffles (1) un livre fort intéressant où il traite longuement ce sujet, avec d'autant plus de compétence, qu'il est le directeur d'un ranch dans le Dakota, aux Etats-Unis. C'est à son livre que nous empruntons les passages qui vont suivre.
"La vogue de nos percherons en Amérique, va toujours croissant. C'est dans le bassin du Mississipi qu'ils ont été introduits d'abord, et le croisement avec les races du pays a donné de tels résultats que les compagnies d'omnibus et de tramways de cette région ont adopté ce genre de chevaux à l'exclusion de tous les autres. Celles de New-York et des autres grandes villes de l'est, commencent même à venir recruter leur cavalerie dans l'Iowa et l'Illinois, malgré les quinze cents ou deux mille kilomètres qui séparent ces deux pays, uniquement pour avoir des demi-sangs percherons.
"Jusqu'à une époque toute récente, l'élevage de ces chevaux s'est faite dans les mêmes conditions que chez nous. Chaque fermier avait un nombre plus ou moins grand de juments poulinières qui prenaient part à tous les travaux de la ferme. Mais, depuis quelques années, on s'est avisé d'appliquer à l'élevage des chevaux, les principes qui avaient si bien réussi pour la production du bétail. On a reconnu qu'il était infiniment plus économique, au lieu de procéder comme par le passé, d'élever des chevaux à l'état à peu près sauvage, dans les grandes plaines désertes de l'Ouest où leur nourriture ne coûte rien sauf à les amener, par les chemins de fer, sur les marchés de l'Est, quand ils sont d'âge de travailler. 



On aurait pu craindre que les chevaux percherons ne puissent pas résister comme les chevaux du pays, à des froids de -30° à -35° sans jamais rentrer à l'écurie et sans jamais recevoir d'autre nourriture que l'herbe gelée (bufallo grass) qu'ils trouvent en grattant la neige: ils se sont tirés à leur honneur de cette épreuve, et ce fait est maintenant si bien établi que, de tous côtés, il s'établit des ranchs où l'on n'élève plus que des chevaux de race percheronne."
En ce qui concerne les trotteurs dont nous parlons plus haut, l'expérience est plus récente encore, et les résultats sont excellents.
Les Américains, grands amateurs de courses, témoignent une sorte de dédain pour les course au galop et ne s'intéressent qu'aux courses de trot:
"Rien d'étrange comme l'aspect de ces courses. Le parcours est toujours d'un mille juste. Le juge se tient dans une tribune de douze ou quinze pieds élevée au-dessus de la piste. Devant lui, un gros fil de fer étendu horizontalement, à peu près à la même hauteur au travers de la piste. Sur une tablette sont rangés des montres à secondes d'une construction particulière dont la trotteuse se dédouble à volonté, une partie demeurant fixe, et l'autre continuant sa course. Chaque concurrent part à peu près et comme bon lui semble. Au moment où le juge voit passer chaque jockey sous le fil de fer, il pousse le ressort de l'une des montres, et quand le cheval repasse, 2 minutes à peu près plus tard, on voit, d'un simple coup d’œil, le temps qu'il a mis à faire le parcours. Les chevaux ne sont jamais montés; ils sont attelés à ces voitures minuscules munies de roues énormes que tout le monde connaît. On les appelle ici des sulkys. L'homme, assis sur un tout petit siège, est si près de la croupe du cheval qu'il est obligé d'allonger ses deux jambes le long des brancards..."
Voyons maintenant les résultats obtenus comme vitesse:
..."Le parcours est toujours d'un mille (1.650 m.), je l'ai dit déjà. Le record d'un cheval, c'est le temps qu'il met pour faire le mille. Il y a cinquante ans, très peu de chevaux avaient un record de 3 minutes. Maintenant, un animal qui n'aurait pas au moins cette vitesse ne serait pas considéré comme méritant le titre de trotteur.
"Il a été constaté qu'à la fin de la campagne 1886-1887, il y avait aux Etats-Unis, 2847 chevaux ayant un record égal ou inférieur à 2 minutes  30 secondes; 200 en 2 minutes 20 secondes.
... On a fait encore mieux: l'année dernière, j'ai vu à Chicago, Olivier K... gagner avec un record de 2 minutes 17 secondes. A New-York, au début de la campagne 1887, plusieurs chevaux ont atteint le record de 2 minutes... C'est à se demander où l'on s'arrêtera."




M. de Mandat-Grancey nous décrit, plus loin,  l'opération de la marque, imposée à chaque animal lors de son arrivée au ranch, car cette marque constitue pour le ranchman un titre de propriété; elle se compose généralement d'initiales.
Mais, disons tout d'abord que les hommes chargés de veiller sur les animaux se nomment des cowboys, qu'il s'agisse de gardiens de chevaux ou de bestiaux.
... "On commence par les poulains. Il faut d'abord les séparer de leurs mères ce qui n'est pas commode. Enfin ils sont tous dans le corral. on ouvre la porte qui le fait communiquer avec celui où doit se faire la marque. Il a à peu près la forme et la grandeur de la piste d'un cirque. Au milieu se tient un des boys, à cheval, debout sur ses étriers; il fait tourner autour de sa tête le lasso en cuir tressé, dont l'extrémité est fixée au pommeau de sa selle. C'est une jolie petite pouliche noire qui est entrée la première en bondissant des quatre pieds comme un chevreuil. 



Aussitôt, la boucle du lasso est venue s'enrouler autour de son col. Elle saute en arrière, le nœud se serre, ses naseaux se gonflent, elle tombe comme une masse. On lui lie aussitôt les pieds, on lui applique le fer rouge sur l'épaule et on l'envoie rejoindre sa mère, qui, pendant l'opération, a deux ou trois fois essayé d'escalader les barrières pour venir le rejoindre..."
..." On a bien vite terminé la marque des poulains. On passe ensuite aux chevaux. Mais alors se présente une grande difficulté; d'ordinaire, quand on veut abattre un cheval, on le force à prendre le galop, puis on lui lance le lasso de telle sorte que la boucle arrive horizontalement et tout près de terre au moment où les deux pieds de devant sont en l'air. En retombant sur le sol, ils s'engagent dans le nœud, qu'on resserre brusquement; deux ou trois hommes s’attellent alors à la corde, l'animal fait des bonds énormes, interrompu quelquefois par une culbute, puis finit par tomber sur le flanc. Mais il est impossible d'opérer de la sorte avec des trotteurs qui n'ont jamais qu'une jambe en l'air à la fois.
"Heureusement, Raymond a dans ce moment un boy merveilleux; c'est un garçon d'une trentaine d'années nommé Harvey qui a la réputation d'être le meilleur roper (jeteur de lasso) du pays. C'est lui qui nous a tirés d'affaires. Il a été vraiment étonnant. On faisait enter chaque cheval qui, effrayé,  se mettait à trotter en rond autour du corral, cherchant une issue. Harvey, debout au centre ne le quittait pas de l’œil. Il suffisait que l'animal fit une simple foulée de galop pour qu'il fût pris. Plusieurs fois même, ne pouvant pas trouver une seule irrégularité dans leur trot, il eut recours à un autre moyen: il laçait un pied puis, sans faire force sur le lasso, il attendait. Au bout d'un instant, le cheval s'arrêtait. Alors, d'un coup sec du poignet, il faisait une boucle par terre, devant l'animal qui était pris du moment qu'il y mettait son second pied... Combien de malheureuses bêtes ainsi traitées ne se cassent-elles pas les jambes?... Voilà ce que je ne comprendrai jamais."
L'auteur termine par quelques considérations sur l'accroissement de l'importation en Amérique des chevaux percherons:
"... Un journal très intéressant, le Live stock journal estimait l'autre jour que la consommation annuelle des chevaux de trait aux Etats-Unis était d'environ seize cent mille chevaux. Il ajoutait que pour faire face à la production nécessaire il fallait environ 60.000 étalons... Je crois que ces chiffres sont beaucoup trop faibles; mais admettons qu'ils soient exacts: un étalon ne dure pas en moyenne plus de dix ans, il en faut donc au moins 6.000 chaque année. Le Perche en fournit 3.000, le Clydesdale doit en envoyer environ un millier, l'appoint serait composé de demi-sang. 
Nous pouvons donc, non seulement maintenir notre exportation, mais nous devons même l'augmenter d'année en année et cela dans une très notable mesure. Seulement il ne faudrait point que cette prospérité grisât nos éleveurs. Or, malheureusement, ils me paraissent se lancer dans une voie bien dangereuse en exagérant leurs prix d'une manière insensée. L'autre jour, au concours de Nogent-le-Rotrou, le même fermier a vendu trois poulains de 2 ans 62.000 francs; un autre s'est vanté à moi d'avoir acheté 4.000 francs un poulain à naître. L'émulation s'en mêlant, on en a acheté beaucoup dans les mêmes conditions: 3.000 et 3.500 francs. C'est de la folie... Qu'ils prennent garde que ces folies-là ne profitent à l'élevage anglais."

                                                                                                                        F. H.


(1) Un vol. in-12, illustré, prix: 4 fr. (Plon, Nourrit et Cie, éditeurs)

La Petite Revue, premier semestre 1889.

mercredi 16 mars 2016

Les Terre-Neuviens.

Les Terre-Neuviens.

Voici l'époque du départ des pêcheurs de morue pour Terre-Neuve; cinq cents navires, goélettes et bricks vont quitter Dunkerque, Fécamp, Granville, Saint-Malo, Saint-Servan pour aller "sur les bancs" pêcher la morue; dans chaque port, le prêtre a béni la petite flotte et déjà, nous assure-t-on, une dizaine de bâtiments ont levé l'ancre, devançant de près d'un mois leurs camarades.
Les marins taxent ce départ précipité d'imprudence: dans leur traversée, ces navires vont rencontrer les glaces flottantes, débris d'icebergs qui sont un des plus grands dangers de la navigation dans ces parages.
Suivons dans leur voyage les Terre-Neuviens et jetons un rapide coup d’œil sur les durs travaux auxquels vont se livrer nos marins du mois d'avril au mois d'octobre. Mais, d'abord, un mot sur les bancs.
Les bancs de Terre-Neuve sont des hauts fonds sur lesquels les navires voguent librement et sans crainte, car ils sont à 30, 40 et même 60 brasses de profondeur. Ils sont formés, par le dépôt de toutes les pierres et matières solides que renferment et charrient les montagnes de glace que fondent les eaux chaudes du Gulf Stream. Ces bancs sont au nombre de trois principaux; le Grand Banc, le Banc à Vert, le Banquereau; viennent ensuite ceux de Misaine, d'Artimon, l'île de Sable, le Causeau et le Middle Ground.
A l'époque du frai, des millions de petits poissons: capelans, encornets, harengs, s'arrêtent sur les bancs pour y déposer leurs œufs; les morues, très friandes de ces animaux, viennent sur les bancs pour s'en nourrir et c'est à cette époque qu'est la pêche.
En partant de nos ports de France, les navires se rendent directement à Saint-Pierre, le seul port des îles française de Saint-Pierre et Miquelon; ils y débarquent leur lest, qui est ordinairement du sel, et embarquent les amorces nécessaires à la pêche et que l'on nomme boitte; elles se composent de harengs, de capelans et d'encornets. 



Aussitôt leur approvisionnement de boitte terminé, les navires quittent Saint-Pierre pour commencer leur campagne de pêche qui se divise d'ordinaire en plusieurs périodes; au bout de chacune d'elles, ils rentrent au port pour renouveler leurs provisions de toutes sortes et débarquer la morue verte, qui est aussitôt emmenée en France, à Bordeaux principalement par les longs courriers. On appelle ainsi des navires de petits tonnages, légers et bons marcheurs qui viennent à Terre-Neuve prendre les morues pêchées pour les porter sur les grands marchés de France.
Voyons maintenant comment se pratique la pêche elle-même.
Arrivé sur le banc, le capitaine cherche son terrain de pêche, et ce n'est pas l'opération la moins intéressante, car toutes les places ne sont pas également bonnes et les marins ne sont guidés dans leur choix par aucun indice: c'est une question de flair. Enfin, l'emplacement est trouvé, on jette l'ancre, les voiles sont soigneusement serrées et les mâts de flèche calés jusqu'aux chouques. Des lignes dormantes, que les marins de Saint-Pierre appellent tanti sont lovées dans des bailles et arrimées sur le pont. Ces lignes, le seul engin de pêche dont se servent nos marins sont des cordeaux de deux à trois milles brasses (1) de long, auxquels son fixés, de distance à distance (1 mètre environ) des cordelettes munies d'un hameçon. Les bailles contenant les lignes sont placées dans les dorys, petits bateaux à fond plat, qui tiennent admirablement la mer et que deux homme peuvent facilement manœuvrer; ces embarcations sont affalées à la mer et les deux hommes n'attendent que le signal pour partir.
Il est trois heures, les pêcheurs s'éloignent de la goélette à angle droit, longeant la ligne qui s'enfonce à mesure que l'embarcation avance. Cette ligne, au lieu de surnager repose au fond de la mer où elle est fixée par un grappin. A son extrémité, une bouée flottante, surmontée d'un petit drapeau portant un numéro indique la place exacte du dernier grappin.
Cette besogne terminée, les hommes reviennent à bord, et prennent un repos bien gagné avant d'aller relever la ligne. Pour cette opération, ils partent à la pointe du jour et vont droit à la bouée; le grappin est relevé, et les pêcheurs, se halant sur la maîtresse corde du tanti, décrochent le poisson capturé qu'ils jettent au fond du dory. Quand les dorys ont ralliés le navire avec la marée faite, le produit de la pêche, qui peut être de quatre à cinq cents morues par ligne, est jeté sur le pont, et le patron note sur un carnet le résultat obtenu par chaque chaloupe.
Aussitôt commence l'habillage du poisson; il n'y a pas un moment à perdre, car, si elle n'était pas préparée sans retard, la morue s'amollirait et ne serait plus bonne morue loyale et marchande.
Lorsque l'habillage et le salage de la morue se pratiquent à bord, elle devient morue verte; pour obtenir la morue sèche, le poisson est envoyé à terre par les bateaux spéciaux.
Mais quelquefois, la pêche n'a pas été heureuse: les lignes relevées au jour n'ont pas donné la quantité de poissons attendue. A peine arrivés, les marins doivent repartir; les dorys quittent de nouveau la goélette et les deux matelots s'éloignent sans vivres, couverts de leurs lourds vêtements et chaussés de leurs grosses bottes; à peine s'ils emportent une petite boussole achetée dans quelque bazar. Pendant leur absence, le vent s'élève, le brouillard obscurcit le ciel; la goélette, fatiguée par la houle, très dure sur ces bancs, chasse sur ses ancres; il faut déraper et mettre à la cape ou fuir devant le temps. Le dory, monté par ses deux marins est revenu, malgré la brume et la tempête, près de l'endroit qu'occupait le navire; celui-ci est parti, il faut le retrouver, et pendant cette recherche que de dangers courus! Souvent les matelots montent sur le premier bâtiment qu'ils peuvent aborder, au risque d'être broyés par la lame qui les jette contre les flancs du navire hospitalier. D'autrefois, ballotté par la tempête dans sa recherche infructueuse, le dory capote engloutissant les deux marins que leurs lourds vêtements empêchent de nager. ils coulent à pic, et la mort est instantanée.
Laissons ces complications douloureuses, hélas trop fréquentes, et qui, chaque année, mettent en deuil de nombreuses familles de nos côtes; quittons la goélette et revenons à Saint-Pierre avec le bateau chargé d'y transporter la pêche de la journée.
Le bâtiment vient se ranger dans le port le long d'un petit quai, qui d'un côté s'avance dans la mer et, de l'autre, s'étend jusqu'aux chaffauds, grands hangars construits sur pilotis dont une partie s'avance vers la mer, tandis que l'autre repose sur la terre ferme. Le poisson, débarqué et transporté aux chaffauds passe d'abord aux mains du décolleur qui, armé de son couteau à deux tranchants (tronchon), protégé par un tablier de cuir (cuirier) abat la tête. L'habilleur, qui reçoit ensuite la morue, la décosse, c'est à dire la fend dans toute sa longueur, enlève l'arête médiane ainsi que la partie correspondante à la cavité abdominale, puis il la passe au saleur.
Quand l'opération du salage est terminée, les morues sont entassées en meules et restent pendant trois ou quatre jours, après quoi, les graviers ou peltats les étendent sur les graves ou grèves artificielles où elles doivent sécher soit au vent, soit au soleil. Dans notre colonie de Saint-Pierre, ce travail est généralement fait par des femmes.




Après plusieurs semaines de ce traitement, la morue est emmagasinée et prête à partir sur tous les points du globe.

(1) Mesure de deux bras étendus que l'on compte à 1,62 m.

La Petite Revue, 1er semestre 1889.