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mardi 26 janvier 2016

Teuf-teuf à voix célestes.

Teuf-teuf à voix célestes.

Nous n'entendrons plus bientôt le "coin-coin" désagréable des trompes d'automobiles. Un ingénieur américain vient, en effet, d'imaginer un systèmes de tubes sonores qui, convenablement placés dans le châssis du teuf-teuf, émettent, sous l'influence du vent, les sons les plus harmonieux. 
Double avantage. Le touriste, enveloppé d'accords célestes, ne s'ennuient plus de la solitude ni du grincement de sa machine. Il chauffe en beauté!
D'autre part, il n'a plus à se préoccuper de signaler son approche par des appels de trompes rauques et discordants. A l'encontre des sirènes, dont les chants harmonieux entraînaient vers la mort les matelots charmés, les chauffeurs sauveront désormais la vie par leurs divins concerts, à moins, toutefois, que cette nouvelle musique, trop ravissante pour les oreilles humaines, n'arrête au beau milieu des routes les promeneurs extasiés et ne les écrase à coup de points d'orgue.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 13 janvier 1907.

La vieille servante.

La vieille servante.

La vieille servante est là, toujours active, sachant faire double besogne et la faire avec soin. En ce moment, vous la voyez à la fois occupée à un ouvrage de couture et à la surveillance des enfants de son maître. 



La vieille servante a gardé les traditions du temps d'autrefois, de ce temps où l'on avait encore le respect de la hiérarchie, de ce temps où les classes, bien nettement séparées, avaient la sagesse de ne pas sortir de leurs limites respectives, de ce temps où la société n'était pas débordée et envahie par toute une armée de déclassés haineux. Car c'est bien le malheur d'aujourd'hui, personne n'est plus à sa place ou personne ne veut plus y rester.
Beaucoup de bons esprits ont cherché à refaire artificiellement cette hiérarchie, si nécessaire à la vie d'un grand peuple. Tous ont échoué. Cependant, il convient d'espérer. Ce que les plans des politiques n'ont pu réaliser, la providence de Dieu tend à le faire.
On a dit souvent que c'était la Révolution qui avait détruit le respect de la hiérarchie en France. Evidemment, les fausses doctrines de la Révolution n'ont pas peu contribué à jeter la confusion dans les idées et à troubler l'esprit social. Mais il est une autre cause sur laquelle on n'a pas assez insisté.
Durant les cinquante premières années de ce siècle, les classes dirigeantes ont abandonné les campagnes pour la ville. Au lieu de conserver ou de rasseoir son influence par la propriété agricole, l'aristocratie de la noblesse et de la fortune vendait la terre pour acheter de la rente, quittait les travaux sains de la campagne pour la vie fiévreuse ou inutile de la ville. Heureusement pour cette aristocratie qui allait perdre, en même temps que le respect qui s'attache à la possession du sol, l'estime qu'on accorde seulement aux travailleurs, Dieu permit que les partis politiques ne lui fussent point favorables. Elle abandonna les villes et vint, désespérée, se réfugier dans les campagnes. Et voilà que justement ce qui paraissait être sa perte devient et son salut et l'avenir du pays. De tous côtés se sont reconstitués de grands domaines territoriaux, dont les tenanciers, nombreux, ont repris les habitudes d'autrefois. Ces grands industriels, ces rentiers, ces magistrats méconnus, cette noblesse qui veut travailler, tous ces détenteurs de la fortune publique qui sont venus vivre sur leurs terres et qui ont refait la grande propriété foncière, ne se sont pas doutés qu'en même temps ils allaient reconstruire, réédifier à nouveau la hiérarchie sociale.
Et cependant cela est, et ceux qui verront finir ce siècle le verront finir par le rétablissement de l'ordre dans les esprits, dans les consciences et dans la société. Alors, chacun trouvera sa place, et, de notre époque d'agitation et d'expériences, naîtra un siècle nouveau, passionnément épris de repos et de stabilité.

                                                                                                         Edouard Gautier.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 18 octobre 1885.

lundi 25 janvier 2016

Le pays de Cocagne.

Le pays de Cocagne.

M. Eugène d'Auriac étudie cette question de géographie fantaisiste dans la Revue de la Société des Etudes historiques. D'après Brochette, Cocagne viendrait de Cuccagne, canton situé sur la route de Rome à Lorette, dans une situation très agréable.
On a dit aussi que ce nom venait d'une fête instituée à Naples, pendant laquelle on faisait au peuple d'amples distributions de comestibles et de vin.
A la fin de cette étude, M. d'Auriac signale l'origine des mâts de Cocagne.
Cet accompagnement obligé de nos fêtes populaires paraît avoir été inventé en France au commencement du quinzième siècle, en 1425, au temps où les Anglais étaient maîtres de Paris:
"Le Jour Sainct-Leu et sainct-Gilles, qui fut un sabmedy, premier jour de septembre, dit le Journal d'un bourgeois de Paris, proposèrent aucuns de la paroisse faire un esbattement nouvel et le firent; et fut tel ledit esbattement: ils prirent une  perche bien longue de six toises ou près, et la fichèrent en terre, et au droit bout du haut mirent un panier, et dedans une grasse oie et six blancs, et oinyrent très bien la perche."
On cria ensuite par la ville que quiconque parviendrait à atteindre l'oie serait propriétaire non seulement de l'animal, mais encore des six blancs, du panier et de la perche.
Bien des tentatives furent faites pendant le jour; mais aucun concurrent ne put parvenir jusqu'au panier. Cependant, on voulut récompenser les efforts qui avaient été faits, et l'oie fut donnée le soir à "un jeune varlet qui avait grimpé le plus.". Le panier, les six blancs et la perche furent réservés.
Ce nouveau genre de divertissement avait eu lieu dans la rue aux Ours, en face de la rue Quincampoix. Il plut excessivement aux Parisiens, qui le renouvelèrent maintes fois. Peu à peu l'usage s'en répandit, et maintenant il n'y a pas une fête complète si le gouvernement, si l'administration municipale ou un riche particulier n'a fait dresser un mât de Cocagne.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 27 septembre 1885.

L'Eglise et l'ouvrier.

L'Eglise et l'ouvrier.

Dans l'antiquité, le peuple juif est le seul qui ait honoré le travail et protégé le travailleur. Dans ses lois, émanées de la Divinité elle-même, le crime de frustrer l'ouvrier de son salaire est mis au rang des plus grands crimes.
Partout ailleurs, le travail était méprisé. Les laboureurs eux-mêmes n'avaient pas tardé à subir la réprobation commune. Platon n'hésite pas à dire: "Les laboureurs et les artisans sont privés de la faculté de se connaître eux-mêmes; c'est pourquoi on estime leur profession vile et sordide et, par conséquent, indigne d'un honnête homme." Tous les philosophes de la Grèce savante et lettrée ou de la grande république romaine professent le même dédain pour les classes laborieuses. Aristote trouve que leur existence est dépravée et que la vertu n'a rien à faire avec ces foules. Et enfin Cicéron, résumant dans son Traité des devoirs toute la sagesse antique, regarde comme sordides et vils tous ceux dont on paie, non point l'art, mais la peine. Et il en vient à s'écrier dédaigneusement: "Les artisans sont tous par leur profession gens méprisables, et il ne peut y avoir rien de bon dans un atelier."
Le sort des travailleurs se ressentait naturellement du mépris que la société professait pour eux. Il y avait bien à Rome quelques essais de corporations ou associations qui garantissaient à l'ouvrier la vie matérielle; mais à quel prix! Tout membre d'un collège d'ouvriers est rivé à l'association par une chaîne fatale; il ne peut disposer de ses biens, qui appartiennent à la communauté; quiconque s'écarte de la corporation y est ramené comme un déserteur de l'armée; les fils de l'ouvrier sont forcés de subir la profession de leur père, et, pour mieux constater cette dépendance, le travailleur romain est marqué d'un fer rouge.
Qui donc, en cette société païenne si corrompue et si dégradée, va faire reprendre au travail la place qui lui appartient? qui donc va émanciper ces millions d'esclaves, d'ouvriers, d'artisans courbés sous un joug si écrasant? qui donc va leur rendre leur dignité perdue? Ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu... L'an 15 du règne de Tibère César, le Christ, sortant de l'obscurité de cette vie humble et cachée, de cet atelier de son père adoptif où il a enseveli pendant trente années son humanité sainte, parcourt les campagnes de la Judée, annonçant la paix aux hommes de bonne volonté. Pour ambassadeurs, il ne choisit pas des grands de la terre: il prend des pauvres, des ouvriers, des pêcheurs. Fidèles aux enseignements de leur divin Maître, ils vont propageant partout l’Évangile, c'est à dire la bonne nouvelle; ils prêchent aux peuples la grande loi du travail; ils en donnent les premiers l'exemple; saint Paul, le grand saint Paul, au milieu des fatigues de son apostolat, travaille de ses mains pour pouvoir subvenir aux besoins des pauvres. O noble et magnifique modèle pour tous les ouvriers!



Non seulement l'Eglise rend aux artisans, aux esclaves, leur dignité d'homme. Elle fait plus: elle les élève aux sublimes fonctions de son sacerdoce et de son épiscopat. Elle fait encore davantage après leur mort. Elle va chercher d'obscurs travailleurs qui, prenant pour modèle Jésus ouvrier, ont accompli courageusement leur modeste mission; elle les place sur ses autels et les offre à la vénération des peuples. Et depuis des siècles, nous honorons Joseph le charpentier, Geneviève de Paris la pauvre bergère, Alexandre de Syrie le charbonnier, Isidore le laboureur espagnol. Cicéron demandait ce qu'il pouvait y avoir de bon dans une boutique ou dans un atelier: l'Eglise lui répond en en faisant sortir, depuis dix-neufs siècles, des martyrs et des saints.
Il serait trop long d'énumérer ici ce que, dans notre seule patrie, les évêques ont fait pour le soulagement et la protection des classes laborieuses. La paix et la trêve de Dieu, les corporations chrétiennes, les confréries du moyen âge méritent un examen particulier. Nous le ferons, l'histoire en main.
Mais sachons, à l'exemple de l'Eglise, honorer et respecter tous ceux qui portent noblement et chrétiennement le fardeau de leur labeur de chaque jour. Rappelons-nous ce saint du sixième siècle qui, distribuant au peuple les eulogies, qui servaient alors de pain bénit, lorsqu'il apercevait  les mains caleuses des laboureurs, s'inclinait pour baiser avec un tendre respect ces marques du travail de la semaine. Rappelons-nous enfin ces paroles de l'apôtre saint Paul: "Quiconque ne veut pas travailler ne mérite pas de recevoir à manger."
Gloire à Dieu qui nous a faits ouvriers!

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 23 août 1885.

dimanche 24 janvier 2016

Dans le polo ultra-moderne la machine remplace la bête.

Dans le polo ultra-moderne la machine remplace la bête.



Deux des casse-cous américains dont les sensationnelles exhibitions de polo automobile ont émerveillé à Londres tous les amateurs d'émotions violentes.



La voiture de polo réduite à sa plus simple expression ne comporte guère qu'un châssis nu et un siège rudimentaire. Deux robustes arceaux empêchent l'écrasement des joueurs lorsque l'automobile capote, ce qui n'est pas rare.




Ce sont des évolutions échevelées, des virages insensés, une suite d'arrêts brusques et de démarrage foudroyants. Souvent on voit les deux roues quitter le sol d'un côté. Le polo, sport déjà dangereux à cheval, devient ici un véritable défi à la mort.




C'est un spectacle magnifique que ce nouveau jeu. Les équipiers y font preuve d'une habilité surprenante, d'une audace folle, d'un mépris absolu du danger. Toutefois les fervents du polo à cheval déclarent que c'est un sport qui n'a rien de commun avec le leur.




Les champions d'ailleurs richement rétribués pour exhiber leur adresse et leur audace ne perdent pas de vue les petits profits d'à côté. On voit sur leur dos et sur les cadres de machines des réclames en faveur du meilleur allumage et des meilleurs pneus.


La Science et la Vie, n° 7 octobre 1913.

Pour allumer sans allumettes vos phares d'automobile.

Pour allumer sans allumettes vos phares d'automobile.

Quand vous vous trouvez en automobile, sans allumettes, sans briquet, ni aucun autre moyen de produire du feu et que la nuit survient avec l'obligation d'allumer les lanternes de votre voiture munie de lampes à essence, ne vous désolez pas, voici un moyen de résoudre cette difficulté:
Dévissez une des bougies d'allumage du moteur et attachez une petit morceau d'étoffe de laine piqué sur une épingle à un cordon que vous aurez, au préalable, consciencieusement, arrosé de pétrole; tournez votre manivelle de mise en marche, doucement, jusqu'à ce qu'une étincelle se produise.



Le pétrole, le cordon, l'étoffe s'enflammeront aussitôt et brûlerons suffisamment longtemps pour vous permettre d'allumer les lanternes.

La Science et la Vie, n° 7, octobre 1913.

samedi 23 janvier 2016

Le commencement d'un grand règne.

Le commencement d'un grand règne.
                (Bataille de Taillebourg)


Saint-Louis n'ayant que douze ans à la mort de son père, la régence appartenait, d'après les lois féodales, à son oncle Philippe  le Hurepel, comte de Boulogne. Mais le cardinal de Sainte-Ange, légat du pape, et le connétable Mathieu de Montmorency, appuyés par plusieurs prélats influents, assurèrent la régence à la reine mère, conformément aux dernières volontés de Louis VIII.
Une terrible ligue se forma pour disputer le pouvoir à Blanche de Castille. On y remarquait Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, qui aimait mieux reconnaître comme suzerain le roi d'Angleterre que le roi de France; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, poussé à la révolte par sa femme Isabelle d'Angoulème, veuve de Jean sans Terre; Raymond VII, comte de Toulouse, qui avait à se venger de la guerre de Louis VIII; enfin le comte de Champagne, Thibaud VI, tour à tour entraîné à la rébellion par le désir de la vengeance, et ramené à l'ordre par l'autorité de la régente.
Blanche de Castille déconcerta tous les plans de ses ennemis, et put même au plus fort des intrigues faire sacrer son fils à Reims, et terminer la guerre des Albigeois. Le plus obstiné de ses adversaires était le duc de Bretagne: elle le fit citer à la cour des pairs comme coupable de félonie; mais il n'eut garde d'y comparaître, et la sentence des juges qui le condamnèrent aurait eu sans doute peu d'effet, si Mauclerc avait été bien soutenu par l'Angleterre.
Mais Henri III était un prince peu capable d'opposer une longue résistance à des ennemis tels que saint-Louis. Le duc demanda et obtint une trêve qu'il observa pendant trois ans; il la rompit alors et se vit aussitôt vigoureusement attaqué par saint-Louis: le roi vainqueur lui laissa la vie sauve, mais à condition que ses domaines reviendraient à la France après la mort de son fils, et qu'il irait pendant cinq ans servir en Palestine contre les Infidèles (1234). Le comte de champagne fut réduit à entreprendre un semblable voyage en 1240, pour avoir repris les armes contre le roi, en même temps que le comte de Lusignan et le comte de Toulouse.
Le roi d'Angleterre remplaça Thibaut de Champagne dans cette nouvelle ligue, et la royauté se trouva encore en péril: saint Louis fondit comme l'aigle sur le Poitou, où les coalisés avaient réuni leurs forces, et enleva, l'épée haute, plusieurs places de cette contrée. L'armée anglaise, arrivée trop tard, était postée derrière la Charente: le roi franchit cette rivière au pont de Taillebourg, après un combat meurtrier et remporta une seconde victoire sous les murs de Saintes (1242).



Henri III s'enfuit en toute hâte au delà de la Garonne, laissant les débris de ses troupes au vainqueur, et s'estimant trop heureux d'obtenir une trêve de cinq ans. Une maladie soudaine empêcha saint Louis de poursuivre ses succès; mais les deux victoires de Taillebourg et de Saintes avaient suffi pour effrayer ses ennemis: tous se soumirent et parurent pleins d'admiration pour un roi qui déployait autant de courage dans les combats qu'il mettait d'habileté dans les négociations et montrait de vertu dans la vie privée.

                                                                                                               L'abbé P. Mury.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 16 août 1885.