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samedi 23 avril 2022

Les mystères du Mont-de-Piété.

Une seconde visite.


Nous avons, dimanche dernier, présenté à nos lecteurs, le Mont-de-Piété des pauvres, celui où les ouvriers sans travail, les ménagères que la maladie a ruinées, vont porter, en échange d'un morceau de pain, trop chichement pesé, hélas!, le dernier matelas de leur lit, la dernière chaise de leur galetas! Aujourd'hui nos lecteurs visiterons avec nous le Mont-de-Piété "riche", celui où vont s'engager les bijoux des élégantes, les coûteux bibelots des mondaines momentanément "gênées".

Emprunteur honteux, mercredi, j'ai été, hier, un client sérieux du Mont-de-Piété, celui qu'on reçoit avec politesse, presque avec déférence. Je suis encore tout ému de l'accueil que j'ai reçu de la rue Capron, celui-là même où, il y a huit jours, j'ai conduit mes lecteurs, et où ma pauvre flûte n'avait pas trouvé grâce devant l'appréciation de l'expert.
C'est qu'hier j'avais échangé ma modeste boîte de carton contre un écrin où dormait un collier de perles à douze rangs. Je n'oublierai jamais la satisfaction qui se peignit sur le visage du garçon de l'appréciateur lorsque je lui passai le joyau. A la bonne heure, au moins! ça le changeait, cet homme, des paquets de draps, de serviettes et des vieilles hardes qu'il était contraint de manier tous les jours! Il leva sur moi un regard joyeux, me fit un signe où je démêlai à la fois de l'estime et de la reconnaissance, quitta son guichet, et vint me trouver sur le banc où je m'étais assis:
- Ne restez pas ici, me dit-il. Vous serez mieux où je vais vous conduire.
Et, ayant marché devant moi, il m'ouvrit, tout près de son guichet, une porte, sur laquelle était tracé, en gros caractères noirs, ces deux mots: Cabinet particulier.
Le Mont-de-Piété a de ces surprises!
Cependant, mon guide a disparu. Me voilà seul dans une petite pièce sombre, garnie d'une table et de deux chaises, et qui ne justifie pas du tout son nom.
Je préfère la salle commune, plus vivante, mais pourquoi me suis-je aventuré ici, avec un collier de perles?
J'en suis là de mes réflexions, lorsque l'employé revient vers moi.
- Quinze cents francs, s'empresse-t-il aussitôt.
Je prends un air désappointé, le plus naturel du monde.
- Je n'accepte pas, dis-je résolument.
Il m'approuve.
- Evidemment, cela vaut mieux. On pourrait très bien faire dix-huit cents. Revenez demain matin. Je suis sûr qu'avec l'autre expert nous y arriverons.
Je ne suis point retourné dans le cabinet particulier de la rue Capron.
J'ai porté ailleurs mon collier de perles: au bureau central, rue des Francs-Bourgeois, on lui a attribué la même valeur; rue de la Chaussée-d'Antin, il n'a plus valu que treize cents francs.
Un bijoutier l'eût payé cinq mille.
Il se dégage de l'expérience de ces deux journées un fait incontestable: c'est que ma tante est parcimonieuse, avare même, et que l'institution ne rend pas les services qu'on est en droit d'en attendre.

A la direction.

Ces conclusions, je les ai soumises à M. Duval, directeur général du Mont-de-Piété. Chose singulière, alors que je croyais trouver en lui un contradicteur, je ne faisais que partager son opinion.
Mais si M. Duval est un homme d'une urbanité exquise, et un causeur avec lequel j'ai beaucoup appris, il est rebelle à l'interview. Il est donc entendu que je ne l'ai pas interviewé pendant l'heure que j'ai passé dans son cabinet. Les déclarations que je pourrais lui prêter, si j'ose dire, ressortent tout naturellement des nombreux documents qu'il m'a remit quand je me séparai de lui.
M. Duval a présenté au dernier Congrès international d'assistance publique et de bienfaisance privée, un rapport où il signale les réformes dont pourrait bénéficier l'administration qu'il dirige.
Mais il faudrait une loi pour régler à nouveau le fonctionnement du Mont-de-Piété. Un projet a été déposé, en 1894, et il est toujours sur le bureau ou devant l'une des commissions du Sénat.
La principale réforme, celle qui aurait pour effet immédiat d'élever le taux des prêts, serait de supprimer la responsabilité pécunière des commissaires priseurs chargés des expertises au Mont-de-Piété. Qu'un objet, lors de sa mise en vente publique, n'atteigne pas le prix d'estimation, on demande au commissaire-priseur de rembourser la moins-value.
C'est cette crainte perpétuelle où ils se trouvent d'être obligés, éventuellement de solder la douloureuse, qui dicte aux experts la prudence dont j'ai donné quelques exemples.
Que l'on transforme les commissaires-priseurs en simples employés non responsables, qu'on les paie comme tels, et on verra le taux des prêts s'élever dans de notables proportions.

Commissaires-priseurs.

Le malheur est que cette réforme essentielle n'a pas d'adversaires plus irréductibles que les quatorze officiers ministériels qui se partagent les opérations dans les succursales du Mont-de-Piété de Paris.
Employés, eux! Allons donc. Ils forment une caste privilégiée qui n'entend abdiquer aucun de ses privilèges. Officiers ils sont, officiers ils entendent rester.
Ils y trouvent, d'ailleurs, leur compte. Pour 1902, le Mont-de-Piété a valu à chacun d'eux, nette et quitte de tous frais, la coquette somme de 16 679 fr. 88 cent.
On voit que les bénéfices compensent largement les risques du métier.
C'est d'ailleurs, avec ce système que les prêts offerts par les appréciateurs et non acceptés par les emprunteurs ont compris, en 1902, 42 915 articles, en progression de 5 698 sur ceux de l'année précédente.
C'est également grâce à ce continuel souci de voir leur responsabilité pécunière mise en jeu que les commissaires-priseurs ou leur commis ont, en 1902, lors des ventes des objets non dégagés, adjugé plus de dix mille gages à un prix plusieurs fois supérieur au montant du prêt consenti.
On objectera que les emprunteurs ont touché le boni qui leur revenait. Il n'en est pas moins vrai que le secours qu'ils étaient en droit d'espérer du Mont-de-Piété leur a manqué au moment où il leur eût été le plus utile.

Les marchands de reconnaissance.

Qu'ont-ils fait alors? Ils sont allés demander aux marchands de reconnaissance l'argent qu'ils n'avaient pas trouvé en face. Et à quel prix? Moyennant quels sacrifices? C'est ici que les représentants d'une coupable industrie qui fonctionne sous l'œil bienveillant de l'Etat entre en scène.
On sait comment ils pratiquent. Le marchand prête en moyenne 20% sur le montant de la reconnaissance qu'il garde en nantissement. Au bout de trois mois, si le capital qu'il a prêté ne lui est pas remboursé, avec les intérêts, bien entendu, la reconnaissance lui est acquise de plein droit.
C'est, en définitive le système de la vente à réméré.
Les intérêts de cette opération sont parfaitement usuraires. Ils varient de vingt à dix pour cent par mois, accumulant sur un an des sommes énormes.
Le marchand consent d'ailleurs généralement à renouveler, lorsque l'échéance fixée par lui arrive, le montant du prêt qu'il a consenti. Il se contente d'empocher les intérêts qu'on lui apporte. A intervalles égaux, il détrousse ainsi le malheureux client qui, désarmé, finit par abandonner la reconnaissance d'un gage qu'il a défendu, comme il a pu, pendant de longs mois, sans pouvoir jamais parvenir à se libérer.
L'exercice de cette industrie tombe sous le coup de la loi. Elle n'est qu'un prêt sur gage déguisé. Elle est donc strictement défendue. Elle s'exerce, comme beaucoup d'autres, à peine inquiétée par des poursuites individuelles rarement entreprises d'office mais engagées par quelques victimes dont la patience s'est enfin lassée.

Un commerce honteux.

Le commerce des marchands de reconnaissance prend, d'année en année, une inquiétante extension. Ils ont, en 1902, retiré au Mont-de-Piété 57 566 reconnaissances devenues leur propriété et ont touché 250 091 fr.75 aux guichets du boni. L'administration en connait près de cinq cents.
On a essayé de protéger l'emprunteur contre ces forbans embusqués aux alentours du Mont-de-Piété.
Le projet de loi  dont je parlais tout à l'heure contient une disposition d'après laquelle le Mont-de-Piété pourra prêter jusqu'aux neuf dixièmes de l'estimation, lorsque l'emprunteur consentira à ne pas se dessaisir de sa reconnaissance. Ce jour-là, les marchands auront des loisirs. Il est à souhaiter qu'il vienne bientôt, car, selon la parole de Regnaud de Saint-Jean d'Angely "si, en général, toutes transactions sociales doivent être libres, il en est auxquelles l'intérêt commun prescrit de donner des règles spéciales, dans lesquelles l'autorité protectrice doit, en quelque sorte, intervenir pour garantir la faiblesse de l'oppression, l'ignorance de l'erreur, pour soustraire le besoin à la cupidité, la misère à la spoliation."

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 2 juillet 1905.

jeudi 21 avril 2022

Où allons-nous?


Ne craignez pas, ami lecteur, que j'aie l'intention de vous entretenir de l'empire du Mexique quand je prends pour titre cette question que je trouve stéréotypée dans un grand nombre de feuilles. Je connais mes devoirs, et je ne veux pas sortir d'un seul pas des limites de mes droits. Je m'occupe, en ce moment, d'un seul empire, celui de la mode, et c'est pour cela que je m'écrie: Où allons-nous?
Je suis plein de respect pour la plus belle moitié du genre humain, sans aucun doute; mais je suis obligé de l'avertir que, si cela continue, elle finira par devenir fort laide. Les bibi, ces petits chapeaux qui firent sensation il y a quelques trente ans par leur exiguïté, et qui venaient, si mes souvenirs ne me trompent pas, du quartier Bréda*, produiraient aujourd'hui l'effet de capotes de cabriolets. Ce sont des mastodontes, les palœothérium, les mégathérium de l'empire de la mode. Nous sommes allés des abrégés aux extraits, et nous voici bientôt arrivés des extraits aux atomes.
Les Lamballe* - qui donc a eu la déplorable idée de donner à une mode ce nom douloureux, que l'on ne peut entendre sans songer à cette pâle et sanglante tête aux longs cheveux blonds qui, dans un jour d'abominable mémoire, apparut plantée sur une pique devant les croisées du Temple où l'on venait de renfermer Marie-Antoinette,- les Lamballe se rétrécissent de jour en jour. Les faiseuses, semblables à Rivarol qui trouvait des longueurs dans un distique, rognent de plus en plus leur œuvre mignonne, et l'étoffe qu'elles emploient sera bientôt réduite aux quantités inappréciables. un peu plus, on sera obligé de faire les chapeaux de femme à la loupe et de les admirer au microscope. Pour peu que cela dure encore quelques mois, on ne fera plus, on pensera un chapeau.


Les modes à la fin de 1866.



Il est vrai que l'on a le droit de choisir entre le chapeau Lamballe et la casquette sans visière où se dresse la plume de coq. C'est une tolérance, mais elle n'est pas très-grande, et je me permettrai ici de faire quelques observations critiques au nom de l'art.
Avant d'aller plus loin, je demande à poser quelques prémisses qu'on trouvera peut-être paradoxales, à coup sûr impertinentes, mais qui sont indispensables à mon argumentation:

Premier aphorisme: Toutes les femmes certainement sont jolies; celles qui n'ont pas une beauté de traits ont ce qu'on appelle le je ne sais quoi. Mais elles ne sont cependant pas également jolies. Mme Récamier pouvait être mieux que la petite bossue par laquelle elle se faisait accompagner dans ses promenades au jardin des Tuileries, afin qu'elle servit de repoussoir au tableau.

Second aphorisme: Toutes les femmes n'ont pas le même genre de beauté. Il y a parmi elles des Junon et des Vénus, des Minerve et des Hébé, ou, si l'on veut redescendre dans le monde des simples mortelles, il y a des Agrippine et des Nérive, des nez aquilins et des nez retroussés.

Troisième aphorisme: Toutes les femmes sont jeunes, mais je suppose qu'elles n'ont pas toutes le même âge. Les mères, je demande pardon de l'audace de cette supposition, pourraient être moins jeunes que leurs filles. On assure que les progrès de la civilisation n'ont pas encore supprimé les grand'mères, et pour ma part j'en suis bien aise. C'est parmi elles, en effet, qu'on trouve le type charmant de la douairière qui, remplaçant par les grâces de l'esprit les grâces du visage qui s'en vont, sourient aux générations qui arrivent et leur transmettent la tradition de la génération qui s'en va.

Si vous admettez ces trois aphorismes, vous ne pouvez guère refuser de faire droit à mes observations.
Il y a des proportions qu'il faut garder en toute chose. Le Lamballe, qui ira à une jeune fille à l'ovale allongé et aux traits fins et délicats, n'ira point à une beauté rebondie et opulente. Figurez-vous la lune en chapeau Lamballe, je parle de la pleine lune, et non de la lune dans un de ses croissants! Hébé sera ravissante sous cette petite coiffure de la casquette à la plume de coq, qui ne siéra pas à Junon, encore moins à Minerve. Comme on ne peut pas refaire sa figure à sa guise, mais qu'on peut faire faire des chapeaux comme on l'entend, je réclame, comme M. de Girardin, la liberté illimitée... en matière de chapeau. Je demande qu'il y en ait non-seulement pour tous les goûts, mais pour tous les visages, mais pour tous les âges.
Vous êtes nées coiffées, mesdemoiselles, coiffées d'abord de ces magnifiques cheveux qui tombent derrière vous dans des catogans en filets, qui les renferment sans les cacher; je ne veux pas croire les méchants qui prétendent que vous ne les devez pas toutes à la nature, et je suis sûr qu'en tout cas vous ne les devez à personne. Mais, si vous êtes nées coiffées, souffrez que l'on coiffe vos mères et vos grand'mères. Vous représentez-vous une douairière en Lamballe, ou une aïeule en casquette? De deux choses l'une, ou supprimons les mères et les aïeules, engraissons-les et mangeons-les comme le font les sauvages, conséquents avec eux-mêmes, ou consentons à ce qu'il y ait des modes pour les femmes qui ont plus de vingt ans.
Tel est mon premier dire. Sterne le renverrait au chapitre des chapeaux, qu'il prétendait avoir découvert avec Aristote. Pour arriver au second, il faut quelque peu descendre. Mais d'abord une question?
- Et laquelle, s'il vous plait?
- Savez-vous qu'il se prépare une révolution?
- Une révolution, juste ciel! nous en avons déjà tant vu! que de renversement! que de ruines! que de sang!
- Rassurez-vous. Celle-là ne fera pas dégainer les épées. C'est la lutte du fourreau contre la crinoline, de l'étroit contre le large, du fuseau contre le ballon. Le peplum antique a déjà reparu. Les robes à pointes du premier empire menacent de faire leur avènement. Après les avoir faites beaucoup trop longues, afin de se donner le plaisir de les relever avec des tirettes sur un jupon trop court, on raccourcit les robes sans rallonger le jupon. C'est fort laid, mais c'est la mode, et il n'y a rien à reprendre à cela. La mode est pour les vêtements ce que l'usage est pour les mots. Il y a bien des siècles qu'Horace s'écriait:

Ut Sylvæ foliis pronos mutantur in annos
Prima cadunt; ita verborum vetus interit ætas;
Et juvenum ritu florent modo nata, vigentque:
Debemur morte, nos nostraque.......................
.....................................Mortalia facta pribunt
Nedum sermonum stet honos et gratia vivas.
Mukta renascentur que jam ceciderecaduntque
Que nunc sunt in honore vocabula, si volet usus,
Quem penes arbitrium est, et jus, et norma  loquendi.

" Comme les forêts changent leurs feuilles avec l'année qui penche, les premières venues étant tombées, ainsi l'on voit mourir les formes anciennes du langage, tandis que les mots nouveaux fleurissent et sont pleins de vigueur comme la génération nouvelle. Nous appartenons à la mort, nous et nos œuvres... Tout ce qui sort de la main de l'homme périra. A plus forte raison, les grâces et les fleurs du langage ne peuvent-elles subsister longtemps. Beaucoup de mots qui sont tombés renaîtront, beaucoup d'autres qui sont maintenant en honneur tomberont à leur tour, si l'usage le veut, l'usage, cet arbitre, cette loi, cette règle du langage."

Ce que l'usage est dans le domaine du langage, la mode l'est dans le domaine du costume. Là aussi, il y a des avènements, des décadences rapides, des chutes qui sont souvent suivies de renaissance, et les arbres, qui changent de feuilles une fois par an, ne sont rien auprès des femmes qui changent une douzaine de fois de chapeaux. Aux yeux de la mode, avoir été est une raison pour ne plus être; je parle de la mode qui règne dans les sociétés d'une civilisation avancée, et je prends ici le mot avancé dans le sens de corrompu. Ce n'est guère que du dix-huitième siècle que datent ces changements continuels, ces révolutions de la mode qui bouleversent le costume des femmes et vident la bourse des maris et des pères. MM. de Goncourt le font remarquer dans la Femme au dix-huitième siècle, livre plein de curieuses recherches, mais que tout le monde ne peut lire sans inconvénient, précisément parce que les auteurs sont entrés trop profondément dans leur sujet.
Ce fut alors que l'Europe entière commença à avoir les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-Honoré* elle s'élançait sur le monde et pénétrait jusqu'au Sérail.
Est-ce sur le dix-huitième siècle que ces lignes ont été écrites? N'est-ce pas au dix-neuvième? A cette époque, comme de nos jours, il y a des journaux de modes illustrés* qui, sous prétexte de guider le goût, irritent la coquetterie. Les faiseuses de mode deviennent des puissances. Mme Bertin* prend le nom de "ministre des modes"* et elle répond fièrement à une dame de qualité, mécontente de ce qu'on lui montre dans l'atelier: "Présentez à madame des échantillons de mon dernier travail avec sa Majesté". C'est encore elle qui jette ce mot plein d'un magnifique dédain à M. de Toulongeon qui avait eu l'insigne audace de se plaindre de ses prix qu'il trouvait trop élevés: "Ne paye-t-on à Vernet que sa toile et ses couleurs?" Il y a dans ses temps-là, dirai-je, un cordonnier illustre? Non, appelons-le un artiste en souliers qui, non content d'avoir fait une fortune énorme dans son art, a dans son cabinet de réception les portraits des grandes dames qu'il chausse, portraits qu'elles lui ont offerts. Le chevalier de la Luzerne, qui est allé lui faire une commande, ne peut s'empêcher de jeter un cri d'admiration à l'aspect étincelant du cabinet de luxe où il s'est introduit. Il s'extasie surtout à la vue d'une commode d'un travail exquis dans les compartiments de laquelle les portraits offerts au grand artiste en chaussure par ses clientes reconnaissantes sont enchâssés. "Vous voyez, monsieur, lui répond Charpentier, la retraite d'un homme qui aime à jouir. Si les dames me donnent leurs portraits, vous avouerez que je les fais assez convenablement encadrer." Puis il ajoute: "Ah çà, sans façon, si vous n'êtes pas engagé, restez à manger la soupe avec nous... J'attends quelques femmes aimables; après dîner, nous jouons Œdipe, soyez des nôtres."
Qu'en dites-vous? On parle d'un illustre faiseur de modes de nos jours chez lesquels quelques femmes de la haute fashion prennent le thé ou le luncheon: vous voyez que le dix-neuvième siècle est, sur ce point encore, le plagiat du dix-huitième. Que serait-ce si nous parlions des coiffures et des coiffeurs? Certes, nous avons vu, des choses bien ridicules l'hiver dernier, et nous en verrons peut-être de plus ridicules dans l'hiver de l'an de grâce 1866-1867; mais verrons-nous jamais rien de semblable au Pouf aux sentiments que porta Mme la duchesse de Chartres, et dont nous trouvons la description dans les recueils du temps? Au fond était une femme assise dans un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui représentait M. le duc de Valois et sa nourrice. A droite apparaissait un perroquet becquetant une cerise; à gauche un petit nègre, les deux objets de prédilection de la princesse; le tout entremêlé de mèches de cheveux de tous les parents de Mme de Chartres, cheveux de son mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-père, du duc de Chartres, du duc de Penthièvre, du duc d'Orléans; c'était une macédoine de cheveux. Que de grands artistes dont les noms sont aujourd'hui oubliés! Frisons, nom d'un prédestiné à la coiffure; Legros, Léonard, Lagarde, Lefèvre; Beaulard, Beaulard surtout, le grand Beaulard, auquel les poëtes du temps adressaient des épitres. Je ne veux ni désespérer ni humilier les artistes contemporains, mais qu'ont-ils à mettre après des rubans aux soupirs de vénus, des diadèmes en arc-en-ciel, des garnitures à la composition honnête, aux plaintes indifférentes, à la préférence, aux doux sourires, et auprès de cette étoffe aux soupirs étouffés garnie en regrets inutiles, une des création de ce grand homme?* Savez-vous qu'il y avait en 1765, à Paris, douze cents coiffeurs qui prenaient le titre de "premiers officiers de la toilette des dames", sans parler des coiffeuses et des enjoliveuses, et qu'ils soutinrent un procès à outrance contre la communauté des maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs, étuvistes, et finirent par obtenir une déclaration donnée à Versailles et enregistrée au parlement qui accordait gain de cause à leurs prétentions? Quoi que vous fassiez, mesdames, ce n'est certes pas aux lectrices de la Semaine que je parle, vous n'irez pas plus loin que vos trisaïeules, elles en ont tant fait qu'elles vous ont laissé peu de choses à faire. Vous n'avez pas encore porté ces coiffures à la circonstance qui pleuraient le roi Louis XV au moyen d'un cyprès et d'une corne d'abondance posée sur une gerbe de blé, ou des coiffures à l'inoculation, où le triomphe du vaccin était figuré par un serpent, une massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits. Je sais qu'on vous a vu la canne à la main dans les villes d'eau; mais vous aviez été précédées, il y a quelque cent ans, par les dames du dix-huitième siècle, qui s'en allaient à la promenade en tenant à la main une longue canne d'ébène à pomme d'ivoire, et les robes courtes tombant comme des tuniques et laissant voir le jupon ne sont guère qu'une contrefaçon de ces polonaises* du dix-huitième siècle agrafées sous le parfait contentement, retroussées par derrière, tantôt la queue épanouie, tantôt la croupe arrondie avec des ailes étendues.
"Nil sub sole novum". Rien de nouveau sous le soleil; "le livre de la sagesse l'a dit. ce livre de la Sagesse a toujours raison: en fait de folie surtout et de ridicule, il n'y a rien de nouveau.

                                                                                                                        René.

La Semaine des familles, samedi 8 décembre 1866.

* Nota de Célestin Mira:

* Quartier Bréda:


La rue Bréda, à Paris, vers 1900.


* Lamballe:


* Poupée de la rue Saint-Honoré:

Au temps de Marie-Antoinette on expédiait chaque mois à Londres, la poupée de la rue Saint-Honoré afin de donner les dernières tendances de la mode parisienne. Les mannequins humains n'existaient pas et ces poupées étaient distribuées dans toute l'Europe, même en temps de guerre.





* La Mode illustrée:


La Mode illustrée 1880.





* Mme Bertin:




Rose Bertin ouvre en 1770 le "Grand mogol", magasin de modes, rue du faubourg Saint-Honoré à Paris. Protégée de Marie-Antoinette, elle est surnommée par celle-ci la "ministre des modes".
Elle crée, entre autres:

La coiffure "à la Belle Poule"


Le pouf aux sentiments:



Le pouf: caricature.


Le chapeau "à la Montgolfier":



 * Quelques coiffures: source: le site coiffure-ducher.fr/coiffures-louis-xvi- femmes-description/





Coiffure à la candeur parfaite.


Coiffure à la conquête assurée.



Coiffure aux sentiments repliés.



Coiffure pour la promenade des remparts de Paris.



Coiffure à la capricieuse.



Coiffure aux garnitures doux sourire.



Coiffure aux garnitures en regrets superflus.



Coiffure au bandeau d'amour.


* Robes à la polonaise.



mardi 19 avril 2022

Les Espagnols à Amiens.


C'était après le combat de Fontaine-Française, cette rencontre chevaleresque où, avec quatre cents gentilhommes, le vainqueur de Coutras, d'Arques et d'Ivry avait mis en fuite douze cents Espagnols; Mayenne avait fait sa soumission au moment où, d'Epernon venait de vendre la sienne cinq cent mille écus ainsi que Joyeuse; le capitaine Libertat avait chassé de Marseille les troupes de Philippe II, et Lesdignières venait de ramener, l'épée dans les reins, jusqu'au milieu du Piémont le duc de Savoie Charles-Emmanuel. Henri IV, roi de nom depuis l'assassinat de Henri III, était donc devenu vraiment roi de France, et il se préparait, avec l'aide de Sully, à cicatriser les plaies encore saignantes de son royaume, lorsqu'un événement imprévu, inouï dans les fastes de la guerre, l'arrêta court dans ses projets pacifiques et le força à rentrer en campagne:
Amiens venait d'être pris par les Espagnols.
Le roi était au Louvre, au milieu d'une fête, lorsque la fatale nouvelle lui arriva.
- Allons! s'écria-t-il, c'est assez d'avoir fait le roi de France, il est temps de faire le roi de Navarre.
Trois heures après il était à cheval, et il galopait sur la route d'Amiens.
Maîtres du nord de la France presque tout entier, les Espagnols occupaient Calais, Ham, Guines et Ardres. Ils avaient à leur tête un général entreprenant et hardi qui, à l'exemple de César, estimait qu'il n'y avait rien de fait tant qu'il restait quelque chose à faire. Ce général se nommait Hernando Tellez, et il était sorti de l'illustre famille des Porto-Carrero.
Tellez Porto-Carrero n'avait que quatre pieds de haut; il était maigre, malingre, grêle, et son casque, comme ses armes, paraissait avoir été fait pour un enfant de douze ans. Mais dans ce corps frêle, il y avait des muscles de fer, et sous cette enveloppe misérable se cachaient une âme énergique et un esprit aventureux. Toujours à cheval, toujours en campagne, le nain héroïque était partout où il y avait une redoute à attaquer, un détachement à enlever, une ville à surprendre. C'est ainsi qu'il était entré par un coup de main dans Doullens, et qu'il avait fait de cette ville son quartier général.
Doullens n'est qu'à sept lieues d'Amiens. Porto-Carrero, que le succès avait enhardi, conçut le projet de s'emparer par un stratagème de cette dernière ville, imprenable en quelque sorte par la force ouverte. Il avait à sa disposition cinq mille soldats; il en distribua trois mille dans les places environnantes, n'en garda avec lui que deux mille, les plus résolus, les plus braves, les plus déterminés, et les dirigea, par différents chemins et à la faveur d'une nuit obscure, sur la ville d'Amiens, aux portes de laquelle il arriva le 11 mars 1597, à six heures du matin.
Henri IV avait essayé de mettre dans cette ville une garnison suisse; mais les Amiénois, qui tenaient à leur privilège de bourgeoisie, s'étaient obstinément refusés à l'introduction dans leurs murs de toute troupe étrangère, et ils avaient voulu se défendre eux-mêmes.
C'étaient donc les bourgeois seuls qui occupaient les forts et les portes de leur ville quand Porto-Carrero  tenta son coup de main.
Le général espagnol fit déguiser en paysans cinquante de ses vieux routiers, les plus rusés, les plus audacieux et les mieux rompus aux usages et au patois picard. Les uns avaient sur leurs épaules des sacs pleins de pommes; les autres conduisaient un chariot remplit de denrées de toutes sortes; tous se dirigeaient vers la porte de Montrescut*. Ils portaient avec tant d'aisance leurs vêtements de paysans, que les bourgeois qui étaient de garde leur ouvrirent la porte sans défiance. Lorsque le chariot fut au milieu du pont-levis, le chef de la petite troupe, ouvrit comme par mégarde un des sacs qui était rempli de noix et les répandit sur le pavé. Les bourgeois, riant de la maladresse du faux paysan, se mettent à ramasser les noix.




Profitant de ce moment de désordre, les routiers tirent les coutelas qu'ils tenaient cachés sous leurs sarreaux de toile, se précipitent sur les miliciens qu'ils égorgent ou mettent hors de combat, et appellent à grand cris leurs compagnons embusqués à une portée de fusil. Porto-Carrero arrive avec sa cavalerie, se saisit de la porte, occupe les principaux points de la ville et cerne l'église où sont réunis les principaux notables. Deux heures plus tard, il était maître d'Amiens.
Ainsi, pour prendre une ville en quelque sorte imprenable que défendaient ses inexpugnables remparts et ses quinze mille citoyens en armes, il avait suffit de laisser tomber sur le pavé quelques centaines de noix!...
Pour les Espagnols cette conquête était d'un prix inestimable; pour les Français, cette surprise pouvait avoir les conséquences les plus désastreuses. Henri IV avait fait d'Amiens sa place d'armes; il y avait déposé quarante pièces de canon, huit cents tonneaux de poudre et des munitions de toutes sortes. Un heureux coup de main avait mis ces approvisionnements immense au pouvoir de Porto-Carrero, qui allait les tourner contre la France.
Mais la France avait à sa tête Henri IV; rien n'était donc perdu: ce que le renard avait pris, le lion allait le reprendre.
Quatorze mille hommes, sous la conduite de Biron, prirent position près de Doullens, et le roi lui-même, à la tête de dix-huit mille soldats, vint mettre le siège devant Amiens.
Ce siège dura six mois. Porto-Carrero se défendit avec une rare intrépidité. Par des sorties quotidiennes, il attaquait, surprenait, détruisait les ouvrages des Français. Un jour même, il avança dans leurs tranchées à plus de deux mille mètres de la place et tua beaucoup de monde. Effets héroïques, mais inutiles! Les succès de Porto-Carrero ne servaient qu'à l'affaiblir, tandis que ses adversaires devenaient plus nombreux. Le rideau de fer qui l'entourait se serrait de plus en plus. L'heure de la chute approchait.
L'archiduc Albert, vice-roi des Pays-Bas, arriva avec une armée pour faire lever le siège. Il fut battu à plate-couture par Henri IV et obligé de regagner l'Artois.
A la nouvelle de cette défaite, Porto-Carrero s'écria:
- Puisqu'un soldat général ne sait pas protéger cette ville, nous la livrerons à un général soldat.
La mort lui épargne cette douleur. Le 3 septembre, s'étant avancé sur un ravelin qui dominait les tranchées françaises, il tomba mortellement atteint d'un coup d'arquebuse.
Le lendemain, Amiens capitulait.
Cette victoire de Henri IV fut chantée par les poëtes du temps, qui n'étaient, hélas! ni des Corneille ni des Racine. Les concetti, que Catherine de Médicis avait importés d'Italie, dominaient dans la plupart des pièces de vers inspirées par la circonstance. Nous n'en donnerons qu'un échantillon:

Je ne sais qui des deux est le plus admirable
D'avoir pris ou repris un Amiens si fort.
Mais je sais qui des deux est le plus honorable,
De l'avoir pris par fraude ou repris par effort.

On chante en mille façons
une si belle entreprise;
Mais de toutes ces chansons
Le bon sens est la reprise.

Hernandez fut heureux en si belle entreprise
De surprendre Amiens, sans force, en un instant;
Plus heureux d'être mort dès qu'elle fut reprise,
Pour ne mourir de honte après en la quittant.

Mieux que tous les raisonnements, cette poésie alambiquée prouve combien Boileau avait raison quand il écrivait son fameux hémistiche:

Enfin Malherbe vint.

La reprise d'Amiens sauva la France. Quelques mois plus tard, Philippe II signait avec Henri IV le traité de Vervins.

                                                                                                       C. Lawrence.

La Semaine des Familles, samedi 24 novembre 1866.

* Nota de Célestin Mira:


Porte Montrecu et ancien logis du gouverneur, de nos jours.


lundi 18 avril 2022

Montre-moi ton pied, je te dirai qui tu es.


Toutes les parties du corps ont une forme particulière, suivant la nationalité de l'individu, et les pieds ne font pas exception à la règle.
Le Français a le pied étroit et long. L'Espagnol, au contraire a le pied petit et bien cambré, grâce au sang maure, et tout castillan est fier de la hauteur de son cou-de-pied. Le pied de l'Arabe est proverbial pour sa cambrure élevée. Le Coran dit qu'un ruisseau peut passer sous le pied d'un Arabe de race pure sans le mouiller. Le pied de l'Ecossais est épais et haut; celui de l'Irlandais plat et carré, celui de l'Anglais court et dodu. 
Lorsque Athènes était dans toute sa gloire, le pied des Grecs était, comparativement à ceux des hommes d'autre race, le pied le mieux fait et le mieux proportionné. Les plus grands pieds étaient ceux des Suédois et des Allemands et les plus petits ceux des Américains. Les Russes ont souvent les doigts de pied "palmés" à la première phalange. Les Tartares ont tous les doigts de pied de la même longueur.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 18 août 1905. 

dimanche 17 avril 2022

Ceux dont on parle.


L'austère M. Brisson. 


L'ancien, et peut-être futur, président de la Chambre a la réputation d'un homme grave, austère même, d'un rabat-joie, pout tout dire. Aussi est-il jugé par ses collègues comme particulièrement apte à remplir les fonctions de président. On n'imagine pas le nombre d'assemblées, généralement très peu folâtres, qu'il a présidées: commission du budget, Chambre des députés, conseil des ministres, etc., etc. Il en est réduit, à l'heure actuelle, aux comités municipaux, départementaux ou nationaux dont il fait partie, mais nul ne doute qu'il ne prenne un jour sa revanche et ne retrouve bientôt une présidence de première classe.




L'élection, un peu inattendue, de M. Doumer au fauteuil présidentiel causa quelque peine à M. Brisson. Et cependant, ce vote lui rendait sa liberté, ses opinions et son éloquence, toutes choses incompatibles avec les devoirs d'un président, directeur impartial des débats. Ce sont là des biens précieux, nul n'y contredira, et M. Brisson ne les retrouva pas sans plaisir, mais en même temps qu'il les recevait, considérez ce qu'il perdait: des appointements de quarante mille francs par an, un logement à la porte des bureaux de ses patrons et comme il n'en existe aucun dans les meublés de la capitale. A ce prix, qui ne vendrait son droit d'interpeller?
M. Brisson fit ses débuts dans la politique comme journaliste: à dix-neuf ans il fondait, avec ses amis, Pelletan, F. Morin, Vacherot, Barne, Despois, le premier journal républicain créé au quartier des Ecoles: L'Avenir*.
Le père d'Henri Brisson, avoué devant la Cour d'appel de Bourges et républicain convaincu, l'avait envoyé à Paris pour y faire son droit. A vingt-quatre ans, il se fit inscrire au barreau de Paris. Depuis quelque temps déjà il avait eu l'occasion de s'exercer à la parole dans les loges maçonniques, où il avait été admis dès sa majorité.
Le Palais n'arracha pas M. Brisson au journalisme, et des articles de sa main parurent dans le Phare de la Loire* (1861), dans le Temps* (1864) et dans l'Avenir national* (1868). Comme ces journaux ne lui suffisaient pas pour exprimer sa pensée impétueuse, il fonda un nouveau périodique: La Revue politique; malheureusement cette feuille déplut aux ministres de l'empereur qui en interdirent la publication.
C'est en 1869 que ce républicain téméraire se présenta pour la première fois aux élections législatives: il était candidat démocrate dans la quatrième circonscription de Paris; au second tour, il se désista en faveur de Glais-Bizoin, pour se représenter en 1871 où il fut élu par plus de 115 000 voix. Depuis lors il n'a pas chômé et son zèle lui a valu des augmentations importantes, mais temporaires, et jusqu'à des appointements de ministre.
Le voici aujourd'hui rentré dans le rang et forcé de se contenter de ses 9 000 francs, en attendant la retraite que nos excellents représentants vont s'accorder pour pouvoir discuter sans préoccupation des retraites ouvrières.

                                                                                                            Jean-Louis

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2 juillet 1905.

* Nota de Célestin Mira:









 Ce qu'écrivent les soldats japonais.


Le soldat japonais, bien que possédant une instruction primaire très solide, n'est pas prodigue de missives. Tandis que des centaines de lettres provenant de soldats russes ont été publiées dans la presse, on ignore généralement les impressions de leurs adversaires. Cela tient en partie aux cartes formulaires que leur délivre l'administration de l'armée, et auxquelles ils n'ont à ajouter que l'adresse du destinataire et leur signature. Cependant plus d'une lettre a été saisie par les Russes sur des Japonais prisonniers ou blessés, et il en est qui ne manquaient pas d'intérêt. Chose curieuse au premier abord, mais qu'explique la différence de situation du vainqueur et du vaincu, le Japonais ne manifeste pas dans ses lettres le même ressentiment pour l'ennemi que le Russe. Peut-être aussi le désir de montrer qu'on a conservé la jovialité et l'entrain en dépit des combats.
" J'ai vu des Russes aujourd'hui pour la première fois, écrit Sucho Hira, et je les ai trouvés plaisants bien qu'un peu ours. C'étaient trois prisonniers, et les voyant blessés et abattus, je m'inclinai plusieurs fois par politesse, mais cela les fit rire et ils ne répondirent point à mes avances."
Une autre lettre trouvée dans la poche d'un cadavre, contenait trois excellentes caricatures.
"Aujourd'hui, écrivait l'artiste, j'ai envoyé à mon honoré père des nouvelles de notre avance. J'ai percé trois ennemis avec ma baïonnette, et tué bien davantage par mes balles. Tous nos officiers ont été tués, et l'honneur de nous conduire a été dévolu  au frère aîné de père, qui lui aussi est mort glorieusement, je suis heureux de le dire. Puisse un sort aussi grandiose m'être réservé!"

Ce qu'écrit un ambulancier de la Croix-Rouge.

Un Suisse, engagé dans la Croix-Rouge, à Port Arthur, pendant les derniers jours du siège, écrivait à ses parents, qui habitent le canton de Vaud.
"J'ai assisté à deux guerres où les Russes étaient vainqueurs. Et voilà qu'il faut que j'assiste à une troisième guerre où ils sont vaincus, et par qui? Par des hommes d'une taille minuscule dont la civilisation ne date que d'une trentaine d'années et qui occupent un pays à peine plus grand qu'une petite province russe!
Pourtant il faut être juste. Ils ont des qualités inappréciables. Leur courage est une frénésie. Dans leurs efforts pour boucher le port en y coulant des navires, on a vu des matelots japonais approcher du rivage en barque, mais lorsqu'ils apercevaient que nos marins les attendaient pour les faire prisonniers, ils se jetaient à la mer et se coupaient mutuellement la gorge.
Les Russes ne leur cèdent en rien en fait de sang froid et de mépris de la mort. Combien de fois j'ai vu de mes propres yeux des groupes de soldats causant joyeusement. Crac! une bombe éclate et en tue quelques-uns.
- Pauvre Yvan! dit l'un des survivants, lui qui racontait justement une si jolie histoire.
Et après quelques soins aux blessés, un coup d'œil aux morts, la conversation reprenait à l'endroit même où elle avait été interrompue."

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 25 juin 1905.



*Nota de Célestin Mira:




Guerre Russo-Japonaise. L'Assiette au Beurre.




samedi 16 avril 2022

Sonnet de saison


L'asperge *


Elégante et svelte, l'asperge,
La belle asperge d'Argenteuil
Est déjà très plaisante à l'œil,
Alors que du sol elle émerge.
Mais quand elle se couche au seuil
D'une saucière d'huile vierge
Et de vieux vinaigre au cerfeuil, 
Le gourmet lui doit un beau cierge.
Tous les palais sont chatouillés
Et, chacun savourant sans feintes,
D'extase les yeux sont mouillés.
Enfin, rien de tel que ses pointes
Où finesse et bonté sont jointes,
Pour accommoder œufs brouillés.

                                                     Henri Fecond.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 2 juillet 1905.

* Nota de Célestin Mira:









Pince à asperge, vers 1900.