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samedi 16 avril 2022

Les mystères du Mont de Piété.


Le "clou" , ma "tante", c'est par de joyeux sobriquets que l'on désigne à Paris le Mont-de-Piété, ce dernier espoir des malheureux que le chômage ou la misère forcent à se dessaisir de leurs plus chers souvenirs. Le Mont-de-Piété répond-il bien au but en vue duquel on le fonda? Est-il vraiment secourable aux pauvres? C'est ce qu'a voulu savoir l'un de nos collaborateurs en prenant l'aspect du plus misérable des emprunteurs.


Le Mont-de-Piété!* Nom évocateur des tristesses et des misères du peuple... Chers souvenirs du travailleur, minces alliances d'or, vieilles montres d'argent que l'on quitte le cœur gros, linge qui garnissait l'armoire et auquel il a fallu s'adresser dans un suprême moment de détresse! Je vous ai vus, hier, entrer dans la sombre maison, et je voudrais dire ici les impressions fortes et navrantes que j'ai rapportées de ce spectacle.

Au bureau de la rue Capron.

Il est huit heures trois quarts. Une vingtaine de personnes attendent, rue Capron, que s'ouvrent les portes du Mont-de-Piété.
Les femmes dominent. Elles ont presque toutes sous le bras un gros paquet de linge soigneusement enveloppé. Tout à l'extrémité du groupe, un vieux ménage d'ouvriers, la femme toute courbée, l'air morne, l'homme, l'ait indifférent, par contenance, a appuyé contre le mur un matelas tout mince plié en deux.
Neuf heures viennent de sonner. D'un effort, l'ouvrier a jeté son fardeau sur son dos. La porte s'est ouverte. Il entre. Je suis bientôt près de lui; trois ou quatre pas encore et le voilà devant une ouverture haute et large: le guichet de l'engagement des matelas.
Il livre le sien; quelques minutes se passent. Combien donnera-t-on? Combien de livres de pain vont représenter pour ces deux malheureux ce prêt du vieux matelas sur lequel leur misère s'est couchée côte à côte et où ils ne dormiront plus ce soir? Je vais le savoir. L'employé est revenu. Il s'approche et à mi-voix:
- Impossible, dit-il.
L'homme a un soubresaut:
- Comment! Impossible?
- Je vous l'assure, et, d'un ton qui, je dois le dire, décèle une certaine émotion:
" La laine est pleine de vers!"
L'ouvrier semble chercher quelques mots qui ne viennent pas. Il reprend son fardeau et s'éloigne bientôt avec la femme à laquelle il est allé porter la lamentable réponse. Au moment où ils vont tous deux disparaître au coin de la rue, on dirait la pauvre plus courbée encore. C'est la sœur, mais la sœur déshéritée dont parle Flaubert et qui, elle enfin, trouvait, au bout de sa carrière de labeur, "pour cinquante années de service dans la même ferme, une médaille d'argent du prix de vingt-cinq francs!"
Elle eût pu, elle au moins, la mettre "au clou".
Elle n'en eût, sans doute, retiré qu'une somme dérisoire, car le Mont-de-Piété a la réputation de prêter de moins en moins aux pauvres gens.

Prêts insuffisants.

Les objets de première nécessité, m'avait-on dit, trouvent difficilement grâce devant les appréciations de ses experts. Et le Mont-de-Piété manque en cela à sa mission. Peu importe qu'il réserve ses faveurs aux propriétaires de bijoux et de diamants. Ce qu'il faut, c'est qu'il tende une main secourable aux autres, à ceux qui viennent chercher les trois francs ou les cent sous indispensables en attendant que la maladie cesse ou que l'ouvrage reprenne.
J'ai voulu me rendre compte par moi-même si ce reproche était fondé, et, pendant que j'assistais à la scène que je viens de raconter tout à l'heure, j'attendais, moi aussi, le moment d'engager, tel un musicien sans travail, une flûte enfermée dans une boîte de carton vert.
Je vais m'asseoir dans la salle commune, tout près du guichet où l'employé, d'un air las, remet à chacun un numéro en échange des objets qu'on dépose entre ses mains.
J'attends un quart d'heure, vingt minutes, puis une demi-heure. On m'appelle enfin:
- Le numéro 188!
C'est moi. Ma boîte verte reparaît.
- Sans valeur, crie l'employé d'une voix de stentor.
Tous les yeux sont fixés sur moi. Je rougis presque, mais les regards que les miens croisent au passage sont remplis de sympathie. Je n'ai pas de chance, évidemment. Autour de moi, on paraît navré. C'est la solidarité de la pauvreté qui se manifeste gentiment ainsi.
Mais je veux jouer mon rôle jusqu'au bout et je demande à l'employé pourquoi on ne peut prêter même trois francs sur un objet qui a été payé quarante-cinq et qui est presque neuf.
C'est l'expert qui a prononcé et son verdict est souverain.

Rien aux pauvres.

J'attends encore quelques minutes, au hasard. La même phrase ne tarde pas à revenir:
- Sans valeur.
Et on pousse devant une femme en cheveux, à l'air encore jeune mais maladif, un écrin à couteaux.
- Vous savez bien qu'on ne prête plus là-dessus!
La femme s'éloigne sans mot dire. Je la suis dans la rue. Un mot de sympathie et, tout de suite, la conversation s'engage.
- Vous avez entendu, monsieur. Ils ne prêtent plus sur une douzaine de couteaux. Il n'y a pas très longtemps de cela, un an ou un an et demi. Pourtant ceux-là sont jolis. C'est mon mari qui les avait acheté au moment de notre mariage et il les avait payé vingt-quatre francs. Ils n'ont, depuis, presque jamais servi. C'était trop beau pour nous!
Une pause, puis elle reprend avec de la colère dans la voix:
Ils ne prêtent plus rien, sur rien... Il faut leur apporter des diamants. Ils m'ont, l'autre jours, refusé ma montre de jeune fille, une montre d'argent. Je leur ai apporté celle de mon frère en même temps. Ils m'ont donné quatre francs sur les deux.
J'interroge, provoquant une confidence:
- Et votre mari?
- Mon mari!
Et la pauvre femme fond en larmes.
J'apprends alors, au milieu des sanglots, l'éternelle et lamentable histoire du mariage d'amour, du ménage d'abord heureux, puis l'homme qui se met à boire, qui frappe, et qui, un beau matin, disparaît, en abandonnant une malheureuse avec deux enfants.
Si on ne prête pas "là-dessus", ne pourrait-on pas prêter à cause de cela?
D'une façon générale, les experts sont d'une prudence excessive. Une trousse en argent, vendue devant moi, hier, en adjudication publique, a monté à quarante-deux francs. J'ai pu savoir quel avait été le montant du prêt: huit francs.
Dirais-je aussi les expertises contradictoires dont j'ai eu un amusant exemple au Mont-de-Piété de la rue Ganneron?
Un pardessus est estimé à sept francs, puis, quelques instants après, il a diminué considérablement de valeur: on n'offre plus que trois francs. On lui explique que le premier expert auquel est due la plus grosse estimation vient de quitter son service. Son successeur estime que trois francs, c'est bien payé. C'est à prendre ou à laisser.

Au bureau de la rue Cavé.

Mais j'ai toujours ma flûte sous le bras. Je décide de la porter à une des succursales les plus pauvres du Mont-de-Piété, rue Cavé, dans le quartier populeux de la Chapelle.
Mon tour arrive vite:
On m'offre trois francs, à condition que l'instrument soit renfermé dans une boîte en bois. La mienne n'est pas assez solide!
C'est un progrès. Si j'allais à la Roquette?

Rue Servan et rue du Cardinale Lemoine.

Une demi-heure après, me voilà rue Servan. La salle où je pénètre est spacieuse, mais d'une admirable malpropreté. Les carreaux des fenêtres sont recouverts d'une couche de poussière si épaisse qu'on les croirait dépolis. Mais non, ils sont ou plutôt ils furent blancs;
J'ai les loisirs de les examiner, depuis que j'ai livré ma flûte.
Enfin! trois francs! et avec la boîte encore!
J'en demande audacieusement cent sous. On me regarde avec un sourire de mépris.
J'ai affaire de l'autre côté de l'eau. Je passe au bureau de la rue du Cardinal Lemoine. C'est pour essuyer un refus.
- Pardon, monsieur, fis-je alors à l'employé, auriez-vous la bonté de m'expliquer pourquoi le bureau de la rue Cavé m'a offert trois francs de cette flûte, à condition qu'elle fût dans une boîte en bois, pourquoi le bureau de la rue Sevran m'en a proposé la même somme, sans condition, et pourquoi, enfin, vous ne voulez, ici, rien me donner du tout?
Je ne reçus pas de réponse. J'ai peut-être eu le tort de ne pas aller la demander à M. Duval, l'aimable directeur général de l'institution.

J'ai conduit, aujourd'hui, nos lecteurs au Mont-de-Piété pauvre. Je les mènerai dimanche prochain au Mont-de-Piété riche, au bureau où s'engagent les pierreries et les colliers qui représentent de petites fortunes.

                                                                                                          Henri Geroule.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 25 juin 1905.


* Nota de Célestin Mira:

Mont de Piété:


Origine des Mont-de-Piété.



Le Mont de Piété par Jean Béraud.



Mont de Piété, vers 1900.


jeudi 14 avril 2022

Monsieur Bébé et Madame Nounou font du quadricycle. 




La voiture de bébé, poussée par Nounou, ne roule pas assez vite.
Maintenant, l'équipage de bébé sera pareil à un automobile et fera quarante kilomètres à l'heure, Na!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 25 juin 1905.

Ceux dont on parle.


M. Porel. 


M. Porel est dans la situation la plus contradictoire qu'un homme puisse rencontrer: directeur du Vaudeville* où, depuis nombre d'années, pas un vaudeville n'a été joué, acteur ne paraissant jamais en scène, il est en outre l'époux d'une femme qui ne veut pas être sa femme. Il y aurait dans cet amas d'incohérences de quoi ébranler l'esprit le plus solide. Celui de M. Porel a tenu bon jusqu'ici, mais qui peut affirmer qu'il résisterait à un nouvel assaut, à quelque autre événement inaccoutumé, comme, par exemple, à la représentation d'une bonne pièce au Vaudeville?




Nul n'ignore qu'il y a ou plutôt qu'il y avait deux sortes de comédies représentées à ce théâtre: celles dans lesquelles Mme Réjane* jouait et celles dans lesquelles elle ne jouait pas. Avec toute son intelligence et son expérience, M. Porel* n'a jamais pu arriver à un autre résultat que celui-ci: quand Mme Réjane jouait il faisait d'excellentes recettes; quand elle ne jouait pas, il n'en faisait ni de bonnes ni de mauvaises... On conçoit combien une telle femme doit être précieuse et quel mauvais mari on ferait si l'on ne faisait pas quelques concessions pour assurer la paix du ménage.
M. Porel dut en faire plus d'une, car les bruits de divorce qui ont couru à plusieurs reprises ont été étouffés: il y a deux ans, M. le président Baudoin réussit à réconcilier les deux époux. L'an dernier, M. Ditte l'essaya à son tour: ce fut en vain; mais voici qu'on annonce de nouveau la fin des hostilités. Mme Réjane reviendrait au Vaudeville à la saison prochaine. Souhaitons que l'actrice ne rentre pas sans l'épouse et que M. Porel recouvre tout à la fois intérêts et principal.
Devant le succès persistant qui s'attache aux rôles, quels qu'ils soient, joués par Mme Réjane, il ne faut pas s'étonner que le Vaudeville ne nous ait pas donné de chef-d'œuvre depuis plusieurs années: à quoi bon se fatiguer à chercher une bonne pièce dans les tas de manuscrits, quand on peut remplir la salle avec la première venue? M. Porel a pris le parti de ne monter que des pièces faites à la mesure de son étoile. Cela ne lui demande que peu d'initiative. Il mettait autrefois mieux à profits les qualités qu'il a reçues de la nature et qu'Alexandre Dumas fils apprécie dans les termes suivants: "Quand on a affaire à un artiste de ce mérite doublé d'un homme de ce caractère, on remercie l'un et l'on salue l'autre."
Quand éclata la guerre de 1870, M. Porel avait vingt-huit ans: il se battit vaillamment et fut blessé d'un éclat d'obus. Transporté à l'ambulance de l'Odéon, il fut soigné par Sarah Bernhardt, qui s'était faite infirmière. Elle ne se doutait pas alors que celui qu'elle pansait avec tant de dévouement, deviendrait l'époux d'une rivale. Elle doit se réjouir aujourd'hui, pour peu qu'elle ait d'envie, d'avoir conservé à Réjane, moins un mari qu'un plaideur.

                                                                                                    Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 25 juin 1905.

* Nota de Célestin Mira:


* M. Porel.


Paul Porel par Nadar.



* Le Vaudeville.



Théâtre du Vaudeville vers 1900.

* Mme Réjane.




Réjane.


mercredi 13 avril 2022

Les grands dîners à la cour d'Allemagne.


Un de nos amis, en ce moment à Berlin, où il n'est question que de dîners princiers offerts tout récemment à l'occasion du mariage du kronprinz et des bals de la cour, nous envoie des renseignements curieux qui intéresserons certainement les lecteurs de  Mon Dimanche.


Trois sortes de dîners.

Il y a, à la cour d'Allemagne, trois sortes de dîners; c'est le cérémonial plus ou moins sévère qu'on y observe qui en fait la différence. Ce sont les grands dîners de cour; les dîners d'étiquette ou de gala où le service est fait par les pages en costumes moyenâgeux, et les grands dîners ordinaires.

Dîners de cour.

Les premiers gardent encore la splendeur dont brillaient autrefois les tables royales, où d'innombrables services se succédaient. Ces grands dîners de cour ont lieu dans toutes les circonstances importantes pour la maison de Prusse. On dresse les tables sous un dais; seuls peuvent y participer, avec l'empereur et l'impératrice, les princes d'autres Etats et leurs épouses, les princes et princesses de sang. Dans les festivités qui n'ont pas pour cause exclusive un intérêt de famille, mais qui ont une importance politique, les ambassadeurs ordinaires et extraordinaires envoyés par d'autres puissances peuvent être admis au nombre des convives. Jusqu'au premier toast, le service est fait par des employés supérieurs, par des militaires et les dames dont c'est la fonction; puis lorsque l'empereur en donne l'autorisation formelle, ils se retirent et sont remplacés par les pages et la livrée. L'habit de cérémonie et la robe de cour sont obligatoires.

Dîners de gala.

Aux dîners d'étiquette ou de gala sont admis les feld-maréchaux et les personnes d'un rang équivalent, les chefs des familles princières des Etats de l'empire, les conseillers intimes en activité, les étrangers nobles, les princes de la famille de l'empereur. Leurs majestés et les princes et princesses des maisons régnantes sont servies par des pages. La tenue varie selon les circonstances. Quand il s'agit d'un couronnement ou de la fête d'un ordre, l'habit de gala et la robe de cour sont seuls admis. Cependant, les dames décorées de l'ordre de Marie-Louise ou de l'ordre du Mérite peuvent paraître en robe ronde.

Grands dîners.

Les dîners de la troisième catégorie sont plus fréquents. Les domestiques de la cour font le service et les invités ne sont pas systématiquement triés parmi les grands de ce monde. Ces dîners ont lieu non seulement à Berlin, mais où que ce soit, et pour les motifs les plus divers.
Au palais, ils ont toujours un caractère officiel, et les personnes admises à la cour y prennent seules part; ailleurs l'étiquette est moins sévère: des savants, des artistes, par exemple, peuvent y assister.
D'année en année s'accroit le nombre de personnes reçues à la cour.
Dans les bals donnés au Palais impérial, et auxquels se pressent de 1 500 à 2 000 invités, il a fallu renoncer à dresser des tables, faute de place. Des buffets sont installés dans différentes salles, et les invités s'y rendent divisés en catégorie suivant leur rang.
On sait l'accueil particulièrement flatteur qui a été réservé à Berlin à la mission française chargée de représenter le gouvernement de la République au mariage du Kronprinz. Un grand dîner de cour et plusieurs dîners de gala ont été donnés en son honneur, ainsi qu'une grande fête à l'Ambassade.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 25 juin 1905.




dimanche 10 avril 2022

 La superstition chez les marins.


Les marins sont d'actualité. Les terribles combats que Russes et Japonais viennent de se livrer dans le détroit de Corée, les fêtes données à Cherbourg et dans plusieurs autres ports européens en l'honneur des escadres de guerre ont appelé l'attention du public sur la vie et les mœurs des rudes gens de mer. Les marins sont tous de fervents croyants, des superstitieux mêmes. Ce sont les plus pittoresques parmi leurs superstitions qu'il nous a semblé intéressant de conter à nos lecteurs.


Au nombre des superstitions particulières aux marins, ces éternels rêveurs, il en est qui reposent sur des faits certains.

Le serpent de mer. Les rats.

Le serpent de mer, par exemple, a peut-être plus de réalité que ne le croient les terriens: la faune sous-marine demeure assez mal connue, et elle abonde en monstres extraordinaires.
De même de cas des rats qui, dit-on, déserteraient toujours un navire sur le point de sombrer, n'est pas absurde: ces rongeurs resteront n'importe où tant qu'ils trouvent de quoi se nourrir, mais ils ont en horreur les endroits où ils ne se trouvent pas au sec: la cale humide d'un navire qui fait eau les chasse.

Les chats.

On comprend moins bien, par contre, les histoires de chats porte-guigne qui, amenés sur un bateau, sautent soudain dans la mer, avec des cris épouvantables. Les marins y voient un signe certain de mort prochaine pour quiconque a touché la bête à bord ou qui en a pris soin.
Ajoutons qu'il y a d'étranges coïncidences et que le peuple a toujours considéré le chat comme un être magique et de mauvais augure. Détail curieux, les chats noirs seuls passent pour porter bonheur et les femmes de marins qui en possèdent dans leur maison croient que leurs maris sont exempts de tout malheur en mer.

Les sirènes.

Les marins gardent fidèlement les vieilles traditions qu'ils acceptent comme paroles d'Evangile. Peut-être y a-t-il encore des matelots qui croient aux sirènes des anciens Grecs!
Vous connaissez, d'après les descriptions des poètes, ces nymphes de la mer aux gracieux corps de femme terminés par une queue de poisson.
Elles avaient coutume, nous dit-on, de charmer les matelots par leur voix mélodieuse, et de les rendre inattentifs à la manœuvre: ainsi les navires allaient se briser sur les récifs. Elles sévissaient de préférence dans les eaux bleues qui environnent la Sicile.


Les sirènes attiraient les navigateurs sur les récifs.



L'oracle avait prédit aux sirènes qu'elles périraient le jour où leurs chants manqueraient d'attirer les voyageurs.
On connait l'histoire d'Ulysse bouchant de cire les oreilles de ses compagnons et se faisant lui-même attacher au mât de son navire pour échapper à la funeste tentation.
L'astucieux Ulysse ayant réussi, les sirènes en furent à tel point inconsolables que, de dépit, elles se jetèrent dans la mer et s'y noyèrent. Un érudit ancien, Sabinus, a cru reconnaître dans cette légende les Reines des îles, qui avaient créé un collège d'éloquence près de la baie de Palerme. De là serait venue la tradition des sirènes, et la parenté d'Achelous, fleuve de Grèce, et de Calliope, une muse du même pays, venait de ce que les professeurs de cette école d'éloquence étaient tous Grecs d'origine.
Plus tard les sirènes ou les Reines des îles furent noyées quand les professeurs et les élèves se livrèrent à une débauche effrénée.
On fait aussi remonter l'existence des Sirènes à la présence de trois rochers dangereux qui se trouvent dans les parages de la Sicile.

Les harpies.

D'autres monstres hybrides étaient aussi les harpies qui portaient la terreur à son comble parmi les marins. On les décrit comme ayant tête et poitrine de femme et corps de vautour, ne se plaisant que dans une atmosphère corrompue et contaminant ce qu'elles approchaient.
Homère ne cite qu'une harpie, Hésiode deux, mais la plupart des auteurs anciens en portent le nombre à trois (Rappelons ici, que tout ce qui a trait à la religion, à la mythologie et au surnaturel prend les figures 3, 5, 7 ou 9)
Les harpies se nommaient Ocypète, Celéno et Aello, trois noms qui se rattachent aux tourbillons et aux tempêtes.




Nos brave mathurins d'aujourd'hui ont encore poussé à un haut degré le culte de la superstition.

Les "Cauls".

En Angleterre, on lit souvent dans les journaux, aux colonnes d'annonces, des offres d'achat des voiles transparents qui recouvrent quelquefois la tête d'un nouveau-né. Il n'est pas rare de voir offrir 125 fr. pour ce voile qu'on appelle "caul" car la tradition veut qu'un personne née avec ce voile ou en ayant un en sa possession ne sera jamais noyée.
Les histoires de revenants forment en grande partie le thème des conversations à bord.

Le Vaisseau fantôme.

Parmi ces légendes, la palme est acquise au fameux vaisseau fantôme, que connaissent, avec peu de variantes, les marins de tous les pays.
"Un capitaine hollandais, qui ne croyait à rien, avait tenté en vain de doubler le cap Horn, ayant contre lui la tempête qui faisait rage.
Il jura de réussir dans son entreprise, et, bien que la tempête redoublât, se rit des craintes de son équipage, et continua à fumer sa pipe.
Ceux de ses matelots qui le suppliaient de chercher refuge dans un port furent, par son ordre, jetés par dessus bord.
Le Saint-Esprit descendit sur le navire, et le capitaine, armé d'un pistolet, fit feu sur lui, mais ne parvint qu'à se blesser lui-même. Il maudit le Seigneur qui, pour le châtier, le condamna à naviguer pour toujours, sans jamais entrer dans aucun port. 




Il devait devenir le mauvais génie de la mer et porter la terreur chez les marins, car la vue de son vaisseau, battu par la tempête devait devenir un présage de malheur.
Son équipage, composé de criminels de toute sorte, de lâches, de voleurs et d'assassins, doit éternellement souffrir et ne rien manger ni boire."
Mais les revenants ne sont pas seuls à terroriser les marins.

Les feux Saint-Elme.

Les feux Saint-Elme, entre autre curiosité de l'Océan, sont des apparitions de lumières spectrales qui se fixent en haut des mâtures, au bout des vergues. Ce curieux phénomène est aussi connu sous le nom de feux de Saint-Nicolas et les anciens navigateurs le connaissaient aussi sous le nom de Castor et Pollux, de bon augure si les feux apparaissaient ensemble, et de mauvais présage, s'ils se succédaient.




Dompier décrit ainsi les feux Saint-Elme.
" Ce sont de petites lumières vacillantes, qui semblent des étoiles quand elles se fixent en haut des mâts, mais pareilles à des vers luisants quand elles arrivent sur le pont."
La science nous a prouvé qu'il faut voir là un phénomène d'électricité qui prend place dans une atmosphère raréfiée et qui se produit sur les parties de fer des mâtures.
Revenons aux autres superstitions des marins. 
Deux des plus anciennes sont celles qui s'attachent aux figures sculptées qui ornent la proue des navires et à la bénédiction des navires.
Les figures étaient primitivement les images de certaines divinités sous la protection desquelles on mettait les navires.
Quant au baptême des bateaux par un prêtre, c'est toujours une occasion de fêtes, et aujourd'hui encore cette cérémonie a lieu dans les pays d'origine latine où on lui attribue une grande importance.
Mais nous ne pouvons terminer cet article sans parler de l'ancienne coutume du "passage de la Ligne".

Le passage de la Ligne.

On fait d'ordinaire payer ce tribut à Neptune à ceux des passagers qui passent l'équateur pour la première fois.
Le capitaine Marryat nous en a fait un récit détaillé dans son Frank Mildman et nous ne saurions faire mieux que de le citer.
" Neptune paraît précédé d'un jeune mousse. Il est vêtu d'un maillot et son char est fait d'un affût de canon; traîné par des nègres presque nus et dont le corps est tacheté de larges plaques jaunes. Sa longue barbe est faite d'étoupe, sa tête est couronnée et il porte en main un trident surmonté d'un dauphin. Sa cour se compose d'un secrétaire couvert de plume d'oiseaux de mer; d'un médecin muni de sa lancette et pourvu d'une boîte de pilules; d'un barbier armé d'un immense rasoir de bois, et assisté d'un aide qui porte un tub en guise de plat à barbe.
Auprès de Neptune se tient Amphitrite coiffée d'un bonnet de nuit et portant dans ses bras un petit mousse. Elle est entourée de trois matelots déguisés en déesses marines, et munis de miroirs, de peignes et de pot de peinture. Un baquet, plein d'eau, attend le néophyte. La victime, les yeux bandés d'un mouchoir, est assise sur une planche posée en travers du baquet et, après avoir été rasée avec le rasoir en bois, est poussée en arrière et fait un plongeon dans l'eau du baquet.
Les officiers échappent à cette petite brimade, en payant une amende en argent ou en rhum."
Le prince de Galles, fils du roi Edouard VII d'Angleterre, lors de son récent voyage en Australie, a, lui aussi, payé son tribut à Neptune et s'est fort diverti de cet amusement des marins.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 juin 1905.


mardi 5 avril 2022

L'homme s'effémine-t-il  dans la compagnie des jeunes filles?


C'est un lieu commun que la société des jeunes filles effémine un jeune homme. Aucune opinion pourtant n'est aussi sujette à caution.
Peut-être cette manière de voir a-t-elle une raison d'être en ce qui concerne les très jeunes garçons. C'est là un âge ingrat où les plaisirs brutaux- prendre ses ébats en plein air, grimper aux arbres, voire même boxer- sont parfaitement de mise.
Il en est autrement dès que le jeune homme a atteint son développement corporel. La société des jeunes filles devient alors le meilleur stimulant pour acquérir la maîtrise de soi-même et l'assurance que l'on attend d'un homme. Tel qui ne craindra pas de rester le dernier de sa classe et resterait indifférent devant les critiques de ses camarades, attachera la plus haute valeur au moindre signe d'approbation des jeunes filles.
Le jeune homme se figurera d'abord qu'afficher une grâce féminine est le meilleur moyen de s'attirer les sympathies du beau sexe, mais l'expérience ne tardera pas à le détromper. La femme attend de l'homme de ses rêves un caractère, un homme en qui elle puisse avoir confiance, qui assume le rôle de protecteur et de guide comme une chose naturelle. Elle reconnait sans peine la supériorité d'un bras fort. Et l'homme qui obtient ce genre d'estime en sera secrètement flatté.
La société féminine habitue l'homme à assumer le rôle le plus chargé de responsabilités. Elle lui apprend à rester patient et courtois, à acquérir du tact et le don d'avoir des attentions pour autrui. Craignant de faire la moindre gaffe, il mettra un zèle incomparable à l'accomplissement de ses devoirs de gentleman, à élargir le cadre de sa conversation, à intéresser les autres autant qu'à être intéressé soi-même. Enfin, elle développera en lui les sentiments chevaleresques et le courage.
Bref, la société des jeunes filles fera de l'ancien écolier petitement égoïste ce que nos ancêtres appelaient un "galant homme".

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 25 juin 1905.

 Ceux dont on parle.


Le docteur Léon Labbé.


Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, les ordres du chirurgien Labbé* bouillonnent et débordent.

"Tenez l'écarteur, sacristi! Tonnerre! des compresses! Une pince qui pince, nom de D...!" et suant, tonitruant, ébranlant les vitres, l'opérateur diffuse à ses élèves la bonne parole; ses aides s'agitent et s'émeuvent...le premier jour; ses surveillantes froufroutent dans leurs tabliers; le brouhaha grandit, et dans un immense fracas, le volcan Labbé entre en éruption. Ses yeux lancent des éclairs, sa face cramoisie se mamelonne, sa bouche verse des imprécations, les phrases se précipitent, emportées au grand galop par des postillons, la tumeur s'extirpe en un vacarme assourdissant; puis tout se calme, l'orage s'apaise et la bonne figure du citoyen normand apparaît, comme un havre ensoleillé, au milieu de la tourmente.




Maintenant, le chirurgien bruyant a fait place au sénateur tranquille; le Luxembourg remplace Beaujon. La chaise curule ne peut rappeler la stomacale fourchette*, et l'élaboration de la loi jette un voile d'oubli sur la gastrotomie.
Le chirurgien, qui attira sur lui l'attention de Paris, il y a vingt-cinq ans, n'est plus pour la génération actuelle qu'un sénateur anonyme, et celui qui fit tant parler de lui, n'est plus qu'un légiste qui ne parle pas.
Sa carrure athlétique, sa vigueur se sont atténués avec l'âge.
L'atmosphère somnolent du Sénat a refroidi une ardeur catapultueuse et le calme Honorable a remplacé le bouillant agrégé.
Honnête homme, honnête chirurgien, telle est l'étiquette de ce membre de l'Académie de Médecine.
C'est un bon bourru, telle était l'opinion de ses élèves.
"Il ne parle pas souvent", disent ses électeurs qui l'ont déjà réélu.
Mais tous le félicitent de ne pas se servir de la fourchette qu'il a retiré de l'estomac d'un pauvre diable pour pêcher dans l'assiette au beurre. Autrefois tout à la chirurgie, aujourd'hui, tout au Sénat, Labbé ne sait pas cumuler; son bon sens de Normand l'empêchant de papillonner comme plusieurs de ses collègues.
Il fut, il est intègre, et c'est peut-être pour cela que cette étoile de la chirurgie s'est éteinte dans le ciel de la politique.

                                                                                                        Dr Jacques.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 18 juin 1905.

*Nota de Célestin Mira.


Léon Labbé:


Léon Labbé, chirurgien.



 La fourchette du docteur Labbé.

"Le Dr Labbé jouit, et à bon droit, d'une grande notoriété comme praticien. Un de ses exploits chirurgicaux est resté légendaire ; c'est le Dr Labbé qui opéra « l'homme à la fourchette ». Il y a de cela un quart de siècle (en 1874) et on ne l'a pas oublié.

Celui qui avait bénéficié de cet acte d'audace est mort il y a deux ans à peine. C'était un employé du Printemps, du nom de Lasseur, qui avait, à la suite d'une gageure, avalé une fourchette. Pendant un déjeuner, il avait fait le pari, assez absurde, d'ingurgiter ladite fourchette et de la restituer ensuite.

« Déjà les dents de l'ustensile avaient pénétré dans la bouche, a conté le Dr Labbé, lorsque le voisin de Lasseur, au comble de la joie, ne put se retenir de lui envoyer une forte tape sur le ventre, en s'écriant : "Ah ! Quel type, ce Lasseur ! " Le pauvre garçon sursauta et… la fourchette descendit.

« Tous les assistants, affolés, se précipitent vers la porte, et l'un d'eux court chercher le médecin du Printemps… L'extrémité des dents de la fourchette s'apercevait encore au fond de la bouche. Avec une pince, le docteur voulut la saisir, mais le malheureux Lasseur, qui étouffait, se débattit si violemment que le docteur lâcha prise et que la fourchette pénétra définitivement dans l'œsophage. »

On va alors quérir le Dr Labbé qui, après un examen minutieux, déclare qu'il n'y a pas à tenter d'intervention immédiate.

La fourchette était dans l'estomac ; il y avait lieu de se demander comment on allait l'en extraire. Notez qu'à cette époque, l'antisepsie était peu pratiquée, et l'opération de la gastrotomie n'avait pas encore été pratiquée. À quelle résolution allait s'arrêter le Dr Labbé ?

« Je m'attachai, dit-il, avec ardeur, à étudier ce cas merveilleux. Je fis d'abord plusieurs expériences sur le cadavre, et, un beau jour, je déclarai avoir trouvé un moyen presque sûr. L'opération réussit à merveille… Soulagé de sa fourchette, Lasseur me témoigna chaleureusement sa reconnaissance, puis il alla retrouver sa famille… Depuis, il a exercé la profession de peintre-vitrier, et sa santé ne reçut pas de nouvelles atteintes. »

« L'homme à la fourchette » vécut ainsi pendant de longues années et succomba incidemment, à une affection de poitrine.

La balle de Garibaldi avait fait la réputation de Nélaton ; la fourchette de Lasseur consacra le renom d'opérateur de Léon Labbé."

Extrait de: Le Généraliste.fr: Le Dr Labbé et "l'homme à la fourchette"