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mercredi 7 mars 2018

A propos d'une ancienne ordonnance.

A propos d'une ancienne ordonnance.

Il y aura bientôt un siècle, un honorable médecin bordelais, appelé auprès d'un malade, laissait cette ordonnance, curieuse à plus d'un titre, ne serait-ce que pour la manière dont il mettait l'orthographe. Il est bien probable que la façon dont il avait fait ses humanités, avait été un peu précipitée et écourtée.
Tout d"abord, un court exposé symptomatique:
"Catarrhe pulmonaire chronique accompagnée de fièvre et d'une forte irritation des bronches. Expectoration chaque matin d'une matière muqueuse, un peu rougeâtre. Beaucoup d'oppression. Monsieur a maigri d'une manière sensible depuis quelque temps."
Voici le traitement indiqué:
"1° Dans la matinée, prendre 3 petites tasses du bouillon suivant:
Prenez les cuisses de 6 grenouilles, 4 escargots dont on cassera la coquille; faire bouillir le tout dans deux verres et demi d'eau pendant vingt minutes; ajoutez une pincée de cresson et laisser infuser pendant un quart d'heure; ajoutez un peu de sucre dans chaque tasse.
2° Dans le courant de la journée, boire une décoction de gruau coupée avec du lait où l'on ajoutera du sucre.
3° Matin et soir, Monsieur prendra un demi-verre de la décoction suivante:
Prenez un peu de quinquina gris concassé, qu'on fera infuser pendant la nuit dans un verre d'eau. Tirez à clair et ajoutez sur chaque demi-verre une cuillerée à café de sirop diacode et autant de sirop de gomme.
4° Dans la journée, sussez des petits morceaux de gomme.
5° Si l'irritation des bronches prenait un caractère plus aigu on appliquera 6 sangsues devant et en bas du cou.
6° Se tenir toujours vêtu chaudement et de la laine sur la peau.
Se priver d'aliments échauffants, de ragoûts, de fromages, de café, de liqueur, de vin pur.
Le laitage, les légumes, les fécules conviennent, ainsi que les viandes blanches."

Le Journal de Médecine de Bordeaux, du 27 septembre 1908 et la France médicale, qui citent cette ordonnance, commentent surtout la préparation du bouillon de grenouille et d'escargot.
En effet, dans le Dictionnaire de Littré et Robin, la grenouille, Bana esculenta,  est indiquée comme servant à préparer des bouillons lénitifs et adoucissants.
En outre, les Drs Cabanès et Barraud, qui ont réuni le résultat de leurs recherches en médecine populaire dans leur intéressant ouvrage les Recettes de bonne femme, tout en laissant de côté la grenouille, rappellent, page 159, que la fricassée de tétard, jeune grenouille, est d'un usage courant, prise à l'intérieur, contre la fluxion de poitrine, réussissant dans les cas où les autres remèdes ont échoué. Le tétard, disent-ils, passe pour pomper le mauvais sang, et il a plus d'action mort que vivant.
La grenouille a disparu des formulaires; mais elle est heureusement restée dans les livres de cuisine.
L'escargot est en train de subir le même sort, heureusement pour les gourmets. Cependant on le trouve dans un excellent petit livre, le Formulaire récent de Gilbert et Yvon, 1904. On lit à la page 137, que l'Helix pomatia, mollusque gastéropode, est préconisé contre les affections de poitrine et les dartres sous forme de bouillon, gelée, pastille, pâte, saccharose ou sirop. Plusieurs industriels ont fait fortune en vendant de la pâte d'escargots à une époque où les pastilles contre la toux ne couvraient pas de leurs réclames les murs des stations de Métro*.
L'escargot est d'ailleurs très nourrissant, plus que l'huître et que la moule, contenant 16,25 gr. p. 100 de matières azotées.
En tout cas, la vieille ordonnance est intéressante et je suis convaincu que plus d'une de nos lectrices essaiera le bouillon formulé, qui ne peut être qu'avantageux.

Les Annales de la Santé, 15 mai 1912.

* Nota de Célestin Mira: quelques médecins du XVIIIe siècle


Une opération.

Une saignée.


Un chirurgien.


Un dentiste.


* Les bonnes recettes:


Chez les Zoulous.

Chez les Zoulous.
Le meurtrier du prince impérial retrouvé.


Lors de son dernier séjour à Leiptzig, l'explorateur africain, docteur Rinwald, a raconté que, pendant ses excursions dans le pays des Zoulous, il a fait la connaissance du guerrier qui a dirigé l'attaque contre le prince Louis, fils de Napoléon III, et qui l'a percé de sa lance*.
Après avoir appris quelles auraient été les conséquences politiques et quels grands avantages il aurait pu obtenir pour lui et pour les siens, s'il avait fait le prince prisonnier, il fut inconsolable.
La place où le prince a été massacré est marquée par une pierre commémorative entourée d'un bosquet de sapins, dont Rinwald a apporté quelques branches, ainsi que des fleurs poussées sur la tombe, à des collectionneurs de curiosités.

Journal des Voyages, dimanche 21 mai 1887.

* Nota de Célestin Mira:


Napoléon III et son fils Louis.





Mort du prince impérial.

Le mécanicien de chemin de fer.

Le mécanicien de chemin de fer.


C'est bien un type essentiellement moderne, un des agents indispensables de notre civilisation contemporaine, que ce mécanicien dont un mouvement suffit pour lancer en avant le train qui nous emporte à nos plaisirs ou à nos affaires.
Debout sur la plateforme de sa machine, une main sur le régulateur, l'autre au volant de changement de marche, qui ne reconnaîtra cette apparition rapidement entrevue par la portière du wagon et dont notre gravure a pour but de fixer l'image?





Il nous a paru intéressant de collectionner, en les reproduisant avec une scrupuleuse exactitude, de ces documents humains dont le caractère et la physionomie changent à chaque génération, et dont les modifications sont si curieuses à suivre.
Le mécanicien d'aujourd'hui, par exemple, diffère de celui d'il y a trente ans presque autant que celui-ci différait du conducteur de diligences; les conditions de son travail ne sont plus les mêmes et nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'elles se sont singulièrement améliorées: sa sécurité est devenue presque absolue, grâce au meilleur état des voies, au perfectionnement des signaux et à l'emploi des freins continus; abrité par une toiture, il n'est plus exposé au vent et à la pluie; enfin, au lieu de conduire un même train d'un bout à l'autre du parcours, il ne procède plus que par courtes étapes, séparées par des temps de repos.
Sur la ligne du Nord, par exemple, où nous avons puisé nos renseignements, le mécanicien de train express partant de Paris ne dépasse pas Amiens, Tergnier ou Laon, d'où il revient sur Paris; il ne fournit donc qu'un parcours quotidien d'environ 260 à 280 kilomètres, soit cinq à six heures de travail, y compris le temps passé aux nettoyages, avant et après la marche. Ses appointements fixes sont de 150 à 175 francs, mais il arrive aisément à gagner 250, 300 et même 350 francs par mois, grâce à sa participation aux économies qu'il réalise sur le combustible et le graissage.
C'est une machine de train express que représente notre gravure. Ses quatre roues motrices accouplées ont 2,10 m de diamètre, en sorte qu'elle avance de 6,60 m à chaque allée et venue des pistons. Elle pèse, vide, 30.000 kilos et, comme les locomotives se vendent à raison de 1,40 fr. à 2 francs le kilo, selon les cours, son prix est de 60 à 80.000 francs. Si nous ajoutons que la Compagnie du Nord possède quinze cents locomotives de différents types et qu'une machine brûle de 8 à 12 kilos de charbon par kilomètre parcouru, on aura une idée de ce que coûte une telle cavalerie et de ce qu'elle consomme.
Comme toutes les machines du réseau du Nord, celle-ci porte une inscription exprimant sa puissance en unités conventionnelles. Quatre de ces unités représente la force nécessaire pour remorquer, à la vitesse d'un train de marchandises, un wagon chargé de dix mille kilos ou deux wagons vides. Une machine de quatre-vingt unités peut donc traîner 20 wagons vides; construites en vue de la vitesse, les machines d'express ont une puissance de traction moindre que les locomotive à marchandises dont les différents types sont de 100, 150 et 180 unités.

                                                                                                                       I. L.

Journal des Voyages, dimanche 15 mai 1887.

mardi 6 mars 2018

Le lapin au service du juge d'instruction.

Le lapin au service du juge d'instruction.


Le lapin est un animal méconnu; le genre humain n'apprécie pas à leur juste valeur les services que cet éternel martyr rend à la science. un crime a été commis; la seule charge relevée par le juge d'instruction est une éclaboussure à peine insignifiante, à peine perceptible qui a été découverte sur les vêtements de l'accusé. Ce doit être une tache de sang, mais est-il bien sûr que ce soit une tache de sang humain?
Un lapin élevé à la dignité d'officier de police judiciaire se chargera d'étudier en quelques instants ce problème. M. Robert Kennedy Duncan, professeur de chimie industrielle à l'Université du Kansas nous fait connaître les épreuves préparatoires que ces auxiliaires inattendus de la justice doivent subir pour se rendre capables de s'acquitter avec succès de leur mission.
"Dans l'établissement central où se fabriquent les dix mille remèdes de la pharmacopée américaine, dit le savant collaborateur du Harper's Magazine, on prépare sur commande le nouveau réactif imaginé par Wasserman pour la découverte du sang humain.
Un lapin de constitution robuste est soumis à des injections intrapéritonéales de huit à dix centimètres cube de sang humain. Après sept ou huit de ces injections administrées à deux ou trois jours d'intervalle, le sang primitif du lapin est en partie éliminé. Le sang de ce lapin "humanisé", ajoute M. Kennedy Duncan, a la propriété toute particulière d'être un réactif qui permet de reconnaître la présence de sang humain même à l'état de solution extrêmement diluée. Peu importe que la tache suspecte n'en contienne qu'une quantité infiniment petite, qu'elle soit desséchée depuis longtemps ou qu'elle ait été soumise à l'action du froid ou de certains agents chimiques, le précipité produit par ce réactif est toujours facile à reconnaître et nettement caractérisé."
Signalons pourtant une cause d'erreur: les curieuses expériences dont le savant collaborateur du Harper's Magazine a donné le compte rendu ne permettent pas de distinguer le sang de l'homme de celui du chimpanzé ou du gorille. Les grands singes anthropoïdes sont des cousins pauvres qui ne laissent échapper aucune occasion de rappeler les liens d'une parenté lointaine et contestée.

                                                                                                             G. Labadie-Lagrave.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée,11 août 1907.

La plus florissante des industries espagnoles.

La plus florissante des industries espagnoles.


A l'occasion du mariage qui unit récemment le matador Machaquito à une riche héritière américaine, les journaux espagnols ont fièrement remarqué que la tauromachie n'est guère moins prospère que l'industrie du lard salé.
Depuis trois ou quatre ans, elle se montre en Espagne plus florissante que jamais: ni les considérations humanitaires, ni les efforts des sociétés qui protègent les animaux ne l'empêchent de se développer sans cesse; ses revenus se comptent par millions.
Pendant l'année 1906, il s'est donné dans la seule péninsule 272 corridas et 314 novilladas, où ont trouvé la mort 1.379 taureaux adultes et 1.500 novillos. Un taureau valant en moyenne 1.500 pesetas, un novillo 500, cette première mise de fonds représente un capital de 2.836.500 piécettes.
Les appointements fixes de 33 matadors, dont une femme, et de 849 toreros de tout grade, se sont élevés  au chiffre de trois millions.
Les chevaux tués ont coûté 880.000 pesetas; les autres frais divers ont été de 1.700.000 piécettes. Cela porte à huit millions la dépense totale faite en 1906 pour les courses de taureaux. Les recettes, ayant dépassé 12 millions, ont laissé un bénéfice net de plus de 4 millions. 
Malgré le grand nombre des accidents, un seul a été mortel, celui qui, le 14 octobre, dans la plaza de Séville, a enlevé le picador Baena à la tauromachie.
La course de taureaux est donc bien la plus prospères des industries espagnoles; c'est même la seule industrie prospère du pays.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 août 1907.

La saint Napoléon.

La saint Napoléon.
La journée de la famille Beaufinet et les aventures de Quiqui, son héritier.



Il y a cinquante ans, le 14 juillet se fêtait le 15 août! Que l'on ne jette pas les hauts cris: c'est ce dernier que l'on célébrait la fête de l'Empereur par des réjouissances qui tenaient lieu de Fête Nationale. S'amusait-on moins ou mieux qu'aujourd'hui? c'est ce que vous apprendrez si vous voulez bien suivre dans l'article que voici les amusantes pérégrinations de la famille Beaufinet sur le pavé de Paris.



A six heure, exactement, le canon des Invalides réveilla Paris! C'était la fête de l'Empereur, la "Saint-Napoléon". L'Esplanade était noire de monde: ouvriers endimanchés, boutiquiers, étudiants et grisettes, les premiers en pantalon à carreaux, les autres déroulant des "anglaises" bouclées sous de larges chapeaux de paille, à peu près semblables à ceux d'aujourd'hui. Quelques bourgeois en hauts "tuyaux de poêle"*. Gibraltar et Milady, les deux caronades prises en 1805 à l'Anglais, tonnaient à tour de rôle, secouant par delà les ponts les profondeurs du faubourg Saint-Honoré.

Les Invalos jasaient:
- Laisse, garçon: je sais de quoi je parle. Bousquet, le frère de l'ordonnance de M. le Maréchal de Saint-Arnaud a dit comme ça qu'il avait entendu dire que le canon pourrait bien "péter" un de ces jours pour tout de bon, et ça, pas plus tard que l'année prochaine...
- Où ça, vieux?
- Dans des pays..., en Crimée, qu'ils disent. Suffit. Vive l'Empereur!
- Vive l'Empereur!
Un gros "mouton" de fumée tourbillonnante, éventré d'une flamme... c'était Gibraltar qui ponctuait le cri du vieux brave d'un sonore aboiement: l'écho  roula le long des berges et là-bas se fondit avec le bourdon de Notre-Dame.

Quiqui fait son apparition.

Dans une petite rue voisine du Pont-Neuf, la rue Pavée, une animation insolite régnait; des gamins soufflaient dans des trompettes, agitaient de petits drapeaux et tiraient des pétards. Parmi eux se distinguait Quiqui Beaufinet, un petit homme ébouriffé d'une dizaine d'années, que sa mère interpellait vigoureusement:
- Quiqui veux-tu bien monter t'habiller, si tu veux aller voir la fête!
Quiqui s'engouffra dans l'escalier. Mais lorsque une heure après, M. et Mme Beaufinet, parés comme des châsses, l'appelèrent pour assister à l'ascension du Maréchal Ney, un aérostat gigantesque qui déjà balançait dans le Carrousel sa masse imposante, Quiqui avait disparu...
M. Beaufinet s'étant mis à sa recherche, finit par trouver le fugitif au mât de Cocagne* de la rue de la Harpe. En quel état, grands dieux! Quiqui séduit par le revolver, la montre, les boîtes enrubannées et le saucisson d'argent qui se balançaient dans les verdures et les banderoles. Quiqui avait voulu tenter la fortune, mais maintenant il gisait au pied du mât glissant, sa culotte blanche déchirée, les manches de sa veste pleines de suif.
Il fallut emmener Quiqui tout en larmes et réparer le désordre de sa toilette, ce qui prit du temps, de sorte que, quand les Beaufinet parvinrent à la rivière, ils trouvèrent le quai barré, car justement le cortège officiel défilait, portant ses hommages à l'Empereur, aux Tuileries. Quel magnifique spectacle! Les Guides ouvrant la marche, tout dorés, en bonnets à poil, sonnant dans des trompettes où pendait l'étendard carré de la garde. Puis les chasseurs, les lanciers, les voltigeurs*. Puis les dignitaires chamarrés, les dames et tous les grands corps de l'Etat. Des daumonts* élégantes filaient précédées de piqueurs à la livrée impériale qui, poudrés, caracolaient sur des chevaux nerveux. Les cris de "Vive l'empereur"! vive l'impératrice" éclatèrent, nourris, quand les voitures de la cour, vrais carrosses de cristal, parurent emportant comme un bouquet de roses épanouies, les princesses de la famille impériale et les dames d'honneur, la princesse Mathilde, Mmes de Metternich et de Pourtalès, la jolie comtesse Walewska... Toutes avaient des diadèmes de perles et de diamants et de grands rubans flottaient sur leurs épaules: d'élégants jeunes hommes leur faisaient face, ou des vieillards distingués chargés de décorations. Mais une chose fit rire: ce fut, à la fin du cortège, le tourbillon poussiéreux des sergents de ville*, le bicorne relevé sur leurs cheveux ondulés, barbiche au vent, poitrine bombée, ils allaient au pas de gymnastique, dans leurs tuniques à queue de morue, soulevées par la course.

Honneur au canard de Grenelle.

Les Beaufinet se trouvèrent portés par la foule jusqu'à l'écluse de la Monnaie et, comme il y avait des joutes, ils n'eurent qu'à s'installer. Gradou le Lyonnais devait se mesurer avec le Canard de Grenelle, et ce programme avait attiré un peuple immense. Aussitôt les joutes commencèrent: au son du tambour, les embarcations rivales s'avançaient: ran, plan, plan!... après quelques escarmouches préliminaires, le morceau de résistance arriva. En bonnet rouge, le Lyonnais marchait contre le Canard, casqué de bleu jusqu'aux oreilles. Ran, plan plan, plan plan!... Saluts de la lance. Le lyonnais est un colosse, le canard leste et râblé: courbé comme sur une crinière, il guette l'énorme poitrine de son adversaire.
Mais des milliers de cris montent vers le ciel et tous les yeux sont levés: c'est le Maréchal Ney, que pousse une aimable brise, et qui passe au-dessus des régates, comme un grand navire pavoisé! Debout sur un trapèze, Cricket, l'acrobate anglais, en maillot rose, envoie des baisers.
Le Lyonnais, lui aussi a levé la tête: une seconde a suffi, la lance de son adversaire l'atteint au cou, d'une poussée irrésistible et dans un bruit de cascade, Gradou mord... l'écume! C'en est fait, c'est la victoire de Paris: vive Paris! vive Grenelle!, vive l'empereur! vive l'impératrice!




Quiqui, surtout, s'égosillait. Il voulait maintenant aller voir la pantomime* militaire et la mort glorieuse de Numa Pacha au siège de Silistrie... mais il était trop tard. On irait au feu d'artifice.
Toutefois, Mme Beaufinet qui jadis avait crié les "beaux pois verts au boisseau-eau!" n'eut, pour rien au monde, voulut rater le Bal de la Halle*, où les dames devaient danser avec les maréchaux! Mais les messieurs Beaufinet s'abstinrent trouvant "pas drôle" de voir se trémousser des commères! Ils préféraient tirer des pipes à l'arbalète, en buvant du coco. Donc Madame s'en fut seule "aux Innocents" et bien lui en prit, car elle eut la surprise d'y voir l'empereur lui-même! Mon Dieu oui, napoléon III se souvenant que les dames de la Halle avaient voulu l'étouffer sous les fleurs quand il était Président, avait résolu de les venir voir en famille, sans apparat, accompagné d'un seul aide de camp, le général Baraguay d'Hilliers, il venait de descendre de voiture et traversait les groupes en causant gaiement.
Il paraissait jeune, heureux, en excellente santé.
- Sire! cria une grosse marchande de poisson; à c't'heure faudrait voir à donner un héritier à l'Empire!
- J'y songe! dit l'Empereur en souriant. Et il s'esquiva.
Dès la tombée de la nuit, les Beaufinet s'engagèrent dans les Champs-Elysées, incendiés d'une telle profusion de lumières que l'on se fût cru en plein jour.
Les Beaufinet suivirent la cohue, derrière le Palais de l'Industrie, passèrent la rivière où rutilaient les embarcations enguirlandées, parvinrent au Champ de Mars. Au coup de 9 heures, la canonnade éclata, montant dans l'air tiède avec un "Ah!" sorti de cent mille poitrines. Et, dans une excitante odeur de poudre, les cataractes du ciel s'ouvrirent. Tout le firmament s'embrasa: dans un grondement ininterrompu de la mitraille, dans le sifflement des fusées, des fleurs de lumières naissent doucement, multicolores, s'éparpillent en flocons dorés. Parfois, comme si son bonheur était trop grand, la belle Nuit d'août verse des larmes de flamme qui s'évanouissent dans les profondeurs mystérieuses de l'azur! La foule applaudit, trépigne, mais... qu'arrive-t-il? Les sergents de ville, fendant durement la cohue, entraînent quelqu'un! Les rangs s'ouvrent: c'est un jeune homme, horriblement pâle, aux cheveux bruns, vêtu comme un ouvrier... Des femmes joignent les mains: "Un républicain!"... Un rouge, un carbonaro!..." Des bruits affreux circulent: "On vient d'en arrêter d'autres!... ils avaient des bombes dans leurs poches... ils étaient venus pour tuer l'empereur!..."
Cependant, tout au fond du Champ-de-Mars, l'apothéose déroule sa féerie architecturale: c'est l'achèvement du Louvre, le Palais des merveilles étendant à l'infini ses lumineuses perspectives.
En haut, Visconti, le grand architecte présente à Napoléon, à cheval, un plan qu'il déroule...
Un agent reparut: le conspirateur n'était qu'un Sicilien inoffensif qui, tout le jour, avait vendu des dattes! On s'esclaffa. Mais tout à coup Mme Beaufinet pousse un cri d'effroi:
- Quiqui?
Ce satané Quiqui a encore disparu dans la bagarre. Chacun l'appelle, à pleins poumons: Quiqui! Quiqui! Et, tandis que le bouquet pétarade, c'est dans la foule, une immense clameur de gaîté. Quiqui? qui a vu Quiqui?... Enfin, passant de main en main, roulé sur une mer d'épaule, comme une balle élastique, Quiqui vient retomber sur le sein maternel.
Cependant la sombre cohue, dégageant une odeur forte, s'écoule en piétinant et comme un rugissement de joie pousse sans discontinuer le cri de blague, la scie que tout Paris, demain, répétera de la mansarde aux salons:
- Quiqui! Ohé, Quiqui!

                                                                                                                             Eugène Godin.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 août 1907.


* Nota de célestin Mira:

* Mode années 1850:

Modes de paris 1844.




* Louis XVIII montant au mât de cocagne, par George Cruikshank, 1815 :





* Armée de napoléon 1er:



Officier des guides.





Lancier.



Sergent portant le fanion des voltigeurs.


* Grande Daumont:



* Sergent de ville sous Louis-Philippe:




* Pantomime:

Affiche de l'Alcazar, à Marseille, 1880.


Enfants regardant une pantomime.

* Bal de la Halle:





Bal des Poissardes à la Fontaine des Innocents.

dimanche 4 mars 2018

Ceux de qui on parle.

Le sportsman en chambre.

Ce n'est pas "en chambre" qu'il faudrait dire: "en rue"; car notre sportsman n'a pas d'autre turf que le pavé de la République, d'autre ring que la salle des dépêches d'un journal bien renseigné, d'autre pesage que le mastroquet voisin.
Il n'est que le cousin bien éloigné et bien déplumé du gentleman d'Epsom, des clubmen de La Marche et de Chantilly, des habitués de Longchamp et d'Auteuil et même des "demi-castors" qui fréquentent Saint-Ouen et Maisons-Laffite.
Les sportmen sédentaires ont toutes les émotions des courses, moins le spectacle. Ils avalent sans regarder. Ils parient de loin, à travers les espaces infinis qui séparent la rue de Provence du champ de course. La veille, informés par des journaux de sport ignorés, ils se sont glissés chez d'obscurs bookmakers cachés au fond de cours mystérieuses, et ils ont fait leurs paris nébuleux, dont le plus gros ne dépasse pas dix francs. Les derniers enjeux de cent sous et de deux francs, se font dans la rue même à la dernière minute; au moment où le fil télégraphique apporte le télégramme qu'une main bienfaisante appliquera tout à l'heure sur la glace de la boutique.
Ils sont là, grouillants, impatients, sevrés de la joie de suivre le cheval qui porte leur espérance.
Dans cette foule, il y a de tout, des commis de magasin, des garçons coiffeurs, des garçons de cafés, d'hôtel ou de bains, le tablier à demi relevé, la serviette autour du cou. Quelques concierges en calotte, quelques vieilles joueuses, des ouvreuses, des portières et quelques blouses d'ouvriers sans travail ou plutôt sans désir de travail. Puis, des philosophes sans profession,  à barbe inculte, à chapeaux gras et rougis, vêtus d'habits effiloqués et de chemises de quinze jours, qui ne parient pas, parce qu'ils n'ont pas le sou, mais qui pointent les coups pour se donner les émotions gratuites et s'applaudir d'avoir voulu prendre tel ou tel cheval. Les uns et les autres se sont échappés un instant de leur labeur professionnel pour aller voir s'ils ont gagné. 




Combien de fois avez-vous attendu un bock qui stationnait avec anxiété devant un télégramme fraîchement arrivé! Les plus huppés parmi les désœuvrés, s'abreuvent en attendant dans un café voisin qui fait fortune et où quelques paris se constituent entre les mains loyales du garçon de salle. Le plus grand nombre piétinent dans le ruisseau et s'assoient sur la bordure des trottoirs. C'est alors qu'interviennent les placides gardiens de la paix, qui font évacuer la chaussée encombrée et pousse la masse des sportsmen dans quelque rue voisine. Deux ou trois délégués demeurent seuls devant la vitre révélatrice pour venir crier tout à l'heure le nom vainqueur. Quand celui-ci est proclamé, il y a des hourras et des imprécations, comme sur la piste de Longchamp.
La rue de Provence est l'un des points centraux où se groupent les sportsmen en chambre. C'est le turf de la petite Provence ou la petite Provence du turf, comme on voudra.

                                                                                                                        A. Millaud.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 4 août 1907.