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mardi 7 juin 2016

L'incohérent.

L'incohérent.

L'incohérent est un bon jeune homme artiste par tempérament mais encore naïf. C'est un perdeur de temps, qui use ses qualités et son talent à trouver quelque chose de drôle qui fasse rire le public. Il y a peut être, parmi les incohérents, des Raphaëls en herbe, des Guido Reni au berceau, qui, pouvant passer trois mois à créer une Sainte Famille ou une Béatrix, aiment mieux composer une pochade de brasserie ou une caricature pour un journal à 10 centimes.
L'incohérent met toute sa gloire à faire éclater de rire une galerie de bohêmes et de journalistes. Ceux-ci le complimentent et l'encourage dans cette voie déplorable où se perdent les meilleures facultés de l'artiste. En définitive, l'incohérent est une variété de l'impressionniste. Il veut faire autrement que les autres, et ce n'est que très tard, après de longues années, qu'il s'aperçoit qu'il a fait fausse route et qu'il a perdu sa jeunesse et sa verve en billevesées inutiles.




Néanmoins, l'incohérent est bon garçon; il est généreux et gai. Ce qu'il fait, ce n'est pas pour lui, c'est pour servir les autres, faire la charité et égayer son prochain. C'est un prodigue qui sème son or, sans regret et sans espoir de retour. Il a du cœur et de l'esprit, mais il emploie mal l'un et l'autre. J'aime l'incohérent parce qu'il n'a pas de prétention, et qu'au contraire du wagnérien et de l'impressionniste, il ne pose pas pour régénérer l'art. Il s'amuse et veut amuser; mais il a le tort de donner trop d'importance à ces amusements, aussi puérils qu'inutiles, et dont il ne restera rien.




Le public va voir l'exposition des incohérents, avec un sentiment de curiosité peu flatteur. Le bourgeois rit du bout des lèvres et méconnaît le talent et l'artiste, qui, lui-même, a méconnu son art. En somme, de même que le calembour est la fiente de l'esprit qui vole, l'incohérence est la fiente de l'art qui a une indigestion.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

lundi 6 juin 2016

Les événements de Chine.

Les événements de Chine.


Le lecteur trouvera dans l'Histoire de la semaine le récit des événements tragiques dont la Chine est actuellement le théâtre.
Ces faits donnent une cruelle actualité aux documents qui suivent, et dont nous devons la communication à M. Labit et à un autre de nos correspondants, qui ont pu photographier instantanément les scènes que nous reproduisons.
Bien que ces documents n'aient pas un rapport direct avec les événements actuels, ils montrent la cruauté et la brutalité de ce peuple, dans la vie ordinaire, et donnent par conséquent bien l'idée de ce qui doit se passer aux moments de trouble et d'effervescence de la populace.
C'est d'abord la justice, telle qu'elle est rendue par les mandarins. Pris en flagrant délit ou après une détention plus ou moins longue, l'inculpé vient d'être amené devant le tribunal. Accusateurs, témoins et accusés s'avancent en rampant sur les genoux et sur les coudes, la tête au niveau du sol, et attendent dans cette posture l'interrogatoire et le prononcé du jugement.





Cela ne traîne d'ailleurs pas en général, surtout si l'accusé est un pauvre diable qui n'a pas le sou. En Chine, la justice est une chose essentiellement contingente et vénale: "Tu n'as pas d'argent, paye de ta tête!". Et le jugement prononcé est aussitôt exécuté. Le pauvre diable le sait: une fois dans les mains de la justice il est perdu et c'est à peine s'il lèvera un regard vers le portrait de Con-fu-tse, l'illustre philosophe, qui resplendit au-dessus du tribunal, ou vers les terribles caractères tracés en rouge devant le bureau du mandarin et qui signifient: Craignez ceci!
Nous avons dit que l'exécution suivait immédiatement le jugement. La voici en effet qui a lieu à la porte même du prétoire, sur la place publique. La scène se passe à Tung-Tchao, près de la capitale, et nous avons devant les yeux l'exécuteur des hautes œuvres dans l'exercice de ses fonctions.






Que le pauvre diable ait tué un Européen ou volé un sapèque d'une valeur d'un centime, la peine est la même s'il plait au mandarin; de sorte que, au demeurant, on ne sait jamais si l'homme est le pire des coquins ou un simple mendiant.
Quoi qu'il en soit, il est là, agenouillé, au milieu de la place, les mains liées derrière le dos, le corps penché en avant, le cou tendu et la tête maintenu par un aide qui l'attire à lui au moyen de la queue de cheveux. L'exécuteur est debout à côté du condamné et tient dans ses deux mains au bout des bras levés le sabre ou plutôt la lame triangulaire qui va faire office de couperet. Un éclair, et d'un seul coup, la tête ira rouler parmi la poussière. Personne n'a donné signe d'émotion, le condamné moins que tout autre.
On sait que ce sont les missions catholiques en Chine qui sont surtout attaquées et saccagées en ce moment. Voici, à Tien-Tsin, un asile d'aliénés et d'incurables dirigé par une congrégation de religieuses.





Les malades assises dans l'une des cours se livrent à un travail facile et en quelque sorte mécanique: le rouet. Les institutions et établissements de bienfaisance chinois dirigés par des religieux sont très nombreux en Chine. Détail curieux à cet égard: tout religieux ou religieuse qui vient en Chine pour catéchiser quitte tout d'abord son costume ecclésiastique pour endosser le costume chinois. C'est ainsi que les sœurs revêtent la blouse et le pantalon bleus et laissent pousser leurs cheveux pour en former le gros chignon à la chinoise; le seul signe distinctif des religieuses est la croix d'argent qu'elles portent sur la poitrine. L'asile de Tien-Tsin est un établissement essentiellement chinois, bien qu'appartenant aux missions catholiques de Chine. Mais les sœurs sont toutes européennes, moins une surveillante habillée de noir, et que l'on voit, sur notre gravure, debout derrière le rouet.
Un document, photographié aussi, nous donne la clé des massacres qui ont lieu en ce moment et dont le fanatisme est le principal agent; c'est la reproduction d'un placard affiché dans les rues de Tsien-Tsin et de Shang-Haï. Il représente les Célestes torturant les "Diables" (c'est le nom que les Chinois donnent aux étrangers) et brûlant leurs livres.





Voici, dans sa crudité, la traduction de la légende qui encadre le dessin.
"Une religion infernale, issue du cochon, nous vient d'Europe; elle insulte le ciel et la terre, anéantit les ancêtres. Dix mille ciseaux et mille couteaux seraient un châtiment insuffisant. Les livres infernaux, déjections de chiens, répandent une odeur aussi infecte que les excréments. Ils calomnient les saints, les sages, les génies, les dieux, et doivent être haïs dans toute la Chine."
Le dernier document, de même que ceux qui précèdent, jette un jour instructif sur les mœurs barbares de ce pays où la mort n'est pas plus respectée que la vie...

L'Illustration, samedi  décembre 1891.

dimanche 5 juin 2016

La trôle.

La trôle.

Le conseil municipal de Paris vient d'être saisi d'une plainte assez curieuse de la part des fabricants de meubles. Il s'agit de ce que, dans leur argot professionnel, ils appellent la trôle, procédé employé par le petit fabricant pour écouler ses produits.
Trôler, c'est vendre ou plutôt brocanter sur la voie publique après les avoir colportés et proposés de porte en porte, des meubles fabriqués dans des conditions spéciales.
Les marchands de meubles considèrent le trôleur comme un irrégulier ou un contrebandier de la partie, leur causant un préjudice matériel et moral tout à la fois.
Pourquoi la trôle et comment se pratique-t-elle? Telles sont les deux questions que nous allons rapidement exposer.
Un petit fabricant, un ébéniste du faubourg Saint-Antoine (c'est là que presque tous les trôleurs habitent) a besoin d'argent; il va chez un marchand de bois auquel il prend à crédit, pour quelques jours, de quoi faire deux buffets par exemple (les meubles se font généralement par paire).
Il se met aussitôt à l'oeuvre et, à peine les deux meubles sont-ils achevés, qu'il les charge dans une voiture de déménagement, s'ils sont volumineux et lourds, une voiture à bras s'ils sont maniables; puis, ainsi que nous l'avons dit, il va de porte en porte, de marchand en marchand, essayer de les vendre. S'il ne réussit pas chez les particuliers, il les expose alors sur la voie publique, au coin de la rue de Charonne ou en haut de la rue Traversière, endroits spéciaux à ce trafic et où se tient une sorte de marché de la trôle.
Là naturellement, le besoin d'argent pressant, la marchandise est sacrifiée et vendue quelquefois à un prix dérisoire. Si dérisoire que le trôleur oublie parfois de payer le bois pris à crédit chez le marchand, et, pour ne pas être poursuivi, quitte, à la cloche de bois, son domicile.
On voit ainsi de petits fabricants trôleurs du faubourg Antoine déménager jusqu'à dix ou douze fois l'année, c'est à dire tous les mois ou a chaque meuble qu'il a fabriqué et vendu.
C'est contre ces agissements et contre la trôle, qu'ils considèrent comme un abus, que les fabricants de meubles sérieux protestent.
Le piquant de la chose, c'est que les protestataires eux-mêmes se livrent bien souvent à la trôle, et voici dans quelles conditions:
Un grand fabricant se trouve quelquefois gêné, il n'a d'autres ressources que de confectionner rapidement des meubles quelconques avec des bois à lui appartenant, meubles qu'il va trôler.
Seulement, comme il tient à sauvegarder sa réputation, il s'adresse à un déménageur, au fond de la voiture duquel, il se blottit pendant que l'autre va proposer  la marchandise, et, comme l'acheteur de son côté ne serait pas flatté que l'on sût qu'il se fournit à la trôle, l'opération tout entière se fait par l'intermédiaire du déménageur-trôleur, qui s'arrange naturellement pour tromper les deux parties et toucher ainsi de part et d'autre de fortes remises.
Ces déménageurs-trôleurs ont une clientèle suivie et sont fort connus dans le faubourg.
Nous connaissons à présent l'origine et l'objet de la trôle, et nous savons comment elle se pratique; voitures de déménagement, voitures à bras, quelquefois un simple crochet( on voit en effet des commissionnaire-trôleurs se promener à travers le faubourg avec une armoire à glace sur les épaules), tout cela aboutit et se vide sur le marché de la trôle que représente notre dessin.





Là, cette industrie prospère ou languit, suivant les vicissitudes de la température: qu'il neige ou qu'il vente, l'exposition se fait. C'est alors le vrai public qui achète et sur lequel, dame! brocanteurs et marchands, fabricants et intermédiaires, se rattrapent de tout ce qu'ils se sont... trôler entre eux.

                                                                                                                         Hacks.

L'Illustration, samedi 21 novembre 1891.

Monsieur le ministre.

Monsieur le ministre.

On se rappelle ce cri des dernières années de l'Empire: "Monsieur Bourbeau manque de prestige."
Exception jadis, généralité à présent.
Tous les ministres, de nos jours, quand même ils auraient une valeur spéciale d'hommes politiques, ont ce manque de prestige qui fit la perte de l'infortuné M. Bourbeau.
Le ministre actuel n'a pas toujours, dès ses jeunes ans, rêvé la vie politique; avocat, médecin, journaliste de rencontre, il a pensé, un beau jour, qu'il pouvait échanger sa popularité de clocher pour un mandat électoral auquel il devrait un traitement, négligeable jadis, mais qui devient un appoint dans la fortune médiocre du grand homme de province.
Avec le parlementarisme, les députés vont vite. Le député a été mis en lumière par une ou deux commissions. Une crise est survenue.Un sauveur des ministères tombés a été appelé à l'Elysée. Il a vu un replâtrage possible dans la suppression possible d'un ou deux des ministres chancelants et leur remplacement par des figures nouvelles.
Plus on est connu, moins on est compromis; le nouveau ministre est venu au monde, étonné lui-même du rapide chemin qu'il a parcouru.
Le voici en fonctions.
Il gagne son ministère où des huissiers souriant d'une façon inamovible qui contient plus d'une ironie, lui indiquent et la place qu'il va occuper et le personnel qu'il devra consulter.




A partir de ce jour, Monsieur le ministre existe.
Il est grave comme il convient à un produit du parlementarisme, il est circonspect comme un homme sur qui repose désormais les destinées de l'Etat; de son attitude politique point n'est question ici. Bon ou mauvais, pâle ou transcendant, son rôle relève d'une autre critique que celle du physiologiste.
Mais des antécédents de l'homme politique se dégagent un autre côté défectueux qui appartient à l'observateur.
Le ministre porte des gilets mal coupés sur des chemises d'une mode ancienne qui n'a même pas l'avantage de rappeler l'époque des Royer-Collard et des Guizot. Dans la sous-préfecture où il a germé, on ne lui pas appris à tailler sa barbe. 




Il a fait son stage d'homme politique à la parlote, si ce n'est même au café. La société des femmes lui est inconnue ou il les a rencontrées dans je ne sais quels milieux inavouables. Transportez-le dans un salon, l'aisance même des hommes bien élevés l'étonnera; que dire de celles des femmes du monde. Embarrassé, il deviendra timide ou grossier.






Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

L'Etat de Bondoo.

l'Etat de Bondoo.


Le Bondoo est situé dans l'Afrique occidentale entre le 14e et le 15e degré de latitude nord, et le 10e et 12e fe longitude ouest. L'aspect de la contrée est en général montagneux, principalement au nord et à l'est; ces montagnes sont en grande partie composées de rochers, et ne sont pas très-élevées, la plupart sont couvertes de bois clair-semé, mince et tordu, qui ne peut être propre qu'à brûler.
Les vallées où sont situées les villes et villages sont défrichées par la culture. D'innombrables torrents, plus ou moins considérables, coulent en tous sens à travers ces vallées, et les arrosent pendant la saison des pluies; le reste de l'année, ils sont à sec; mais le Sénégal et le Falémé se sont enrichis de leurs eaux, qu'ils ont reçues et rapportées des montagnes. Un grand nombre de Tamarins, de Rhamnus lotos, et autres arbres fruitiers agréablement dispersés dans les vallées, enrichis de villes et de villages, entourés de plantations de cotonniers et d'indigo, leur donnent l'aspect le plus pittoresque; puis, au-dessus de tout, domine le géant du règne végétal, l'immense Baobab, cet arbre prodigieux, que vénèrent la plupart des peuples africains.
Boolibany, la capitale du Bondoo, est située dans une vaste plaine au pied d'une chaîne de montagnes nues et pelées.
Cette bourgade est la résidence du roi, ou de l'almamy. Sa population est au plus de quinze à dix-huit cents habitants, dont le plus grand nombre est allié, esclave, ouvrier ou serviteur de l'almamy, ou bien de la famille royale. Boolibany est entourée d'un mur en terre glaise de 10 pieds de haut sur 18 pouces d'épaisseur. Elle a cinq portes avec quelques pans de murailles que surmontent des petites tours placées symétriquement, ayant 9 à 10 pieds carrés, et percées de meurtrières, ce qui donne à cette place une apparence assez formidable.





Les palais de l'almamy et de sa famille sont adossés aux murailles, à l'ouest de la ville, et entourés de murs plus épais et plus élevés, construits de la même façon et de la même matière; ces palais se touchent, mais sans avoir aucune communication intérieure.
La mosquée est dans le plus pitoyable état; elle est située à l'extrémité de la ville, au sud-ouest, et est presque entièrement dépouillée du chaume qui lui servait de toiture; les murs, construits en terre glaise, ont environ 9 pieds de haut, et le toit se compose d'une charpente grossière, et supportée au centre par trois forts piliers fourchus, haut de 18 pieds. Ce toit descend en pente sur le mur, et déborde d'environ 6 pieds; il est soutenu à son extrémité par d'autres piliers fourchus qui n'ont que 5 pieds de haut. Cet espace entre la muraille et les poteaux forme une galerie qui sert de promenade aux habitants. La prière se dit dans la mosquée cinq fois par jour, avec la dévotion extérieure la plus fervente.
La ville se compose de rues étroites, sales et irrégulières, et l'extérieur des murailles est un réceptacle d'immondices, d'où s'exhalent, surtout dans la saison des pluies, les miasmes les plus délétères. Les huttes ou maisons sont de forme et de construction diverses. Quelques-unes sont entièrement bâties en terre et en charpente grossière que recouvre un toit plat; d'autres sont rondes, avec des murs en terre comme les premières, et un toit de forme conique, composé de bâtons recouverts de longues herbes sèches, employées comme le chaume; les portes sont basses et incommodes, particulièrement celles des huttes rondes, et d'autant plus désagréables qu'elle servent à la fois de portes, de croisées et de cheminées.
Les palais de l'almamy et de tous les membres de la famille royale ont le même inconvénient, et ne se ressemblent point. Seulement ces édifices sont construits sur une plus grande échelle; l'intérieur couvre une superficie d'un arpent environ, et se trouve divisé en plusieurs petites cours, séparée par des murs de terre à hauteur d'appui. Dans l'une sont les logements des femmes, dans les autres les magasins d'armes, de munitions, de marchandises et de grains. Les murs ont environ 13 pieds de haut, et sont garnis, dans leur pourtour à l'intérieur, de petites chaumières carrées, qui servent de cuisine, d'étable, ou de logements pour les esclaves et pour divers autres besoins du service. Les toits de ces chaumières sont plats, et dans les cas d'attaque, on y place des combattants qui s'y trouvent défendus et garantis par le parapet que forme la muraille.
A peu de distance, au sud-ouest, on voit les ruines d'une ville presque aussi grande que Boolibany, et qui en formait une partie; elle fut complètement détruite en 1817, par l'armée des Kartans. On ne peut douter que cette affaire n'ait été horriblement meurtrière, en voyant une grande étendue de terrain, jonchés d'os humains blanchis par le temps, et dépouillés de leur enveloppe, et par les oiseaux de proie, et par les bêtes féroces.
Le gouvernement de Bondoo est monarchique; l'autorité suprême réside dans l'almany, ou roi; il se trouve cependant quelques circonstances où les lois de Mahomet doivent lui servir de guide; alors elles sont interprétés par les imans, ou prêtres mahométans, qui sont entièrement sous sa domination, et qui d'ailleurs, habitués au rôle de courtisans, tournent toujours l'interprétation en faveur du roi.
Les revenus de l'Etat sont la propriété de l'almany, ou du moins totalement à sa disposition; ils sont considérables, et se composent du dixième de tous les produits territoriaux, et d'une taxe imposée à tous les marchands européens qui traversent le pays pour faire le commerce; cette taxe est calculée sur la charge qu'un âne peut porter en marchandises; chaque charge est imposée à sept bottes de poudre (mesure du pays) et un fusil, ou leur valeur en marchandise quelconque. Le commerçant est obligé d'y joindre encore des présents pour l'almany et ses ministres; s'il osait refuser de satisfaire aux demandes exagérées du roi et des siens, il serait inévitablement pillé, et sa personne serait en danger; cependant ces événements arrivent rarement, les commerçants ayant l'adresse de soustraire à leurs yeux la meilleure partie de leurs richesses, soit en les gardant sur eux, soit en les cachant chez leurs hôtes, dont ils achètent la discrétion; ces précautions sont prises avant l'inspection des délégués de l'almany, qui tire aussi un fort revenu de la dîme de tout le sel pris sur les côtes, et importé dans son pays, ainsi que du tribut annuel payé par les vaisseaux marchands de la compagnie des Indes, commerçant sur la rivière, et par le comptoir français établi à Baquelle.
Les habitants de Bondoo suivent la religion mahométane, mais pas aussi régulièrement que les autres contrées de l'ouest de l'Afrique. Dans la plupart des villes, ils ont des écoles pour les enfants qui doivent professer la religion mahométane; ces écoles sont tenues par des imans ou prêtres; ils se bornent à enseigner à leurs élèves la lecture et l'écriture, prises seulement dans le Koran.
Le peuple de Bondoo est un mélange de Foolahs, de Mandingous, de Serrawollies et de Jallons; ils ont conservé les mœurs et les usages des Foolahs, et parlent exclusivement leur langue. Ils sont d'une taille moyenne, très-bien faits et très-actifs; leur couleur est cuivrée et leurs traits ont plus de rapport avec ceux des Européens qu'aucune autre peuplade d'Afrique, excepté les Maures; leurs cheveux ne sont pas aussi courts ni aussi crépus que ceux des Nègres; leurs yeux ont plus d'expression, sont plus grands, plus ronds, plus ouverts.
Les femmes sont vives; elles ont la taille svelte et des traits et des formes dignes d'être enviés par les plus belles Européennes. Elles sont propres jusqu'à la recherche, ornent leur tête, leur cou, leurs bras et leurs jambes, de corail, d'ambre et de perles de différentes couleurs, auxquelles elles mêlent souvent de petits boutons d'or ou d'argent; elles portent toujours un voile d'un tissu imitant la mousseline, tiré de leurs manufactures. Elles aiment le musc et toutes les odeurs avec passion; ne pouvant se procurer facilement des essences de rose et de lavande, elles y suppléent par le girofle réduit en poudre et mêlé avec une autre fève broyée de la même manière à peu près, et aussi parfumée que celle que nous appelons ici fève de Tonka. Ce mélange étant arrosé d'un peu d'eau gommée, elles en forment des petites boules de la grosseur d'un pois; lorsque ces boules ont pris une sorte de consistance, on les perce, et alors elles en façonnent des colliers et des bracelets. Souvent elles enfilent simplement les clous de girofle, et les portent de même; mais la manière dont elles aiment le mieux en faire usage, c'est de les renfermer dans une petit sachet d'étoffe de soie des couleurs les plus brillantes, en en réunissant qu'elles pendent à leur cou. Leurs cheveux, peignés avec le plus grand soin, sont divisés en un grand nombre de tresses flottantes sur les épaules, et réunies seulement près de la tête par une chaîne d'ambre ou de corail dans laquelle sont entremêlées des perles; cette chaîne va se joindre aux autres bijoux qui ornent le sommet de sa tête; telle est principalement la coiffure des jeunes filles. Les femmes mariées attachent leur chevelure avec une petite bande étroite ou cordonnet, soit en soie, soit en drap de coton, ayant à peu près un doigt d'épaisseur; pour compléter leur parure, elles portent à leurs oreilles des anneaux d'or si larges, qu'ils tombent jusqu'à leurs épaules, et si lourds, que leurs oreilles en seraient déchirées si elles ne prenaient la précaution de les soutenir avec une petite bande de cuir rouge très-étroite, attachée par un bouton à chaque anneau et fixée sur le sommet de la tête. Leur démarche, quoiqu'elle paraisse étrange à des yeux européens, a cependant de la noblesse et de la grâce.
Les couleurs favorites pour l'habillement des hommes sont le bleu et le blanc; les plus riches préfèrent les mousselines de l'Inde aux étoffes de leurs propres manufactures. Le vêtement de dessus, qui ressemble beaucoup aux blouses, est brodé en soie de différentes couleurs sur le dos, autour du cou et sur la poitrine; le bonnet est toujours blanc et brodé. Les marabouts ou prêtres, ainsi que les vieillards, portent un turban blanc dont la forme est rouge ou bleue, et quelquefois un chapeau fait de joncs et d'herbe tressées, avec une forme conique et de larges bords.
La force armée du Bondoo peu s'élever à cinq ou six cents chevaux, et à deux ou trois cents fantassins. Quand le roi veut réunir son armée, soit pour la défense de son pays, soit pour faire quelque excursion chez ses voisins, il fait proclamer la guerre au son du tambour. Cette proclamation est répétée de ville en ville, et de village en village; aussitôt chaque chef rassemble tous les hommes destinés à marcher, et, se mettant à leur tête, les conduit au quartier-général. Les chefs tiennent conseil avec le roi sur les moyens d'attaque et de défense; ils ne mettent aucune régularité dans la division de leurs troupes, et ne s'occupent nullement de les approvisionner ni de les équiper. Chaque officier ou soldat est obligé de se pourvoir de munitions et de sa nourriture personnelle; aussi sont-ils très-mal fournis de l'un et de l'autre. La plupart n'ont souvent comme arme qu'un couteau et un fort bâton d'un bois très-dur; les plus favorisés, lorsqu'ils possèdent déjà un fusil, reçoivent deux pierres et deux ou trois charges de poudre et de balles. Plus rarement encore, et par une grâce spéciale, le roi fait présent d'un cheval à l'un, et d'un fusil à un autre; mais pour les provisions de bouche, ils n'ont d'autre ressource que le pillage; aussi malheur aux propriétaires des magasins et des bestiaux dans les villes où ils séjournent.
Quand le roi projette d'envoyer un détachement de ses troupes au pillage de quelque ville voisine, il choisit un chef parmi ses parents ou ses ministres pour le commander, ou plutôt pour le conduire. Le plus grand secret est gardé sur l'objet de l'expédition qui ne doit être connu que de l'almany et de celui qui la commande; ceux qu'ils conduisent l'ignorent également, et n'en sont informés que lorsqu'ils arrivent sur le terrain. Les habitants de ces villes surpris à l'improviste, sont ordinairement emmenés avec leurs troupeaux et réduits en esclavage; mais si l'ennemi, prévenu par quelque indiscrétion, se trouve préparé à la défense, les assaillants prennent la fuite en désordre et perdent quelquefois beaucoup de monde. Bondoo, toutefois, a souvent aussi souffert des attaques de voisins plus puissants que lui: telle a été la terrible incursion des Kartans, qui, en 1817 faillit détruire à jamais la puissance du Bondoo.

                                                                                                                  Ernest Breton.

Le Magasin universel, avril 1837.

samedi 4 juin 2016

L'homme -sandwich.

L'homme-sandwich.

L'homme-sandwich n'est ni un homme ni un sandwich. Il participe des deux. Condamné par la destinée à prêter sa poitrine et son dos à des exploiteurs de publicité; obligé, par le sort, de se laisser comprimer entre deux prospectus; forcé par la nécessité de véhiculer une carapace surchargée d'annonces bizarres et de réclames insensées, l'homme-sandwich est à la fois le plus malheureux des hommes et le moins succulent des sandwichs.
Tout d'abord, il n'est point un. Il est légion, procession enfilade, il fait partie d'un tout. Il occupe un rang dans une exhibition quelconque. Il est parqué, numéroté, incorporé, discipliné, consigné, emprisonné. Il est un maillon dans une chaîne, un grain dans un chapelet, un dé dans un jeu de dominos. Non seulement il marche entre deux châssis de toile, mais encore il défile entre deux sandwichs. Derrière lui se meut un sandwich, son horizon consiste en sandwich, fabriqués à son image.




Mélancolique et résigné, il arpente les boulevards, suivi par la foule des curieux. On se plante devant lui pour lire ce qui est affiché sur son ventre, on le suit pour épeler ce qu'il porte sur son dos. Sans offrir d'intérêt par lui-même, l'homme-sandwich sait qu'il excite la curiosité universelle, et il méprise les hommes autant à cause de leur badauderie que de sa propre humiliation.
L'homme-sandwich finit même par disparaître tout à fait sous sa carapace. C'est la tortue dont on ne voit plus que la coquille. Le sandwich a dévoré le citoyen. Vous apercevez soudain sur les boulevards une sorte de monument qui se meut. C'est un édifice en toile, tantôt opaque et coloriée, tantôt transparente et illuminée qui se remue monstrueusement. On ne voit ni tête, ni pied, ni main, ni rien d'humain. Là-dessous, il y a peut être un père de famille, un homme aimant ou aimé, un poète, un artiste, un musicien, un soldat, un ancien ministre; mais il s'est laissé absorbé par un affichage extravagant.
Il est hors du monde. Il n'a ni amis, ni ennemis, ni famille, ni désir, ni appétit, ni femme, ni enfant. Juif-errant de la réclame, il se traîne à pas comptés, colportant des images qu'il ne voit pas, annonçant des feuilletons qu'il ne connait pas, trimballant des succès auxquels il ne participe pas.




Tout en s'appelant sandwich, il est au-dessus du sandwich, c'est la tranche de jambon du milieu qui est la principale pièce. Les deux tartines de pain beurré qui pressent ce jambon le font valoir et l'honorent. Chez l'homme-sandwich, c'est le jambon du milieu qui est le serviteur et l'accessoire des deux tartines bruyantes et peinturlurées que le public déguste.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

vendredi 3 juin 2016

Le pauvre du cimetière de Saint-Gilles.

Le pauvre du cimetière de Saint-Gilles.


On le nommait Simon Eady; il naquit en 1709, à Woodford, dans le Northamptonshire. Jeune, on le rencontrait dans tous les quartiers de Londres; vieux, il stationnait du matin au soir contre un pilier de la porte du cimetière  de Saint-Gilles.
De son vivant, bien peu ont su son nom; mais c'était pour tout le monde, dans la Cité et même dans Westminster, une figure de connaissance, soit qu'on l'eût vu en personne, soit qu'il se fût arrêté devant le vitrage des boutiques où non-seulement des images vulgaires, mais aussi d'éminents artistes, exposaient son portrait et celui de son chien. Sur ces nombreuses estampes, c'était toujours le même homme, mais souvent avec un compagnon différent. Ce n'était pas que Simon Eady  eût le cœur capricieux; fidèle au contraire en son amitié, il ne l'eût pas volontairement reprise à celui-là pour la donner à celui-ci; mais comme il ne pouvait se résigner à vivre seul, lui que sa grande misère condamnait à l'isolement parmi les hommes, il fallait bien qu'il se décidât à faire choix d'un nouvel ami dans l'espèce canine, quand des vauriens s'étaient avisés de lui dérober son ancien ami, tantôt pour le seul plaisir de l'égarer, tantôt pour le vendre à l'écorcheur.
John-Thomas Smith, le conservateur du British Museum, auteur de l'un des nombreux portraits du pauvre Simon, décrit ainsi le costume du bonhomme dans son livre intitulé: A book for rainy day (un livre pour un jour de pluie): 
"Il était coiffé de plusieurs chapeaux emboîtés l'un dans l'autre. Il avait plusieurs gilets étagés du dedans au dehors suivant leur longueur décroissante, et, par dessus ceux-ci, la taille entourée de haillons de toute couleur roulés en corde. Autour de cette ceinture pendaient de petits sacs contenant du pain, du fromage, des restes de desserte de table recueillis en mendiant, de la viande pour son chien, ainsi que des fragments de livres et de vieux journaux qui composaient son unique bibliothèque. Comme parure de luxe, Simon, curieux de joyaux, portait des bagues de cuivre à tous les doigts.
Ce mendiant original était renommé parmi le menu peuple pour ses connaissances médicales en ce qui touche les maladies des chiens, les seules, d'ailleurs, auxquelles il s'intéressait, et qu'il sût ou qu'il voulût soigner. A ce propos on raconte l'anecdote suivante:
Le pauvre du cimetière de Saint-Gilles avait vu mourir son dernier compagnon, et ce lui était un crève-cœur de retourner seul le soir à son gite. Il logeait dans Dyot street, sous la cage d'escalier d'une vieille masure nommée le château des rats. Mais le sort, qui lui voulait du bien, veillait à ce qu'il n'eût pas longtemps à souffrir de l'isolement, et peu de jours après sa bonne renommée lui valut la connaissance de Rover, le seul de ses amis à quatre pattes dont l'histoire a conservé le nom.
Un conducteur de bestiaux qui arrivait de Smithfield vint consulter Simon; il lui amenait son chien, qu'un des bœufs du troupeau venait de blesser à l’œil gauche. Le bonhomme se chargea avec empressement de cette cure. Une semaine se passa, et le blessé, qu'il avait gardé près de lui, se trouva guéri. Son maître vint le reprendre; mais de l'échange de bons soins, d'une part, et de caresses de l'autre, l'affection était née entre le malade et son médecin. Pour tous deux la séparation fut douloureuse; l'absence n'affaiblit pas le souvenir: aussi quand le jour du marché ramenait à Londres le conducteur de bestiaux et son chien, Simon guettait le passage du troupeau en marche vers l'abattoir d'Union street; Rover, au risque d'un mauvais coup, se détournait un peu de son chemin, il allait furtivement lécher les mains qui avaient fermé sa blessure, et, joyeux, revenait en grande hâte à son devoir.
Ces bonnes rencontres qui se succédaient à jours fixes cessèrent, et pendant plusieurs mois Simon ne revit plus Rover.
Il commençait à se supposer pour toujours privé de ses caresses, quand un matin, au réveil, dans son bouge, il le trouva blotti à ses pieds. Il eut d'abord une grande joie à laquelle se mêla bientôt un profond sentiment de pitié. Rover n'était plus le serviteur qui se soustrait à la surveillance d'un maître pour aller passer un moment avec son ami, c'était un malheureux incurable qui venait réclamer le secours constant du seul protecteur qui l'eût jamais assisté. Simon examina les yeux de Rover, et reconnut qu'il avait totalement perdu la vue. Il le garda, et à compter de ce jour on les rencontra toujours ensemble.
On avait vu souvent à Londres le chien du pauvre guidant son maître aveugle; on vit cette fois le pauvre demandant l'aumône pour son chien aveugle.
L'épitaphe de Simon Eady, citée par l'éditeur John Seago au bas du portrait gravé par Rowlandson, dit que le pauvre du cimetière de Saint-Gilles est mort le 18 mai 1783. Il y a ici une erreur de date. Simon Eady ne mourut que le 25 avril 1788. On lit dans le Gentleman's Magazine de cette même année, page 467:
"L'homme connu sous le nom du vieux Simon, qui a été vu errant dans cette ville, couvert de haillons, chaussé de chiffons, trois vieux chapeaux sur la tête, et des bagues de cuivre plein les doigts, est mort dans Bridewell où il était détenu comme vagabond pour la seconde fois."
L'enquête du coroner porte dans son verdict: Mort par la visite de Dieu, c'est à dire d'apoplexie.

Le Magasin pittoresque, novembre 1870.