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jeudi 30 juillet 2015

Hymen.

Charmantes lectrices qui rêvez "d'hymen", savez-vous d'où vient ce nom?


C'est une héroïque histoire d'amour, arrivée il n'y a pas moins de trois mille ans, qui, rendant célèbre le nom d'un jeune homme d'Athènes, fit de ce nom l'appellation symbolique donnée au mariage dans tous les pays du monde.

Le bel Hymen.

Un jeune homme d'Athènes, nommé Hymen, d'une extrême beauté, mais d'une origine obscure, devint amoureux d'une jeune fille dont la naissance était infiniment au-dessus de la sienne.
Cette inégalité le força à cacher sa passion, sans lui inspirer la résolution de la vaincre. Il se tut. Mais il suivit partout l'objet de sa tendresse, sans chercher d'autre plaisir que celui de le voir et sans espérer même la douceur d'en être aperçu.
Un jour que les jeunes filles d'Athènes les plus illustre devaient célébrer sur les bords de la mer la fête de Céres, de laquelle les lois avaient exclus tous les hommes, Hymen, instruit que sa bien-aimée devait en être, se travestit à la hâte et courut se joindre à la troupe dévote qui sortait de la ville. Il était dans cet âge aimable où un beau garçon, à l'aide d'un habit emprunté, peut aisément passer pour une belle fille.
La fête commence. Un saint zèle dicte les chants et anime la danse... quand tout à coup des pirates paraissent, fondent sur cette jeunesse effrayée, l'enchaînent, l'entraînent sur leur vaisseau, forcent de voiles et arrivent rapidement sur un rivage qui leur était connu et où ils se croyaient en sûreté. Là, ils débarquent leur proie, se livrent sans ménagement à tous les excès de la bonne chère et s'endorment enfin, noyés de vin.
Alors le jeune Hymen propose à ses compagnes d'égorger leurs ravisseurs. Elles frémissent. Il les rassure, il parle, il presse, il persuade. Il saisit une épée. Ses compagnes s'arment à son exemple. Il donne le signal, chaque bras est levé et frappe en même temps. Tous les pirates sont massacrés.
Mais comment et par où sortir de ce lieu inconnu? Hymen, sans se découvrir, offre de partir pour Athènes, et promet de hâter son retour. On répond à ses offres par mille cris de reconnaissance et de joie. Lui, cependant, court au vaisseau, l'examine, en retire les provisions, en détache les cordages et les voiles. On l'aide dans ce travail, du mieux que l'on peut. Alors il rapproche les branches de quelques arbres qu'il voit dans les terres, il y attache les voiles du vaisseau et forme ainsi pour ses compagnes un asile éloigné du rivage et à l'abri des flots de la mer.

Bons Athéniens, ne pleurez plus vos filles.

Il arrive à Athènes qui se trouve plongée dans la consternation la plus profonde. Les temples, les rues, les places publiques, les maisons des particuliers ne retentissaient que de gémissements.
On entend alors une jeune fille qui s'écrie.
- Athéniens! accourez tous, venez, écoutez-moi. Je viens vous rendre les filles chéries que vous pleurez. Elles vivent, vous les reverrez. J'en atteste les dieux qui vous les ont conservées.
A ces mots le peuple accourt. On entoure en tumulte le jeune Hymen.
Il demande du silence. Il raconte alors son aventure avec vivacité, avec cette confiance que donne la passion. Il voit tour à tour, dans les regards de cette foule qui l'écoute, la surprise, l'admiration et la joie. Il profite de ce moment, se découvre, se nomme et demande pour récompense la jeune Athénienne qu'il aime.
Un applaudissement universel lui répond. Il part: on le suit, on ramène ses compagnes. Un mariage solennel le rend le plus heureux de tous les maris, la jeune fille qu'il épouse est, par la suite, la plus fortunée de toutes les Athéniennes.

***

Cet événement extraordinaire resta profondément gravé dans le souvenir des Athéniens et fit du jeune Hymen un dieu qu'ils évoquèrent dans leurs mariages.
Le nom est resté.
Hymen est synonyme de mariage.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

Superstitions matrimoniales.

Superstitions matrimoniales.

Il existe beaucoup de superstitions relatives aux trois actes les plus importants de la vie: la naissance, le mariage et la mort. Nous parlerons d'abord de quelques usages curieux concernant les mariages en Angleterre.
La fiancée ne doit pas avoir d'épingle dans sa robe de mariée; si elle en a, elle sera malheureuse; tout doit être cousu solidement.
Elle doit également éviter de porter quelque chose de couleur verte. Mêmes les émeraudes seront néfastes pour elle ce jour-là.
Le mois où l'on se marie le moins en Angleterre est le mois de mai, car ce mois est considéré comme portant déveine à ceux qui se marient. 
En Ecosse, on se marie de préférence le 31 décembre.
Dans l'Angleterre du Nord, les cuisinières jettent de l'eau bouillante sur le seuil de la maison, pour tenir la place chauffée aux nouveaux mariés. Et lorsque ceux-ci quittent le logis pour faire un voyage de noces, on jette une paire de vieilles pantoufles sur leur chemin. Cela signifie bonheur. Personne ne sait d'où vient cette superstition bizarre.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

Un brevet de capucins.

Un brevet de capucins.

En feuillant, au département des manuscrits de la bibliothèque impériale, un curieux mélange de lettres, notes, vers, dissertations scientifiques, et autres pièces inédites, faisant partie de ce qu'on appelle le "résidu de Saint-Germain", nous avons trouvé (paquet 4, n° 6, p. 129) un brevet de capucins orné d'un encadrement gravé.



C'est une estampe rare et dont nous ne connaissons même aucun exemplaire. La dimension de l'encadrement est plus grande du double de notre gravure. L'impression du texte et des ornements du brevet a bien été faite sur la même feuille de papier; mais il semble, d'après certains traits qui débordent à l'intérieur du cadre, que primitivement le texte, quel qu'il fût, était gravé contre la bordure et non en lettres mobiles. Les figures et symboles mêlés aux ornements ne laissent point de doute d'ailleurs sur la destination spéciale de l'estampe.

Le Magasin pittoresque, décembre 1853.

La Sainte-Chapelle du château de Bourbon-L'Archambault.

La Sainte-Chapelle du château de Bourbon-L'Archambault.


Le vieux château de Bourbon-l'Archambault est célèbre surtout par sa tour, la Quiquengrogne, encore aujourd'hui debout, et sa Sainte-Chapelle, détruite à la fin du siècle dernier. D'anciennes gravures (1) et des descriptions minutieuses ont permis au crayon de reconstruire ce dernier édifice, qui était un des chefs-d'oeuvre de notre architecture gothique du quinzième siècle.
En entrant dans la cour du château on voyait deux chapelles. L'une d'elles avait été bâtie par le duc Louis 1er et dédiée à Notre-dame: elle était fort petite et d'un style ogival sévère. Notre gravure en montre la façade à gauche. L'autre la Saint-Chapelle, construite sur les dessins de Clément Mauclère et achevée dans les premières années du seizième siècle, était dédié à Jésus Christ crucifié. 




Les deux statues placées dans des niches et sous des clochetons aux deux côtés de l'entrée principale du porche sont celles d'Adam et d’Ève. Les trois statues que l'on entrevoit au fond du porche sont, au milieu, saint Louis, qui avait donné au duc Robert un morceau de la vraie croix, et, d'un côté, le duc Jean II, fondateur de l'église, de l'autre sa femme, Jeanne de France. Aux angles du porche étaient deux petits escaliers tournants qui conduisaient à la terrasse ornée d'une jolie balustrade en pierre sculptée. Sur le pignon, au-dessus de la petite galerie à jour, on voyait, suivant quelques autorités, non pas une fenêtre ogivale comme celle représentée dans notre gravure, mais une fleur de lis colossale servant de base à une croix en fer doré.
Un rinceau de vigne serpentait tout autour de l'église, à la naissance des fenêtres, et les contre-forts formaient une sorte d'arcade continue sous laquelle on pouvait se promener depuis une des extrémités du porche à l'autre. La flèche, finement découpée, était décorée de pilastres, de clochetons et d'ogives.
La longueur totale de l'édifice était de 110 pieds, sa hauteur sous voûte de 70 pieds, sa largeur de 37. Trois colonnes en bronze doré ornaient l'autel: de la colonne du milieu retombait une branche d'arbre qui soutenait en l'air un ange portant le saint sacrement. Les stalles étaient élégamment sculptées, ainsi qu'un dais très-riche sous lequel on voyait le Père éternel faisant sortir le monde du chaos. La crypte, appelée le trésor, et où le morceau de la vraie croix était conservé dans un reliquaire d'or enrichi de rubis, de saphirs et de grosses perles, était au-dessous de l'ancienne petite chapelle, mais on y descendait par un escalier pratiqué dans la Sainte-Chapelle...
Il ne reste plus rien des deux chapelles; on ne voit que trois tours du château.

(1) Voy. le Callicanum monasticon, in-folio; l'Ancien Bourbonnais, par Allier; une lithographie du recueil l'Artiste, par André Durand, 1839; etc.

Le Magasin pittoresque, décembre 1853.

mercredi 29 juillet 2015

Le carnet de madame Elise.

Un moulin sur les épaules.

"On a beaucoup ri, du temps de François 1er, de ces seigneurs qui, pour faire figure à la fameuse entrevue du Camp du Drap d'or, y portèrent, comme dit un contemporain, leurs moulins, leurs forêts et leurs prés sur les épaules.
"Je ne me sens pas le cœur de rire d'une femme qui porte sur ses épaules, par les salons et les promenades, la joie et la paix du ménage, le repos d'esprit et quelquefois l'honneur de son mari, le bien-être et l'avenir de ses enfants.
"On ne peut plus rire d'un travers quand il devient un crime."

                                                                                                                          Macé.

Ce n'est pas uniquement la coquetterie qui pousse tant de femmes à dépenser beaucoup pour leur toilette, c'est aussi une fausse conception des valeurs relatives des choses. Elles estiment qu'il est sage, qu'il est convenable pour elles de s'arranger avec goût, de s'habiller suivant la mode, de se rendre agréable aux yeux; on le leur dit maintes fois d'ailleurs.
Mais comme ce devoir répond à une tendance naturelle, forcément elles arrivent à s'en exagérer l'importance, elles le placent au premier rang; puis l'entraînement causé par la vanité, l'émulation, la jalousie font le reste, en sorte qu'on voit fréquemment des femmes honnêtes, bien élevées, dont l'esprit est juste, arriver insensiblement à des excès déplorables.
Une partie trop considérable du budget est consacrée à leur habillement et cependant elles la dépassent, rognant sur la nourriture, prenant les réserves faites en vue du loyer, de l'établissement des enfants; le désordre, la gène, la misère même atteignent le foyer dont les ressources, entre des mains prudentes, suffisaient à assurer le bonheur.
L'inquiétude produite par le manque d'argent détruit toute paix; les compromissions, les expédients nuisent à la dignité; enfin, la sécurité de l'avenir est perdue.
La femme qui n'a pas su résister à cet entraînement accumule autour d'elle des ruines, elle tue dans le germe des félicités, des gloires, de brillantes destinées peut être; je crois qu'en général son oeuvre destructive est inconsciente; elle agit en enfant qui ne sait pas comparer, qui regarde avec des yeux ignorants les événements et les résultats.
Il faut la placer énergiquement en face de ses devoirs, lui montrer qu'ils sont d'ordre différent et qu'ils réclament d'elle des soins, des dépenses et des efforts très inégaux.
Elle est épouse et elle est mère, elle est donc chargée du bonheur, de la dignité, de l'honneur, de l'avenir de tous ces êtres qui dépendent d'elle en tant de points; c'est à elle qu'incombe la charge très lourde de diriger la maison, de répartir les revenus, d'assurer le bon fonctionnement de la vie intérieure et extérieure. Oui, on lui a dit qu'elle devait être toujours séduisante et gracieuse; mais les moralistes n'entendent pas qu'elle doive dépenser pour cela l'argent nécessaire à l'éducation de ses enfants: un col blanc, une ceinture bien tendue, un tablier coquet, voilà les accessoires qui suffisent à rehausser une robe un peu usagée; avec un joli sourire, de l'entrain, une voix rieuse, toute femme sera belle.
Je me dis qu'elle verra passer sans envie une amie bien parée, couverte de dentelles ou de fourrures précieuses; mais qu'à ce moment, au lieu de jeter un regard attristé sur ses propres vêtements, elle considère son mari tranquille, ses enfants bien portants, et sa tristesse se changera en joie. C'est par là seulement qu'elle peut établir la paix de son foyer sur des bases inébranlables.

                                                                                                               Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

Mariages originaux.

Mariages originaux.

Nous sommes toujours surpris et amusés quand nous apprenons des mariages que la disproportion des âges des conjoints rend étranges et même ridicules. Il nous semble extraordinaire, invraisemblable, qu'une jeune fille de dix-huit ans épouse un"barbon" de cinquante ou soixante ans.
Et cependant le présent nous montre assez souvent de pareilles unions, le passé en présente de plus bizarres encore, de plus incroyables.
Le XVIIIe siècle a été très fécond en ces sortes de mariages. Et parmi tous ceux que nous pourrions citer, nous ne retiendrons que les plus cocasses, les plus disproportionnés.
Ce que l'on voit le plus fréquemment, c'est l'union d'un vieillard avec une jeune fille attirée par le titre ou par la fortune du prétendant. Il est plus rare que le contraire se produise et qu'un jeune homme épouse une femme âgée. Or, au mois de mars 1725, le jeune Duchemin, âgé de seize ans épousa la Duclos, la célèbre actrice, qui était alors dans sa cinquante-quatrième année. Ce mariage d'ailleurs, ne réussit pas à la comédienne, qui, rouée de coups par un mari lassé de la tendresse et des soins trop assidus de sa compagne, lui intenta un procès pour faire casser le mariage. Mais le divorce n'existait pas encore, la Duclos perdit son procès et dut continuer à vivre avec un misérable qui la battait, la ruinait et la trompait.
Voici maintenant d'autres mariages, qui, bien que l'épousée soit plus jeune que l'époux, et même à cause de cela, ne manquent point d'originalité.
En janvier 1707, le comte d'Evreux, grand seigneur, ayant besoin de redorer son blason, épouse Mlle Crozat, âgée de douze ans, mais qui lui apporte une dot de deux millions.
Le 10 avril 1725, Mlle de Prie, sept ans et demi, "est accordée à M. d'Aubusson", dix-sept ans, lequel achète quelques semaines plus tard le régiment de Royal-Piémont.
Enfin, le comble de l'originalité paraît atteint par le mariage au mois de mai 1720, du marquis d'Oise avec Mlle André. Le mari, brigadier des armées du roi, avait trente-trois ans; la jeune épouse avait un peu moins de... vingt mois.
Ces mariages, comme l'on pense bien, ne furent jamais consommés. C'étaient de pures affaires d'argent, des marchés, où les uns échangeaient leur fille contre le titre des autres. Aussi tous les mariages de ce genre qui furent contractés à cette époque donnèrent-ils lieu à des revendications et à des procès sans fin.

                                                                                                                       G. Leduc.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

La guerre racontée par les soldats russes.

La guerre racontée par les soldats russes.

Les futurs historiens du siège de Port-Arthur trouveront des documents sincères dans les lettres que les soldats de Stoessel ont réussi à faire parvenir, en dépit du blocus japonais, à leur famille et à leurs amis.
Mon Dimanche est heureux de pouvoir offrir à ses lecteurs les plus intéressants passages de ces lettres, parues dans les journaux russes et qui renferment les plus vraies des impressions de campagne.

Récit de Zélénoff.

Le soldat Zélénoff décrit en ces termes un combat dans le secteur nord-ouest de Port-Arthur:
De nuit, les Japonais se précipitent dans nos tranchées. Ils ne disent pas un mot, jusqu'à ce qu'ils soient au milieu de nous. Dans l'obscurité, ils ont l'air de géants; l'un d'eux me saute dessus: son poids m'effraie plus que sa baïonnette. Mais je suis le conseil de mon capitaine et je croise énergiquement la baïonnette. La baïonnette du Japonais m'égratigne au sommet de la tête, mais la mienne le transperce. Beaucoup des nôtres sont tués par les Japonais, qui s'approchent en rampant comme des vers, attrapent nos camarades par les jambes et les renversent. L'ennemi se sauve. Tout à coup, un Japonais que nous croyions mort bondit sur ses pieds et enfonce un couteau dans le dos de Galakoff. Nous en sommes si fâchés que nous saisissons le Japonais à bras-le-corps et lui tournons la tête jusqu'à ce que la nuque lui craque. Le voilà mort pour de bon cette fois.

Récit de Somionof.

Le sergent Somionof donne une idée du véritable effet de ces bombardements qui paraissent si effroyables dans les télégrammes.
Hier, les Japonais ont canonné toute la journée les forts et la ville. Dans les forts, il y eut deux tués; dans la ville personne ne fut touché; et pourtant une centaine d'obus tombèrent dans les places les plus fréquentées. Aujourd'hui, tout le monde se moquait des obus et on s'amusait à les ramasser: alors l'un d'eux éclata dans une boutique où étaient couchés sept malades. Je vis l'explosion en passant et j'accourus. Le toit avait disparu. Les malades étaient tous à terre, en un seul tas. L'un n'avait plus de tête, un autre avait été écrasé par une poutre, trois autres étaient morts de peur. Il y en avait un partagé en deux moitiés: il geignait comme un lapin, et, me prenant pour un Japonais, il cria: "Achève-moi, je souffre trop."

Récits de Voronof et de Wolsky.

Une autre lettre du fusilier Voronof montre comment les russes traitent les lâches.
Les Japonais s'approchent par milliers. Alors deux de nos soldats se sauvent. Mon voisin se retourne, tire sur l'un d'eux et le blesse au bras. On les rattrape, on les place contre l'épaulement, bien en vue. Mais les obus japonais ne les atteignent pas. Alors, je leur attache dans le dos une pancarte portant le mot lâche, et nous les forçons à marcher à travers la ville et les retranchements. Quiconque les aperçoit crie: "Lâches!" C'est terrible pour eux. La nuit suivante, l'un se coupa la gorge, mais l'autre continua à se promener avec sa pancarte, et chacun le bafoua, et on lui donna des coups de pied.
Wolsky raconte cet épisode d'une sortie russe:
Quatre des nôtres se trouvent isolés. Les Japonais se précipitent sur eux en mugissant comme des taureaux, mais sans tirer, tant ils sont en fièvre. L'un des quatre jette son fusil et lève les mains: ses camarades l'exterminent et continue à combattre. Un officier japonais brandit une longue épée et grappe l'un des Russes, mais celui-ci l'abat d'une balle dans la tête. Les trois hommes se groupent et résistent aux Japonais durant cinq bonnes minutes. Une balle tue l'un d'eux; le deuxième est saisi par les jambes et renversé. Le troisième reste debout comme un roc au milieu des vagues; il brandit son fusil et tue à coups de crosse plusieurs Japonais. Un petit officier agite un mouchoir, pour lui faire signe de se rendre. Mais il ne veut pas; en criant: "Hourrah!" il se précipite sur eux, et tombe enfin percé de six baïonnettes...

Noël russe en Mandchourie.

Dimitri Bagrianof écrit du bord du Cha-Ho:
"Noël! officiers et hommes boivent solennellement la vodka (eau-de-vie) à la santé du tsar. Le chef de bataillon, tout en remplissant de l'alcool national un grand verre, dit d'une voix grave: "Je bois à la santé de Sa Majesté l'empereur Nicolas II!" Il boit, il s'incline, fait un signe de croix. Ses officiers et ses hommes l'imitent. Tout le monde use du même verre. Chacun a pour sa part une tcharka, c'est à dire un peu plus de 12 centilitres. Maintenant, on nous distribue les cadeaux envoyés: celui-ci reçoit de bonnes choses à manger, celui-là des bottes neuves ou des images pieuses, cet autre, qui est un savant, des livres et de quoi écrire. Des centaines de milliers de cigarettes arrivent de Crimée. Il y a aussi des dons bizarres: un parfumeur nous a expédié mille flacons d'odeur!
"On dîne. On absorbe des quantités énormes de soupe aux choux et de thé sans crème. Puis nous nous amusons. Les uns se lancent à toute vitesse du haut des petites collines, montés sur les louizhi, qui sont des patins à neige moscovites. Voici un combat de boules de neige: on y va pour de bon; on se jette même des morceaux de glace; les joues déchirées et les yeux au beurre noir ne provoquent que des rires; personne ne proteste.
"On organise des concours de danse: face à face, Ivan et Louka dansent le trépak ou la kazatchka, jusqu'à ce que l'un des deux tombe de fatigue et s'avoue vaincu.
"Quant aux Cosaques, ils ont leu djidjitovka: ils tirent des coups de fusil, debout sur leurs selles ou bien couchés sous le ventre de leur cheval.
"La nuit approche. On se rassemble autour des feux. Des artistes dessinent sur la neige, à la pointe de leur baïonnette, des caricatures de camarades ou bien de Japonais. Le pisar (écrivain) du régiment écrit, à raison d'un sou pièce, des lettres pour les familles. Il excelle dans l'épître amoureuse, et il ajoute même des vers, en l'honneur de l'adorée de Dimitri ou d'Alexis. Il termine toujours en affirmant que la guerre touche à sa fin, et que, dans la bataille un Russe vaut vingt Japonais."

Une musique lente, et doucement triste, résonne. Là-bas, des chœurs entonnent les vieilles chansons qui charment les dimanches d'été dans les villages de l'immense patrie russe.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.