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jeudi 6 juillet 2017

Le budget d'une famille française au Tonkin

Le budget d'une famille française au Tonkin.


Beaucoup de nos lecteurs savent déjà que la vie est large et facile au Tonkin; ils prendront intérêt aux détails que publie le Bulletin de Renseignements coloniaux sur le budget d'une famille française au Tonkin. Nous leur laissons le soin de faire eux-mêmes la comparaison avec ce qu'ils connaissent de la vie en France.

Loyer d'une habitation comprenant deux chambres à coucher,
salon, salle à manger, vestibule, avec bâtiment séparé pour
la cuisine, l'écurie et autres communs, location faite à raison 
de 100 francs par mois :                                                                                       1.200 fr.
Nourriture, vin compris, maximun de 150 francs par mois:                 1.800 fr.
Habillement de deux personnes par an:                                                          400 fr.
Cuisinier chinois, par an:                                                                                       380 fr.
Boy (domestique indigène) pour les soins de l'intérieur,
blanchissage, etc.:                                                                                                     240 fr.
Boy, pour le cheval:                                                                                                  200 fr.
Nourriture du cheval:                                                                                              150 fr.
                                                                                                                                        _____
                                                                                                  
                                                                                                  Total:                        4.370 fr. 

Ajoutons qu'un vêtement complet en étoffe blanche coûte, chez un tailleur indigène, environ 12 francs, et que les dames peuvent faire venir de France, par colis postaux, leurs toilettes que les couturières leur envoient démontées et dont il n'y a qu'à rassembler les diverses parties.
Aussi, tous les fonctionnaires, tous les négociants et artisans font-ils des économies.

Journal des Voyages, janvier à juin 1889.                  

dimanche 30 octobre 2016

La justice indigène au Tonkin.

La justice indigène au Tonkin.


L'occupation du Tonkin par les troupes françaises, la remise de l'administration de la justice à des magistrats européens, ont eu pour conséquence la suppression de châtiments barbares empruntés au code pénal chinois. On ne torture plus les condamnés à mort; on se contente de les décapiter.
Mais, d'autre part, il eût été imprudent d'assimiler au point de vue pénal les indigènes tonkinois aux Français et de leur appliquer pour leurs méfaits, les châtiments prévus par nos codes européens.
Si l'on considère que par la frontière Nord du Tonkin, malgré la surveillance exercée de ce côté par les postes des territoires militaires, il se produit une infiltration incessante de malandrins jaunes, voleurs, pillards, et, à l'occasion, assassins, on se rendra compte qu'il était nécessaire de conserver des pénalités plus efficaces que celles appliquées aux délinquants de la race blanche.
C'est pourquoi la justice indigène tonkinoise a conservé le droit de prononcer les peines de la cangue, de la cadouille et de la décapitation par coupe-coupe.
Lorsque des pirates ou des malandrins jaunes tombent entre les mains de nos soldats ou de la police indigène, on s'empresse de les mettre à la cangue. On donne ce nom à un instrument qui ressemble à un fragment d'échelle. Le patient passe sa tête entre les barreaux et l'une des traverses se resserre autour du cou de telle façon qu'il impossible au porteur de la cangue de se débarrasser tout seul de l'appareil.





Celui-ci, outre la gêne physique qu'il inflige comme premier châtiment au délinquant, a encore pour but d'enlever aux prisonniers une partie de leur agilité, de les empêcher par exemple de se sauver par les trous qu'ils excellent à pratiquer dans les paillotes en terre qui servent là-bas de prisons.
Pendant la journée, les condamnés à la cangue sont employés à des travaux d'utilité générale: défrichements, construction de routes, corvées d'assainissement, sous la surveillance de tirailleurs tonkinois, l'arme chargée. Cette précaution n'est pas inutile car les évasions sont fréquentes, et il suffit d'un moment d'inattention pour qu'un porteur de cangue brûle la politesse à ses gardiens et gagne la brousse; un compatriote charitable le débarrasse de son instrument de supplice et voilà un nouveau pirate qui ira s'enrôler au repaire le plus proche.
Les mandarins tonkinois condamnent volontiers leurs justiciables à la peine de la cadouille.
L'indigène qui doit la subir est étendu de tout son long devant la maison du juge, sur la terre soigneusement aplanie.
Les pieds et les mains sont liés à des piquets, son visage est tourné vers le sol, il a le postérieur en l'air.




L'exécuteur, armé d'une baguette de rotin grosse environ comme le petit doigt, applique sur les parties charnues du condamné, dix, quinze ou vingt coups de cadouille conformément à la sentence du magistrat. Après quelques coups, la peau se détache, la chair se zèbre de raies sanguinolentes.
L'exécution terminée, on lave les plaies avec de l'eau salée dans laquelle on a fait infuser des herbes de pays. Il paraît que les indigènes supportent admirablement cette médication qui semblerait sans doute atroce à des Européens; mais elle a pour effet, paraît-il, de cicatriser rapidement les blessures faites par la cadouille et d'empêcher la suppuration.
Jusqu'en 1886, les magistrats français étaient autorisés à infliger cette peine corporelle; depuis cette époque, ce privilège, si c'en est un, a été réservé à leurs collègues tonkinois.
Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, que les indigènes préfèrent de beaucoup les quinze à vingt coups de cadouille de leur mandarin aux trois mois de prison que leur infligerait pour le même motif le juge correctionnel. Quand l'exécuteur chargé d'exécuter la cadouille se trompe dans le nombre de coups, l'équilibre est rétabli par l'application sur le postérieur de l'exécuteur lui-même du nombre de coups indûment distribués au condamné; aussi, pour éviter ce désagrément, les exécuteurs ont-ils l'habitude de compter à haute voix les coups qu'ils distribuent: mot, un; hai, deux; ba, trois;... nam, cinq; etc.
L'occupation française a fait supprimer du code tonkinois un supplice épouvantable, emprunté à la pénalité chinoise, la mort sous le bâton.
Le bourreau chargé de l'exécution appliquait au condamné cent coups de rotin sur le dos et les parties charnues, mais comme la loi exigeait que le patient éprouvât intégralement la souffrance à laquelle il avait été condamné, l'exécuteur ne devait administrer le coup mortel, c'est à dire qui brisait la colonne vertébrale qu'à la centième fustigation.
La peine de mort est encore fréquemment prononcée au Tonkin; les actes de piraterie et de violence sont si nombreux que la répression doit se faire rapide et terrifiante pour éviter autant que possible le renouvellement des actes qui ont motivé la condamnation.
Le condamné à mort a la tête tranchée à l'aide d'un coupe-coupe; c'est un sabre courbe à lame très large. On amène le patient jusqu'au bord de la fosse dans laquelle il sera inhumé, on le fait mettre à genoux et on lui attache les mains à un piquet planté derrière lui.
Puis l'exécuteur trace avec sa salive imprégnée de bétel une marque rouge sur le cou du condamné; et saisissant son coupe-coupe, il le brandit et l'agite plusieurs fois autour de la tête du malheureux qui suit de l’œil les évolutions de son bourreau.
Celui-ci doit, sous peine d'un châtiment sévère, détacher la tête d'un seul coup. Avant l'occupation française, il s'exerçait autour des condamnés à mort un trafic odieux. L'exécuteur allait trouver la famille et la menaçait, si elle ne lui donnait une certaine somme d'argent, de prolonger l'agonie du condamné en s'y reprenant à plusieurs fois pour le décapiter. Cet abominable chantage a aujourd'hui disparu.
Le juge annamite qui a prononcé la peine, assiste à l'exécution sous un parasol, insigne de sa dignité. Souvent les parents et amis du malheureux sont présents et veillent à ce que la tête soit enterrée avec le tronc. Mais bien souvent, l'arrêt de mort spécifie que la tête, enfermée dans une cage de bambou, sera exposée pendant un nombre de jours déterminé, soit au marché, soit dans tout autre lieu public, avec un écriteau indiquant les motifs de sa condamnation.
Cette exhibition, qui, chez les peuples civilisés, semblerait répugnante, est, paraît-il, indispensable en pays jaunes; elle fait partie du châtiment et en est comme une aggravation. Aussi affirme-t-on que parfois des négociations sont entamées entre le mandarin et la famille de l'accusé pour que, moyennant une rémunération parfois considérable, l'exposition de la tête ne soit pas inscrite dans la sentence.

                                                                                                                                    R.

Le petit Journal militaire, maritime,colonial, 22 mai 1904.

lundi 20 juin 2016

Au Tonkin.

Au Tonkin.

Notre gravure montre un poste avancé dans les rizières, au Tonkin, et la sentinelle qui veille avec prudence. Nous ne saurions, en effet, être trop aux aguets dans ce pays où les pirates cherchent à continuer leur coupable industrie.





C'est ainsi que le 25 février au soir, sur le fleuve Rouge, en aval de Traihun, une bande du Than-Hoa a attaqué un convoi de 13 jonques, non escorté descendant de Lao-Kaï, avec un chargement de thé, d'étoffes, d'étain et d'espèces, puis un convoi montant de 23 jonques, escortés de tirailleurs.
Cinq jonques ont été coulées, quatre ont été amenées par les pirates dans l'arroyo de Nigoï-tié. Vingt-cinq femmes et enfants ont été enlevés. Plusieurs coolies ont été tués ainsi qu'un tirailleur. On compte également un blessé et deux hommes disparus. Trois mille piastres ont été enlevées.
Une reconnaissance envoyée le 26 février a ramené les dernières jonques. Les villages voisins auraient participé au pillage.
Un télégramme d'Hanoï, du 3 mars, dit que le Doï-Vo et sa bande, cernés dans le village de Giao-Phuny (Nam-Dinh), se sont fortifiés dans une maison où, après une résistance acharnée de plusieurs heures, ils ont été anéantis par le feu de la troupe. Le cadavre carbonisé du Doï-Vo a été reconnu; vingt et un autres gisaient à côté de lui. Trois miliciens ont été tués et trois autres blessés
Ce résultat considérable aura pour effet de mettre fin aux nombreux actes de brigandage qui désolaient les six huyens de la province de Nam-Dinh.

Le Petit Moniteur illustré, dimanche 27 avril 1890.

mercredi 16 avril 2014

Nouvelles de nos colonies.

Le Tonkin.

A Hong-Hoa, que j'ai visité, écrit un jeune soldat de notre armée, on jouit d'un grand calme, d'un trop grand calme, disent quelques-uns, grâce aux remparts massifs, à la Vauban, qui entourent la ville et à sa nombreuse garnison. Mais la région, soit la rivière Noire, soit la rivière Rouge, ne laisse pas d'être assez troublée, tandis que là-haut, sur la frontière de Chine, règne la sécurité la plus absolue: il est vrai que là le pays est désert et peu tentant pour les pirates.
Autour de la ville, le paysage est fastidieux: le fleuve, des rizières, des bouquets de bambous et la plaine plate (au moins d'un côté) à perte du vue. Les chasseurs y trouvent des ressources; mais ils ne peuvent pas s'aventurer bien loin. Sans parler des tigres qui peuplent la brousse ni des éléphants, qu'on rencontre en troupeau de plusieurs centaines à quelques 50 ou 60 kilomètres au dessus de Hong-Hoa, les oies, canards, perdrix, cailles, sarcelles, poules de bruyère, etc., ne manquent pas. L'hôpital est le seul bâtiment en pierre qu'ait construit le génie; il est entouré d'un assez grand jardin planté de bananiers, de papayers, de cycas, de rosiers, de bambous, de letchis, de goyaviers et de l'éternel ibiscus.
A défaut de rossignols, le pays est peuplé de corbeaux d'un sans-gène et d'une familiarité excessifs. Avec les rats, les cancrelats, les moustiques, les margouillats, les scolopendres, ils font partie de l'association qu'ont formé entre eux tous les animaux nuisibles pour tourmenter l'homme au Tonkin.

Journal des Voyages, Dimanche 19 mai 1889.

vendredi 6 septembre 2013

Nouvelles de nos colonies.

La repression de la piraterie au Tonkin.

Un des principaux chef pirate de la province de Bac-Ninh possédait 300 man de riz, prêts à être récoltés. Le tong-doc, pour ne pas laisser augmenter les ressources d'un ennemi, résolut de faire faire la récolte sous ses yeux par des coolies, protégés par ses soldats. Comme il arrivait sur les lieux, il vit venir à lui un grand nombre de pirates, parfaitement déguisés en linh-tap, qui s'approchèrent en faisant les saluts d'usage et en se prétendant envoyés en renfort par le poste de Luc-Dien.
Arrivés à quelques pas, ils épaulèrent leurs armes et firent feu à bout portant sur le tong-doc et ses compagnons. Vingt-sept gardes civils, parmi lesquels un adjudant français, restèrent sur le carreau. Les autres s'enfuirent. Le tong-doc n'a pas été atteint et a pu se mettre en sûreté à Bac-Ninh.
La poursuite des pirates continue vigoureusement dans la province de Bac-Ninh.

Journal des voyages, dimanche 27 janvier 1889.

Nota de Célestin Mira, moine copiste : j'ignore ce qu'est un man (de riz !), si un lecteur aimable ou une lectrice charmante pouvait combler mon ignorance, j'en serais ravi.

dimanche 25 août 2013

Moeurs et coutumes des différents peuples.

L'examen des lettrés au Tonkin.

Si rien de ce qui touche à nos colonies de l'Extrème-Orient ne saurait nous laisser indifférents, la cause de l'instruction dans ces contrées lointaines doit nous intéresser d'une façon particulière, nous autres Français, adeptes et victimes tout à la fois du surmenage intellectuel.
Aussi, avons-nous pensé à faire défiler sous les yeux de nos lecteurs les différents aspects d'une des cérémonies les plus curieuses de l'Annam: la proclamation des lauréats du concours des lettrés.
L'examen des lettrés, qui a lieu tous les trois ans à Nam-Dinh, est destiné à assurer le recrutement des fonctionnaires de l'Etat, et ces derniers forment en Annam une véritable classe à part, une aristocratie jouissant de privilèges et de prérogatives très enviés. On juge de l'animation que peut donner à la ville cette avalanches d'aspirants-bacheliers, licenciés ou docteurs, de toute classe et de tout âge, accourus de tous les points de l'Annam. Dès que la session est ouverte, le calme renaît: le candidat, qui a apporté avec lui quatre bambous, une paillote et une natte, s'installe dans le coin qui lui est réservé et n'en sort plus pendant toute la durée des examens, soit près d'un mois. Comme on le voit, ces conditions de travail rappellent, de loin, c'est le cas de le dire, celles qui sont imposées à nos logistes de l'Ecole des Beaux-Arts. La session close, les examinateurs, venus de Hué en grande pompe, font le classements des compositions, et, le jour de la cérémonie, les noms des nouveaux lettrés sont proclamés par un crieur juché sur une estrade.



C'est cette cérémonie, sous ses divers aspects, que représentent nos dessins, et les légendes qui les accompagnent nous dispensent de les commenter un à un. Le camp des lettres est situé à environ deux kilomètres de la ville; il est entièrement construit en paillotes et en bambous, ce qui lui donne un cachet particulier. A l'entrée, à droite de la grande avenue qui conduit à la pagode royale, s'élève une estrade abritée par des nattes et ornée de bandes de broderie: c'est la tribune officielle; sur le côté gauche de la même entrée, les examinateurs, en grand costume, entourés de leurs serviteurs et de leurs porte-parasols, sont assis sur leurs escabeaux. A gauche de l'estrade d'honneur, sur un plancher élevé formant tribune, afin de dominer la foule bruyante qui se presse autour, les crieurs, armés d'énormes porte-voix, proclament le nom des élus.


A l'appel de leur nom, les lauréats sortent de la foule, viennent saluer et se placer à la gauche de l'estrade d'honneur. Lorsque le groupe est au complet, on remet à chaque licencié le costume de lettré, qui se compose d'une tunique noire, d'un bonnet carré et d'une paire de sandales chinoises.



Ainsi équipés, ils se rendent à la pagode royale et se rangent dans la cour. Alors, et après qu'ils ont reçu les instructions des mandarins qui les accompagnent, sur la façon de rendre hommage au roi, la cérémonie d'investiture commence. L'envoyé royal se place le premier, puis viennent les autres mandarins et enfin le groupe des élus; la foule qui avait envahi la pagode se retire sur les côtés, et, au milieu du plus profond silence, un mandarin prononce l'invocation. Les mandarins se prosternent jusqu'à terre seuls, cinq fois de suite, puis recommencent avec le groupe des élus. Tous reviennent ensuite à la tribune d'honneur.
Comme on le voit, cette cérémonie ne manque ni d'originalité, ni même de grandeur. Cette année surtout, la présence de hauts fonctionnaires du protectorat, et, à leur tête, de M. Parreau, le résident général, qui a adressé aux lettrés, avec l'aide d'un interprète, un éloquent discours, a donné à cette fête du 7 septembre un éclat inusité. Cette intervention officielle a produit aussi le meilleur effet sur la caste des lettrés qui, jusqu'à présent, s'était toujours mis en travers des actes du protectorat, qu'elle accusait d'être l'ennemi des moeurs et des coutumes annamites. Cela prouve qu'il est facile à qui le veut de faire cesser de regrettables malentendus. Quand on a, de plus, comme l'a eue en cette circonstance M. Parreau, l'excellente idée de joindre à la bonne parole quelques petits cadeaux, tels que montres, boites à musique, etc..., on peut espérer voir dans un temps prochain l'hostilité sourde ou déclarée faire place à une franche et durable amitié.
Nous sommes trop bons Français pour ne pas dire: Ainsi soit-il !

                                                                                                                            J. S.

Journal des voyages, Dimanche 13 janvier 1889.