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dimanche 1 avril 2018

Les Champs-Elysées et la place de la Concorde.

Les Champs-Elysées et la place de la Concorde (vers 1830).


L'illumination de la grande allée des Champs-Elysées était admirable; cette double rangée de gros lustres en verres de trois couleurs faisait à la fois un effet magnifique et charmant. On y voyait clair comme en plein jour. La foule était si nombreuse, qu'on ne pouvait faire un pas. Dans les contre-allées, il y avait autant de marchands que d'acheteurs, autant de jeux que de joueurs, autant de virtuoses que d'auditeurs; à chaque arbre, une boutique de gâteaux, de joujoux, de bijoux, de tableaux ou de statuettes; la peinture et la statuaire étaient faibles, l'art avait péniblement hésité entre la nature et l'idéal.
Sur chaque table, il y avait un concert; ici, deux adolescentes, vêtues d'une robe de jaconas rose, coiffées d'une capote rose, s'escrimaient à jouer du violon; là, un jeune homme aveugle jouait du violon; plus loin, un vieillard infirme terminait sa carrière en jouant du violon, tandis que deux petits enfants de trois à quatre ans préludaient aux fêtes de la vie en jouant du violon. Or, tous ces violons, d'âge et de sexe différents, étaient accompagnés par autant de basses et de soi-disant clarinettes, dont l'ardeur n'était jamais en retard: chaque instrument tenait à paraître le digne soutien de la vieillesse et de l'enfance.
Quelle harmonie! quelle symphonie! C'était un concert monstre, s'il en fut jamais. La bière coulait à longs flots: bière anglaise, bière lyonnaise; l'esprit de concurrence avait passé des fabricants aux consommateurs; des boudins énormes s'enroulaient autour de grands plats comme des serpents fabuleux. On entendait sauter les bouchons, pétiller les lampions et gazouiller les fritures.



Les Fossés de la Place de la Concorde, par Provost.

Après les ridicules d'été, viennent les supplices d'été: l'arrosement à la pelle est une calamité que les habitants de la province ignorent, et dont il faut leur faire sentir l'horreur pour les consoler de vivre loin de la capitale. Deux fois par jour, à peine la borne-fontaine a laissé couler ses pleurs, qu'un bataillon de portiers, de portières et autres arroseurs d'office se précipitent dans la rue, armés de pelles menaçantes. Ils se mettent à l'oeuvre et lancent dans l'espace, en lames vagabondes, l'eau du ruisseau. Cette onde est-elle pure, est-elle boueuse, un teinturier voisin l'a-t-il rougie, un vitrier perfide l'a-t-il jaunie? Peu leur importe, c'est un détail qui ne les regarde pas; on leur dit d'arroser, ils arrosent; on n'exige pas que ce soit avec de l'eau; et les pauvres passants sont inondés des pieds à la tête et de la tête aux pieds, alternativement; car si l'on est près de l'arroseur, on reçoit la soi-disant pelletée d'eau sur les pieds; si on est loin de l'arroseur, on la reçoit sur la tête. 
Adieu bottes vernies, adieu gentils brodequins en taffetas couleur poussière, adieu chapeau gris, adieu capote rose et robe de mousseline blanche à trois volants; vous êtes sortis tout joyeux, pleins de confiance dans ce beau soleil qui vous protégeait, vous ne saviez point que la pelle d'un misérable menaçait votre beauté; c'est à dire votre vie. 
En voiture, on n'est pas plus en sûreté; les lames d'eau parviennent là comme ailleurs, et, ce qui est le plus triste, elles y restent. On est sorti dans une calèche, on revient dans une baignoire, et c'est une voiture peu saine qu'une baignoire à deux chevaux. Les bains involontaires ont toujours été dangereux. Paris n'en est pas moins un séjour charmant, que l'on habite et que l'on quitte avec le plus grand plaisir.

                                                                                                   Mme Emile de Girardin.

Les Annales politiques et littéraires, dimanche 12 juillet 1908.


Nota de Célestin Mira:





Les champs-Elysées vers 1830.











Les Champs-Elysées en 1855.


La fête aux Champs-Elysées.