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lundi 4 avril 2022

 

Les usines du crime.


Un français, Le Sage, a immortalisé l'auberge de Pannaflor, où se passent les premières scènes de son chef-d'oeuvre, le roman de Gil Blas de Santillane. C'est également un de nos compatriotes, le sinistre Aldrige, qui vient de jeter sur son auberge d'Espagne la lugubre notoriété que l'on sait. La coïncidence n'est-elle pas curieuse ? Quoi qu'il en soit, les exploits d'Aldrige, qui assassina six voyageurs, dont les cadavres ont été enterrés dans la cour de son auberge, donnent un regain d'actualité à la ténébreuse affaire des coupe-gorge, jadis l'effroi du colporteur et du touriste, dont nous détachons quelques épisodes authentiques.


Les industriels de l'assassinat.

L'histoire des grandes causes criminelles dans la première moitié du XIXème siècle nous fournit plusieurs exemples de véritables usines à tuer, dirigées par des ingénieurs de l'égorgement.
C'est surtout parmi les aubergistes que se recrutent ces terribles bouchers, à une époque où le retard d'une diligence, le boitement d'un cheval ou, plus simplement, le vent, la pluie, ennemis des piétons, contraignaient parfois le voyageur étranger au pays à accepter l'hospitalité suspecte des pires coupe-gorge.

Un repaire dans les cévennes.

Le record, en matière de boucherie, de tortures et d'épouvante, est assurément détenu par l'auberge de Peyrebeilhe*, légendaire charnier dont d'invraisemblables forfaits ont rendu européen le nom pourtant bien local.
Cette maison de mort dresse encore ses murs de granit noir sur un plateau des Cévennes, entre la région du Vivarais et du Velay. Le plateau de Peyrebeilhe est une solitude de landes désertes où l'hiver déchaîne toutes les fureurs de la bourrasque. Il est éventré par de vertigineux précipices où ronflent des torrents. Il confine à de grandes forêts, et les loups, même de nos jours, n'y sont pas rares; il est traversé par la route du Puy à Aubenas.
L'ouverture d'une auberge dans un pays aussi lamentable et sur une voie aussi fréquentée fut pour l'aubergiste une idée de génie. C'est en 1806 que le sieur Martin dit "Leblanc" fit construire ce repaire qu'il s'efforça d'aménager en coupe-gorge. Des murs épais, un escalier en boyau, des chambres carrelées, aux murs peints en rouge, des fenêtres grillées par d'épais barreaux, des caves immenses, un four à griller un bœuf entier; telle fut l'architecture de son sinistre établissement. En compagnie de sa femme, Marie Breysse, mégère d'une cruauté repoussante, et de son domestique Jean Rochette, géant de stature herculéenne, il y organisa systématiquement l'assassinat des voyageurs que leur mauvaise étoile conduisait sur le sinistre plateau.
Ces trois affreux brigands furent condamnée à mort par la cour d'assise de l'Ardèche, après des débats retentissants et exécutés devant leur antre, en 1832. C'est donc pendant vingt-six ans que fonctionna leur épouvantable industrie!

Les nuits sanglantes de Peyrebeilhe.

Les débats révélèrent sur les crimes des monstres de Peyrebeilhe les détails les plus invraisemblables. En règle générale, tout étranger d'apparence un peu aisée qui franchissait le seuil de l'auberge était condamné à mort. Par un habile interrogatoire, on s'assurait qu'il était inconnu dans le pays et qu'il venait de loin, en endormant sa méfiance par le bavardage et la bonne chère, puis on le conduisait à sa chambre. C'était alors, le plus souvent, des récriminations sur le caractère par trop sommaire du mobilier, sur la malpropreté qui faisait des "chambres" de l'auberge de véritables taudis. On passait outre. Dès que l'innommable suif qui servait de chandelle au voyageur s'éteignait en crépitant, la cauteleux Martin se glissait vers le lit, une lanterne sourde à la main et égorgeait le malheureux sans défense.
Tous les genres d'exécution étaient, d'ailleurs, en honneur à Peyrebeilhe. Tantôt Jean Rochette le géant abattait le "client" d'un seul coup de sa massue, arme terrible devenue légendaire; tantôt la furie Marie Breysse versait des flots d'huile bouillante à l'aide d'un entonnoir enfoncé dans la gorge du patient que Martin immobilisait sur l'oreiller avec une fourche. 




Le lacet étrangleur, le poison, le feu jouaient aussi leur rôle dans ces fêtes du crime et de la mort, et les murs épais du repaire entendirent, pendant un quart de siècle, les râles de bien des agonies douloureuses! Parfois, quand ces râles, quand ces cris se faisaient trop bruyants, les deux filles de Martin, belles enfants qui répondaient aux doux noms de Gervaise et  Catherine, se tenaient enlacées sur le seuil de la porte et chantaient à pleine voix, pour couvrir celles des victimes. C'était infernal.

Les odeurs du plateau maudit.

On ne peut songer, sans frémir, au nombre des voyageurs qui disparurent à Peyrebeilhe durant la longue carrière du sinistre Leblanc. L'imagination populaire, dans laquelle l'horreur de ce drame a laissé des traces encore vivaces, le portait à plusieurs centaines. Sans aller aussi loin, on peut dire qu'il fut réellement très élevé. L'instruction s'occupa d'une cinquantaine de crimes: d'un préfet de l'Empire et de son fils, enfant de cinq ans, dont Rochette écrasa la tête contre le mur et qu'il jeta encore vivant dans les flammes; d'un colporteur et de sa femme, qui soutinrent avec les assaillants une lutte sanglante et longtemps douteuse; d'un peintre, d'un anglais; d'un marchand de chevaux nommé Galoubas; d'un juif marchand de lorgnettes, etc. C'est à la suite du meurtre d'un paysan nommé Enjolras que, sur la dénonciation d'un mendiant qui avait assisté au crime, en regardant par les fentes du plafond, le Parquet fut avisé. On trouva à Peyrebeilhe le fouillis le plus hétéroclite: des centaines de bourses éventrées, de chapeaux, de cannes, d'armes, de vêtements de toutes sortes.




La cave de l'auberge était un véritable cimetière, ainsi que les champs avoisinants, où les loups déterraient parfois, la nuit, des fragments de squelette... Quant au four monumental que Leblanc n'avait eu garde d'omettre dans ses plans, on y trouva des cendres étrangement grasses, où la médecine légale découvrit des restes d'ossements, correspondant à plus de vingt cadavres... La fumée, certains jours, était célèbre aux environs: c'étaient les odeurs de Peyrebeilhe... Et un routier, découvrant un beau matin le pot de terre où mijotait la pâtée des cochons de l'auberge, n'y découvrit-il pas, parmi des choux et des pommes de terre, une main humaine coupée au poignet?

L'auberge du Cheval Mort.

L'auberge du Cheval Mort partagea avec Peyrebeilhe, au moins pour la France, l'épouvantable royauté des usines à crimes. Cet antre au nom sinistre existait dans le département du Tarn; mais à la différence de son confrère de l'Ardèche, il n'en reste plus pierre sur pierre.
Il est vrai de dire que les assassins du Cheval Mort enregistrèrent sans doute, sur leurs listes rouges, un chiffre moins imposant de victimes. Mais ils se rattrapèrent largement par l'originalité de leurs moyens d'exécution. L'un deux, qui est devenu classique, eut le don d'émouvoir la France entière d'un frisson d'épouvante lorsqu'il fut révélé par la publicité des débats aux assises.
La plus belle chambre de l'auberge était réservée aux étrangers de marque et ne se différenciait des autres que par quelque recherche et quelque confortable dans l'installation. Un superbe ciel de lit, massif et imposant faisait surtout l'admiration des clients. Or, ce ciel de lit retenait dans ses flancs près de deux tonnes de vieilles ferrailles et de plomb! Retenu à une poutre du grenier par de véritables câbles qui traversaient le plafond et s'engageaient sur des poulies, il pouvait être, la nuit, descendu sur les malheureux voués  à l'écrasement! Quelques gémissements étouffés, des craquements d'os, un peu de sang, le meurtre était consommé.

La complicité des tombeaux.

Mais où l'infernal génie des tenanciers du Cheval Mort, aidés d'un nègre surnommé Fétiche, confine vraiment au sublime, c'est dans le moyen qu'ils employaient pour se débarrasser des cadavres que fabriquait leur industrie. Ils avaient imaginé de les cacher... dans les tombeaux du cimetière le plus proche, où assurément nul ne se fut avisé de les y aller chercher. 




Rien ne leur était plus facile de franchir nuitamment le mur du champ funèbre, de soulever la dalle tombale, de creuser quelques décimètres de terre et de "muser" là leur encombrant fardeau. Mais, à procédés aussi romantiques, fin romanesque! C'est un "sorcier" du cru qui, violant un tombeau, pour arracher à un défunt des lambeaux d'entrailles nécessaires à la confection d'un "philtre", découvrit, et un peu à son corps défendant, divulgua le secret de l'armoire aux cadavres!

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, dimanche 18 juin 1905.

* Nota de Célestin Mira

* Auberge de Peyrebeilhe.


L'auberge de Peyrebeille, en Ardèche, dite "l'auberge rouge".



Moulage des têts des condamnés.


Quelques publications:








L'auberge de Peyrebeille de nos jours:



L'auberge de Peyrebeille au cinéma:





mercredi 29 décembre 2021

Les surprises de l'arithmétique.


 Il ne s'agit point ici de la puissance occulte des nombres ou des superstitions attachées à quelques-uns d'entre eux. Comme chacun sait, à table ou au loto, certains nombres ont le don d'exciter toujours les mêmes réparties: 3, en Champagne; 7, la potence; 8, trier!... 10, putez-vous; 11, ou les jambes de mon cousin; 12, ceurs de l'hyménée; 13, ah! 13 a une mauvaise presse, 13 à table est un présage funeste, et quand je me trouve en face d'une douzaine d'huîtres, je frémis toujours... pour elles; de même, quand le jour de l'an tombe un vendredi et un 13, cela annonce une fichue année; 20, bon vin, sans eau; 33, les deux bossus, etc., etc.
Nous allons examiner quelque chose de bien plus sérieux, de vrai, de mathématique, et de bien plus... espatroullant!...
On dit souvent: Brutal comme un chiffre!... il serait encore plus vrai de dire: Puissant comme un chiffre!... A titre de curiosité, voici quelques exemples de cette toute puissance.

Le mathématicien roublard.

A tout seigneur, tout honneur; commençons par la légende de l'échiquier dont on parle souvent, mais sans en connaître les termes précis.
Un historien arabe, Al-Sephadi, raconte assez curieusement l'origine de ce problème: un roi de Perse ayant imaginé le jeu de Tric-trac, en était tout glorieux. Mais il y avait dans les Etats du roi un mathématicien, nommé Seffa, qui, ayant inventé le jeu d'Echecs, le présenta au souverain; celui-ci en fut si satisfait qu'il voulut l'en récompenser magnifiquement et ordonna de demander ce qu'il voulait. Le malin Seffa se borna à demander un grain de blé pour la première case, deux grains pour la seconde, quatre pour la troisième, huit pour la quatrième, seize pour la cinquième, etc., et ainsi de suite, jusqu'à la dernière ou soixante-quatrième case.
Le roi s'indigna de cette demande modeste, qu'il jugeait répondre mal à sa libéralité, mais donna toutefois l'ordre à son grand vizir de satisfaire Seffa. Le vizir fit donc calculer la quantité de blé nécessaire pour exécuter l'ordre du roi, mais quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il constata que non seulement il n'y avait pas assez de grains dans ses greniers, mais même dans tous ceux de ses sujets et dans toute l'Asie. Il en rendit compte au roi, qui fit appeler Seffa auquel il dut avouer son impuissance à le récompenser, lui disant que sa subtilité l'étonnait encore plus que l'invention du jeu qu'il lui avait présenté; il le garda à la cour et le combla d'honneurs.
Qu'avait donc demandé Seffa?
On trouve, en faisant le calcul, que le 64e terme de la progression double, en commençant par l'unité, est le nombre 9 223 372 036 854 775 808 ou 9 quintillions, etc. Or, dans cette progression, la somme de tous les termes se trouve en doublant le dernier et en retranchant l'unité. Ainsi le nombre de grains de blé nécessaires à récompenser Seffa était le suivant:

18 446 744 073 709 551 615  !

Considérant qu'un kilo de blé, médiocrement sec et de moyenne grosseur, contient environ 25 000 grains; le quintal de blé (100 kilogs) en contient donc 2 500 000 grains, et la quantité de blé nécessaire était donc de :

7 trillons 378 billions 697 millions de quintaux de blé!...

En supposant encore qu'un hectare ensemencé rende 18 quintaux de blé, il faudrait, pour produire en une année la quantité demandée par Seffa, une surface de 409 927 611 111 hectares, soit plus de 8 fois la surface entière de la terre, compris les mers et océans, car cette surface totale n'est que de  509 294 653 kilomètres carrés.
Dieux!... que la terre est donc petite!... A moins que ce ne soit l'échiquier qui soit grand!
Cette même quantité de blé répandue également sur la surface de la France la couvrirait entièrement d'une couche de 1 mètre de hauteur!... nous comprenons que le grand vizir du roi de Perse n'ait pu trouver pareille réserve dans ses greniers; et, entre nous, le mathématicien Seffa me semble un joyeux farceur!...

Un maquignon désintéressé.

Un jour, à une grande foire de Normandie, un paysan examinait et palpait un cheval de labour, mais ne pouvait se décider à sortir de sa bourse le nombre d'écu demandés. Le maquignon madré lui proposa ce marché avantageux:
- Je vous donne mon cheval quasi pour rien; il a quatre fers aux pieds, chacun d'eux a six clous, vous mettez un centime pour le premier clou, deux centimes pour le second, quatre pour le troisième et ainsi de suite en doublant. je ne garderai pour moi que le prix du vingt-quatrième clou, vous reprendrez tout l'argent mis sur les vingt-trois premiers clous, et je vous donne mon cheval par dessus le marché!...
Le paysan, ravi de l'aubaine, scella le marché par une tournée de cidre, et ensuite on compta...
Le prix du cheval, c'est à dire le nombre de centimes mis seulement sur le vingt-quatrième clou, s'élevait à la somme coquette de 83 886 fr.08! Vous pensez si le paysan court encore!...

M. Adam, Mme Eve et leurs enfants.

Transportons-nous au Paradis Terrestre... après la pomme. En supposant que la race du premier homme, déduction faite des morts, eût doublé tous les vingt ans, ce qui n'est assurément pas contraire aux forces de la nature, le nombre des humains, après cinq siècles, a pu monter à 1 048 576. Ainsi Adam ayant vécu plus de 900 ans, a pu voir au milieu de sa vie une postérité de plus d'un million de filles, fils, petits et arrière-petits-enfants... Quand, le jour de sa fête, cette petite famille venait s'asseoir à table, Eve devait dire à la bonne de mettre les rallonges!...

Hareng qui glace, qui glace...

L'invasion des harengs!... Un hareng femelle contient plusieurs milliers d'œufs; supposons que 2 000 œufs seulement donnent naissance à 1 000 harengs femelles; la deuxième année, les filles de Mme Hareng mère suivant ce bon exemple, cela ferait 2 000 000 de harengs nouveaux, et dans la huitième année leur nombre surpasserai  un 2 suivi de 24 zéros!... Cela ferait un cube plus gros que la sphère terrestre elle-même, tout se serait transformé en harengs!... Il y a là un danger auquel les gouvernements ne songent pas assez; on devrait édicter des lois pour forcer chaque citoyen à manger quotidiennement un hareng, afin d'enrayer les dégâts que le hareng ferait si, un jour ou l'autre, de son apathie le hareng sort!... mais voilà, les gouvernements s'en moquent:
      " Hareng-gez-vous comme vous voudrez!..."

Qui n'a pas son p'tit cochon.

"Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille!" a dit Monselet. Heureusement qu'il n'en a qu'un, oyez plutôt:
Une truie ayant six petits, dont deux mâles et quatre femelles; et, l'année suivante, ces quatre dernières en ont autant, et ainsi de suite...; il s'ensuivrait, au bout de douze ans, une famille de 33 554 231 cochons!
Soit 67 millions de jambons, autant de jambonneaux; 134 millions de pieds à la Sainte-Menehould. On obtiendrait, de plus, 838 855 hectolitres de sang, avec lequel on pourrait fabriquer 251 657 kilomètres de boudin, juste de quoi faire 6 fois 1/4 le tour de la terre!... Quelle ceinture!...

L'apéritif kilométrique.

En temps de canicule vous habitez les environs de la grande ville, et vous avez bien raison!... Des amis, le dimanche, en profitent pour venir sans façon déjeuner avec vous. Voici une petite combinaison pour les récréer le tantôt:
Devant la porte de votre villa, vous placez un panier; sur la route, et de mètre cinquante en mètre cinquante, vous posez un caillou; et ainsi jusqu'à cent cailloux.
il s'ensuit donc que le dernier caillou est à cent cinquante mètres de votre porte, ce qui n'est pas loin.
Le tout étant disposé, vous priez après déjeuner, l'un des amis présents, le plus bedonnant!, d'aller prendre le premier caillou et de le rapporter dans le panier; puis de retourner chercher le deuxième caillou et de l'y apporter également; puis le troisième, puis le quatrième, etc, successivement et jusqu'au centième caillou inclus, en ne rapportant toujours qu'un caillou à la fois. Si vous avez eu soin de lui parier l'apéritif qu'il n'ira pas jusqu'au centième caillou, vous gagnerez sûrement et boirez frais, sans frais, car le débonnaire ami devrait faire: 1m50 + 1m50= 3 mètres, 3m x100m= 300 mètres. Or 3mx300m= 303 mètres divisé par 2 et multiplié par 100 cailloux= 15 kilomètres et 150 mètres!...
S'il revient déjeuner chez vous après celle-là, c'est qu'il est doué d'un solide appétit!...

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

samedi 11 septembre 2021

 Pour comprendre la langue verte.


Azor. (Appeler).- Siffler un acteur sans plus de façon qu'un chien. "Dites donc, madame Saint-Phar, il me semble qu'on appelle Azor." (Canaihac)

Bachotter.- Escroquer au jeu de billard.

Bachotteur.- Filou chargé du rôle de compère dans une partie de billard à quatre.

Badouille.- Mari qui se laisse mener par sa femme. (J. Choux)

Bagatelle de la porte.- Parade destinée à faire entrer le public dans une baraque de saltimbanque.

Bain de pieds (prendre son).- Etre déporté à Cayenne.

Balancer son chiffon rouge.- Parler. Mot à mot: remuer la langue

Balancer sa canne.- Voler, se mettre à voler. Mot à mot: rompre son ban.

Bande (coller sous).- Acculé dans une situation difficile. Terme de billard. "Oui, nous voilà collés sous bande. Ah! nous nous somme bien blousés." (L. de Neuville)

Baquet de science.- Baquet de cordonnier. "Elle a été débarbouillée dans le baquet de science où trempent le cuir et la poix." (H. Lierre)

Barbe (Prendre la, Avoir son extrait de).- S'énivrer. "L'un d'entre eux, qui avait déjà son extrait de barbe, chancelle." (Moissand, 1841) - Signifie également, dans une acceptation d'origine récente: Quel ennui! "Assez discuté sur ce sujet, la barbe!"

                                                                                                           (A suivre)

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

Ceux dont on parle.

 Le roi de l'Acier.


M. Carnegie, roi de l'Acier, est, après M. Rockfeller, l'homme le plus riche du monde. Sa fortune est évaluée à 1 milliard et quart, c'est à dire que, s'il la réalisait pour la partager avec tous les habitants de Paris, chacun d'eux pourrait recevoir 500 francs. Placée en rentes 3% sur l'Etat français, cette fortune produirait un intérêt annuel de 37 millions et demi. Comme il est à croire que les usines de M. Carnegie lui procurent des dividendes deux à trois fois plus considérables, il n'y a pas d'exagération à dire que, pour employer intégralement ses revenus, le "roi de l'Acier" doit dépenser 250 000 francs par jour.




Je ne sais pas s'il y parvient, mais ses proches et ses domestiques l'y aident de leur mieux. Lui-même a fait à maintes reprises de magnifiques cadeaux, représentant ses revenus d'une semaine ou deux, aux Universités et Bibliothèques de l'Amérique et de l'Ecosse, son pays natal.
Il méprise autant les richesses qu'il estime le travail, et répète souvent qu'on ne trouve réuni nulle part autant de courage, de dévouement et d'affection que dans un humble ménage d'ouvriers.
Aussi n'a-t-il pas trouvé mauvais que sa nièce épousât un cocher: "Herver n'est pas riche, mais il est sobre et honnête. Les époux ont fait un mariage d'amour; ils seront heureux." C'est égal, nos jeunes descendants de croisés ont manqué là une belle occasion de payer leurs dettes. Espérons qu'il se rattraperont avec la fille de Carnegie, qui est, paraît-il, une charmante héritière.
Les parents de Carnegie ne possédaient que de modestes ressources, ils se décidèrent à chercher fortune en Amérique. Là, le jeune Carnegie fut successivement apprenti dans une manufacture de coton, où il recevait 6 fr.25 par semaine, conducteur de machines dans une fabrique de bobines, petit télégraphiste à Pittsburg, puis opérateur au télégraphe. Les appointements étaient de 125 francs par mois: il avait alors quinze ans. (Il est né en1837).
Son activité le fit bientôt remarquer par le directeur de chemin de fer de Pensylvanie, qui lui offrit cinquante francs de plus pour entrer au service de la compagnie. Alors qu'il n'était encore qu'employé, Carnegie donna une preuve d'initiative et de présence d'esprit qui mérite d'être contée.
Un matin, un accident retarda un train express, pour le passage duquel plusieurs trains de marchandises était garés. Justement le directeur n'était pas arrivé à son bureau (il n'y a pas qu'en France que les chefs de bureau se mettent en retard). Carnegie prit sur lui de faire passer les trains de marchandises avant le train express, et expédia en conséquence des ordres télégraphiques signés du nom de son patron.
Quand celui-ci arriva et apprit la chose, il regarda fixement le "petit diable écossais", comme il appelait Carnegie, et ne prononça pas une parole; mais Carnegie ne tarda pas à devenir son bras droit. Sa situation était faite. La fortune lui vint grâce à son habileté à deviner les entreprises d'avenir, et à son audace à y participer; il acheta ses premières actions sans avoir un sou en poche, avec des sommes empruntées d'abord sur le petit bien de ses parents, puis à un banquier de la ville.
M. Carnegie quitta la direction du chemin de fer de Pittsburg pour se consacrer à la fabrication des ponts de fer qui commençaient à remplacer les ponts de bois. C'est l'industrie qui a couronné sa carrière; il est devenu milliardaire "par le le fer et par... l'acier".

                                                                                                                            Jean-Louis


Pour devenir milliardaire.

Un ex-ami de M. Carnegie, pauvre diable que le milliardaire avait connu alors qu'il était lui-même "sans le sou", écrivit un jour au roi de l'Acier pour lui demander quelques subsides.
Carnegie lui répondit: "Vous me demandez un secours, je fais mieux; je vous donne gratuitement le moyen de devenir milliardaire comme moi. Voici ma recette:

1.- Naître sans le sou.
2.- Remplir strictement ses engagements.
3.- Ne rien faire à la hâte et sans soin.
4.- Ne pas faire faire par d'autres ce que l'on peut faire soi-même.
5.- Ranger toutes choses à sa place.
6.- Accomplir tout ce qui doit être accompli si les circonstances permettent de la faire.
7.- Agir promptement et avec décision vis-à-vis de ses clients.
8.- Préférer le comptant au crédit, et les petits bénéfices en risquant peu, aux gains plus considérables mais plus hasardeux.
9.- S'expliquer clairement dans tous ses marchés.
10.- Ne pas se fier à sa mémoire et noter par écrit tous les faits importants.
11.- Garder copie de toutes les lettres envoyées, conserver toutes celles reçues et les classer.
12.- Avoir soin que son bureau ne soit jamais encombré de papiers de toutes espèces.
13.- Garder toujours le gouvernement de ses affaires; car si on l'abandonne, on ne le retrouvera pas.
14.- Ne pas se fier à celui dont le crédit est suspect.
15.- Examiner constamment ses livres.
16.- Faire régulièrement sa balance et transmettre ses comptes courants à ses clients.
17.- Eviter autant que possible toute transaction en matière d'argent et les procès, dès qu'ils sont un peu risqués.
18.- Economiser et toujours dépenser moins que son revenu.
19.- Avoir sans sa poche un carnet pour noter les rendez-vous, les adresses et les menues dépenses journalières.
20.- Se montrer généreux chaque fois que l'humanité l'exige.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

jeudi 9 septembre 2021

 Dans le grand monde et le petit.




- Pourquoi donc, cher papa, tousses-tu si fort quand il y a du monde au salon?
- Ma fille, c'est pour te marier plus facilement, il faut donner des espérances
 aux jeunes gens!



Le marquis de Vieille Souche tombé dans la plus noire des purées:
- Tiens! mon ancien chapelier!



- Parce qu'il a bu quelques demi-septiers, il a du coton dans les jambes,
et ça nous a promis aide et protection devant le maire et le curé!


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

mercredi 8 septembre 2021

 Derrière les grilles du cloître.


Les romanciers ont contribué à répandre l'opinion que les monastères  ne sont autre chose que des retraites pour des personnes que la vie a durement malmenées et qui, désabusées des joies de ce monde, espèrent trouver l'oubli dans la solitude.
En réalité, ce n'est que très exceptionnellement que les mondains vont demander le calme à la claustration monacale: il faut une vocation réelle en raison même de la sévérité de la règle qu'il faut suivre immuablement, comme un cadavre, disent les livres saints;

Un examen sévère. cruelles épreuves.

Au reste, les ordres ne confèrent le "capuchon" symbolique de novice qu'après un examen des plus rigoureux. Tout d'abord le candidat doit subir devant le Provincial, chef de l'ordre dans lequel il désire entrer, un long interrogatoire, fouillant l'âme, pour prouver l'entière sincérité de sa vocation. Si ses réponses sont satisfaisantes, il est admis comme postulant, et pendant de longs mois il est astreint aux travaux domestiques de la maison, sans cesser d'être sous la surveillance d'un Frère de la communauté, qui signalerait la moindre indécision dans le caractère du candidat.
S'il est, après ces épreuves, reconnu prêt à tous les sacrifices, on lui confère le capuchon, et il devient novice. Mais il n'est point au bout de ses peines. C'est alors au contraire que commencent à être essayées la souplesse de son caractère et la passivité de son obéissance, par une série de petites épreuves que le père gardien varie à sa fantaisie.
Le novice a-t-il balayé des appartements, épousseté des meubles, lavé du linge avec le plus grand soin? Sous le moindre prétexte, il est accusé de malpropreté et condamné à recommencer un ouvrage répugnant. A-t-il un mouvement de révolte? il subira une dure pénitence. Et s'il résiste ouvertement, il sera chassé.
Parfois même le novice peut être soudainement appelé, au milieu de la nuit, à accomplir quelque besogne fantastique; et pas un murmure ne doit sortir de ses lèvres, pas plus qu'il ne doit chercher à connaître le motif d'un ordre qui lui est donné, sans quoi il démontrerait irréfutablement qu'il n'est pas mûr pour la dure vie monastique.
A la fin du noviciat, qui dure généralement un an et un jour, le frère renouvelle ses vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et il est enfin admis comme membre de l'ordre. A ce moment, au contraire, si ses idées se sont modifiées, il peut renoncer à la vie monastique.
Mais il est rare que ces défaillances se produisent. Pendant l'année du noviciat, le corps et l'esprit se sont habitués à cette existence si bien réglée qu'elle ne laisse pas de place aux surprises et tue toute émotion personnelle.
Toutefois la vie au cloître ne manque pas de variété, malgré sa routine inflexible. Voici, par exemple, la journée d'un Franciscain.

Une journée bien remplie.

A cinq heure et demie, le "frère portier" frappe à la porte de la cellule en disant Benedicamus Dominum (Bénissons le seigneur); le frère doit répondre: Deo gratias, et se lever. 



A cinq heures et demie, le frère portier frappe à la porte
de la cellule en disant: "Benedicamus Dominum".
Le novice doit immédiatement quitter sa couchette.


En quelques minutes, il a revêtu sa robe et gagné la chapelle où on chante des psaumes en chœur. S'il arrivait en retard au service, il risquerait d'être condamné à rester agenouillé au milieu du chœur, les bras étendus. Deux par deux, les frères entrent dans la chapelle, se saluant réciproquement, et vont se placer à droite et à gauche, sur leurs bancs coutumiers.
Le chant des psaumes est suivi d'une heure de méditation, puis de la messe.



Un moine en méditation, les bras levés vers le ciel.


A sept heures et demi, le déjeuner est servi, composé d'un bol de café et de pain sec. Ce repas est pris debout et dans le silence le plus absolu.
Après déjeuner, les frères vont à leur besogne déterminée: les uns s'occupent du jardinage, les autres de cuisine ou de travaux de ménage, nul n'est jamais oisif.
A onze heures et quart a lieu le second service à la chapelle, suivi à onze heures et demie du dîner qui consiste en une soupe, un plat de viande et un fromage.
Après dîner, une heure et demie de récréation. Les frères jouent comme des écoliers pleins de gaieté, et à des sports tout aussi enfantins.
Cette récréation est suivie d'une demi-heure de sieste dans les cellules, puis d'un troisième service qui dure jusqu'à trois heures, et le travail ordinaire est repris, coupé à quatre heures et demie par la collation, composée de pain et d'une tasse de thé.
A six heures et demie, méditation d'une demi-heure à la chapelle, puis un dîner substantiel, de la viande, du poisson  ou des œufs, de la bière brassée au monastère.
Pendant les repas, des lectures sont faites à haute voix dans le réfectoire.
Puis jusqu'à neuf heures un quart, les moines sont de nouveau en récréation. A ce moment ils sont parfois admis à la bibliothèque, où ils peuvent lire des journaux, car ils ne sont pas rigoureusement tenus dans l'ignorance des choses du monde extérieur. Cependant c'est la plupart du temps par l'intermédiaire du frère gardien qu'ils sont informés des événements importants.
A neuf heures un quart, la cloche sonne le "grand silence". Dès lors plus un mot ne doit être prononcé jusqu'après la méditation du matin suivant. Les frères se retirent dans leur cellule, d'où ils seront obligés de sortir à une heure et demie du matin pour aller à la chapelle chanter mâtines pendant une heure.
Somme toute, ce genre de vie demande quelque endurance et physique et morale. Et il est peu probable que les gens du monde, écœurés de leur existence de convention, soient capables de supporter longtemps la monotonie de cette règle inflexible.
Il convient d'ajouter que les frères, ayant fait vœu de pauvreté, n'ont jamais d'argent à leur disposition. Quand les ressources de la communauté baissent, un frère va quêter chez les riches du voisinage, et très rarement l'aide lui est refusée pour reconstituer les provisions des moines.



Un moine revenant de la quête dans le village.


Chez les capucins, quand il n'y a plus de pain dans la huche, on sonne une cloche spéciale qui avertit les fidèles que le couvent n'a plus rien à boire ni à manger.
Le capucin ne possède rien, même pas la robe de bure qu'il a sur lui. Elle appartient à la communauté qui la reprend à sa mort et la donne à un autre frère. Souvent un capucin porte pendant vingt ans la même robe qui n'est plus composée que de pièces et de morceaux. On en cite un dont la robe était faite de plus de cinquante pièces différentes.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

 Combien coûterait un voyage à la lune?


Un Américain, qui doit avoir beaucoup de temps de reste, a calculé le prix d'un billet de chemin de fer, en troisième classe, de la terre à la lune. D'après les tarifs des chemins de fer américains, ce ticket reviendrait à 930 000 dollars, ou 4 650 000 francs.
En prenant pour base les tarifs allemands, il coûterait cinq millions de marks, soit 6 250 000 francs.
A raison de 60 kilomètres à l'heure, le voyage durerait 2 500 000 heures, ce qui représente 104116 jours, ou 285 ans. Voilà un petit tarif que n'avait pas prévu Cyrano de Bergerac.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.