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lundi 13 juin 2016

Les montagnes de Bellegarde.

Les montagnes de Bellegarde.


Les nations civilisées ne se ruinent que trop dans des préparatifs onéreux et insensés en vue des luttes humaines. Puissent ces luttes ne pas se produire!
Pour l'individu, comme pour la nation, lorsque les soucis d'armement dépassent la légitime défense et ses droits stricts, ils deviennent coupables et ceux qui les provoquent supportent, devant l'humanité qui les regarde, une dure responsabilité.
Il est bon de se souvenir, que l'homme jeté faible et nu, avec son intelligence pour guide et sa sociabilité pour appuis, sur la terre, a déjà de bien grandes obligations et des efforts énergiques à faire pour lutter contre les obstacles de la nature. La lutte pour la vie, le "struggle for life" s'impose à lui et c'est là un terrain de lutte bien suffisamment large pour les inventeurs, les audacieux et les vaillants.
Témoin ce qui s'est passé récemment dans la Commune de Bellegarde, département du Gard. A la suite de pluies diluviennes qui se sont abattues cette année sur le Midi de la France, grossissants les torrents, faisant sortir les rivières de leur lit, une montagne toute entière, appelée le Mont-Michel, s'est mise à glisser sur sa base, menaçant tout le voisinage des plus affreux désastres. C'est ce que montre nos dessins.




Tout d'abord, au début, dans les premiers jours de janvier, une petite fissure de 75 centimètres de largeur s'est montrée. On n'y prit pas garde. Peu après, elle atteignait 2 mètres sur 4 mètres de profondeur et sur une longueur de 2 kilomètres. 




La montagne se mit en marche, effondrant les maisons comme le montrent nos gravures: il fallut les évacuer et construire au pied de la colline une sorte de barrage en maçonnerie capable d'arrêter dans sa marche le colosse de pierre et de terre déchaîné. Toute la science des ingénieurs de la région s'y est attachée et elle en triomphera, il faut l'espérer.





Le phénomène est terrible, mais il n'est pas nouveau. Les cantons les plus montagneux de la Suisse sont, en quelque sorte, coutumiers de ces accidents dus à l'altération de structure des couches souterraines du sol et à la rupture d'équilibre de leurs éléments superposés. A plusieurs reprises, le Righi, entre autres, déplacé partiellement par des convulsions naturelles, a secoué autour de lui d'énormes masses de rochers, englouti des villages et terrifié les populations.
A Paris même, lorsque l'on a fondé sur le haut de la Butte-Montmartre l'Eglise du Sacré-Cœur, les fondations puissantes de cette magnifique basilique ont coupé de haut en bas le terrain. Deux fois déjà, la colline parisienne s'est mise en mouvement: il a fallu l'arrêter dans sa marche par des puits en maçonnerie et des murs de soutènement enracinés dans le sol ferme et fixe.
La science de l'ingénieur est heureusement armée de façon victorieuse contre ces accidents naturels. Lorsqu'ils se produisent, soit d'eux-mêmes, soit que des travaux de construction quelconques les aient déterminés, on tranche énergiquement dans le vif à l'aide de moyens d'action très puissants. Les explosifs, la poudre ou dynamite entrent en jeu, et l'on fait la part du fléau. On a vu ainsi, dans une lutte pacifique, en Suisse notamment, des montagnes chancelantes attaquées à coup de canon afin de précipiter leur chute et la régler.
Nous avons eu un exemple analogue, en France, il y a quelques années, à la suite d'un hiver très rigoureux, il s'était formé dans la Loire, un peu au-dessus de la ville de Saumur, un véritable barrage de glaces, une "embâcle" pour employer le terme technique. Les eaux s'accumulaient en arrière et l'on put craindre, pendant quelque temps, que brisant leur barrière glacée, elles n'emportassent avec elles les ponts et peut-être la ville édifiée en aval. Une compagnie du Génie fut donc mobilisée contre ce fléau et marcha "à la glace" comme "au feu": la dynamite dégagea un chenal d'écoulement et fort heureusement un adoucissement de la température vint en aide à nos soldats: la nature capitula à temps.
Nous sommes donc armés dans cette lutte et il faut se féliciter lorsque les engins de la guerre servent pour ces combats pacifiques au lieu de s'employer à des luttes fratricides; ils ont ainsi bien assez de bonne besogne à accomplir. Que la poudre parle, que la dynamite éclate, mais que ce soit pour servir la cause de la civilisation, pour percer les isthmes, creuser les canaux, asseoir les fondations des ponts qui facilitent les relations des humains!
Pour en revenir à l'écroulement de la colline de Bellegarde qui a été le point de départ de notre article, il est bon de constater que ce fâcheux phénomène, comme tous ceux qui lui sont analogues, rentre dans un ordre général dû à l'aménagement de la surface terrestre à travers les siècles. Sortie, toute hérissée de pointes et de collines, du sein des eaux diluviennes, la surface de la terre, en raison même des lois de la gravitation universelle et de l'écoulement des eaux qui en est la conséquence, tend constamment à s'aplanir et à se niveler: le déboisement des hauts sommets accélère cette oeuvre lente mais certaine et méthodique.
L'humus s'enlève d'abord, puis le rocher se creuse, les aspérités s'effritent, le sommet descend vers la vallée; c'est le vieillissement du sol.
Peut-être d'autres planètes comme la planète Mars, chère aux études de notre savant confrère Camille Flammarion, sont-elles déjà plus avancées que la nôtre dans cet ordre d'idées: il l'a vue dans son télescope, sillonnée de canaux tracés par la main de ses habitants, géométriquement subdivisée et lotie. Est-ce le sort qui nous attend?
Nous n'oserions nous prononcer en connaissance de cause et c'est déjà bien assez de vivre avec son siècle sans s'occuper des difficultés que rencontrerons les suivants: la science et le progrès y pourvoiront s'il y a lieu. La colline de Mont-Michel, à Bellegarde, aura depuis longtemps repris un équilibre au moins temporaire avant que le Mont-Blanc ne se soit affaissé dans la plaine laissant le souvenir de ses neiges éternelles aux chroniqueurs des temps passés.

                                                                                                                        Max de Nansouty.

La petite Revue, premier semestre 1889.

dimanche 12 juin 2016

Le vrai Parisien.

Le vrai Parisien.

On peut être Parisien, sans être un vrai Parisien. Le vrai Parisien est né à Paris et garde, quand même, un fumet de terroir, une saveur de clocher qui lui est personnelle. Un Anglais, un Russe, un provincial peut être un Parisien, parce qu'il habite Paris, qu'il le connait et qu'il sait en jouir; mais il lui manquera l'élément constitutif de l'enfant de Paris.
Le Parisien pur sang se reconnait à un déhanchement particulier, quand il marche, et sa continuelle flânerie. 




Dès qu'un passant s'arrête pour regarder en l'air ou pour se réunir à d'autres passants rassemblés, soyez sûrs que c'est un Parisien. Le Parisien est avant tout badaud. Il regarde passer une noce ou un enterrement, comme s'il n'en avait jamais vu. 
Il aime les militaires et les suit, sur le trottoir, quand il a un chapeau et sur la chaussée quand il a une casquette.




Le Parisien ne sait pas grand chose; mais il se mêle de tout, et dit son opinion avec autorité. Il adore pérorer le public et trouve que tout ce qu'on fait est mal. Si on l'écoutait, on ferait mieux. Il y a toujours une galerie pour écouter ce discours et l'approuver.
Le Parisien est très crédule, parce qu'il est ignorant et très mouton de Panurge, parce qu'il est habitué à vivre sous une éternelle tutelle. Il n'a aucune initiative, et ne sait pas encore, quand il prend le chemin de fer, à quel guichet il faut s'adresser. Il aime la foule et le bruit et méprise tous ceux qui ne sont pas de Paris.




Le vrai Parisien n'admet que son Paris personnel, c'est à dire le quartier où il est né et qu'il habite. Le Parisien de la rue Greneta se croit à l'étranger quand il arrive au parc Monceaux. Il y a peut être des Français qui voyagent; mais il n'y a pas de Parisiens.
Le vrai Parisien, quelque soit l'éducation qu'il a reçue, grasseye en parlant et se moquent des gens qui vibrent. Il y a toujours dans sa famille une tante ou une vielle bonne qui lui a appris à traîner en parlant, et il traîne tant qu'il peut. Le Parisien ne prononce les u qu'eu et les eu qu'u. Je connais des fils de famille qui disent "eune chaise" pour "une chaise" et Ugène pour Eugène, c'te pour cet, ed pour de. C'est dans le tempérament parisien. L'e muet le gène, il dira volontiers: C'est eune tuill quim' tombe su l'dos. Un académicien, né à Paris, parle absolument cette langue, quand il se laisse aller.
En dehors de ces vrais Parisiens, il y a à Paris cinquante mille privilégiés qui ont Paris à eux tout seuls et qui sont ceux dont on dit que "les Parisiens sont le peuple le plus spirituel du monde."

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

L'homme qu'on s'arrache.

L'homme qu'on s'arrache.


Il est généralement étranger. C'est un prince ou un artiste, savant, peintre ou musicien. A peine a-t-il mis le pied sur le quai du débarcadère qu'il est aussitôt saisi, garrotté, appréhendé, bombardé d'invitations, interviewé, portraicturé, sculpté, gravé, crayonné, photographié et surtout embêté.
Ce n'est pas à son mérite qu'il doit ces excès d'honneur; c'est à la vanité parisienne. Le plaisir de dire ou d'écrire à ses amis: "Un tel sera chez moi tel jour, à telle heure; venez donc l'entendre ou le voir ou causer avec lui", représente le dernier mot du bécarrisme parisien.




Aussi l'homme qu'on s'arrache n'a-t-il plus une minute à lui. Il accepte les invitations et les politesses qu'on lui fait comme un docteur donne ses consultations, comme un jeune pensionnaire inscrit ses contre-danses. Il ne sait pas où il va; il s'en moque. Il ne sait qu'une chose, c'est qu'à midi, il déjeune à l'ouest, à sept heures, il soupe au sud. Ce qu'il sait, c'est qu'il entendra éternellement les mêmes questions et qu'il fera éternellement les mêmes réponses.
Le lion du Jardin des Plantes, l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, la panthère de Pezon sont plus heureux que l'homme qu'on s'arrache. Pour eux, le public se dérange, vient à leurs heures, les admire et les applaudit. L'homme qu'on s'arrache, lui, n'a pas le droit de rester dans sa cage. Il va-t-en ville. Il se dérange pour le public, et ça ne lui rapporte rien du tout hormis quelques réclames dans les journaux mondains.




Il n'a même pas la satisfaction d'être apprécié par des dilettanti. Personne ne juge son talent et n'en jouit. Fort peu de gens même sont capables de l'apprécier. Il est avant tout un animal curieux qu'il faut voir de près et toucher du doigt, pour s'assurer qu'il ne mord pas. Pour un peu, on lui donnerait du pain de seigle comme à la girafe, ou du sucre comme aux petits chiens.
L'homme qu'on s'arrache quitte généralement Paris au bout de huit jours, saturé de salamalecks, comblé d'indiscrétions, dégoûté du genre humain, et... il revient l'année suivante.








Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

samedi 11 juin 2016

Choix de testaments remarquables.

Choix de testaments remarquables.


"On regarde généralement les testaments comme la peinture des mœurs." Cette pensée de Pline sert d'épigraphe à un ouvrage très curieux publié, il y a quelques années, sous le titre suivant: "Choix de testaments anciens et modernes, remarquable par leur importance, leur singularité et leur bizarrerie."
L'auteur est un de nos biographes les plus actifs et les plus ingénieux, M. G. Peignot. Il nous a paru que quelques extraits de ce recueil peu répandu seraient dignes de l'intérêt de nos lecteurs.
"L'histoire, dit M. Peignot, ne se compose pas seulement des détails sur la composition des empires, sur les relations des peuples entre eux, sur la succession des règnes, sur les guerres nationales, sur les actions publiques des grands hommes; souvent elle embrasse aussi des particularités qui, appartenant à la vie privée, deviennent des monuments historiques, qui attestent les mœurs du temps et reposent l'esprit fatigué des grandes secousses politiques.
Or, nous pensons que, parmi ces particularités, il en est peu qui puissent mieux tenir leur rang que les testaments. Un testament, pris indistinctement dans les différents siècles, peut par sa forme, par son style, par ses dispositions, être considéré comme un coup de pinceau produisant un heureux effet de lumière dans le tableau de la civilisation, des mœurs, des usages, et n'est pas moins utile pour juger de l'état de la langue au moment où il est rédigé. 
Les testaments sont donc un objet essentiel et  fait pour piquer la curiosité, surtout si l'on s'en tient aux plus remarquables, à ceux qui peuvent prétendre au titre de monuments historiques ou de pièces singulières et vraiment originales."

Testament de saint Jean, dit l'Aumônier.
(en 619)

Saint Jean, surnommé l'Aumônier à cause de sa grande charité, était né à Himisso, qu'on appelait alors Amathonte, vers 555. Sa famille était noble et riche. Sa vie était heureuse, lorsque la mort lui enleva sa femme et ses enfants: alors il embrassa l'état ecclésiastique, et ses vertus le firent nommer patriarche d'Alexandrie, en 608.
Son premier soin, à Alexandrie fut de faire dresser une liste de tous les indigents: il s'en trouva 7.500. Il les prit tous sous sa protection et se chargea de pourvoir à leurs besoins. Dans une autre occasion, c'était lors de son sacre, il distribua aux monastères et hôpitaux huit mille pièces d'or qui étaient dans le trésor de l'église. Sa tendresse compatissante pour les malheureux éclata surtout dans la famine qui désola le peuple en 615.
Enfin, retiré dans sa ville natale et sentant sa fin approcher, il fit le testament suivant:
"Je vous rends grâces, mon Dieu, de ce que vous avez exaucé ma prière, et de ce qu'il me reste qu'un tiers de sou, quoiqu'à mon ordination j'aie trouvé, dans la maison épiscopale d'Alexandrie, environ quatre mille livres d'or, outre les sommes innombrables que j'ai reçues des amis de Jésus-Christ. C'est pourquoi que j'ordonne que ce peu soit donné à vos serviteurs."
Saint jean l'aumônier est mort à Himisso le 11 novembre 619, à soixante quatre ans.

Testaments de Richard-sans-Peur et de Richard II.
(en 996).

Richard-sans-Peur, duc de Normandie, avait fait préparer son tombeau dans l'abbaye de Fécamp. Il mourut le 20 novembre 996. Son testament respire la plus grande humilité. Il dit: "Je veux être enseveli devant l'huys (la porte) de l'église, afin d'être conculqué (foulé aux pieds) de tous les entrants dans l'église."
Son fils, Richard II, imita l'humilité de son père. Par son testament il demanda à être enterré dans le cimetière "sous une gouttière de l'église."

Testament d'un seigneur de la maison du Châtelet.
(en 1307).

Un Seigneur de la maison du Châtelet fut inspiré, dans la rédaction de son testament, par un sentiment tout opposé à ceux des ducs de Normandie, que nous venons de citer. Il fit creuser son tombeau dans un des piliers de l'église de Neufchâteau, et ordonna que son corps y fut placé debout, "afin, disait-il, que les vilains (les roturiers) ne lui marchassent point sur le ventre."

Testament d'Edouard 1er, roi d'Ecosse.
(en 1307).

"Le bon roy Edouard, dit notre historien Froissard, trépassa en la cité de Warvich. Et quand il mourut, il fit appeler son aisné fils (Edouard II), qui après lui fut roy par-devant ses barons et lui fit jurer, par les saincts, qu'aussitost qu'il serai trespassé, il le ferait bouillir dans une chaudière, tant que la chair se départiroit des os; et après feroit mettre la chair en terre et garderoit les os; et tous les fois que les Escoçois se rebelleraient contre luy, il semondroit ses gens et porteroit avec lui les os de son père. Car il tenoit fermement que tant qu'il auroit ses os avec lui, les Escoçois n'auroient point de victoire contre luy. Lequel n'accomplit mie ce qu'il avoit juré: ains fit rapporter son père à Londres, et là ensevelir; dont lui mescheut."

Testament de Geoffroy-Tête-Noire.
(vers 1380).

Geoffroy-Tête-Noire était l'un de ces chefs de compagnies anglaises qui, pendant les guerres du quatorzième siècle, infestaient les provinces éloignées, s'y emparaient des châteaux pour leur propre compte, et les gardaient jusqu'à ce qu'on les délogeât par la force. Le capitaine, surnommé Tête-Noire, occupait avec trente de ses soldats le château de Ventadour, dans le Limousin, qui lui avait été livré en 1378, moyennant six mille livres, par la trahison d'un valet du vieux comte de Ventadour. Comme ce château fort était bien approvisionné, le capitaine Tête-Noire s'y maintint et repoussa toujours courageusement les troupes qui venaient l'attaquer.
C'était un homme vaillant et même ayant une certaine loyauté; car le perfide valet qui livra le château, ayant mis pour condition additionnelle qu'on sauverait la vie à son vieux maître, le capitaine le promit et tint parole.
Il entendait parfaitement le métier de la guerre. Cependant, un jour il s'avança un peu trop en repoussant une attaque, et "du trait d'une arbaleste (dit Froissard), tout outre le bacinet et coeffe furent percez; et fut navré d'un cartel en la teste tant qu'il luy en convint et gesir au lict...il en mourut; mais avant que la mort le prensist, il en eut bien de la coignoissance; et lui fut dit qu'il estoit et gesoit en grand peril (car sa tête estoit apostumée), et qu'il voulsist penser à ses besongnes et ses ordonnances..."
C'est alors qu'il fit venir ses compagnons d'armes, et, "s'estant assis emmy son lict" il les pérora, les engagea à prendre pour capitaine un de ses parents, nommé Alain Roux, qui était de la troupe, ainsi que Pierre son frère, pour capitaine en second; ; ce qu'il firent tous avec plaisir, parce qu'ils lui étaient affectionnés et dévoués. Ensuite le moribond fit son testament. Voici comment Froissard le rapporte dans son style naïf:
"... Quand toutes ces choses furent faites et passées, Geoffroy-Tête-Noire parla encore et dit: Or bien, seigneurs, vous avez obéi à mon plaisir; si vous en say gre et pour ce ie veuille que vous partissez (que vous ayez part) à ce que vous avez aidé à conquérir. Je vous dy qu'en cest arche (coffre-fort) que vous veez là et lors la monstra à son doy, et dit; il y a jusqu'à la somme de trente mille francs. Si en vueil ordonner, donner et laisser à ma conscience; et vous accomplirez loyaument mon testament. Dites ouy, et ils respondirent tous: sire, ouy."
Testament: "Tout premièrement (dit Geoffroy) ie laisse à la Chapelle Saint-Georges qui sied au clos de céans pour les réparations et les reedifications, mille et cinq cens francs.
"En après, à m'amie qui loyaument m'a servi, deux mille cinq cens francs.
"En après, à Alain Roux, vostre capitaine, quatre mille francs.
"Item, à mes varlets de chambre, cinq cens francs.
"Item, à mes officiers, mille et cinq cens francs.
"Item, le surplus ie laisse et donne ainsi comme le vous diray. Vous estes (comme il me semble) environ trente compasgnons d'un fait et d'une emprise: et devez estre frères, et d'une alliance, sans débat et riotte rixe, querelle, n'estrif ni bataille entre vous. Tout ce que je vous ay dit, vous trouverez en l'arche: si departez entre vous trente le surplus bellement, et si vous ne pouvez estre d'accord et que le diable se mette entre vous, véez la une hache, bonne et forte, et bien trenchant, rompez l'arche; et puis en ayt qui avoir en pourra.
"A ces mots, ils respondirent tous et dirent: Sire et maistre, nous serons bien d'accord. Nous vous tant douté (redouté) et aimé, que nous ne romprons mie l'arche: ny ne briserons ja chose que vous ayez ordonnée et commandée."
"Ainsi je vous compte, continue Froissart, fut du testament de Geoffroy-Tête-Noire: et ne vesquit depuis que deux jours, et fust enseveli en la chapelle Saint-Georges de Ventadour. Tout son laiz fut accomply, et les trente mille francs départis à chacun, ainsi que dit et ordonné l'avait; et demourèrent capitaines de Ventadour Alain Roux et Pierre Roux, frères."

Testament de L. Cortusio, jurisconsule à Padoue.
(En 1418).

Le testament de Cortusio est cité par plusieurs auteurs, notamment Paul de Castro, Scardéon, Jérémie Drexelius, Garasse, et Dreux du Radier.
Lodovico Cortusio défend, par acte de dernière volonté, à tous parents et amis, de pleurer à son convoi. Celui d'entre eux qui pleurera sera exhérédé, et au contraire celui qui rira de meilleur cœur, sera son principal héritier ou son légataire universel. Il défend de tendre en noir la maison où il mourra ainsi que l'église où il sera enterré, voulant au contraire qu'on les jonche de fleurs et de rameaux verts le jour de ses funérailles. Lorsqu'on portera son corps à l'église, il veut que la musique remplace le son des cloches. Tous les ménétriers de la ville seront invités à son enterrement; cependant il en fixe le nombre à cinquante, qui marcheront avec le clergé, les uns devant le corps, les autres derrière, et qui feront retentir l'air du bruit des instruments, tels que luths, violes, hautbois, trompettes, tambourins, etc.; et ils chanteront Alleluia comme le jour de Pâques. Chacun d'eux recevra pour salaire un demi-écu.
Son corps, enfermé dans une bière recouverte d'un drap aux couleurs joviales et éclatantes, sera porté par douze filles à marier, vêtues de vert et qui chanteront des airs gais et récréatifs. Le testateur assigne une certaine somme d'argent pour leur dot. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui accompagneront le convoi porteront au lieu de flambeaux, des rameaux ou des palmes, et auront des couronnes de fleurs sur la tête, faisant chorus avec les douze porteuses. Tout le clergé, accompagné de cent flambeaux, marchera devant le convoi, avec tous les religieux, excepté ceux dont le costume est en noir, la volonté expresse du testateur étant, ou qu'ils ne paraissent pas à son enterrement, ou qu'ils changent de costume, pour ne point troubler la fête et la réjouissance publique par leur capuchon noir dont la couleur est une marque de tristesse. L'exécuteur testamentaire sera chargé de faire exécuter toutes ces dispositions dans leur plus grand détail, sous peine de nullité, etc.
Cortusio mourut en 1418, le 17 juillet. Ses funérailles furent exécutées comme il l'avait prescrit. Il fut enterré à l'église Sainte-Sophie de Padoue, avec un appareil qui ressemblait plutôt à une noce qu'à un convoi funèbre.
Une disposition testamentaire conçue à peu près dans le même esprit est attribuée à un peintre hollandais, nommé Martin Heimskerk. Il laissa une somme destinée à marier tous les ans une fille de son village natal, à condition que, le jour des noces, le marié et la mariée viendraient danser avec les conviés sur la fosse. Cette clause fut exécutée aussi long-temps que dura la fondation. C'est Gui Patin qui raconte cette anecdote.

Le Magasin pittoresque, octobre 1838.

jeudi 9 juin 2016

A l'Ecole professionnelle de Cuisine.

A l'Ecole professionnelle de Cuisine.



M.
Vous êtes prié d'honorer de votre présence la cérémonie de la réouverture des cours de l'Ecole professionnelle de Cuisine (Ecole normale des sciences alimentaires) qui aura lieu sous la présidence d'honneur de M. le ministre du Commerce et de l'Industrie, dans la grande salle des cours de l'Ecole, 16, rue Bonaparte, Paris.

                                                                                     Pour le Conseil supérieur de l'Ecole
Le Vice-Président                                         Le président de la Société des Cuisiniers français.
   Victor Morin                                                                          Louis Béranger



Comme on peut le voir par la lettre-circulaire ci-dessus, la chose est sérieuse. Il s'agit d'un véritable enseignement, non seulement patronné, mais subventionné par l'Etat. Cet enseignement est divisé en deux sections: l'une comprenant un cours public (cuisine ménagère), l'autre un cours réservé (cuisine bourgeoise). C'est du premier seulement que nous nous occuperons, si nos lecteurs veulent bien nous suivre.
Rue Bonaparte, n° 16, à deux pas de l'école des Beaux-Arts, de une heure à quatre, deux fois par semaine, l'on enseigne un moyen facile et agréable pour tous de résoudre la question sociale. Le professeur, M. Driessens, ne tient son mandat de personne; il n'émarge pas au budget. C'est un philanthrope éclairé et, m'a-t-on dit, fort à son aise; il ne court pas après l'argent, un peu de gloire lui suffit. Cette gloire, nous n'hésitons pas à la lui prédire: il l'aura, solide et durable, ou il faudrait ne plus pouvoir compter sur la reconnaissance des hommes dans sa modalité la plus constante, la reconnaissance de l'estomac.





C'est en effet à nos estomacs que le professeur s'adresse, c'est par eux qu'il veut régénérer l'homme et la société, l'un portant l'autre: 
"De tous les viscères dont s'honore notre pauvre humanité, dit fort justement M. Driessens, l'estomac est celui que notre état constant de surmenage, physique et moral, a réduit au plus fâcheux état; la dyspepsie y fait rage. Digérer, telle est la grosse question du jour."
On nous pardonnera cette citation en faveur de toutes celles que nous avons encore à faire. M. Driessens a une façon si originale d'exposer ses idées qu'il vaudrait mieux le laisser parler lui-même; nous ferons donc de nombreux emprunts à la sténographie de ses cours et aussi à un petit livre délicieux: l'Alphabet de la ménagère, où il a résumé ses idées sur la sociologie, entre deux recettes de cuisine.
L'homme, je n'ai pas besoin de le présenter; Renouard l'a portraicturé avec une extraordinaire fidélité: il revit tout entier dans les dessins de notre spirituel collaborateur, avec son masque affable et intelligent, son allure vive et l'eurythmie de son geste enveloppant. L'auditoire est littéralement sous le charme, et quel auditoire! 





Le cours de feu M. Caro ne vit jamais autant de jolies femmes ni d'un monde meilleur: d'aimables visages de fillettes éclatent sur tous les gradins de l'amphithéâtre, encadrées de matrones sévères; de jeunes mariées ont amené Victoire, fraîchement déballée de sa province, en cornette blanche et un panier sous le bras. Et tout ce monde ne demande qu'à mettre la main à la pâte: sur un signe du professeur, deux ou trois se détachent du groupe et viennent se ranger à ses côtés, empressées et curieuses. Quel religieux silence pendant que le maître "cisèle le persil"; j'ai vu des pleurs prêts à glisser des plus beaux yeux à cette admonestation touchante: "Ah! ne blessez jamais un oignon!" Mais n'anticipons pas.





Prenons place au milieu de l'assistance d'élite dont nous avons parlé, et écoutons l'orateur, - le professeur, voulons-nous dire.
Voici que le cours théorique et pratique va commencer. M. Driessens entre, salué d'un murmure flatteur: tenue de soirée, l'air aisé d'un homme qui a beaucoup vu le monde, il promène sur l'assistance un regard bienveillant, puis soudain l’œil s'assombrit, le sourcil se contracte... c'est l'éveil du "missionnaire" aux prises avec la grandeur de sa tâche. Le maître passe une inspection rapide du laboratoire établi derrière la table aux expériences, puis se tournant vers l'assistance, les bras mollement étendus en pronation, la voix mouillée, il commence:
"Mesdames, messieurs et chers élèves,
"L'instruction de la femme est la plus grosse question du jour. D'accord avec Victor Hugo, Emile de Girardin, Jules Simon et tant d'autres qui ont sondé les mystères de la vie, nos plus grands esprits affirment que la société dépend de la femme, et que tout peuple qui en nierait l'influence sur ses destinées nierait le siège de sa grandeur.





"Acceptant cet ordre d'idées, il me semble indispensable d'intercaler des notions d'économie domestique dans ce qu'on inculque à la jeune fille, parce qu'en elle je vois la femme, comme dans le garçon nous voyons le soldat...





"Les générations fortes ne se font pas qu'avec des lumières. La nature, cet X insoluble pourvoit à notre aliment premier; elle livre à nos lèvres la coupe bénie où nous buvons en maître les forces qui sont la vie, jusqu'à ce que, obéissant à l'évolution commune, nos estomacs plus exigeants, nos mâchoires solidement armées, appellent une alimentation plus substantielle, et c'est de cette seconde étape de l'estomac humain que je suis venu vous entretenir....





"O table! tu alimentes et vivifies l'humanité, de la vie à la mort. Tu vois les coudes se serrer lorsque la famille augmentez, l'aïeul jouer avec l'enfant...
"Ne vois-tu pas aussi ces places vides, où les yeux se portent, noyés, alors qu'il faut manger quand même....





"A vous femmes! la mission sublime de vous grouper tous autour de la table, pierre angulaire de l'édifice social, sanctuaire où s'apaisent les colères, où se cimentent les transactions commerciales!...
"Mais laissons de côté un instant les considérations générales; nous y reviendrons tout à l'heure, pendant les loisirs de l'expérimentation pratique, à laquelle nous devons consacrer la fin de séance. Nous avons fait le bœuf et le ragoût, nous allons faire un poulet sauté, et comme il y a beaucoup de jeunes et charmantes dames, nous ferons un petit plat sucré (Assentiment général).






On allume un fourneau de gaz. Le professeur découpe un poulet cru, puis, épluchant des champignons, il poursuit:

"La science physique et la science morale constitue le pivot de l'équilibre humain... Ardents champions de la lutte qui s'impose à la raison, vous régénérerez la société et assurerez à l'avenir tout ce qu'il est en droit d'attendre du présent. Je considère la nourriture comme une source à laquelle se régénèrent les facultés physiques et morales; elle est le sanctuaire en qui s'accumulent les agents par lesquels les peuples se font plus forts, plus courageux, les sens plus fertiles, plus vibrants.
- Voilà nos cuisses prêtes, je les met dans la casserole en premier; je vous dirai pourquoi tout à l'heure. Une observation en passant: ne laissez jamais roussir l'échalotte...





"Tout bien considéré, la femme est la base de la famille humaine, et, comme la famille humaine obéit à cette même loi qui veut que tout édifice repose sur une base solide, et c'est sur les principes qu'on lui inculque que notre vigilance doit s'exercer. Qu'elle manie de bonne heure le balai avec méthode...






Une dame, interrompant.
-Vous ne mettez pas de bouquet?
La professeur, d'un ton sévère.
- Non, madame, lisez la théorie, page 119. (Cent mains cherchent fiévreusement la page 119 de l'Alphabet de la Ménagère.)

... "Et puisque j'ai été interrompu, une recommandation à propos du poulet sauté. Choisissez une jeune bête qui puisse sauter un quart d'heure...
" Honneur alors à la femme à laquelle revient cette victoire, car si l'homme a pour mission pénible de butiner en faveur de son nid, de pourvoir matériellement à ses nécessités, le tribut de la femme porte en soi plus d'esthétique, plus d'élévation.
"Phare de l'enfance, elle éclaire sa nuit!





"A elle notre culture physique et morale, à elle la tâche ardue de nous montrer le port, et à elle encore cette participation active et bienfaisante sans laquelle tout foyer est incomplet!
- Mais on a parlé de persil tout à l'heure... Mesdames, permettez-moi de vous dire que vous ne savez généralement pas faire votre persil. Voici un bouquet, je suppose que vous le destinez à orner une tête de veau,etc., etc."





Pendant ce temps-là, le poulet saute dans la casserole; une douce odeur de bonne cuisine envahit l'amphithéâtre; le maître s'interrompt de nouveau pour donner tous ses soins à l'intéressante "expérience" qui touche à son terme. Quelques minutes plus tard, le poulet découpé en tranche menues est servi sur de minuscules assiettes tirées d'un ménage de poupée. Renouard et moi nous avons eu notre part et je me fais un devoir de déclarer que la cuisine de M. Driessens est absolument supérieure.
On apprécie beaucoup de ce professeur original, tout le monde est d'accord à reconnaître le véritable talent de vulgarisation qu'il y déploie. J'en sais qui attache moins d'importance aux hors-d’œuvres, c'est bien le mot, philosophiques et littéraires dont il croit devoir enguirlander la "question des fritures" ou d'autres aussi brûlantes. Passons-lui ce léger travers, en faveur des très réels services que l'on peut attendre de son savoir et de sa bonne volonté. D'ailleurs le poulet état excellent; notre estomac reconnaissant nous commande l'indulgence.

                                                                                           Alfred de Lostalot.

L'Illustration, 26 décembre 1891.

mercredi 8 juin 2016

Soissons.

Soissons.


La ville de Soissons appartenait à la Belgique sous la domination romaine; elle portait alors le nom de Noviodunum; plus tard, érigé en cité, elle s'appela Suessona, d'où est dérivé le nom qu'elle possède aujourd'hui, Soissons.
César entoura Soissons d'une muraille, bâtie de briques et de pierres. La ville avait de l'est à l'ouest, 150 toises; du nord au midi, 130. Deux châteaux et plusieurs monuments s'élevèrent sous César. Il fit percer plusieurs grandes routes pour joindre Soissons aux villes voisines, et on trouve encore des débris de colonnes portant des inscriptions romaines qui attestent la présence des empereurs dans cette ville. Une d'elle fut élevée par Marc-Aurèle-Antonin Pie; elle est datée de son troisième consulat. On trouve aussi, en fouillant les décombres des anciennes constructions, des médailles à l'effigie de Tibère, de Néron et de Galba. Soissons avait la prééminence après Reims sur toutes les villes de la Belgique, jusqu'au moment où Clovis vainquit Syragrius, et fit alors de Soissons le siège principal de la puissance française.
A l'époque où le christianisme s'introduisait en France, Soissons vit deux prosélytes de la doctrine chrétienne prêcher dans ses murs, avec zèle et enthousiasme, la vraie religion. Deux hommes de basse condition y furent élevés à la gloire du martyre. Le cruel collège de Dioclétien, l'exécuteur de ses ordres, leur fit endurer des souffrances horribles pour obtenir l'abjuration de leur foi; mais ils préférèrent la mort au parjure. Leurs cendres fut recueillies par un vieillard nommé Roger; sa maison devint, à cause des deux saints qu'elle recelait, le rendez-vous des chrétiens qui voulaient prier ensemble sur les dépouilles de ces hommes mis au nombre des martyrs par leur courage religieux. Or, ces deux victimes étaient de modestes cordonniers que l'amour du christianisme enflammait. Le calendrier les nomme saint Crépin et saint Crépinien.
La maison de Roger est devenue une des plus belles églises de Soissons. Les persécutions que les Romains exercèrent sur les chrétiens enflammèrent le zèle des défenseurs du christianisme. Deux adversaires redoutables quittèrent la belle Italie pour venir, dans une petite ville française, combattre pour la cause sacrée de leur religion; l'un était simple prêtre, l'autre évêque, Sixte et Sinice. Ils firent faire aux Soissonnais de si rapides progrès dans la foi, qu'en peu de temps l'Eglise du Seigneur s'éleva triomphante dans leur ville. Sixte et Sinice moururent bientôt après leur succès, et furent canonisés. Leurs dépouilles furent placées comme première pierre d'une église qu'on bâtit en leur honneur à Reims, où l'évêque s'était retiré. Le 1er septembre de chaque année, une fête solennelle encore aujourd'hui rappelle la mémoire de ces deux saints célèbres.
Clovis, par amour pour sa bonne ville de Soissons, y célébra ses noces avec la belle Clotilde; le roi et la reine aimaient le séjour de cette ville, et surtout leur château de Crouy, bâti sur le bord de la jolie rivière d'Aisne, qui baigne le vallon, serpente d'une manière si pittoresque aux côtés de la ville, et rend ses promenades si riantes et si animées. Clotilde répandit des trésors dans les églises de Soissons; elle en bâtit plusieurs, entre autre l'église Sainte-Sophie, tout près de son palais. Occupée uniquement du salut de son royal époux, elle l'entourait des signes religieux qu'elle voulait lui faire adorer. On sait le rôle élevé que cette femme céleste joua dans l'importante conversion de Clovis.




Après Clovis, des victoires, ternies par des crimes, rendirent Clotaire 1er possesseur de Soissons. Cette cité fut le théâtre des plus effroyables réactions; mais, peu de temps après, le tyran, tourmenté du poids de ses remords, voulut les expier aux pieds du saint évêque de Noyon. Il partit, et, au moment où il arrivait dans la ville, Médard, le saint évêque, se mourait.
Le roi, à la nouvelle de cette mort qui lui enlevait l'espérance de son salut, tomba dans un affreux désespoir, et fit transporter le corps de Médard à Soissons, suivit cette dépouille mortelle à pied, la tête couverte d'un crêpe funèbre. La cendre de saint Médard fut déposée dans une chapelle dépendante du château de Crouy; le roi attacha des religieux à cet asile, pour y rendre les honneurs au saint qu'il y renfermait, et, voulant ou croyant apaiser le courroux céleste par des sacrifices de fortune, il fit élever un magnifique monastère près de la chapelle où était le tombeau de saint Médard. Toutefois sa mort l'empêcha de terminer son oeuvre; il avait légué à son fils l'ordre de poursuivre les travaux importants qu'il avait commencés, et assigné, pour cette opération, des sommes immenses. Ces dernières dispositions en faveur de la communauté disposèrent les religieux en sa faveur, et Clotaire, malgré ses crimes, eut une place près du pieux évêque de Noyon. Les historiens du temps louèrent la piété et les vertus du roi.
On voit les effigies de Clotaire et de son fils sculptées sur leur tombeau dans les caveaux de l'abbaye de Saint-Médard. Dans ce temps, où les miracles étaient  l'espérance du peuple, son spectacle et presque son unique fortune, les saints étaient pour une communauté ce qu'est aujourd'hui une franche et belle industrie pour des négociants habiles. Ainsi, bientôt le monastère de Saint-Médard attira la foule, les offrandes pleuvaient de toutes parts, les richesses s'amassèrent, et les religieux arrivèrent de tous côtés et s'accrurent au nombre de quatre cents. Cet établissement, fondé par un remords, devint l'une des premières communautés du royaume. Le pape lui décerna des privilèges, et l'on y tint des conciles nombreux et importants.
La ville de Soissons est encore célèbre par les désordres et les atrocités de la reine Frédégonde, par la puissance de ces maires du palais, régnant sur leur simple fauteuil plus librement et surtout plus despotiquement que les rois de notre époque sur leur trône. Ebroin, l'un des maires, fit élever dans Soissons, plusieurs monastères. Une église fut ouverte aux pauvres comme maison d'asile; une autre fut consacrée à la sépulture des religieuses. Dans l'une de ces églises on trouva un manuscrit de saint Augustin, et un soulier et une ceinture ayant, dit-on, appartenu à la Sainte Vierge; puis un tombeau renfermant les reliques de saint Draussin, où se présentait tout chevalier qui désirait devenir invincible.
Enfin, lorsque Soissons, après bien des révolutions, fut une des cités du vaste empire de Charlemagne, le flambeau des lettres, que le monarque promenait sur la France, s'arrêta dans cette ville. Des écoles s'élevèrent pour instruire les fils des nobles et des riches. A cette époque, on ne songeait pas encore à instruire le pauvre; mais, du fond de l'Italie, l'empereur appela deux musiciens célèbres, Théodore et Benoît, pour instruire ses sujets dans l'art du chant, et remplacer les tristes psalmodies par des accords harmonieux. Charlemagne soumit les monastères à de sévères règlements; il fonda un hôtel-dieu pour y recevoir les malades, et des sœurs hospitalières furent arrachées à cet utile établissement pour les soigner.
L'abbaye de Saint-Médard, un peu négligée durant le règne de Charlemagne, reprit sa splendeur sous son fils, Louis le débonnaire. De nouvelles dotations vinrent l'enrichir encore; mais, peu reconnaissant des largesses du roi, le monastère ouvrit plus tard à Louis ses cachots, et les moines l'emprisonnèrent, par l'ordre de ses fils, dans le plus affreux de tous.
A cette époque, la puissance du clergé opprimait tous les Etats; à l'aide de la superstition et du fanatisme, les prêtres entassaient sur une relique les trésors des couronnes et les deniers de la veuve. Le crime, trop souvent, était assis sur le trône, et se croyait caché parce que le voile d'un religieux se plaçait entre le peuple et la victime; le tombeau d'un martyr sanctifiait les cendres d'un assassin, et, pour une offrande de plus, on forçait d'adorer ce qu'on aurait dû maudire.
Des révolutions sanguinaires éclaircirent les rangs des religieux à Soissons. Les Normands pillèrent la belle et riche abbaye de Saint-Médard, et, sous le règne de Charles VI, Soissons fut le théâtre d'une guerre intestine où les soldats du roi se portèrent à toutes les horreurs. Cette ville conserve encore le triste souvenir du malheureux Abeilard, forcé de brûler son livre et de faire amende honorable devant ses juges et ses bourreaux.
Aujourd'hui la petite ville se Soissons ne présente plus de ses abbayes splendides et de ses châteaux royaux que quelques débris; le peu qui reste de ses reliques si précieuses n'inspire qu'un sentiment de pitié pour l'abus qu'on a fait de celles qui n'existent plus. Autant le tombeau d'un être vertueux commande le respect, autant les miracles attribués à la mort le rendent ridicule.
Maintenant les églises de Soissons ne sont témoins que de simples cérémonies où l'on peut unir sa voix et ses vœux au digne ecclésiastique qui les porte vers le ciel. La jeune fille y reçoit un époux, et l'enfant le baptême; la dernière prière, enfin, vient confondre devant l'Etre suprême le pauvre et le riche, et les rend égaux devant la sublime justice de Dieu. 
La ville de Soissons a toujours sa rivière, ses vallons, ses prairies et son air embaumé. Sa cathédrale est d'une belle architecture; Saint-Jean-des-Vignes est aussi une très-belle église, et les ruines de Saint-Médard réveillent trop de souvenirs pour ne pas intéresser le voyageur.
La ville de Soissons a donné plusieurs hommes de mérite à la France. Julien d'Héricourt y fonda une académie qui se faisait honneur de venir,  dans le sein de l'Académie française, prendre un protecteur pour l'aider et la diriger dans ses travaux.

                                                                                                           Aglaé Comte.

Le Magasin universel, février 1837.


mardi 7 juin 2016

Les morphinomanes.

Les morphinomanes.

L'institution est nouvelle: son nom n'est même pas encore fixé. Les uns disent "morphio", les autres "morphinomanes". Mais le nom ne fait rien à l'affaire.
Les morphinomanes appartiennent en général au sexe féminin. Il y a peu de morphinomanes mâles, parce que l'homme se défend mieux, travaille et fume. Le tabac est la morphine du vilain sexe; mais ses dangers sont beaucoup moindres.
La morphine a fait chez la femme les mêmes ravages que l'opium chez les Chinois. Elle les soulage de leurs nerfs, les console de leurs chagrins, et les endort dans des rêves de fortune et de plaisir. Une fois engluée, la morphinomane ne combat même plus, et n'attend même pas un prétexte, une vapeur, une demi-migraine pour s'inoculer elle-même la précieuse liqueur.
Vous la voyez, quand elle est avec des intimes, se lever de table au milieu du dîner. Elle s'excuse, elle a ses névralgies, elle va se reposer un instant. On respecte cette fugue intéressante. En sortant de dîner, on trouve dans un petit salon, vautrée  sur un sopha, les yeux ouverts, la bouche niaisement ouverte, une femme en extase, qui ne parle plus ou qui vous dit, si vous l'interrogez: "Laissez-moi, c'est délicieux!"




Et, en effet, c'est si délicieux qu'elle ne peut plus s'arrêter. La morphinomane s'habitue tellement au poison qu'il ne fait plus d'effet sur elle, à moins de décupler les doses. Elle devient pâle, languissante, sans appétit, sans sommeil, sans force, sans conversation. Elle ne vit que morphinisée. Quand elle est éveillée, c'est comme si elle dormait, l'ivresse morphinitique étant son véritable état normal. C'est une somnambule, qui fuit la lucidité, qui a peur du réveil et qui ne vit que lorsqu'elle a cessé de vivre.
Cinq ans suffisent pour faire d'une femme morphinisée, un être dégradé jusqu'à la moelle. Les plus robustes y laissent leurs cheveux et leurs dents, ou les yeux se creusent et les mains tremblent comme une gelée. Les autres meurent misérablement.
Le pis est que la morphine est devenue une mode. La difficulté de s'en procurer a d'abord été un attrait pour les femmes: le prix du médicament a augmenté le désir et son emploi a d'abord donné quelque chose d'intéressant aux malheureuses qui s'en servaient. "Faut-il qu'elle souffre!" s'est-on écrié en voyant passer, chancelante et demi-morte, la morphinomane dans l'exercice de ses fonctions. Poésie, extase et consomption! Quelle femme résiste à ce triple idéal?

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.