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samedi 2 août 2014

Ceux dont on parle.

Henry Ibsen.


"Il y a deux ou trois ans que j'ai vu pour la première fois le Dr henry Ibsen, nous a dit M. T de Wyzewa. Je l'aperçus un soir d'été, se promenant de long en large sur la place Max-Joseph, à Munich; et malgré l'élégante correction de sa tenue, son haut chapeau bien lustré, sa redingote aux revers de soie et sa cravate blanche, il me fit l'effet d'un vieux lion du désert se promenant dans sa cage... Son épaisse chevelure en broussaille, ses épais sourcils, des deux touffes épaisses de ses favoris, encadraient son visage d'une blanche crinière dont les plus savants cosmétiques ne pouvaient parvenir à tempérer la rudesse. Il y avait aussi dans le port hautain de la tête, dans le geste décidé du bras, quelque chose d'énergique et de farouche qui me parut concorder avec l'âpre sauvagerie du génie de cet homme."



D'abord pharmacien, puis directeur de théâtre, Ibsen se montra dans ces deux professions si parfaitement incapable que le roi de Suède le fit pensionner, ce qui lui permit de voyager, d'habiter tantôt Rome, tantôt Munich, et d'écrire ses drames connus en Allemagne, dix ans avant que son nom fût même prononcé en France. Le comte Prozor, alors consul de Russie à Genève, et Antoine, directeur du Théâtre Libre furent les introducteurs du théâtre ibsénien à Paris. Tous les snobs, tous les jocrisses qui se croient artistes, tous les petits bonshommes en longue redingote qui leur tombe jusqu'aux talons, , et en hautes cravates faisant deux fois le tour du cou, y trouvèrent une sensation nouvelle, ressentirent un frisson nouveau; et les jeunes femmes pâles, maigres et fragiles comme les lys, aux petits bandeaux sur le front, tombèrent en pâmoison devant ces héroïnes du Nord, sauvages, exceptionnelles et révoltées.
Nora, dans la Maison de Poupée, est la femme enfant qui, comprenant soudain la vie, s'insurge contre son mari qui l'a toujours traitée en "poupée" et qui le quitte, ne voulant plus de cette existence où l'habitude unit deux étrangers. 
Dans la Danse de la Mer, Ellida qui a conservé en son cœur le souvenir d'un fiancé de jadis, reparti sur la mer lointaine, et à qui elle rêve sans cesse, dit à son mari, lorsque l'Etranger revient: " Tu ne peux pas m'empêcher de choisir, ni toi, ni personne. Tu ne peux me défendre de partir avec lui, de le suivre, malgré moi. Tu peux me retenir de force ici, mais tu ne peux pas m'empêcher de choisir dans le fond de mon âme, de te le préférer, si tel est mon désir, si tel est mon devoir."
Ibsen s'est fait l'apôtre de l'affranchissement de la femme. Il est juste d'ajouter que pour ne pas faire de jaloux, il veut également l'affranchissement de l'homme.
Ses héros qui parviennent à se libérer du mensonge et se soulager de toute l'hypocrisie où ils vivaient, renaissent à une vie nouvelle. "La liberté et la sincérité, voilà les vrais soutiens de la Société" déclare Ibsen. Pascal, Montesquieu, la Bruyère, Rousseau nous avaient déjà dit cela il y a longtemps.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 14 juin 1903.

Des femmes qui ne parlent pas.

Des femmes qui ne parlent pas.

Mon Dimanche a raconté comment les Anglais au moyen âge s'y prenaient pour imposer silence à leurs compagnes: en leur appliquant une véritable muselière, l'horrible Bride de la Mégère; si étonnant que cela puisse paraître, il est des femmes qui d'elles-mêmes s'imposent le silence et renoncent au plaisir du bavardage si cher aux dames... et aux messieurs.

On admet communément que les femmes parlent trop. C'est une opinion, l'opinion des hommes. Mais s'il est difficile d'obvier à cette intempérance de langage, il est encore plus difficile de les faire parler si elles ne le veulent pas.
D'ordinaire, quand une femme a fait silence pendant une demi-journée, elle est à bout de résistance. Et son entourage reçoit toute une bordée de petites phrases qui se hâtent comme des écolières en retard.
On connait, cependant, des femmes superbement silencieuses, des femmes qui n'ont pas parlé depuis des années. Ce sont des êtres d'une volonté vraiment admirable. Ces héroïnes ont dompté leur langue!
La plus célèbre des femmes qui ne disent mot est une Américaine: Lucrèce Hillman, de Jacobstown (New-Jersey).
Cette dame, depuis quatorze ans, n'a ni grondé les domestiques, ni taquiné son mari. Elle n'a pas d'enfants. Sans doute n'eût-elle pas résisté à la douceur de dire: darling (mignons) aux petits diables empressés autour de sa jupe!
Donc, depuis quatorze ans, Lucrèce est muette... muette pour punir son mari. Le malheureux a beaucoup contribué à faire voter une loi qui retire aux femmes de Jacobstown certains droits politiques. Les citoyennes de Jacobstown délaissaient un peu trop la maison pour s'entretenir au Ladie's club (cercle de dames) de question sociales. Et les hommes finirent pas se lasser de la mauvaise cuisine qui leur était imposée.
Depuis, Lucrèce a fait le serment de se taire. Elle ne parlera que le jour où l'on rendra justice aux malheureuses femmes opprimées. De fait, la malheureuse subit un esclavage volontaire, mais terrible.
Elle avait réussi, après le vote de la loi anti-féministe, à enrôler une centaine de femmes mariées dans sa ligue: la ligue du silence. mais les adhérentes lâchèrent pied, ou plutôt lâchèrent langue. L'une tint bon, un mois durant. L'autre fut muette quinze jours de suite. Mais la plupart retrouvèrent la parole après quelques heures de morne et torturante bouderie. Les bons soins des maris... ou les coups... mirent à la raison toutes ces ligueuses. Seule, Lucrèce demeura silencieuse, intraitable, méprisant aussi bien les tâches citoyennes que les citoyens mâles, autoritaires, despotes.

Muette par désespoir.

En France, quand les femmes ne veulent plus parler, ce n'est pas affaire de politique, mais de sentiment.
Dans un petit village situé près de Lyon, une paysanne, déjà âgée, vécut dix ans sans prononcer une syllabe. Son mari lui avait reproché, un jour, de se trop dépenser en commérages. Bonne ménagère, rude travailleuse, elle jura solennellement de se taire jusqu'à sa mort. Son "homme", dépité, repentant, eut beau lui faire des excuses publiques, la vieille ne changea pas de sentiment. Elle subit son horrible supplice avec un acharnement stupide. Et, comme disent les paysans, "quand on lui apporta le bon Dieu" (les derniers sacrements), elle se tourna vers la ruelle pour ne pas avoir la tentation de répondre à son curé. Seule, la mort pouvait délivrer cette victime du silence terrestre en lui offrant le repos de l'éternel silence.
En Normandie, ce fut encore une villageoise qui étonna le monde par sa renonciation aux joies du bavardage.
Riche fermière, haute en couleurs, bruyante et gaie, Jeanne C... dirigeait choses et gens de son petit royaume campagnard avec quelque vivacité. Elle supportait mal les servantes "répondeuses", et les "gars" lui témoignaient une respectueuse admiration, tant elle épargnait peu son mari et ses fils coupables de quelque infraction aux ordre de la "patronne".
Cette maîtresse femme accusa, un jour, son fils aîné de "manger son bien" au cabaret, et de ne pas s'adonner, comme par le passé, au travail commun. Le garçon, qui avait vingt-cinq ans, jugea ces reproches immérités. Il déclara, devant tous les domestiques attablés, que sa mère devenait par trop autoritaire et injuste.
- Tais-toi, fainéant! cria la fermière.
- Vous n'oublierez pas, mère, l'injure que vous me faites aujourd'hui! dit le jeune homme, en repoussant avec furie son couvert, je saurai bien manger d'autre pain que le votre!
Et il quitta la maison paternelle, emportant sur son épaule, à l'extrémité d'un bâton, le baluchon des émigrants. Huit jours durant Jeanne C... pleura la disparition de son garçon.
- Il est de mon sang, dit-elle. Je sais bien qu'il demeurera longtemps loin de nous. Mais puisqu'il nous a quitté pour un reproche que je lui ai sottement adressé, je fais le serment de ne plus prononcer une parole, tant qu'il n'aura pas pardonné à sa pauvre maman.
Et la Normande bruyante, bavarde, autoritaire, devint de ce jour une pauvre femme aussi effacée, aussi inutile qu'une nonne au cloître. Prières des siens, conseils des médecins et des prêtres ne parvinrent pas à fléchir la condamnée. Elle souffrit beaucoup, s'enfermant dans les étables ou dans les granges, comme une bête blessée. Elle cria sa peine dans la solitude, mais n'adressa pas la parole à ceux qui tentaient de la consoler.
Son supplice dura six longues années.
Un matin, la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement. Elle était au lit, mourante, n'espérant plus rien de la vie. Elle se souleva de son chevet, regarda qui venait à elle. Puis elle cria:
- Ah! mon garçon! c'est toi! c'est toi!



C'était la première fois que, depuis six ans, Jeanne C... parlait à haute voix!
Et le gars, revenu, embrassa la pauvre maman qui s'était punie si durement, la maman aux cheveux gris, la pauvre petite vieille qu'était devenue la belle fermière haute en couleurs, trop puissante en vitalité.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 17 mai 1903.

Balzac en robe de chambre.

Balzac en robe de chambre.


Dans quelques jours, le 28 mai, reviendra l'anniversaire de naissance du plus puissant des romanciers du XIXe siècle, Honoré de Balzac, né à Tours, en 1799. Chacun connait cette suite de chefs-d'oeuvre d'observation vivante qu'est la Comédie Humaine; tout le monde a lu Eugénie Grandet, le Père Goriot, le Colonel Chabert...
Mon Dimanche, aujourd'hui fera connaître à ses lecteurs, par quelques anecdotes typiques, comme il l'a fait pour Victor Hugo, l'homme intime dont ne parlent pas les manuels littéraires et que l'on ignore généralement.



Extrêmement orgueilleux et se croyant, de bonne foi, apte à toute espèce d'ouvrage, Balzac avait dirigé lui-même, avec un despotisme sans concession, la construction de son pavillon aux Jardies (Ville-d'Avray), acheté plus tard par Gambetta qui y mourut. Mais s'il est douteux que dans les plans, il ait oublié l'escalier, il est avéré que, trouvant qu'il gênait l'harmonie et n'admettant aucune critique, aucun conseil de son architecte, il le fit poser au dehors de sa maison, faute de pouvoir le caser à l'intérieur.

La bague merveilleuse.

Balzac croyait aux puissances occultes, au merveilleux.
Un soir, en plein hiver, à minuit, il arrive précipitamment, rue de Navarin, chez son ami Laurent Jan, le réveille, le force à s'habiller et veut l'emmener séance tenante au "café du Mogol", où des tonnes d'or et de pierreries les attendent! Ce n'est pas une mauvaise plaisanterie ni une hallucination passagère. Non, c'est une conviction enracinée chez lui depuis longtemps. Il est persuadé qu'une bague de quatre sous qu'il possède est un talisman qui va lui donner d'incalculables richesses, et que c'est à l'ambassadeur de Turquie qu'il doit ce beau secret! On eut mille peines à l'en dissuader.

Un drame à 750.000 francs.

Il avair la monomanie du théâtre et comme, chez lui, tout tournait à l'opération commerciale, calculant le résultat pécuniaire éventuel, même avant de posséder un germe d'idée, il disait:
- Mon projet est du granit rose; nous y taillons une pièce pour la Porte-Saint-Martin! c'est au moins 150 représentations à 5.000 francs l'une dans l'autre; cela fait 750.000 francs. Or, à 12 % de droit d'auteur, c'est plus de 80.000 francs qui nous reviendront! Nous voila riche!
Et ces beaux discours s'adressaient aux auteurs auxquels il demandait leur collaboration et leurs idées, prenant ses rêves de bénéfices pour des réalités.

Les malheurs de Lassailly.

Dans un de ces accès fréquents de rage théâtrale, il attira chez lui un bon et faible garçon, Lassailly, esprit flottant et songeur, auquel il fit mener une existence impossible
Il passa avec lui un traité verbal aux termes duquel ce jeune homme devenait son collaborateur attitré, pour tout ce qui concernait les ouvrages dramatiques à élaborer en commun. A toute réquisition, Lassailly devait lui fournir un projet, un plan de pièce!
Il le logea aux Jardies, le nourrit très bien, l'ayant perpétuellement sous sa coupe, et dès lors commença une véritable comédie humaine.
Comme Balzac ne travaillait lui-même que la nuit, il sonnait à tout bout de champ Lassailly qui accourait, réveillé en sursaut, les yeux gros de sommeil, et n'avait aucune espèce de scénario en tête.



Il le renvoyait se coucher, le rappelait une heure après, et ainsi de suite cinq ou six fois par nuit, ce qui ne pouvait aboutir qu'à troubler un cerveau déjà faible.
Si bien que le pauvre diable dépérit, tomba malade et s'enfuit. Depuis ce séjour fantastique, il ne pouvait entendre qu'avec terreur prononcer le nom de Balzac.

Le commanditaire.

Quand en 1834, Balzac fonda le Chronique de Paris, le hasard lui amena un jeune dandy qui demandait à faire des articles de modes, et se trouvait être le fils d'un banquier très riche.
Aussitôt, suivant sa coutume, Balzac s'enthousiasma, et pas une seconde ne douta que ce ne fût là le bailleur de fonds de ses rêves.
Il en était tellement sûr que, sans avoir songé à lui parler de rien, Balzac l'invita à un coûteux souper, auquel assistait toute la future rédaction, et dont les préparatifs furent épiques. N'ayant pas le sou, Balzac emprunta  à un ami de l'argenterie qu'il porta au Mont-de-Piété, et qu'il devait dégager le lendemain du repas.
Qu'est-ce cela faisait puisqu'il allait nager dans le pactole?
Au dessert, il se lança dans un toast superbe et imagé où il célébra "la générosité, l'appui, la protection du jeune bienfaiteur", et finit par dire à son hôte: "Veuillez, notre bien cher ami, exprimer ce que votre libéralité a le projet de faire pour la Chronique."



Or, voici la mémorable réponse qu'il reçut:
- Messieurs, je parlerai de votre affaire à papa!
Patatras! Encore de magnifiques illusions évaporées!

Comment Balzac travaillait.

Pour écrire ses volumineux romans remplis d'observations minutieuses, exactes, de descriptions quelquefois longues, mais toujours scrupuleusement conformes à la réalité, Balzac avait une façon toute particulière que nous allons rapporter, pour en déconseiller l'emploi aux jeunes auteurs: il dînait à cinq heures et à six heures précises se couchait, avec, selon son expression "son dîner au bec". A minuit, il se levait, passait son pantalon, enfilait ses savates, se préparait quelques tasses de café et, s'installant à son travail, n'en bougeait plus jusqu'à midi sonné! Et c'est ainsi qu'il fit en vingt ans les quarante volumes de la Comédie humaine, et qu'il se tua.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 mai 1903.

vendredi 1 août 2014

Le carnet de Madame Elise.

Le sans-gène dans la famille.


Avoir un chez soi, n'est-ce pas avoir une oasis confortable où l'on peut se laisser aller à sa fantaisie sans craindre de nuire à sa dignité, à sa réputation, à son intérêt? On y laisse de côté toute cérémonie, ce qui est charmant; on s'y montre tout à fait au naturel, ce qui est sincère: mais ce naturel est parfois un peu "débraillé" et rébarbatif. On songe rarement que le foyer est le centre de sa vraie vie et que, pour y trouver le bonheur, il faut savoir faire quelques sacrifices d'égoïsme à ceux qui nous entourent et nous préoccuper de les rendre heureux par le menu.
"Faire des frais pour les siens! mettre un sourire sur son visage lorsqu'on rentre au logis l'âme maussade et attristée, est-ce vraiment la peine et faut-il se fatiguer encore à cette contrainte inutile?"
Voilà l'apostrophe coutumière du mari grincheux. Qu'a-t-il à craindre, en effet, s'il se laisse aller à sa mauvaise humeur, s'il calme ses nerfs irrités aux dépens de ceux qui l'entourent? sa femme n'en remplira pas moins ses devoirs; le déjeuner sera prêt à l'heure, les vêtements bien entretenus et ses finances ne courront pas le risque d'être gaspillées par des mains indifférentes.
Ce raisonnement cynique dort (heureusement inconscient!) au fond de l'esprit de bien des hommes. Ils savent qu'ils ont à la maison une alliée sûre et fidèle dont l'intérêt est trop lié au leur pour qu'ils aient à craindre des défaillances. Peu importe qu'attristée par le manque d'attention de son mari la besogne ménagère lui paraisse lourde...
Son mari se borne à louer d'avoir une économe associée parfaitement sûre: "A-t-il le temps, en vérité, de songer à lui faire une existence plus agréable? lui refuse-t-il quelque chose pour la vie matérielle? Et que pourrait-il lui donner de plus?
Mais des riens qui font le charme de l'activité, lui faire entendre que vous sentez le confort et le calme dus à ses soins, lui parler de vos travaux, de vos joies, de vos découragements, lui dire pourquoi votre front est soucieux: vous mêlerez ainsi vos âmes et votre compagne sera ravie. 
Ce qui se passe d'ordinaire est tout différent et la mère de famille laborieuse se rend bien compte qu'on ne veut pas faire l'effort de la distraire de sa monotone besogne.
De son côté, après quelques années de mariage, elle s'habitue bien à ne pas compter sur les amabilités de son mari; elle désapprend aussi, à cette école, les délicatesses qu'elle avait au commencement de leur"union". Elle ne se plus jolie pour plaire à son mari, elle ne se gène même pas pour porter une toilette qui lui déplaît. La grâce et le sourire disparaissent de son visage à la vue de son compagnon; et les paroles ingénieuses ou tendres qui réconfortent et chassent la peine, elle les oublie; elle ne met plus sur la table le mets préféré, les fleurs qui lui rappellent celles du jardin de grand-mère, quand il était petit. Elle ne lui prépare plus de surprises... idée enfantine, sans doute, mais qui prouve qu'au foyer on garde votre place et qu'on se promet, comme un fête, le spectacle de la joie que vous allez avoir.
Ainsi on laisse s'user toute la poésie, tout le charme de la vie à deux. On a pris l'habitude de se traiter l'un et l'autre comme "si l'on n'avait pas d'importance" et, sans qu'on s'en doute, on a fini par croire qu'un cœur dévoué n'est pas d'un prix immense, qu'il est acquis une fois pour toutes et que, pour le garder, il ne fallait pas faire quelquefois le sacrifice de son humeur et de ses aises.
Mais j'ai parlé pour des inconnus... Chez les lecteurs de Mon Dimanche, on ne gâche pas son bonheur par du laisser-aller; on tremble de perdre, par un manque d'attention, les affections précieuses du foyer; enfin, on garde ce que l'on a de meilleur pour la maison et pour les siens.

                                                                                                                             Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 mai 1903.

Ceux dont on parle.

Carolus Duran.


M. Charles-Auguste-Emile Durand aura bientôt soixante-six ans: c'est un homme robuste, d'une activité inlassable, grand amateur d'escrime; il peint ses toiles debout, et se promène continuellement dans son atelier. Il ne peut tenir en place et a toujours, comme on dit, le diable au corps. Mais il ne s'agite pas dans le vide, car c'est un travailleur acharné. Comment ne pas l'être lorsque d'un coup de pinceau on transforme l'ocre jaune en louis d'or?
Pour un peintre d'un si rare mérite, il eût été bien banal de s'appeler Charles Durand, tandis qu'en traduisant Charles en latin, et en supprimant une lettre à Durand, on obtenait un nom tout à fait distingué. M. Carolus Duran est aussi coquet de sa personne que de son nom, d'une coquetterie presque féminine: ses cheveux bouclés sont séparés avec soin en deux parties égales; des manchettes de dentelle entourent ses poignets, et l'un d'eux est orné d'un riche bracelet. Aussi les succès mondains de M. Carolus Duran sont-ils légendaires.



Ce qu'il y a de remarquable dans cet artiste, outre les délicatesses de sa mise et l'exubérance de sa nature, c'est qu'il s'est fait lui-même. Le seul professeur qu'il ait eu fut M. Souchon, directeur de l'école municipale de Lille. Le disciple eut bientôt fait de dépasser le maître.
Bien qu'il ait exécuté des ouvrages de genres divers, paysages, scènes religieuses ou historiques, c'est surtout comme portraitiste qu'il s'est fait une réputation... et une fortune. Pendant dix ans, en effet, il n'a envoyé au Salon que des portraits, mais non pas toutes sortes de portraits: M. Carolus Duran ne travaille que dans le grand monde: il lui faut des messieurs en redingote et des dames en robes de soie. Un pauvre diable, fût-il fait comme Apollon, ne peut pas l'intéresser: il ne paierait pas.
C'est que la question des gros sous n'est pas indifférente à M. Carolus Duran: en 1882 (il n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais il était depuis longtemps célèbre), l'Etat lui proposa d'acheter pour huit mille francs un tableau qu'il avait exposé au Salon: La mise au tombeau. Huit mille francs! Y pensait-on! M. Carolus Duran répondit avec bienveillance qu'il était touché de cette offre, mais qu'il ne pouvait l'accepter, parce qu'il voulait cinquante mille francs de cette toile. Il faut croire que les commandes diminuèrent par la suite, car six ans plus tard il accepta de vendre pour deux mille cinq cents francs le portrait du peintre Français.
De tels moyens d'existence permettent d'être indépendant: M. Carolus Duran ne se plie à aucune règle ni à aucune volonté; il fut l'un des plus ardents promoteurs de la scission qui se produisit en 1890 dans la Société des Artistes français et qui aboutit à la création de la Société nationale des Beaux-Arts, dont il est le président vénéré.
Afin de montrer que ses facultés n'étaient point bornées, il s'est essayé à la sculpture, et a exposé notamment en 1873 le buste en bronze de sa femme qui, piquée d'une noble émulation, a exposée elle-même des portraits au pastel qui lui ont valu en 1875 une médaille de troisième classe: on ne pouvait faire moins pour Mme Carolus Duran; on ne pouvait faire plus.

                                                                                                                   Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 31 mai 1903.

Degré d'instruction des adultes en France.

Degré d'instruction des adultes en France.


Départements classés d'après le degré d'instruction, au commencement de l'année 1865, des jeunes conscrits de la classe de 1864, inscrits sur le tableau de recensement de l'année 1865.
________

On aura immédiatement la clef de ce tableau en considérant qu'il en résulte qu'en 1865 le département de la Meurthe (n°1) était celui où il y avait le moins de jeunes gens ignorants, et au contraire, le département de l'Ariège (n°89), celui où il y en avait le plus.





Cette carte, publiée, avec le tableau précédent, par le ministère de l'instruction publique, divise la France en cinq parties sous le rapport de l'instruction élémentaire.


On y voit que l'an dernier, dans les sept premiers départements, Meurthe, Haute-Marne, Doubs, Meuse, Vosges, bas-Rhin, Aube, tous les jeunes gens (sauf 2 à 5 sur 100) savaient lire et écrire. Dans les vingt-six derniers, de 64 à 89, il y avait plus du tiers et même de la moitié des jeunes gens totalement illettrés.

Magasin Pittoresque, 1866.



La fiole du pauvre Michel.

La fiole du pauvre Michel.

Michel était un véritable halluciné, exerçant le métier de menuisier dans la ville de Moulins. Vers la fin du seizième siècle, il fut brûlé par arrêt de la cour du Parlement, en 1613. On l'exécuta en place de Grève.
Les témoins ne manquèrent pas pour soutenir que, depuis l'année 1605, il exerçait le métier, parfois peu lucratif alors, de magicien. Michel était un sorcier ayant le goût des voyages; il avait parcouru successivement l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie. Ce fut dans ce pays qu'il eut le malheur de rencontrer le diable Bouel qu'on avait mis en bouteille, et qu'un confrère plein de malice, habitant Venise, lui vendit pour la modique somme de dix écus.
La fiole, en apparence, ne contenant qu'un peu d'eau blanche; mais Bouel n'y était pas moins fort à son aise, et ce bain ne l'empêchait nullement d'être familier et causeur. Mais voyez l'étrange caprice de ce démon: il affirma aux juges "qu'il estoit aérien, pure vapeur de l'Orient, et il demeurait invisible dans l'eau!"
Il y avait des formules indispensables pour l'interroger. C'était avant de s'endormir que notre pauvre fou les prononçait, et alors, dit la pièce judiciaire que nous consultons, "en sommeillant lui estoit révélé ce qu'il vouloit savoir." Ce déplorable manège qui ne dura pas moins de onze ans, et qui se renouvelait surtout le 14 septembre de chaque automne, conduisit Michel au bûcher, sans que personne eût pitié de sa triste aberration.
De nos jours, (nous ne ferons pas à notre siècle l'injure de l'en féliciter), on est plus sévère à l'endroit des démons ravis au monde aérien et tout aussitôt plongés dans un flacon que clôt hermétiquement un bouchon de cristal usé à l'émeri. L'auteur d'un gros livre sur les farfadets vaincus et prisonniers possédait une collection de ce genre qui ne fut fatale qu'à son bon sens. M. Berbiguier de la Tour du Thym est mort de vieillesse dans son lit, et à l'heure du trépas il contemplait des milliers de fioles où des démons s'étaient laissés prendre à la main, comme on prend les mouches. C'était sa gloire. Nul ne savait plus dextrement que lui fourrer ces diables invisibles dans de petites bouteilles.

Magasin pittoresque, 1866.