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mercredi 7 février 2018

En Tunisie.

En Tunisie.


Entre la grande colonie algérienne et la Tripolitaine, la Tunisie ouvrait, avant l'occupation française, une brèche dangereuse par où les musulmans hostiles du Sahara pouvaient communiquer avec l'Orient, au détriment des intérêts européens de l'Afrique septentrionale; à ce point de vue déjà, le protectorat de la France a été un bienfait général: par lui, on a pu saper dans ses fondements cette association anti-chrétienne et anti-française des Senoussias, dont l'oeuvre néfaste, privée de tout appui au dehors, se trouve à présent paralysée et condamnée à périr.
Mais à côté de cette grande raison politique et humanitaire, les résultats pratiques de l'occupation française se dessinent de jour en jour; et le temps n'est pas loin où la Tunisie formera un des riches fleurons de la couronne coloniale de la France.
Elle couvre une superficie de 12 millions d'hectare, et sa population atteint un million d'habitants. Bien que ses richesses minières soient encore inconnues, on a déjà signalé cependant des gisements de fer et de plomb, et tout récemment, du côté de Gabès, la présence de phosphate de chaux. Quant à sa production agricole, elle n'a rien à envier aux pays les mieux partagés: le sol produit en abondance le blé, l'orge, le henné, la garance, l'olivier, l'oranger, le dattier; les montagnes de la région du littoral, limitrophes de l'Algérie, sont couvertes de forêts importantes; enfin, l'élevage de bétail y est à l'honneur: au Nord et à l'Est on trouve des bœufs, au centre et au sud des moutons dont les indigènes tirent leur principale richesse;  partout, on élève des chevaux, et l'on voit des chameaux et des mulets; les chameaux de Sefâques (Sfax) sont même renommés comme les plus vigoureux de la Berbérie et du Sahara. Si l'on ajoute à cela un climat qui ressemble beaucoup à celui du midi de la France, n'est-on pas en droit de prédire à la jeune colonie le plus riant avenir?
Certes ces considérations ne s'appliquent qu'aux régions du Nord et de l'est, soumises au régime des pluies d'hiver; celles du centre présentent une succession de plateaux où le sol produit des pâturages excellents et qui jouissent à peu près d'un climat aussi favorable; mais au Sud, on trouve le Sahara, région déserte, aride et sèche où les peuplades nomades ne s'occupent pas d'agriculture, et font paître leurs troupeaux dans les vallées ou sur les plaines basses, sablonneuses, sorte de réservoirs où s'accumulent et se conservent le résidu des rares pluies.
La population indigène se divise à peu près par moitié entre citadins, habitants des grandes villes, gens laborieux, intelligents, alertes, qui s'occupent d'industrie et de commerce, et qui appartiennent à la grande famille des Maures, et les nomades, qui diffèrent des premiers sous tous les rapports.
Un trait caractéristique peindra le nomade tunisien. Lorsque chez lui naît un garçon, le jour même de l'événement son père le pose sur un cheval tout harnaché et lui dit en forme de baptême ces deux vers:

Es-serdj ou el-ledjâm
Ou el-aïch alâ el-Islâm.

"La selle et la bride,
Et la vie sur l'Islam."

Ce qui revient à lui dire: Tu auras pour tout héritage un cheval et des armes, à toi de te débrouiller dans la vie.
Evidemment, cette éducation mène au brigandage, et c'est à cela, du reste,  qu'il faut attribuer la décadence du royaume de Tunis dont les relations commerciales s'étendaient autrefois aux marches de la Nigrétie.
Mais sous l'influence d'un pouvoir intelligent et énergique, ces instincts sauvages peuvent être assouplis; et alors, de ces races fières, courageuses et sobres, on peut arriver à faire de précieux auxiliaires, témoins les épopées géantes inscrites sur les drapeaux des Turcos d'Algérie et des Spahis du Sénégal.
La selle et la bride comme devise, c'est la fantasia pour fête; aussi rien ne peut-il dépasser en grandeur et en éclat cette réjouissance nationale des Arabes de la Tunisie.
Le champ de course s'étend sur un vaste terrain plat à l'extrémité duquel se trouve un monticule en manière de tribune: c'est là que prennent place les personnages de marque. En face, s'élancent à fond de train, en exécutant des tours de voltige équestre; les cavaliers arabes; parvenus au pied du monticule, ils s'arrêtent brusquement et déchargent leurs armes; souvent; dans ces joutes, il arrive bien qu'un fusil chargé à balle s'en va tuer par mégarde, mais avec une étonnante précision, l'ennemi de quelqu'un des jouteurs; le coupable s'en tire généralement en prouvant qu'il n'a péché que par oubli ou par inadvertance.
Aux premiers cavaliers d'autres succèdent suivis à leur tour d'une nouvelle fournée, et les détonations ne discontinuent point; les cris enthousiastes des femmes se mêlent aux hurrahs frénétiques des cavaliers et aux hennissements des chevaux, tout comme en Espagne, aux combats de taureaux, on voit se briser les éventails aux mains des Andalouses émues tandis que le torero donne le coup de grâce à la bête vaincue; les larges étriers de métal heurtés par les longs éperons, s'entre-choquent avec des cliquetis aigus, et tous ces grands diables d'hommes, les uns debout sur leurs selles constellées de broderies d'or, les autres couchés en avant, en arrière ou renversés sur les flancs de leur fine monture à l’œil de feu, tout cet ensemble revêt une expression d'énergie exaltée et de sauvage puissance dont on garde longtemps la saisissante image.
Sans m'arrêter à parler de la ville de Tunis ni des autres grands centres, je me bornerai cette fois à signaler l'intérêt tout particulier qu'offre Gabès, un des points de la Tunisie le plus riche en promesse d'avenir.
Gabès, chef-lieu de la province de l'Arad, centre d'un groupe d'oasis, est une petite ville sur les bords de l'Oued de ce nom dont l'embouchure forme une baie ouverte à tous les vents et dont l'entrée est demeurée jusqu'à ce jour assez malaisée; mais, j'en parlerai plus loin, on va s'occuper de faire de Gabès un port bien outillé qui dès lors répondra pleinement aux destinées que la nature lui a  heureusement dévolues.
Comme toutes les cités arabes, vue du golfe, Gabès éblouit par l'éclatante blancheur de ses murailles; située à deux kilomètres du rivage, elle s'adosse à une vaste oasis qui lui forme une belle couronne de palmiers. Cette oasis, comme les petites qui l'entourent, offre des jardins admirablement cultivés où croissent des palmiers, des céréales, des arbres fruitiers, des légumes et des vignes; or, les vignes de Gabès produisent d'excellents raisins. C'est, là du reste, après la culture du palmier, la source la plus précieuse que la France retirera de la Tunisie. Déjà les raisins de la Tunisie sont incomparables: les grappes pesant neuf kilos n'ont rien d'extraordinaire: on est obligé de les étayer pour les soutenir, autrement leur poids entraînerait la treille. Le raisin indigène est musqué, couleur de miel et très doux; les Maures apprécient beaucoup, du reste,  le raisin blanc ambré, à la pulpe fine et transparente, au grain oblong, et sans pépin; ils le nomment doigt de fiancée, doigt de captive chrétienne, et, de fait, il est exquis; de plus, le sol se prête admirablement bien aux produits de la greffe française et aux vigne américaines.
Mais, je le disais plus haut, ce qui doit avant tout fixer l'attention des colons, c'est la culture du palmier. on sait que cet arbre ne croît volontiers que dans les régions maritimes; et quel superbe et fécond nourricier! Depuis sa racine jusqu'au faîte de sa cime, il n'est rien qui ne puisse être utilisé avec profit; et, sans citer le proverbe hindou qui chante les trente productions du palmier, il suffit de regarder, entre autres plantations, celles de Bagamoyo qui donnent de si magnifiques résultats aux missionnaires français qui les ont élevées.
Du reste, tout le district de Gabès est fertile, gracieux et pittoresque; le sol recouvre d'abondantes nappes d'eau qui n'attendent pour jaillir que le coup de la sonde artésienne: c'est chose faite aujourd'hui, comme on va le voir.
Tous les voyageurs qui ont visité Gabès ont vanté à l'envi ses jardins enchanteurs. Qu'on se figure à droite et à gauche de l'oued Gabès une suite de vergers d'une incomparable fertilité; et cet oued qui se divise en deux bras et divers canaux, lesquels alimentent à leur tour une multitude de rigoles, répand tout le long de son cours la fraîcheur et la fécondité. Jusqu'aujourd'hui, c'était à ce cours d'eau seul qu'était liée la destinée du pays: qu'il vint à tarir, et l'oasis eût fait place à un coin de désert; grâce à ses eaux, au contraire, le sol prodigue aux habitants, avec un faible travail de leur part, les produits les plus abondants et les plus variés.
Mais le génie humain devait ici venir en aide à la nature; et cela me conduit à parler de ce vaste projet qui consiste à faire de Gabès un port bien aménagé et à assurer à cette région, à l'aide de puits artésiens, l'eau vivifiante qui doit alimenter les richesses de la terre. Ce projet, en voie d'exécution, est entre les mains d'un homme dont le nom seul est une garantie de succès en même temps que l'expression la plus grande du patriotisme français: j'ai nommé Ferdinand de Lesseps. Le groupe qu'il a fondé et qui  a choisi pour objectif Gabès, a reçu la concession de ces vastes et fertiles régions; déjà les travaux d'eau sont exécutés; ceux du port suivront, en même temps que l'on étudiera la nature du sol minier, et que l'on entreprendra la culture des palmiers; en un mot, il y a là les éléments d'une entreprise dont les résultats dépasseront les plus belles espérances.
Ainsi donc, à côté des vastes travaux auxquels il attache son nom illustre, le Grand Français a trouvé moyen d'assurer à la Tunisie française la richesse par la fécondité.
Car, et j'emprunte ces derniers mots à Henri Duveyrier, si compétent en la matière, une fois ces plans réalisés, on peut prédire à la Tunisie un avenir des plus prospères: ses grains, produits de récoltes plus abondantes, viendront en Europe, comme aussi ses huiles d'olives mieux préparées; et les caravanes de l'intérieur, prenant à Gabès leurs chargements de marchandises européennes, sillonneront les routes sahariennes pour porter les articles d'échanges aux grands marché du Rhât, de Kanô, d'In-Calah et de Timbouktou.

                                                                                                                    Adolphe Burdo.

Journal des Voyages, dimanche 17 avril 1887.


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