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mercredi 1 juin 2016

L'acteur parisien.

L'acteur parisien.

Il y a trois sortes d'acteurs.
Ceux qui ont du talent,
Ceux qui n'en ont pas,
Ceux qui n'en ont qu'à Paris.




L'acteur parisien se distingue par un je ne sais quoi qui n'est connu et apprécié qu'à Paris. Ce je ne sais quoi est un tic, un geste, un son de voix particulier.
Quand l'acteur parisien s'annonce dans la coulisse par une réplique savante, l'orchestre frémit, les loges palpitent, le Paradis se lève et le chef de claque est ému.
L'acteur parisien fait toujours un premier effet de costume. Quel que soit son costume, il est toujours parisien, c'est-à-dire imbu d'un chic particulier.
Au premier mot prononcé par l'acteur parisien, la pièce dans laquelle il joue prend un essor nouveau. Le succès ne se dessine jamais avant l'entrée de l'acteur parisien.
Les acteurs courtisent, flagornent et caressent l'acteur parisien, ils s'inclinent devant lui et le comblent de présents généreux. L'acteur parisien fait lui-même son rôle et y met quelquefois de l'esprit.
L'acteur parisien joue les comiques à outrance. Il est aimé par les femmes; il est envié par les hommes.
L'acteur parisien joue toujours les mêmes rôles; mais il connait son public et connait l'art de s'en servir.




L'acteur parisien se promène sur le boulevard toutes les après-midi. Les passants se le montrent avec émotion.
L'acteur parisien ne se déplace pas. C'est à peine s'il peut se montrer ailleurs que sur la scène de son succès. Il est comme un tableau qu'il ne faut pas sortir de son cadre.




L'acteur parisien est généralement incompris en province. Il est centralisé comme le gouvernement.

Physiologies parisiennes, Albert millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustration de Caran d'Ache, Frick et Job.

Les petits camelots.

Les petits camelots.

Ce sont des individus étranges qui sortent on ne sait d'où, les jours de l'an et de fêtes, et qui vendent au public des marchandises plus étranges encore. Vêtus de costumes pittoresques, coiffés de chapeaux sans forme, chaussés de souliers larmoyants, déguenillés, gelé, transis; mais toujours soutenus par l'audace faubourienne, aidés par l'accent ultra-parisien, ils arpentent les boulevards en récitant des boniments pleins d'humour et en louant le bibelot qu'ils vendent dans des termes éminemment attractifs et spirituels.




Ce sont eux qui colportent en ce moment un horrible jouet, terminé par une corde à boyau dont le grincement fait se dresser les oreilles, vibrer les nerfs et aboyer les chiens.
"La tranquillité des familles!" dit l'un.
"Le soupir de Sarah Bernhardt! " articule un deuxième plus artistique.
"Le cri du ventre de Merlatti!" hasarde un troisième de l'école réaliste.
Ils traînent ainsi, pendant les quinze jours où végètent les baraques, leur pâle existence, gagnant quelques centimes sur un jouet qu'ils vendent deux sous. C'est de cela qu'ils se nourrissent, se chauffent et se couchent. D'où sortent-ils? D'où viennent-ils? Où vont-ils? Qu'ont-ils fait hier? Que feront-ils demain? Regardez-les. Ils sourient au passant, ils chantent, ils ont l'air heureux. C'est bien là l'enfant de Paris, prêt à tout, industrieux jusqu'au bout des ongles, mettant à profit les moindres circonstances, utilisant toutes les idées pour gagner quelques sous, à la fois actif et paresseux, gouapeur, blagueur et railleur à ses propres dépens




Ils sont camelots aujourd'hui, et tout à tour vous les retrouverez ouvreurs de portières à la sortie des théâtres, colporteur de canards infâmes
, marchands d'allumettes Nilsson, exploitant tous les objets susceptibles de se vendre, capables surtout de crier, de hurler, de vociférer sur la voie publique et aussi heureux d'exaspérer par leurs cris l'inoffensif passant que de lui colloquer un petit joujou à dix centimes.
L'ouvrier qui travaille de ses mains vient de province, la domestique sort de son village, toute créature qui fait une besogne servile, fatigante, est certainement née dans un département. Le camelot seul est parisien: il veut parler, ce qui est la grande marotte du Parisien, et si le camelotage lui plait, c'est que le métier exige une certaine science de la parole, un débit facile et des inventions cocasses.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

Les huiles de pétrole.

Les huiles de pétrole
        aux Etats-Unis.



L'huile de pétrole se rencontre dans certaines localités en très-grande abondance; elle forme de véritables filons liquides au milieu des terrains compris entre le bas silurien et la période tertiaire. C'est une matière huileuse et noirâtre qui brûle au contact d'une flamme, mais qui est toujours purifiée par une distillation avant d'être utiliser dans l'industrie comme huile d'éclairage.
En Chine, en Perse, dans le Caucase, on connait des gisements de pétrole depuis des époques très-reculées: à certaines fêtes de l'année, le port de Bakou, aux confins de la mer Caspienne, est illuminé par les habitants au moyen des huiles de pétrole; plus légères que l'eau, elles y surnagent; on y met le feu, et bientôt les vagues lancent jusqu'au ciel mille flammes gigantesques.
Dans les Etats-Unis, à Bristol, à Middlesex, des effluves de gaz enflammés s'échappent des lacs, des rivières et des fissures du sol. Lorsque la campagne est couverte de neige, quand l'eau est protégée par un manteau de glace, rien n'est plus grandiose et plus imposant que le spectacle de la combustion des vapeurs de pétrole: la flamme, soulevée par les efforts du vent, glisse à la surface des glaçons; elle se promène sur les campagnes blanchies par la neige, elle s'élance en gerbes lumineuses, en feux d'artifices vraiment splendides. Ces phénomènes étaient connus des anciens; Pline le Naturaliste parle des feux naturels du mont Chimère en Asie mineure, signalés avec stupéfaction par les voyageurs.
C'est surtout aux Etats-Unis, dans la Pensylvanie, dans le pays de l'huile, que l'industrie extrait le combustible liquide des entrailles du sol.
On emploie différentes méthodes pour extraire le pétrole. A Rangoon dans le Birman, on fore des puits qui atteignent parfois une profondeur de 61 à 91 mètres, dont l'orifice est soigneusement consolidé par des échafaudages. On descend au fond du puits un vase de terre au moyen d'une corde qui glisse contre une poutre; quand le vase est rempli d'huile, il est ramené à la surface du sol par des ouvriers qui tirent la corde en s'éloignant du puits; on verse le liquide dans des cavités pratiquées dans le sol, l'eau se rassemble par le repos à la partie inférieure, et l'huile minérale est recueillie par décantation.
Aux Etats-Unis, le mode d'extraction est mieux conçu. C'est une pompe à vapeur qui amène à la surface du sol les huiles souterraines, au milieu desquelles s'enfoncent des puits plus ou moins profonds, qui atteignent jusqu'à 90 mètres de hauteur. Quelquefois, le pétrole jaillit spontanément, comme l'eau des puits artésiens; dans ce cas, il ne reste plus qu'à le recueillir dans des bassins ou de grandes cuves de bois.
C'est surtout en Pensylvanie que l'industrie américaine se livre à l'extraction des huiles minérales. Les deux gravures que nous donnons d'après des photographies représentent des exploitations en activité dans cette province, si riche en combustibles liquides que les Yankees l'ont appelée le pays de l'huile




L'un de ces puits est situé au bas d'une colline, près d'une rivière qui permet facilement le transport des fûts remplis de pétrole. L'autre gravure représente plus en détail une des grandes cuves de bois où l'huile se rassemble après avoir été extraite des entrailles du sol.




L'aspect de ces pays est vraiment curieux et étrange: de toutes parts des puits munis de leurs charpentes; à terre, de l'huile et de la boue; le long des chemins, des ouvriers crasseux tout couvert d'huile, des fûts, des tonneaux; et ça et là, des poteaux avec de grandes affiches où on lit ces mots: On ne fume pas ici, qui rappellent que tout ce qui est alentour est combustible, et qu'une allumette pourrait mettre le feu à tout un pays.
Les veines de pétrole ne sont pas faciles à rencontrer dans les terrains où elles circulent. Il faut s'attendre, dans cette industrie, à bien des déceptions. Généralement l'approche du filon liquide se signale par des débris d'une argile bleue caractéristique. Laissons parler le journal américain le Toronto Globe, qui raconte naïvement l'enthousiasme du puisatier qui a le bonheur de trouver l'huile au bout de sa sonde, c'est à dire la fortune au fond de son puits.
"Quand le foreur rencontre les débris d'argile bleue saturée d'un liquide rougeâtre et huileux, il se livre à toute sa joie, il retourne sa chique dans sa bouche avec délices, et avec une figure rayonnante de satisfaction, ruisselante d'huile et de sueur, il s'écrie: "Comme c'est beau!" Oui, vraiment, si vous avez des intérêts engagés qui vous font rêver des bénéfices à venir; mais autrement, ce n'est certainement pas beau comme odeur et comme coup d’œil. Le foreur est joyeux, car l'huile qu'il va puiser à une valeur de cinq centimes le litre, avec la perspective d'en valoir le double! N'est-ce pas assez pour la rendre belle? Les oils springs sont remarquables par leur malpropreté, et des quatre points cardinaux, le bruit des pédales qui mettent en mouvement les forets se fait entendre désagréablement pendant la nuit entière.
"Chaque jour voit augmenter le nombre de voyageurs couverts de boue qui, le sac sur le dos, ont traversé la vase, escaladé les arbres abattus et franchi les fossés fangeux sur les chemins à peine tracés de Wyoming et Florence. Plusieurs viennent chercher une occupation qu'ils sont sûrs de trouver; d'autres, les poches garnies de dollars, viennent forer de nouveaux puits et grossir le nombre de ceux qui existent déjà."
Le rendement des différents puits est très-variable. Il en est à Idione, en Pensylvanie, qui ne fournissent que dix à douze fûts par jour; il en existe d'autres dans la même localité qui produisent plus de 45.000 litres en vingt-quatre heures, et lancent ce liquide dans l'atmosphère jusqu'à une hauteur de 18 mètres. Dans le comté d'Erié, un puits a donné 300 fûts par jour; à Mecca, dans l'Ohio, un trou de forage a vomi 90.000 litres en vingt quatre heures.
C'est surtout en Pensylvanie que l'exploitation du pétrole acquiert de jour en jour une plus grande importance; les puisatiers se livrent à la recherche des gisements avec une activité fébrile qui rappelle la passion du chercheur d'or allant à la recherche des pépites en Californie. C'est que l'huile minérale, comme l'or, a donné la richesse à quelques ouvriers obscurs; le Toronto Globe cite un exemple très-curieux de faveur subite de la fortune: nous reproduisons fidèlement le récit de ce journal:
Vers le commencement de l'année 1862, un pauvre homme, nommé John Shaw, arrivait dans le district d'Enniskillen, près de Victoria. Ruiné par de mauvaises affaires, il avait emporté le peu d'argent qui lui restait pour tenter la fortune et chercher des huiles minérales. Il achète un terrain et commence à forer un puits. Du matin au soir, il creuse péniblement le sol, à toute heure son foret frappe la roche avec activité. Le lendemain, il recommence son travail, mais l'huile ne se rencontre pas.
John Shaw dépense tout son argent, perd son crédit, ruine sa santé, épuise ses forces, et il se frappe le front de désespoir en voyant l'huile abonder chez ses voisins qui font fortune. Le malheureux est à bout de ressources; ses poches sont vides, ses vêtements tombent en lambeaux; il est ruiné, dead broke, perdu à tout jamais. On dit même que ses bottes percées à jour ne tiennent plus à ses pieds, et l'infortuné puisatier va se trouver forcé de quitter ses travaux, car il n'a plus de chaussures pour piétiner dans l'huile et la boue. Il va trouver humblement un cordonnier; il se présente tristement, accablé, abattu par la misère, et lui demande une paire de bottes à crédit. Le cordonnier repousse le malheureux avec arrogance; il chasse avec dédain le pauvre Shaw, qui, suivant l'expression américaine, ne vaut plus une paire de bottes.
Le malheureux foreur revient à son puits; il s'affaisse à terre de désespoir, et de grosses larmes coulent sur ses joues brunies par le travail. Cependant il ne se laisse pas longtemps décourager par sa douleur.  Soudain il se dresse, et prend la résolution de tenter encore un dernier effort. Demain, se dit-il, je frapperai mon dernier coup de sonde, je donnerai mon dernier coup de pompe, et si l'huile ne vient pas, je quitterai cette terre pleine d'amertume pour gagner des parages plus favorables. John Shaw se couche accablé, et se lève de grand matin. Il reprend son outil perforateur, et en frappe le roc avec l'énergie du désespoir. Tout à coup, il croit entendre le clapotement d'un liquide. ce n'est pas un rêve, c'est l'huile qui monte sifflante et bouillonnante, c'est le pétrole qui s'échappe enfin de sa prison séculaire. Le courant augmente, le torrent se précipite, un bruit terrible se fait entendre. Voilà l'huile minérale qui déborde de l'orifice du puits, qui rugit comme la tempête et se précipite sur le sol comme l'inondation. Le pétrole remplit un bassin énorme, puis il déborde, il envahit tous les canaux, et roule sur le sol jusqu'au Black-Creek, où il est entraîné vers le lac et le Saint-Clair. Vous dire ce qu'éprouvait à ce moment John Shaw n'est pas facile à décrire; des spectateurs racontent qu'il éleva son chapeau avec enthousiasme, qu'il se mit à pousser des hourras en sautant de joie, sans respect pour ses pauvres bottes percées à jour.
Bientôt tous les voisins accourent et s'empressent d'aider le puisatier à recueillir son huile. Comme la fortune de l'humble travailleur a changé l'allure de ses voisins! Ils ne l'appellent plus avec mépris le père John, mais le saluent respectueusement sous le nom de monsieur Shaw. Quelle belle heure pour celui-ci, et quel fortuné moment! Sans se livrer plus longtemps à sa joie si légitime, il se met en mesure, en bon commerçant, de jauger le volume du liquide que fournit son puits. Il reconnaît que le trou de forage produit deux fûts de 180 litres en une minute et demie, ce qui fait (le cours de l'huile étant de 1 fr. 40 cent. l'hectolitre) 3 fr. 36 cent. par minute ou 201 fr. 60 cent. par heure, c'est à dire 4.838 fr. 40 cent. en vingt-quatre heures, et un million et demi de francs par an, sans compter les dimanches et en négligeant les fractions.
"Ni les auteurs célèbres des Mille et une Nuits, ajoute le Toronto Globe, ni même Alexandre Dumas, n'ont pu imaginer une transformation si subite que celle de John Shaw: le matin, c'est un mendiant; le soir, c'est un millionnaire capable de satisfaire toutes les fantaisies qu'on se procure au prix de l'or."
Riche et célèbre, John Shaw ne devait pas longtemps jouir des faveurs de sa destinée. Un an après cet heureux événement, il tomba dans son puits, et trouva la mort dans le gouffre d'huile qui un instant lui avait donné la fortune.
L'exploitation de l'huile minérale offre parfois de grands périls, et son histoire est remplie d'épouvantables catastrophes. Des incendies terribles ont quelquefois anéanti en peu de temps le travail de toute une année. Au mois d'avril 1862, un puits situé à Idione, en Pensylvanie, se mit à lancer subitement sur le sol des torrents d'huile minérale, accompagnés de nuages de vapeurs fétides et nauséabondes. On se hâte d'éteindre les flammes du voisinage; mais un dernier foyer, situé à 300 mètres de l'orifice du trou de forage, enflamme les vapeurs combustibles. Soudain le feu se communique au liquide jaillissant qui roule des torrents de flamme sur la campagne toute entière. Il fait éclater les fûts de pétrole, qui augmentent le désastre. De toutes parts des flots incandescents se précipitent; les ouvriers s'enfuient en faisant retentir l'air de clameurs épouvantables. Le ciel reflète d'une manière sinistre ces lueurs terribles de l'incendie. On aperçoit ça et là des cadavres calcinés, on entend le râle de femmes et d'enfants que les flammes ont atteints. Le feu augmente de moment en moment et s'élève jusqu'au milieu des nuages. Nulle résistance à opposer à cette force invincible, nul combat à tenter! Il faut attendre que la dernière goutte d'huile ait jeté dans l'air sa dernière flammèche!

Le Magasin pittoresque, décembre 1970.

mardi 31 mai 2016

Moyen d'inquisition.

Moyen d'inquisition.

Furent prises pour le roi (Louis XI), en la ville de Paris, toutes les pies, geais et chouettes étant en cage ou autrement, et étant privées, pour toutes les porter devers le roi; et était écrit et enregistré le lieu où avaient été pris lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savaient dire, comme: larron, paillard, fils de p... etc.

                                                                                                                                Jean de Troyes.
                                                                                 Livre des faits advenus au temps de louis XI.

Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, librairie de Firmin-Didot, 1876.

Le divorcé.

Le divorcé.

Un type nouveau, créé par Alfred Naquet. Le divorcé est un être hybride; une espèce d'amphibie qui n'a plus d'élément.
Le divorcé n'est ni marié, ni veuf, ni célibataire. Il n'a ni la tranquillité du premier, ni la poésie du deuxième, ni l'indépendance du dernier.
Il n'a plus de femme, tout en ayant une femme qui n'est plus sa femme. Il est peut-être trompé, sans avoir l'air d'être trompé, tout en paraissant trompé, quoiqu'il n'ait pas le droit de se fâcher d'être trompé.
Le divorcé est embarrassé dans sa contenance. Il ne peut pas avoir l'air d'un homme marié, puisqu'il ne l'est plus; et il n'a pas le droit d'agir en célibataire, puisque sa femme existe.




Cette confusion s'étend même jusqu'aux amis du divorcé. ceux-ci ne peuvent pas lui demander des nouvelles de sa femme, parce qu'il ne la voit plus, et ils ne peuvent pas lui en donner, parce qu'ils auraient l'air de la connaître mieux que lui.
Le divorcé est exposé à rencontrer à chaque instant le mari de sa femme. ce qui lui crée une situation embarrassante et à son successeur aussi.
Il arrive au divorcé d'entendre l'éloge de sa femme par un autre homme, et d'apprendre d'elle des traits, des qualités, des talents qu'il n'avait pas devinés et qu'il regrette.
Le divorcé s'ennuie et se sent malheureux. Il envie le sort du simple séparé.
Le séparé, en effet, vit loin de sa femme tout en gardant sa situation, son autorité et son prestige. Si sa femme le trompe, il peut se montrer et sévir. Il demeure majestueux et redoutable.
Le divorcé, lui, a tout abdiqué. Il est sans puissance et sans droit.
Le séparé est encore assez mari pour sentir le prix de sa liberté et en jouir. Le divorcé, devenu libre, n'a plus que la nostalgie du ménage.




Aussi le séparé vit-il en célibataire. Le divorcé se remarie toujours.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Job et Frick.

Le professeur qui fait le discours.

Le professeur qui fait le discours.


Il a été désigné par le recteur pour prononcer le discours à la Sorbonne ou au Lycée. C'est donc lui qui, après l'ouverture des Diamants de la couronne, jouée par un orchestre selected, se lèvera solennellement et pendant trente-cinq minutes, tiendra l'auditoire sous le charme d'une improvisation écrite avec réflexion.
Autrefois, c'était un thème latin, pour lequel le professeur élu mettait en réserve tous les solécismes que les élèves lui avaient collectionnés. Aujourd'hui, c'est une dissertation française. Autrefois, il cousait les uns aux autres des lambeaux de Cicéron, de Salluste, de Sénèque et de Tacite. Aujourd'hui il pastiche Bossuet et Fénelon en les saupoudrant d'un zeste de Vauvenargues et d'un peu de poudre à la Voltaire.




Ce qu'il dit est peu important. Dans une distribution de prix, la forme du discours l'emporte sur le fond. La pensée (mens) doit céder le pas à la matière (moles). De belles périodes criblées d'incidentes, et présentant tour à tour à l'attention d'un public déjà fatigué le panorama coloré de litotes s'accrochant aux catachrèses, des prétéritions poursuivies de près par les hyperboles, des métaphores écrasées sous le poids des antimétaboles, le tout nageant dans un océan d'épanaphores, hypallages, myctérismes, paliulogie, paralipses, prosopopées, syllepses, synecdoches, litotes et homoïophotons.
C'est un beau jour pour le professeur. Il a pour public, d'abord lui-même qui s'écoute. C'est le meilleur. Ensuite, les autres professeurs qui se disent: "Je serai comme ça l'année prochaine", et enfin les élèves de la classe qu'il a si savamment dirigée pendant l'année scolaire.




Ceux-ci, quoique délivrés de sa tutelle, se souviennent encore des pensums reçus et de mauvaises notes libellées sur le cahier de correspondance. Ils n'écoutent pas, mais, chaque fois que le professeur s'arrête, ils ont le sentiment qu'il faut taper des mains.
Après son discours, le professeur se rassied. Il est immédiatement complimenté par le proviseur et les collègues, qui, rentrés chez eux, diront à leur femme: "Ce pauvre X!... Il y avait cinquante-trois fautes de français dans son discours. Quelle drôle d'idée de l'avoir choisi, quand j'étais là!".


Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la librairie illustrée, illustrations par Caran d'Ache, Job et Frick.

lundi 30 mai 2016

M. Chevreul.

M. Chevreul.


L'une des plus pures gloires de France, l'un de nos plus grands savants, vient de disparaître.
M. Chevreul s'est éteint le 9 avril dans sa 103e année...
Si le temps ne s'est pas montré avare à son égard, lui de son côté a su faire des années qui lui étaient si généreusement concédées l'emploi le plus profitable à la science et le plus utile à l'humanité. Sa longue et magnifique carrière a été tout entière remplie par le travail. Le monde entier vénérera la mémoire de ce patriarche plus que centenaire qui se donnait si volontiers le titre de doyen des étudiants de France.
Michel-Eugène Chevreul est né à Angers, le 32 août 1786, dans la rue des Deux-Haies, n° 11.
Il était fils de Michel Chevreul qui fut un médecin distingué et d'Etiennette-Madeleine Bachelier, qui moururent l'in à 91 ans, l'autre à 93. Il grandit en pleine révolution et le souvenir de cette époque a laissé dans son esprit une impression profonde qui ne s'est jamais effacée.




Aussi est-ce avec émotion que, 99 ans après la prise de la Bastille, il put voir au Champ de Mars la reconstitution de cette forteresse qui était tombée pendant son enfance.
Chevreul fit ses premières études à l'Ecole centrale d'Angers, et vint à Paris en 1803. Il entra comme manipulateur dans la fabrique de produits chimiques de Vauquelin qui le chargea promptement de la direction de son laboratoire, et, dès 1810, il était préparateur de chimie de Vanquelin au Muséum d'histoire naturelle; en somme qu'il resta au Muséum pendant 79 ans. En 1813, il fut nommé professeur au Lycée Charlemagne, et, en 1824, directeur des teintures et professeur de chimie spéciale à la manufacture de tapis des Gobelins. Là, il put se livrer à des recherches et à des analyses dont les résultats furent considérables.
En 1826, l'Académie de Sciences recevait Chevreul dans son sein et en 1830 il succédait à son ancien maître Vauquelin dans la chaire de chimie appliquée du Muséum; en 1884, il professait encore. Il fut nommé aussi directeur du Muséum, fonction qu'il conserva jusqu'en 1879.
C'est en cette qualité de directeur du Muséum que, pendant le siège de Paris, Chevreul protesta énergiquement contre les dégradations causées par le bombardement dans les serres et galeries du Jardin des Plantes et qu'il fit consigner au procès-verbal de l'Académie, le 9 janvier 1871, la déclaration suivante:


                            Bombardement du Muséum d'Histoire naturelle.

                                                                   DÉCLARATION

"Le Jardin des Plantes médicinales, fondé à Paris, par édit du roi louis XIII, à la date du mois de janvier 1626,
Devenu le Muséum d'Histoire naturelle par décret de la Convention du 10 juin 1793,
                                               Fut bombardé
Sous le règne de Guillaume 1er, roi de Prusse, comte de Bismarck, chancelier,
Par l'armée prussienne, dans la nuit du 8 au 9 janvier 1871.
Jusque là, il avait été respecté de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers.
                                                                                                                E. Chevreul, directeur."





Les travaux publiés par Chevreul sont très nombreux. Les premiers paraissent en 1806 et, à la fin du même siècle, il faisait encore des communications à l'Académie des sciences. Des théories entièrement neuves ont été le fruit de ses recherches et la plupart de ses découvertes ont eu pour résultat de créer des industries ou des arts nouveaux, ou de perfectionner des procédés industriels. A ce titre, Chevreul n'a pas été seulement un grand chimiste, il a été un bienfaiteur de l'humanité. Les plus mémorables travaux de Chevreul sont ses recherches sur les corps gras, sur les couleurs et sur les teintures.
Avant Chevreul, on avait une connaissance peu précise des corps gras. il a donné le premier une théorie exacte de la saponification, c'est à dire de la formation d'un savon, comme résultat du contact d'une matière grasse avec un alcali. C'est cette décomposition des corps gras par les alcalis caustiques qui l'amena à isoler et à étudier la stéarine, l'oléïne, la margarine, la glycérine. Il fut conduit par là à la découverte des bougies stéariques et à beaucoup d'autres applications industrielles. Ces découvertes lui ont valu, en 1852, un prix de 12.000 francs de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale.
En ce qui concerne les couleurs, Chevreul a montré ce qu'on devait entendre par les nuances et les tons; il a établi que la nuance est le résultat du mélange de plusieurs couleurs, et le ton le résultat du mélange d'une nuance avec le blanc ou le noir. Il a pu ainsi classer les couleurs au moyen d'une sorte de gamme et arriver à reconnaître les règles auxquelles sont soumises les harmonies d'analogie ou de contraste des couleurs. Il en a fait l'application aux teintures en recherchant le mode d'emploi des couleurs et de leurs variétés dans les arts décoratifs.
Nous ne saurions indiquer ici toutes les œuvres de Chevreul. Il faudrait tout au moins parler de ses travaux sur la méthode expérimentale, sur la classification des sciences, sur la notion d'espèce en histoire naturelle, sur la baguette divinatoire, sur les tables tournantes, et sur bien d'autres sujets. Mais il faut nous limiter. Nous terminons en rappelant les paroles suivantes qu'adressait M. Louis Passy à Chevreul lors de son centenaire, et qui résument la vie admirable du grand savant que la France vient de perdre:
"Vous avez traversé le siècle d'un pas toujours ferme et mesuré, par la grande route du travail désintéressé, laissant dans vos écrits, d'étape en étape, la marque de votre fidélité à vous-même de votre passion pour la vérité et de votre foi inaltérable de la science."

                                                                                                             Georges Regelsperger.

La Petite Revue, premier semestre 1889.