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mercredi 29 juillet 2015

Un monsieur qui se "gobe".

Un monsieur qui se "gobe".



Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

L'acteur Guitry.

L'acteur Guitry.

M. Guitry a la réputation d'avoir un jeu naturel et sobre. A la vérité, son jeu est si sobre qu'on se demande quelquefois en quoi il consiste et ce qui le distingue d'une simple récitation. La récitation est d'ailleurs très claire, très forte et très chaude. Mais le jeu manque, ou plutôt il est interne. M. Guitry est de ces gens qui parlent beaucoup plus par leur silence qu'avec les lèvres. Le ton de sa voix est concentré, comme celui d'un homme qui renferme dans son cœur tumultueux de violentes passions. Son regard pénétrant se fixe sur un point qu'il semble vouloir magnétiser. Il n'est pas jusqu'à ses vêtements, dont la coupe à la fois élégante et austère n'ait son éloquence. Il préfère le veston, qui laisse plus d'aisance et plus de naturel aux mouvements.



C'est avec des moyens aussi simples que M. Guitry s'est rendu célèbre au point de donner son nom à un certain genre de rôles: ceux des hommes à passion contenue, des hommes graves qui ne s'arrêtent pas aux futilités de la vie et de l'amour, mais qui sont capables, une fois dans leur vie, d'éprouver une grande passion.
Ces rôles représentent pour l'acteur qui s'y consacre plusieurs avantages.
Tout d'abord, ces rôles d'homme froid, posé, ne sont ni très fatigants ni très difficiles à jouer; les sentiments les plus ardents ne se traduisant jamais que par un froncement de sourcils, on peut à la rigueur paraître en scène même avec un violent mal de tête.
Encore une observation, qui sera la dernière. Ce ne sont pas généralement des jeunes gens de vingt ans qui possèdent ces caractères graves, mais des hommes ayant dépassé la trentaine, ou même la quarantaine. M. Guitry, et ses imitateurs, pourront donc conserver leur emploi, grâce aux artifices de la grime, jusqu'à un âge très avancé, en évitant le ridicule, qui pourrait, par exemple, sévir un jour sur M. Dehelly s'il s'avisait de jouer encore les enfants à soixante ans. Le théâtre sentimental connaissait surtout, jusqu'ici, les "jeunes premiers". Il appartient à M. Guitry de créer les amoureux mûrs.

                                                                                                                              Jean-Louis.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

La maison et le chat de Sainte-Beuve.

La maison et le chat de Saint-Beuve.


On a fêté, il y a peu de temps, le centenaire de Sainte-Beuve. Le célèbre critique était né en 1804, à Boulogne-sur-Mer. Il étudia d'abord la médecine, mais la quitta bientôt pour se livrer tout entier aux lettres. Son premier ouvrage: Poésies de Joseph Delorme, attira sur lui l'attention de Victor Hugo, et il fit partie du célèbre "Cénacle". Mais ce fut dans la critique littéraire que Sainte-Beuve acquit bientôt une célébrité universelle. Ses Portraits sont saisissants de vérité et de relief. Son Histoire de Port-Royal est un chef-d'oeuvre d'érudition.

La maison de Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve habitait une petite maison du commencement de la rue du Montparnasse qui existe encore aujourd'hui, et sur laquelle le conseil municipal a fait apposer une plaque commémorative.
C'est dans la salle à manger de la rue du Montparnasse que se perpétra le fameux dîner du vendredi saint auquel assista le prince Napoléon, dîner qui fit justement scandale, le jambon et les saucisses ayant tenu la plus grande place au festin.
On accédait au premier étage du logis du maître par un escalier en bois, qui grimpait du vestibule, menant directement à une pièce oblongue, assez grande, qui était pour l'écrivain, tout à la fois, sa chambre à coucher et son cabinet de travail.

Le chat de Sainte-Beuve.

L'ameublement en était plus que simple, sommaire même: quelques sièges et une crédence que surmontait le buste de la princesse Mathilde. Puis occupant largement le milieu de la pièce, une table recouverte d'un tapis de drap vert, encombrée de livres, brochures, manuscrits qui se profilaient en une chaîne de montagne, parcourues en tous sens par le brave Polémon, le chat favori, dont la robe tigrée se détachait, de relief, sur le fond jaune des Charpentier, coupé des taches saumon de la Revue des Deux-Mondes.
Polémon avait ses franchises dans l'asile inviolable du maître, où ne pénétraient que les intimes, allongeant à travers le cataclysme de la librairie sa souple échine velue, battant l'air d'une queue nerveuse, entr'ouvrant à peine, dans les doucereuses jouissances d'une paresse infinie, son grand œil rond, d'un vert doré, dont le regard grandissait ou diminuait, suivant le cours de la lune.
Il ronronnait aux gronderies caressantes de son maître, mais semblait réserver ses meilleures câlineries, à griffes rentrées, ses effluves de passion pour un des plus sûrs amis de la maison, Théophile Gautier, qui fut un charmeur de chats. Polémon le sentait venir, il se convulsait à son approche et, fébrilement, se couchait sous sa main large, douce et molle, cambrant son dos, ainsi qu'un arc-de-triomphe, ou s'aplatissant et rampant ainsi qu'une couleuvre, revenant sans cesse sur lui-même, comme hypnotisé sous un contact magnétique.
Dans un coin de la pièce était un petit lit de fer. Sainte-Beuve y dormit, y souffrit et y mourut. Il n'en a jamais, je crois, connu d'autre, lit d'ascète, où le sommeil répare le corps, dans le repos, mais ne prend, de la pensée, que ce qu'on lui abandonne.

Comment Sainte-Beuve travaillait.

Il y avait d'ailleurs du moine dans ce sceptique, dont le travail incessant, renouvelé chaque jour, rappelle la ténacité du bénédictin replié sur lui-même, dans le silence d'une cellule. Levé tous les matins avec le soleil, il s'attelait au labeur, sans interruption, jusqu'à midi, se soutenant à peine d'une tasse de laitage, nous dit un de ses biographes caché sous le nom de Silvio.
Puis, après sept heures de travail, on comprend quelle put être l'abondance de sa production, ces sept heures de travail quotidien s'étant renouvelées pendant plus de quarante années, il prenait rapidement un déjeuner frugal , et dormait environ pendant deux heures.
Ensuite, ajoute l'ami de l'écrivain, Silvio, à qui nous devons ces intéressantes révélations, commençait le second acte bien différent du premier; l'esprit ayant donné la somme de travail nécessaire, l'heure était venue, comme il disait, de "fatiguer la bête". Le littérateur exquis devenait alors un simple curieux, d'une curiosité presque naïve, qui se contentais à peu de frais, et le plus souvent dans son quartier, dont il dépassait rarement les frontières.

Il ne payait pas de mine.

Qui donc, n'étant pas prévenu, aurait pu croire que l'historien de Port-Royal, c'était ce petit bonhomme replet, sans élégance, à la figure bouffie, glabre et rasée comme l'est celle du comédien; qui, chapeau en arrière et parapluie sous le bras, marchait doucement, semblait rouler plutôt, son ventre rond surplombant ses petites jambes, n'était la finesse du regard jaillissant sous des sourcils épais d'un gris jaunâtre, on l'eût pris pour un bon petit bourgeois en balade digestive.

Les après-midi de Sainte-Beuve.

Et c'était une promenade incessante et comme un besoin d'activité factice; la bête se surmenait, pour rendre ensuite toute liberté à l'esprit.
Volontiers, la course se prolongeait avant dans la nuit. Quelquefois aussi, la soirée se terminait dans un théâtre de banlieue: Montparnasse de préférence; c'était plus près, et Sainte-Beuve y avait presque des habitudes. Ou bien le délassement était encore moins recherché, plus vulgaire: et c'est aux Folies-Montparnasse, sorte de café chantant, qu'il demandait la distraction des dernières heures de la soirée. Il y était connu des clients, respecté et presque populaire. Il y fit, certain jour, rencontre d'un personnage bizarre, déclassé, un savant oublié dans un beuglant, un Hellène du nom de Pentasidès, on ne saurait mieux dire, lequel, paraît-il, parlait le grec des anciens comme feu Périclès.
Sainte-Beuve se lia d'amitié avec lui, , lui vint en aide et, reprenant ses humanités sur le tard, en fit son professeur de grec, pour mieux le secourir, sans l'humilier.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 29 janvier 1905.

mardi 28 juillet 2015

Une pastorale.

Une pastorale.




Salon de 1853; Peinture," -Ma soeur n'y est pas!" par M. Hamon. 
Dessin de Chevignard.


Rien ne prouve mieux que ce tableau une vérité trop souvent inaperçue en fait d'art: c'est qu'une seule qualité supérieure suffit pour donner à une oeuvre un prix durable. Le public est plus indulgent que la critique: là où il sent un charme, il se laisse attirer, il oublie tout le reste. Peu lui importent quelques défauts pourvu qu'il éprouve un plaisir réel.
Ainsi, dans le tableau de M. Hamon, la couleur est terne, étrange, et à première vue, l'ensemble de l'oeuvre semble ne promettre aucun agrément. Le jeune peintre appartient à une école qui n'est point coloriste; de plus, employé à la manufacture de Sèvres, il est contraint depuis plusieurs années de chercher les tons qui conviennent le mieux à la porcelaine et qui supportent le mieux l'effet de la cuisson: c'est assez pour expliquer la pâleur générale de son oeuvre. 
On pourrait aussi faire quelques reproches au dessin. Le jeune garçon qui tient dans sa main droite un plant de laurier rose, et cache derrière lui des tourterelles, a des formes un peu lourdes, une tête trop masculine et qu'on voudrait plus intelligente; la sœur accroupie tourne tellement son œil que la prunelle disparaît, ou peu s'en faut, sous la paupière supérieure: voilà évidemment les côtés par lesquels pèche ce tableau. Mais l'idée en est heureuse et naïve: or, tout ce qui porte le caractère de l'enjouement, tout ce qui rappelle l'insouciante gaieté du premier âge, charme les spectateurs.
Ces douces images d'un plaisir pur et facile leur communiquent une émotion de même nature. L’espièglerie des trois enfants a bien la grâce et l'ingéniosité que l'on aime dans de pareils épisodes. Ce serait peu de chose néanmoins si l'exécution n'y répondait pas. Par bonheur, le petit garçon et la petite fille sont ravissants de pose, de type et de sentiment. La manière dont le premier croise ses mains derrière lui en relevant la tête, l'inconséquente précaution de la jeune sœur, sont des détails aussi bien rendus qu'imaginés. Les traits des deux enfants ont une délicatesse, une finesse ravissantes: on lit dans leurs yeux sincères le secret qu'ils veulent cacher. Ces têtes aimables sont à la fois spirituelles et innocentes. Les corps ont les formes gracieuses, fraîches, potelées, qui enchantent le cœur des mères et réjouissent les yeux de tout homme susceptible d'apprécier le beau.
Le public ne s'y est pas trompé; chacun s'arrêtait avec plaisir devant la pastorale de M. Hamon, qui rappelait à tous ces vers d'un grand poëte:

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
ses pleurs vite apaisés;
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie,
Et sa bouche aux baisers!

Le Magasin pittoresque, décembre 1853.

Gien sur la Loire.

Gien sur la Loire.
(Chef-lieu d'arrondissement du département du Loiret)



La ville de Gien est située à 30 kilomètres sud-est d'Orléans, aux confins des anciennes provinces du Berry et de l'Orléanais, sur une colline allongée, où elle se déroule gracieusement en amphithéâtre jusqu'à la Loire. Du milieu de son quai vaste et d'aspect monumental s'élance un pont, qui conduit à la route du Berry. Les promenades qui l'environnent sont charmantes.
Si favorablement placée pour être le centre d'un commerce considérable, Gien n'a presque aucune activité industrielle. On dirait qu'elle s'estime assez riche de la beauté de son site et de ses souvenirs historiques.



Aux temps anciens, Gien vit tout à tour Charlemagne, Hugues Capet, Philippe-Auguste, Charles VII, François 1er, Louis XIII et Louis XIV, habiter ses murs. Au temps où Charlemagne résolut d'y venir résider, et y construisit un château fort, encore debout en partie, ainsi que la belle église collégiale dédiée depuis à Saint-Louis, la ville s'élevait à 2 ou 3 kilomètres du lieu qu'elle occupe à cette heure, comme en témoignent les anciennes fondations que l'on trouve, dans un vaste rayon, autour d'un chemin conduisant à la Loire. Le château de Charlemagne construit, les Giennois, s'en approchèrent peu à peu, y cherchant une protection contre les vexations des seigneurs du voisinage. Gien eut ses comtes. Etienne de Vermandois, descendant de Pépin, fils de Charlemagne, en fut, il paraît, le premier. Hugues Capet, qui eut à faire le siège de Gien, gratifia du fief comtal un de ses capitaines qui s'était distingué dans l'action; puis ce fief passa par mariage dans la maison de Bourgogne.
Après en avoir joui longtemps, un des ducs bourguignons en fit cadeau à l'évêché d'Auxerre. Mais les rois de France regardaient toujours d'un œil d'envie ce petit diamant distrait de l'apanage royal. Philippe-Auguste ne put résister à la tentation de s'en emparer, et le réunit de nouveau à la couronne. Pour s'attacher les habitants, il leur accorda de grands privilèges et abolit quelques uns des usages asservissants établis par les évêques. Le comté de Gien resta propriété particulière des rois de France jusqu'à Charles VII, qui le donna à Dunois pour le récompenser de sa fidélité et de son courage. Ce fut de Gien que ce roi, cédant aux instances de Jeanne d'Arc, partit pour conquérir Reims et s'y faire sacrer. A la mort de Dunois, le fief retourna à la couronne et y demeura jusqu'à Louis XIII, qui l'échangea avec le comte de Chevreuse contre la viguerie de Château-Renard. Le château élevé par Charlemagne ne traversa pas toute cette succession de siècles sans subir de profondes modifications.
En 1494, réparé et agrandi par Anne de France, dame de Beaujeu, il le fut encore bientôt après par François 1er, qui aimait beaucoup cette résidence. En 1652, Louis XIV fuyant devant Condé s'y arrêta, puis en repartit précipitamment, n'échappant à son ennemi que par une sorte de miracle. Sous la révolution, le vieux donjon féodal devint propriété de l'Etat, et fut plus tard acheté par le département, qui, en y plaçant la mairie et le tribunal, en a assuré la conservation.
Pendant les guerres religieuses, Gien embrassa le parti de la réforme avec une réelle frénésie. Dès 1535, les protestants y eurent un temple. Luther lui-même y vint prêcher; Calvin y demeura, et aussi Théodore de Bèze. Plus tard, l'esprit inquiet des Giennois les fit se jeter dans les discussions passionnées du jansénisme et du molinisme.
Près de Gien, sur une délicieuse promenade, on voit une maison très-curieuse, connue sous le nom de maison des Templiers, quoiqu'elle n'ait pas été construite par les chevaliers de cet ordre. Son origine est plus ancienne. On croit qu'elle fut primitivement affectée au culte hébraïque, dans les premières années mêmes qui suivirent l'établissement du catholicisme. On y montre de vastes caveaux où l'on prétend que des juifs, fuyant la persécution, vécurent et moururent ignorés. Cette maison, d'une architecture étrange, prête à toutes les conjectures. Quoi qu'il en soit, elle fut successivement occupée par des templiers, des moines, des chanoines, puis devint une caserne de gendarmerie; elle sert maintenant d'hôtellerie aux ménageries d'animaux féroces, aux phénomènes ambulants et aux théâtres forains.

Le Magasin pittoresque, août 1853.

Jeunes filles au bord d'une rivière.

Jeunes filles au bord d'une rivière.




Salon de 1892.


La rivière est charmante et les deux jeunes filles font très bien dans le paysage. Parlez-moi de tableaux pareils avec le temps qu'il fait. Ce petit chien qui se baigne, ces rives boisées où l'ombre est si touffue, cette onde limpide qui reflète le ciel et les arbres, tout cela, n'est-ce pas le cas de le dire, fait venir l'eau à la bouche.

La France Illustrée, Journal universel, 11 juin 1892.

Un café à El Kantara.

Un café à El Kantara.



Dessin d'après nature par M. le comte H. de Gourcy.


Ce dessin fait partie de la suite de vues d'Afrique, prises d'après nature par M. le comte de Gourcy. On y retrouve la plume habile et spirituelle de l'auteur de tant de belles pages.

La France illustrée, Journal Universel, 11 juin 1892.