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mardi 28 octobre 2014

Conjectures sur la reine Pédauque.


Conjectures sur la reine Pédauque.

On voyait encore en France, au milieu du dernier siècle, sur les portails du prieuré de Saint-Pourçain en Auvergne, de l'abbaye de Sainte-Bénigne  de Dijon, de Sainte-Marie de Nesle, diocèse de Troyes, et de Saint-Pierre de Nevers, la statue d'une reine avec un pied d'oie. C'était la reine Pédauque, dont il est question dans plusieurs dictons populaires. Ce mot Pédauque est formé des deux mots latins pas, aucæ, qui signifient pied d'oie. Mais quelle était la reine à laquelle s'appliquait cet étrange surnom? Voici les conjectures principales des antiquaires.



Mabillon et Montfaucon, qui les premiers parlèrent de cette singularité, crurent qu'on avait voulu représenter la femme de Clovis, sainte Clothilde, et que c'était pour marque de sa prudence qu'on l'avait ainsi gratifiée d'un pied d'oie. Mais comment admettre, d'après cette hypothèse, que dans des provinces, comme l'Auvergne et la Bourgogne, où la domination étrangère fut si longtemps vue avec haine, la mémoire de Clothilde eût été dans une telle vénération que son image eût trouvé place sur des portails d'églises construites cinq siècles plus tard.
D'autres érudits prétendirent qu'il s'agissait, les uns de Berthe au grand pied, femme de Pépin-le-Bref, les autres d'une reine de Toulouse, femme d'Euric, roi des Wisigoths, qui aurait été surnommé ainsi à cause de son grand amour pour les bains.
Rejetant et avec raison ces diverses opinions, l'abbé Lebeuf en émet une autre tout aussi invraisemblable, malgré l'érudition qu'il emploie pour la soutenir. Selon lui, la reine Pédauque ne serait autre chose que la reine de Saba, et pour arriver à cette conclusion il a recours à une tradition judaïque rapportée dans le paraphraste chaldéen. Voici cette tradition que nous croyons assez curieuse pour être citée ici. Lorsque la reine de Saba fit le voyage de Jérusalem pour voir Salomon, ce prince attendit sa visite dans un appartement de cristal qu'il avait fait construire dans son palais. Etant entrée dans la salle où était le monarque, la reine crut le voir dans l'eau, et leva sa robe pour s'approcher de lui. Alors Salomon voyant ses pieds qui étaient hideux, lui dit: "Votre visage a la beauté des plus belles femmes, mais vos pieds n'y répondent guère". Cette tradition, jointe à l'habitude que la reine de Saba avait de se baigner tous les jours, aurait suffi, dit l'abbé Lebeuf, pour lui faire donner par les Chrétiens le nom de Pédauque. Une fois cette donnée admise, s'appuyant sur l'opinion de quelques saints pères qui, dans Salomon et la reine de Saba, ont voulu voir une figure de Jésus-Christ et de son église, il motive assez bien la présence de cette princesse sur les portails de nos cathédrales.
Bullet, le dernier auteur qui ait écrit sur cette matière, réfute complètement toutes ces conjectures, et donne à son tour une explication qui nous paraît la plus vraisemblable et la plus satisfaisante. Robert 1er, roi de France, avait épousé en 995 Berthe de Bourgogne, dont il était le cousin au quatrième degré. Excommunié par le pape Grégoire V pour cette union contraire aux canons de l'Eglise, il ne fallut rien moins que l'interdit jeté sur son royaume, et l'abandon où le laissèrent tous ses serviteurs, pour qu'il pût se résoudre à répudier Berthe qu'il chérissait tendrement. Le cardinal Pierre Damien, qui écrivait soixante ans après cet événement et fut vraisemblablement l'écho de traditions populaires, raconte que Berthe accoucha pendant l'interdit, et par l'effet de la colère divine, mit au monde un fils dont la tête et le cou étaient d'une oie et non d'un homme. Il est donc probable que l'on voulut éterniser le souvenir de cette vengeance céleste pour épouvanter par la vue perpétuelle de ce châtiment ceux qui oseraient braver les censures ecclésiastiques. Et Berthe, portant avec elle le signe de réprobation dont Dieu l'avait frappé dans son fils, devint un symbole menaçant pour les adversaires du pouvoir temporel de l'Eglise, et dut être alors mise en évidence sur nos monuments religieux.
Observons ici en passant que Robert fut le bienfaiteur de l'abbaye de Sainte-Bénigne, à Dijon, et que sa statue et celle de la reine Pédauque s'y trouvent placés l'une en regard de l'autre, de manière à confirmer pleinement ce que nous venons de dire. Si l'on adopte cette opinion sur la reine Pédauque, on s'expliquera alors peut-être aussi pourquoi on obligeait autrefois les hérétiques à porter une patte d'oie sur leurs habits, coutume qui donne lieu à Rabelais d'appeler canards ou caignards de Savoie, les Vaudois, sujets de ce pays.

Le magasin pittoresque, décembre 1838.

lundi 27 octobre 2014

Sur les cloches.

Sur les cloches.


Si l'on veut regarder les sonnettes comme ayant, par un accroissement successif de volume, donné naissance aux cloches, on peut croire que l'invention de celles-ci remonte à une très haute antiquité; car, d'après le chapitre 28 de l'Exode, il était ordonné au grand-prêtre d'avoir des sonnettes au bas de sa robe, pour que le peuple fût averti par elles du moment de son entrée dans le sanctuaire. Juvénal, Martial, Pline et d'autres font mention de cloches annonçant l'heure d'ouverture des marchés et des bains publics, et ils se servent, en général, du mot assez imitatif tintinnabulum, d'où viennent nos mots tinter, tintouin et leurs dérivés. Vers la fin du quatrième siècle, on commença à appeler les cloches nolœ et campanœ. Ces deux noms leur venaient de la ville de Nole en Campanie, soit à cause d'un perfectionnement introduit par cette ville dans leur fabrication ou leur usage, soit à cause de l'airain de Campanie dont on se servait pour les faire, airain qui, au dire de Pline, était très renommé. Les Italiens disent encore campana, et nous campanille. Quant à notre mot français cloche, son origine est toute germanique; il vient de l'allemand glocke, qui a la même signification. Ce mot, latinisé dans les Capitulaires de Charlemagne, se retrouve en bas-breton et en anglo-saxon avec la seule variation du g en c. Les Bourguignons, dans leur patois, appellent encore cloquemann un sonneur de cloches.
Persécutés pendant trois siècles, les chrétiens, même après le triomphe de leur religion, furent long-temps sans se servir de cloches. Ils employaient, comme moyen de rassemblement, soit un instrument assez semblable à nos crécelles, soit d'immenses tables de bois, appelés bois sacrés (ligna sacra), sur lesquelles on frappait avec des baguettes. Vers l'an 480, les cloches commencèrent à s'introduire dans les églises d'Occident; mais ce ne fut qu'au milieu du neuvième siècle que leur usage s'établit en Orient.
Les cloches ont joué un grand rôle dans l'histoire du moyen âge et des temps modernes. Quand une ville, sous le régime féodal, entrait en rébellion avec son souverain, un des premiers châtiments qu'on lui infligeait était d'enlever ses cloches, qui servaient alors à célébrer toutes les réjouissances civiles et religieuses. Ainsi la cloche de l'hôtel-de-ville, à Paris, sonnait pendant trois jours et trois nuits pour annoncer la naissance d'un Dauphin ou d'un héritier présomptif du trône. Mais bien souvent aussi les cloches ont sonné le glas de mort dans les grandes agitations politiques; et pour ne citer que deux faits se rattachant à notre histoire, ce fut au premier coup de vêpres des cloches de Palerme que, le lundi de Pâques 1282, commença le massacre des français, massacres connu sous le nom de vêpres siciliennes, et ce fut la cloche de Saint-Germain l'Auxerrois qui, dans la nuit du 24 août 1572, donna le signal de la Saint-Barthélemi.
Considérées sous le point de vue poétique et religieux, les cloches ont fourni à Schiller une de ses plus belles ballades, et à Chateaubriand un des meilleurs chapitres de son Génie du Christianisme. On peut citer aussi un distique latin sur les attributions des cloches, qui ne manque pas d'harmonie imitative:

"Laudo Deum verum, plebem voco, congrego clerum,
"Defuntos ploro, fugo fulmina, festa decoro."

Je loue le vrai Dieu, j'appelle le peuple, je rassemble le clergé,
Je pleure les morts, je chasse la foudre, j'orne les fêtes.

Quant à la prétendue propriété de chasser la foudre, on sait depuis long-temps à quoi s'en tenir sur ce dangereux préjugé. D'après les calculs d'un savant allemand, le tonnerre, dans un espace de trente-trois ans, est tombé sur trois cent quatre-vingt-six cloches où l'on sonnait, et a tué cent vingt-un sonneurs.

Le magasin pittoresque, septembre 1838.

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.

Nous parlions, l'autre jour, de superstition; en voici une fort répandue en Amérique. On croit que les morts, en suçant leur linceul, attirent à eux leurs parents, qui viennent alors les rejoindre dans la tombe.
Une demoiselle du nom de Sophie Baurnau, étant morte il y a quelques années, à Ephrata, sa mère, deux de ses sœurs et deux de ses frères succombèrent successivement à la même maladie qui avait entraîné Sophie.
Les parents et amis de la famille jugèrent qu'il n'y avait d'autre moyen pour faire cesser ces désastres que d'ôter à la défunte le linceul dont elle se servait en le déchirant entre ses dents et en le suçant pour attirer à elle ses parents.
L'exhumation eu lieu un dimanche matin; le cercueil fut ouvert en présence d'un comité d'inspection. Il ne restait plus un seul brin du linceul.
Cette expérience n'a donc fait que redoubler au dernier point la vieille superstition.
Maintenant on se demande si l'action de la décomposition peut faire, oui ou non, disparaître en neuf années toute trace d'un tissu de coton?
Un incident qui a vivement excité l'intérêt s'est passé à bord du paquebot la Valetta.
La Valetta quittait le port de Marseille pour se rendre à Alexandrie. Au bout de quelques heures de navigation, une dame, qui avait avec elle une malle très-volumineuse, et dont elle avait attentivement surveillé l'embarquement, fit demander au capitaine la permission d'ouvrir cette malle pour y prendre un châle, qui la garantirait de la fraîcheur de la brise marine.
Cette formalité est nécessaire pour toucher aux objets du chargement; mais le capitaine ne refusa point l'autorisation demandée.
La malle ouverte, tout le monde y vit avec stupeur une jeune fille qui, bien qu'à demi-suffoquée, était encore fraîche et charmante.
La passagère avoua que, se trouvant forcée de partir pour Alexandrie, et étant dans une gène si grande, qu'il lui avait été impossible de payer le passage pour elle et pour sa fille, elle avait eu l'idée, pour ne point se séparer de sa chère enfant, de l'embarquer comme un bagage.
Il était difficile de ne pas accepter de si bonnes raisons, et surtout de faire mettre à la demoiselle pied à terre. La Valetta continua donc paisiblement sa route.
La femme Deséglises, âgée de cinquante-quatre ans, garde-malade, soignait depuis quelque temps une dame, domiciliée rue du Bac, qui vint à mourir.
On s'occupa des préparatifs des funérailles.
Lorsque le corps fut placé dans le cercueil, on le porta sur le seuil de la maison, où il devait rester exposé. La femme Deséglises aidait les employés des pompes funèbres dans les préparatifs nécessaires pour rendre les derniers honneurs à celle qu'elle avait assistée dans ses souffrances.
La garde-malade mit dans un vase de l'eau bénite; et elle venait de placer sur le cercueil ce vase dans lequel trempait un rameau de buis, lorsque tout à coup elle s'affaissa sur elle-même, et tomba au pied du funèbre appareil. En accourant pour la relever on s'aperçut qu'elle avait cessé d'exister.
Nous rapporterons en même temps une autre scène d'enterrement.
La population d'une petite ville du Midi vient d'être mise en émoi à l'occasion du convoi du sieur Dubois, pauvre et honnête ouvrier du pays.
Les héritiers du défunt avaient demandé un convoi convenable, mais des meilleurs marchés, c'est à dire de troisième classe.
Depuis quelque temps, M. le curé avait décidé que les enterrements de cette classe passeraient par une rue détournée, nommée petite rue, et les riches par la principale rue qui traverse le pays, l'une et l'autre conduisant également au cimetière.
Les parents de Dubois, ne comprenant rien à cette distinction, ont voulu faire passer les porteurs du corps par la grande rue.
M. le curé, irrité, a laissé là tout l'enterrement sur la voie publique, et  fait rentrer ses chantres avec lui dans l'église.
Il a fallu l'intervention du maire, du juge de paix, et ce n'est qu'après une heure de discussion qu'on est parvenu à décider le curé à envoyer au moins son vicaire et ses chantres pour conduire le défunt à sa dernière demeure, où il a été accompagné cette fois par toute la population du pays.
La femme G... , âgée de quatre-vingt-six ans, était concierge dans une maison de la rue de Lille. Toutes les personnes de l'hôtel étaient pleines de bienveillance pour cette bonne vieille, qui s'était toujours bien acquittée de son service; madame la comtesse de V... surtout lui témoignait beaucoup de bonté. Cette dame eut la pensée de faire rentrer la vieille concierge aux Petits-Ménages, pour qu'elle y prit le repos nécessaire à ses vieux jours. Elle la fit monter chez elle, et lui fit part de ses bienfaisantes intentions. Elle lui apprit qu'on ne pouvait plus la garder dans sa loge, mais en ajoutant qu'elle aurait un sort bien plus doux dans l'asile qu'elle lui ménageait.
La concierge remercia et se retira.
Le lendemain matin, les personnes qui voulaient sortir de bonne heure, comme de coutume, ne purent se faire ouvrir la porte. Le silence régnait dans la loge, et rien n'avait répondu à leur appel. elles entrèrent et trouvèrent la vieille femme pendue à son cordon, et ayant déjà rendu le dernier soupir.
On voit que l'habitude attache à tout, et que cette concierge aimait son cordon comme le cavalier aime son cheval de guerre, comme le marin son navire.

                                                                                                          Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 12 juillet 1857.

La fête des laboureurs à Montélimar.

La fête des laboureurs à Montélimar.


Une des place de Montélimar porte le nom de Mai ou des Bouviers. C'est là que, le 30 avril de chaque année, les bayles et les laboureurs plantent le mai. C'est une sorte de prélude à la fête des laboureurs, qui a lieu le jour de la Pentecôte.
La fête durait autrefois trois jours, comme la Pentecôte même. Le premier était principalement consacré à des cérémonies religieuses. Les laboureurs et les bayles assistaient à la messe avec des bouquets d'épis; ils étaient précédés par leurs syndics portant des houlettes ornées de rubans. Après la messe on allait sur la place des Bouviers danser autour du mai. Des banquets champêtres, des farandoles et des danses remplissaient la journée.
La fête du lendemain était encore plus gaie. Les laboureurs, avec leurs syndics, montés sur des mules bien harnachées et ornées de rubans, portant chacun en croupe une femme ou une fille de laboureur, parcouraient avec la musique, les fermes des environs. ils distribuaient le pain bénit dans chacune, donnaient des sérénades, et faisaient danser les habitants de la ferme. Une table bien servie les attendait dans toutes.
Le troisième jour était le plus solennel et avait un but utile: c'était celui où l'on tirait la raie ou le sillon. Les laboureurs, les propriétaires et la population presque entière, se réunissaient dans un champ. Ceux qui s'étaient fait inscrire pour le concours amenaient leurs charrues ornées de rubans: c'était à celui qui tirerait la raie la plus profonde, la plus longue, la plus droite. Il y avait beaucoup de difficultés à vaincre: on les multipliaient pour mieux éprouver l'habileté du laboureur. Les raies finies, elles étaient parcourues par des prud'hommes, qui adjugeaient le prix au plus digne. Des laboureurs s'exerçaient dans le cours de l'année à mériter cette distinction, et l'on attribue à cet antique usage la bonté des charrues dont on s'est toujours servi  à Montélimar.
En faisant revivre cette ancienne fête en 1818, l'administration municipale l'a réduite à un jour.
Elle est aussi célébrée dans les campagnes des environs de Valence, et notamment à Beaumont, Montléger, Montmeyrau et Upie. Le roi de la fête, choisi par les jeunes gens, a pour sceptre une pique couronnée d'épis; tous les assistants ont à la boutonnière un bouquet d'épis. La première journée se passe en festins et danses. Le lendemain, on se rassemble dans les champs: chacun fait amener sa charrue, et l'on figure les travaux du laboureur. (Statistiques du département de la Drôme, par M. Delacroix.)

Le magasin pittoresque, septembre 1838.

Mœurs du dix-septième siècle.

Les caquets de l'accouchée, pamphlet de 1625.


Une des raretés bibliographiques les plus recherchées des amateurs est le Recueil des caquets de l'Accouchée, petit volume de 200 pages publié en 1625. Mais pour avoir toute leur valeur, les Caquets doivent être accompagnés de différentes pièces qui en sont regardées comme le complément. L'an dernier, un exemplaire, comprenant dix-huit pièces s'est vendu 296 francs à la vente La Bédoyère.
Souvent les livres rares ne sont que de pauvres bouquins dont le mérite est leur rareté même. Celui-ci n'est pas sans valeur réelle; il peut être lu avec fruit pour l'étude de la société sous Louis XIII.
L'auteur, qui n'est pas nommé, et que M. Barbier, le célèbre révélateur des anonymes et des pseudonymes, n'a pu découvrir, suppose qu'un convalescent a reçu de ses médecins le singulier conseil, pour se remettre en gaieté et santé, d'assister aux visites que recevrait une accouchée. Une sienne cousine, bourgeoise de la rue Quincampoix, "autrement dite de Mauvaises-Paroles," se trouvant dans la condition voulue, il va la prier de lui permettre de se cacher derrière une tapisserie pour entendre, sans être vu, la conversation des dames qui lui feront visite. La bonne cousine y consent "pourvu qu'il ne soit pas antiché de la maladie de la toux, parce que, pour rien, elle ne voudroit cela estre descouvert."
Dès que le convalescent fut dans sa cachette "arrivèrent toutes sortes de belles dames, jeunes, vieilles, riches et médiocres, qui, après le salut ordinaire, prendrent place, chacune selon son rang et dignité, puis commencèrent à caqueter."
Le prochain ne fut pas ménagé; on jasa longuement des aventures scandaleuses du jour, sans taire les noms propres, pas plus les grands noms que les autres; on n'épargna ni monsieur le Prince (le père du grand Condé) , "qui ne donnoit que trois sols à l'église pour se faire chanter un Salve; ni M. de Bassompierre, "qui venoit d'être créé maréchal de France pour avoir remporté une victoire sur une centaine de Huguenots." Notre écouteur enregistra les caquets de ces dames, et les livra à la publicité. Nous choisissons dans son procès-verbal quelques traits satiriques sur les mœurs générales de l'époque.
Une dame de la compagnie demande à la mère de l'accouchée combien sa fille a d'enfants: "Vramay, répond-elle, c'est le septiesme. Maintenant qu'on a tant de peine à marier les filles et pourvoir les garçons, il faudra à la fin, bon gré mal gré, qu'il y en ayent qui soyent moynes ou religieuses, car les offices et les mariages sont trop chers.
"- C'est la vérité ce que madame dit, ce fit une damoiselle de haut parage. Maintenant que l'un de nos confrères a marié sa fille à un comte, avec un douaire de 500.000 l. comptant et 20.000 écus d'or pour les bagues, toute la noblesse en veut avoir autant, et cela nous recule fort.
"- Je vous asseure, madamoiselle, que je ne m'estonne  nullement de vos discours. Ce qui est cause en partie de désordre, ce sont les bonbances d'aucuns; car, moy qui suys marchande, je le cognois à la vente. Il est aujourd'hui venu à nostre boutique un nombre de bourgeoises conduisant une fiancée pour acheter des étoffes; le fiancé estoit présent qui menoit la fiancée par dessous les bras; et comme je lui ay demandé quelles étoffes ils vouloient, ils se regardoient l'un l'autre et se disoient: Parlez, madame. Moy, je demande quel état a le fiancé. Une bonne vieille répond qu'il est trésorier et receveur-payeur de gages. Trésorier! ce dis-je; il faut donc les plus belles étoffes. Incontinent, je déploie un velours à la turque, un satin à fleurs, un velours à ramages, un damas mêlé, et autres grandes étoffes; puis je demande au fiancé si ces étoffes lui plaisoient. Il n'osoit répondre. La fiancée dit que c'étoit bien son cas. Luy, se hazarde de parler, et dit que ces étoffes estoient de trop grand prix pour sa qualité; mais la mère dit qu'elle veut que sa fille soit brave (bien parée) , et partant que l'on couppe. Si bien que j'en ay livré pour 1.200 livres à monsieur le trésorier.
"- Nous serions bien sottes, dit la femme d'un petit avocat, de porter de moindres étoffes que celles-là. Ce que nous en faisons donne davantage de courage à nos maris de travailler et plumer la fauvette sur le manant.
"- ......... Comment serait-il possible d'entretenir les garçons de ce temps si on ne déroboit? Il n'y a fils ni petit-fils de procureur, notaire ou avocat qui ne veuille faire comparaison, en toutes choses, avec les enfants des conseillers, maîtres des comptes, maître des requêtes, présidents et autres grands officiers; on ne peut les distinguer ni à l'habit, ni en dépenses superflues; ils hantent les banquets à deux pistoles par teste; ils sont plus aspres à chasser un lièvre que de servir le roy et la république, et, si vous les faites entrer pour votre argent à la cour de parlement, ils ne savent par quel bout commencer la justice; et ainsi les cours souveraines sont remplies de beaux-fils et bien peignez, logés à l'enseigne de l'âne.
"- Mesdames, dit l'accouchée, vous me faites appréhender le temps à venir, car je n'ai que vingt-quatre ans et demi et sept enfants." Elle parle de la nécessité de faire des économies: "Je vois bien, ajoute-t-elle que madamoiselle, qui n'est pas de ceste ville, se rit de nostre petitesse.
"- N'estoit qu'en nostre chambre des comptes de Normandie les officiers s'allient avec les comptables et meslent leurs gains ensemble, répond la damoiselle, nous ne pourrions, non plus que vous à Paris, entretenir nostre grandeur; mais Dieu mercy, ils s'entendent bien ensemble.
"- Eh! madamoiselle, je pensois que la chambre des comptes fussent les juges des comptables.
"- Madame, autrefois la linotte et le chardonneret estoient à part en diverses cages; mais à présent tout est en mesme volière."
Les concussions, surtout celles causées par la vénalité des charges, tiennent une grande place dans le pamphlet:
" Voyez comme chacun fait sa main dans son office. Voyez messieurs les juges criminels refuser de poursuivre les voleurs si la partie ne donne pas de l'argent! Voyez messieurs les eschevins et prévôts des marchands employer à festoyer et bancquetter l'impôt de cinq sols par écu sur le vin des bourgeois, au lieu d'en réparer, ainsi qu'il estoit dit, les quais rompus et les fossés de la ville!"
La femme d'un commissaire des guerres et celle d'un trésorier racontent naïvement le secret de la fortune de leurs maris. L'un, en mettant dans sa poche deux livres de poudre par coup de canon, et l'autre, en trafiquant le solde avec les parties prenantes, se sont mis à l'abri de la misère. Quelque jour, on les pourra rechercher, mais tout est assuré: la bourse des rechercheurs est déjà faite. Il faut bien faire le tour du bâton pour gagner l'intérêt du prix des charges.
Une des commères accuse les médecins et les apothicaires de vendre, comme production des Indes, les herbes de leurs jardins.
La conversation ayant pris un tour philosophique excite la colère d'une vieille chaperonnière à l'antique. "Holà, madame! s'écrie-t-elle, ne passez pas outre, car nous n'entendons pas la moitié de vos discours; il n'y a personne dans la compagnie qui puisse comprendre des choses si hautes et si relevées, sinon madame qui est à ce bout, car elle a lu Calvin, de Bèze, Clément Marot, et une infinité de grands philosophes.
"- Oui, je les ai lus, vieille sans-dents!"
Au nom de Calvin, un petit chien avait relevé la tête, croyant qu'on l'appelait; mais sa maîtresse l'avait vivement renfoncé sous sa cotte;
Après bien des coups de langue, bien des disputes qui se renouvelèrent durant huit "après-dînées," on s'attabla et l'on fit une collation pour fêter les relevailles de l'accouchée.
Il y avait eu un moment critique pour l'indiscret secrétaire de ces dames: elle l'avaient entendu remuer, et s'étaient vivement émues à l'idée qu'un étranger les écoutait; mais, pleinement rassurées par la bourgeoise de la rue Quincampoix, elles avaient continué leurs caquets avec le laisser-aller d'une sécurité parfaite.

Le magasin pittoresque, septembre 1838.

Signes de transaction dans l'antiquité et au moyen âge.

Signes de transaction dans l'antiquité et au moyen âge.


L'investiture et, en termes de palais, l'envoi en possession (missio in possessionem) se constatait dans l'antiquité et au moyen âge par mille pratiques symboliques dont la régularité froide de nos contrats de vente actuels a fait disparaître les traces, et dont les mœurs populaires elles-mêmes n'ont gardé que de bien rares souvenirs.
Chez les Romains, auxquels nous avons emprunté notre code presque entier, le terme qui signifiait faire une convention, terme qui a été conservé dans notre langue (stipulare, en français stipuler) , avait pour racine le mot stipula, paille, fétu.
La stipulation est ainsi expliquée dans la loi romaine:
"Arracher de terre une paille, puis la rejeter sur le sol en prononçant ces paroles sacramentelles: Par cette paille j'abandonne tout droit. L'acquéreur prendra la paille et la conservera. Lorsqu'il aura été fait ainsi, si quelqu'un veut contester le droit, la même paille sera présentée en justice devant témoins."
Chez les anciens, la paille jouait aussi un rôle dans des obligations moins importantes que la transmission d'une propriété; elle servait à garantir l'exécution d'une promesse; on rompait une paille; chacun des deux contractants en gardait la moitié, et en marque de l'exécution de la promesse, on réunissait les deux fragments. Un brin de paille indiquait la renonciation, la vente d'une propriété; bien plus, elle pouvait devenir le signe de la déchéance du prince.
Les grands de la France ont jeté le fétu et rejeté le roi (Charles-le-simple) pour qu'il ne fut plus leur seigneur. Ce fait curieux est rapporté par M. Michelet dans ses Origines du droit français.
Un usage aussi ancien, aussi universel, ne pouvait disparaître sans laisser quelques vestiges. Aussi, de nos jours, reconnaissons-nous encore qu'un cheval est à vendre au bouchon de paille attaché à sa queue; ne voit-on pas aussi de vieux meubles mis en vente par la paille comme dans les temps primitifs. L'usage de sceller une promesse par la rupture d'une paille existe encore au fond de quelques unes de nos provinces, et il n'y a guère plus de deux siècles qu'il était encore assez généralement répandu dans toute la France parmi le peuple, pour que Molière, ce peintre fidèle aux mœurs de son temps, ait pu faire dire à Marinette par Gros-René:

Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
Il faut rompre la paille. une paille rompue
Rend entre gens d'honneur une affaire conclue.

Et deux vers plus bas, il ajoute:

Romps; voilà le moyen de ne s'en plus dédire.

                                 Le dépit amoureux, acte IV, scène IV.

Chez plusieurs peuples, l'épanchement d'un peu d'eau sur la terre a été considéré comme un signe de vente, de don ou de cession volontaire ou forcée d'une terre ou d'un pays tout entier. Xerxès déclara la guerre aux Athéniens en leur faisant demander la terre et l'eau. Les lois religieuses indiennes ordonnent à celui qui vend ou qui donne un héritage de verser un peu d'eau sur la terre cédée; l'acquéreur la ramasse dans la main, la boit, et aussitôt la transaction est consommée: il est devenu propriétaire.
Dans ces actes primitifs, on choisissait ordinairement pour symboles les choses qui avaient le plus d'affinités avec celles données, transmises ou cédées. Ainsi chez les Romains, lorsqu'un champ était en litige, les parties se rendaient sur le champ même, et y prenaient une motte de terre (gleba) qu'ils portaient devant le prêteur; et sur cette glèbe la revendication avait lieu comme si l'on eût été sur le champ tout entier. On trouve beaucoup d'exemples de faits semblables dans les vieux poëmes allemands ou scandinaves. Un usage analogue exista aussi en France: pour transmettre un champ, celui qui faisait l'investiture donnait à l'investi un gazon, une motte de terre ou glèbe. De là l'expression serfs de la glèbe; on comprend facilement que dans un temps où l'on aimait le langage des figures et les allusions symboliques, on ait supposé que le serf né sur le sol dont avait été arraché la glèbe, relevait de cette glèbe. Si c'était un pré que l'on transmettait, la glèbe était revêtue de gazon, ou bien on y plantait un seul brin d'herbe. Souvent on fichait dedans un rameau qui indiquait la possession des arbres, des vignes, enfin de tout ce qui s'élèverait sur la terre cédée. On y plantait aussi un fétu de paille, soit comme symbole des moissons, soit en souvenir de la stipulation romaine; peut être même les deux idées se confondaient-elles ensemble comme il arrive fréquemment. On connait mille formes diverses d'investiture, comme l'investiture par l'anneau, la pièce de monnaie, les cloches, la corde, le chapeau. Le chapeau que Gessier voulut faire saluer par Guillaume Tell était le signe de la puissance de l'Autriche sur la Suisse; considérée sous ce point de vue, l'action reste tyrannique; mais le rapprochement qu'on peut en faire avec des usages analogues le rend moins ridicule. La main, le pied, la bouche intervenaient non comme signes à conserver, mais comme témoins dans les transactions. Les mains mises dans celles du seigneur étaient le signe de l'hommage; familièrement on s'engage encore aujourd'hui en frappant dans la main pour un pari, etc. Une épée était quelquefois le signe de l'investiture d'une province.
Le symbole de l'investiture d'une seigneurie était souvent un bâton, image du sceptre des rois, marque de pouvoir et de juridiction.
On conservait à Tours un bâton envoyé par le pape Luce II, en 1144, à l'archevêque Hugues d'Etampes, comme signe de la suprématie qu'il donnait à la métropole de Tours sur trois évêchés de Bretagne.
Les signes symboliques d'une transaction pouvaient être produits en justice; aussi les conservait-on avec soin dans les archives comme aujourd'hui les notaires gardent les titres de propriétés. Lorsque l'usage de l'écriture se fut plus répandu, on continua cependant d'employer ces symboles que l'on réunissait aux chartes. On voyait dans les chartriers des églises des glèbes avec leur fétu, les une carrées, d'autres en forme de tuile, etc. Le savant et illustre Du Cange en a vu à Nesle et ailleurs. Il nous apprend même que dom Mabillon lui fit voir, dans le trésor des chartes de Saint-Denis, des chartes dans lesquelles on avait inséré en bas des fétus ou des morceaux de bois.
Il cite de plus une curieuse charte de Robert, évêque de Langres, terminée par ces mots que nous traduisons textuellement: "Et parce que le seigneur Hugues, comte de Troyes, était présent quand je fis cette donation, ledit comte me donna en témoignage de cette donation cette pièce de monnaie qui est fixée ici, afin que par cette pièce de monnaie je fisse cette donation et cette transmission à l'église de Dijon." Et plus bas, on lit: "Et en témoignage de cette donation, cette pièce de monnaie est fixée à cette charte pour prouver que c'est par elle qu'à été faite cette donation."
A l'imitation des Romains qui, en contractant, brisaient la paille, on brisait souvent le symbole d'une donation en le remettant au donataire. Cependant cet usage n'était pas universellement adopté, car on verra cité plus bas un symbole d'investiture qui avait été donné dans son intégralité. Peut être voulait-on indiquer que, de même que les fragments du symbole une fois brisés ne pouvait plus servir, de même une fois la chose donnée ou transmise, elle ne pouvait plus être remise dans son premier état. Dans le cartulaire de saint Serge, on trouve la mention d'une charte où il est dit en termes très exprès que le donataire donna un couteau en signe de la donation; qu'il le porta sur l'autel, et qu'il le brisa en témoignage. Le couteau que l'on trouve cité fréquemment dans les chartes d'investitures indiquait, soit la puissance, comme le bâton, soit, ce qui paraît plus rationnel, le droit qu'avait l'investi de changer, de morceler, de vendre, de dépecer le champ, la terre, enfin l'héritage dont il avait été mis en possession.
On voit aujourd'hui dans le Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque Royale, un couteau et un morceau de bois, symboles d'investitures ou de transaction: ils y furent sans doute déposés en 1791, c'est à dire la même année que les objets provenant des trésors de l'abbaye se Saint-Denis et de la Sainte-Chapelle de Paris. Ces objets furent conservés dans les armoires de l'argenterie de l'église Notre-Dame de Paris, qu'on appelait aussi le trésor des châsses, jusqu'en l'année 1734. A cette époque, M. Colin, qui en avait la garde, les transporta, pour plus de sûreté, dans les archives du Chapitre, sur les observations de l'abbé Leboeuf qui les voyait pour la première fois, et qui lui en fit comprendre toute l'importance historique. M. Michelet a parlé de ce couteau, d'après Dulaure, dans l'ouvrage déjà cité, p. 182; mais il n'en mentionne pas l'existence actuelle.
La lame du couteau est pointue et assez large; sa forme, qui est celle des couteaux en usage dans le douzième siècle, ne s'éloigne pas sensiblement de celle des nôtres. Le manche est en ivoire jauni et fracturé dans un coin; sur le manche est placée une inscription gravée en creux et en caractères majuscules, qui sont incontestablement du commencement du douzième siècle. En voici le sens littéral:
"Ce couteau fut à Foucher du Bueil, par lequel Guy donna les places de Drogon, archidiacre de l'église Sainte-Marie, situées devant ladite église, pour l'anniversaire de sa mère."
Il ressort de cette inscription que Guy, dont le nom de famille n'est pas indiqué dans l'inscription, peut-être tout simplement parce qu'il était le même que celui de Foucher ou de Foulques de Bueil, dont il paraît être le parent et l'héritier, fit don à l'église Notre-Dame des places situées devant le portail, à condition qu'il serait célébré un anniversaire pour le repos de l'âme de sa mère. Ces places, avant de passer dans la famille de Bueil, avaient appartenu à Drogon ou Dreux, l'un des trois archidiacres de la cathédrale de Paris, sous le règne de Philippe 1er, qui mourut en 1108.
Le second de ces objets, le morceau de bois, est taillé à quatre faces, et ressemble à ces règles que les écoliers appellent carrelet. L'inscription n'est pas taillé en creux sur le bois; elle y est écrite à l'encre, et les caractères sont minuscules et cursifs; cependant, ils sont de la même période que ceux du couteau, c'est à dire qu'ils datent de la fin du règne de Philippe 1er ou du commencement de celui de Louis-le-Gros, son fils.
Comme pour la précédente, nous en donnerons la traduction littérale:
"Evrard et Hubert d'Epone (Spedona Villa), qui sont serfs de Sainte-Marie de Paris, par ce bois firent don à Foulques, doyen dans le chapitre de Sainte-Marie, des acquêts de leur père et mère, qui avaient tenus des biens sans la permission des chanoines."
La date de cette inscription est fixée aussi positivement que celle du couteau, au commencement du douzième siècle, par la date de l'élection au siège épiscopal de Paris du doyen Foulques qui y est nommé.
La corne ou cornet qui figurait sur les armoiries de la maison de Nigel, en Angleterre, rappelait encore, au quinzième siècle, le souvenir de la donation faite par Edouart-le-Confesseur à un Nigel, du château de Borstall; donation dont le seul titre fut, pendant quatre siècles, un cor que le roi avait donné à l'investi. Sous le règne de Henri VI, les descendants du donataire firent rédiger un titre de propriété qui rappelait les motifs du don et la manière dont il avait été fait. Nigel avait tué un sanglier qui infestait la forêt de Bernwood, en avait présenté la hure au roi, qui en récompense lui avait donné des terres labourables, le bois de Halewood, et la garde héréditaire de la forêt de Bernwood, avec une corne, seul et unique titre de ces donations. Nigel bâtit dans la forêt un château qu'il nomma Boar-Stall, loge du sanglier. En tête des titres de propriété se trouve un plan représentant le château et ses dépendances. Dans la partie inférieure du dessin, Nigel est représenté à genoux, offrant au roi une hure de sanglier qu'il tient au bout de son épée; le roi lui donne en échange un écu aux armes des Nigel. 



Pour être parfaitement exact, le naïf dessinateur de cette scène n'aurait dû mettre dans la main du roi que la corne d'investiture; mais il a sacrifié au désir de représenter en entier le blason de la famille. Nous avons emprunté ce dessin à la reproduction du plan tout entier, que l'on peut voir dans l'histoire d'Angleterre, publié par feu M. le baron de Roujoux.

Le magasin pittoresque, août 1838.

samedi 25 octobre 2014

Consommation moyenne d'un habitant de Paris.

Consommation moyenne
d'un habitant de paris.



Le tableau suivant, dressé d'après des documents officiels recueillis à la préfecture de la Seine, présente la valeur approximative et moyenne des différents articles de la consommation annuelle d'un habitant de Paris.
Des recherches analogues avaient été faites en 1789 par Lavoisier, mais elles n'offraient que des résultats beaucoup moins exacts. Les chiffres que nous donnons ici ont été extraits de travaux considérables publiés par M. L. Millot sur la statistique du département de la Seine.

Articles de consommation annuelle.

Pain................................................................................... 58 f. 64 c.
Farines pour différents usages, pâtisserie, etc...............   4     19
Macaroni, fécules, gruau................................................   2     09
Viande de boucherie.......................................................  78    31
Volaille et gibier..............................................................  10    50
Poisson de rivière...........................................................    0    70
Huîtres et coquillages....................................................     1    05
Poisson de mer frais......................................................     5    09
Poisson de mer salé........................................................    2    55
Beurre frais et fondu......................................................  10    92
Oeufs................................................................................    5    44
Lait, crème, petit lait, fromage frais.................................    9    80
Légumes et fruits frais et secs.........................................   15    66
Sel....................................................................................     2    08
Fromage salé..................................................................     1    97
Huile d'olives..................................................................     2    05
Vinaigre..........................................................................     1    68
Eau-de-vie et liqueurs.................................................   12    28
Vin...................................................................................   77    70
Cidre et poiré.................................................................    0    32
Bière................................................................................    6    17
Sucre...............................................................................   25
Café.................................................................................   10
Thé, cacao......................................................................     1
Epices, miel, etc.............................................................    2    50
Eau(6 litres par jour, dont 3 seulement
sont achetés)..................................................................    4    74

                                                                                       __________
                                                                                         352 f. 43 c.

A ce tableau, il faut joindre les dépenses suivantes.

Impôts, taxes, etc. communs à tous les habitants.......  136 f. 05 c.
Loyer............................................................................     91    20
Réparation aux maisons............................................     22    84
Habillement................................................................      70    48
Chauffage....................................................................      48    34
Eclairage.....................................................................       19    84
Blanchissage...............................................................       36
Réparation ou renouvellement du mobilier................      68    02
Education des enfants....................................................      35    75
Gages de domestiques et salaires divers.....................     46
Chevaux......................................................................      29    42
Voitures et harnais....................................................        3    46
frais de transport.......................................................      11    54
Tabac...........................................................................        6    51
Bains............................................................................        3    20
Actes charitables........................................................      11    42
Cadeaux.......................................................................        1    72
Théâtres......................................................................        7    09
Frais d'accouchement................................................        1
Frais des enfants en nourrice...................................        3    77
Frais de maladie, de médecins, médicaments, etc. ...     11    56
Souscriptions aux feuilles publiques........................        3   45

                                                                                     __________
                               Total                                                 668 f. 66 c.
                                                                                         352 f. 43 c.

                                                                                     __________
                               Total général                                 1021 f. 09 c.

La dépense du Parisien a été établie non seulement en argent, valeur variable, mais en compte matière fixe.
Ainsi la consommation par habitant ressort en

Pain........................................................................... 176 kilogrammes.
Boissons, vin, eau-de-vie, cidre et bière.............. 136 litres.
Huile et vinaigre......................................................   11 litres.
Viande, y compris la charcuterie..........................   62 kilogrammes.
Combustible............................................................      1 stère 61 cent.
Fourrage: par cheval............................................. 7738 kilogrammes.
                  par habitant..........................................   202 kilogrammes.
Matériaux en œuvres...........................................      80 centistères
Bois de construction.............................................       40
(ou 346 736 mètres cubes pour
les bâtisses de l'année)
Suif.........................................................................    736 décagrammes.
Beurre...................................................................     472 décagrammes
Oeufs.....................................................................     116

Les chiffres qui précèdent, résultats de calculs d'une extrême longueur, se rapportent à l'année 1826, qui a été choisie comme année de bonne consommation.
Depuis cette époque, d'assez fortes diminutions ont eu lieu sur la plupart des objets de consommation
Ainsi en 1836, le Parisien ne consomme plus:
En vin et boissons, au lieu de 136 litres, que 123 litres.
En viande, y compris la charcuterie, au lieu de 62 kilos, que 57.
En œufs, au lieu de 116, que 115.

La consommation des fourrages par cheval est restée nécessairement la même; mais on compte de moins dans Paris 4.000 chevaux, qui ont été chercher dans la banlieue une nourriture meilleure et à meilleur marché.
Pour les matériaux en œuvres et les bois de construction, objets essentiellement variables, la consommation en a  également infiniment diminué. 
Toutefois, malgré ces diminutions dans la consommation, la somme de la dépense est, en 1836, à peu près la même pour le compte en argent parce qu'en même temps que la consommation a diminué les prix ont augmenté.
Mais il est impossible de ne pas reconnaître que tout se modifie dans les habitudes de Paris contrairement aux intérêts du commerce  et de la santé publique. L'agriculture notamment souffre du défaut de bestiaux, dont la consommation fléchit dans les grandes villes: 

En 1789....................... 77 kilogs
En 1825 .......................63 kilogs
En 1836....................... 57 kilogs

Et dans ce dernier chiffre sont compris 7 kilogrammes de porc mauvais.
Cet état de chose, cette progression appelle l'attention des économistes et des administrateurs.

Le magasin pittoresque, juin 1838.