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samedi 22 juillet 2017

L'éclairage de la place Maubert.

L'éclairage de la place Maubert.

L'éclairage de ce quartier était assez considérable. Il y avait une lanterne au cul-de-sac d'Amboise, huit dans la rue de Bièvre, quinze à la Montagne Sainte-Geneviève, deux à la rue du Pavé, six rue Perdue, dix-huit rue Saint-Victor, et quinze à la place Maubert.
Mais le soir, on risquait de recevoir, dans ces parages, plus d'une estafilade, surtout si l'on voulait s'interposer dans les nombreuses querelles qui s'y élevaient.
En plein jour, fréquemment, les marchands de poires ou de prunes se déclaraient la guerre, à propos de leurs pratiques. Jeaurat a peint, Alliamet a gravé une jolie composition du temps, représentant un prêtre qui essayait de terminer quelque dispute. Ces huit vers accompagnaient la gravure:

La pais, la paix, quoi! pour des pommes
Vous allez vous dévisager.
Songez bien qu'au premier des hommes
Il coûta cher pour en manger:

Je vois bien que ce galant homme
Veut apaiser le différend:
Mais je gage que le rogomme
Ferait plus que ce révérend.

   
                                                                                                   Augustin Challamel.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1875.

mercredi 19 juillet 2017

Les traditions de la place Maubert. part V.

Les traditions de la place Maubert. part V.

Habitants typiques.


Aujourd'hui, rappelons nos souvenirs d'enfance, ce temps où nous faisions de nombreux achats près des marchandes de petites poires d'Angleterre, lesquelles criaient d'une voix sèche et comme désespérée: A trois pour un liard les Anglais!, ce temps où des guirlandes d'ivrognes se couchaient par terre devant les boutiques de deux distillateurs rivaux; ce temps où les habitants du quartier assiégeaient soir et matin une charcuterie renommée pour son petit salé, le meilleur qu'on pût trouvé à Paris.
Combien de fois nous avons rencontré, à la place Maubert, la vieille mère Malaga!
Je la vois encore, déguenillée, portant un mauvais châle déteint; un bonnet qui, certes, ne valait pas six sous, comme celui de la Lucinda de Don César de Bazan; une robe en toile peinte, dont la crotte avait vaincu les couleurs; de mauvais souliers ayant quelque peu l'aspect de sandales.
Chacun se montrait la mère Malaga en faisant des signes de commisération. Ses traits exprimaient la misère habituelle, incurable.
La mère Malaga manquait presque de pain, mais elle ne demandait pas l'aumône, en parole du moins.
Elle était toute gonflée d'hydropisie. Elle se traînait sans cesse dans le quartier, sans doute pour fuir le sombre repaire qu'elle habitait, entre la montagne et la rue Saint-Victor.
Un jour, j'allai avec deux camarades de pension lui porter des victuailles, autant par curiosité, je l'avoue, que par esprit charitable.
Après avoir monté un escalier infect, jusqu'au troisième étage, nous essayâmes de tourner le loquet d'une porte vermoulue, celle de la chambre où logeait la mère Malaga.
- Qui va là? cria une voix enrouée, chevrotante, mais encore énergique.
- Nous savons, répondit l'un de nous, que vous êtes malade, et nous venons vous apporter quelques provisions.
- Attendez un instant, reprit la mère Malaga.
Au bout de cinq minutes environ, pendant que nous regardions par la fenêtre à guillotine du palier, la vieille entr'ouvrit avec précaution sa porte, et, prenant un accent de honte impossible à décrire:
- Oh! n'entrez pas, messieurs, dit-elle... c'est inutile. n'entrez pas, je vous en prie.
Elle vit, elle s'expliqua notre surprise, et ajouta:
- Mon taudis est trop sale!
En prononçant ces mots, elle courba la tête, reçut de nous ce que nous lui donnions, et disparut en refermant brusquement sa porte.
Depuis, j'ai bien compris la conduite de la mère Malaga à notre égard.
Cette femme, si misérable, si dépourvu de tout, espèce de recluse dans une des rues les plus affreuses de Paris, avait eu un passé splendide.
Autrefois, à Madrid, elle brillait au premier rang parmi les cantatrices. elle éblouissait tout le grand monde de la capitale des Espagnes par sa beauté, par son luxe et par l'éclat de ses fêtes. 
Béranger a pensé à la mère Malaga, qu'il avait vue, lorsqu'il a écrit le quatrième couplet de sa chanson la Pauvre femme:

Quand tous les arts lui tressaient des couronnes,
Sa demeure était un palais.
Que de cristaux, de bronzes, de colonnes,
D'équipages, de valets!...

Peu de temps après la mère Malaga, un personnage d'espèce particulière et rare florissait dans le quartier.
Il ou elle s'appelait Joséphine. Joséphine était porteur ou porteuse d'eau, car nous parlons d'un hermaphrodite que les habitants de la place Maubert ont tous connu. Joséphine s'habillait toujours en homme, portait le pantalon et la veste ronde, une calotte de velours, et un tablier bleu à bavette.
Joséphine avait la barbe bleue, rasée chaque jour. Tout le monde riait un peu de ses frisures, et ce qui faisait penser à la ranger dans les individus du sexe féminin, c'était le gonflement de sa poitrine apparaissant sous son gilet d'homme.
Mais, en voyant Joséphine fumer tranquillement sa pipe, on eût parié qu'elle appartenant au sexe masculin.
Ce personnage jouissait d'une excellente réputation. Probité, tenue, amabilité, rien ne manquait à Joséphine.
Au contraire, le père et la mère Compagnon, aussi porteurs d'eau, causaient souvent des rassemblements sur la place, parce que la femme battait le mari.
Quelle forte femme, quelle maîtresse femme que la mère Compagnon!
Tout lui était bon pour gagner quelques sous. Un incendie éclata dans le poste de la place Maubert. Pendant que la foule, émue, s'agitait pour organiser des secours, la mère Compagnon recueillait paisiblement le plomb qui fondait pour le revendre un peu plus tard.
Elle me rappelle un fait caractéristique, la lutte permanente des marchandes à éventaire se promenant tout près du marché des Carmes. Cette lutte, elles la soutenaient contre les sergents de ville chargés d'empêcher la concurrence faite aux gens qui payaient patente et place dans ledit marché.
Je passais. Une vendeuse avait une masse d’œufs plus ou moins frais sur son éventaire.
- Circulez, lui dit un sergent de ville.
La marchande n'obéit point à cette injonction.
- Je vas vous dresser un procès-verbal.
La marchande continuait à ne pas obéir.
Le sergent de ville s'avança pour confisquer la marchandise, en ajoutant: Gare au violon, la belle!
Mais la récalcitrante, pour faire la nique au représentant de l'autorité, coupa tout à coup les cordons qui tenaient son éventaire. Le fonds du magasin ambulant tomba sur le pavé.
Les œufs se trouvèrent battus pour une immense omelette.
Il fallait voir une douzaine de ménagères s'élancer, peu après, sur cette marmelade et remplir, qui une tasse, qui une casserole, qui un panier garni de papier!
Ah! dame, on n'était pas dégoûté, par nature ou par besoin, dans le quartier de la place Maubert. On ne laissait rien perdre.
Il n'y a pas longtemps qu'une femme célèbre dans son genre florissait aux abords de ce centre populeux.
Nous ne la connaissions que sous le nom de "la femme au perroquet".
Ne croyez pas qu'elle eût la moindre ressemblance avec celle de Courbet.
C'était une personne entre deux âges, dont les cheveux grisonnaient, qui portait invariablement sur son épaule ou sur un bras un perroquet, sous l'autre bras un cabas démesuré.
Elle se promenait, du matin au soir, dans les rues avoisinant la place Maubert, Saint-Etienne-du-Mont et le Panthéon.
Les uns la croyaient folle.
- Hé! la mère au perroquet! criaient les gamins en la poursuivant de leurs sarcasmes... L'oiseau parle-t-il mieux que vous?... Allez-vous à la Salpêtrière?... Donnez m'en deux sous de la petite bête!...
Elle méprisait fièrement ces "forts en gueule", et continuait son chemin, comme devaient faire les châtelaine, faucon sur le poing.
D'autres personnes, des bourgeois surtout, imaginaient que la femme au perroquet nourrissait un profond chagrin. Ils bâtissaient nombre de drames sur la vie passée. Ils imaginaient des amours malheureux, des catastrophes épouvantables...
Rien de tout cela n'était vrai. La femme au perroquet avait simplement une manie apparente; mais, en réalité, cette fantaisiste voyait la vie sous son jour le plus positif.
La femme au perroquet, assure-t-on, prêtait à la petite semaine, à gros intérêts; et elle "avait le sac".

                                                                                                                   Augustin Challamel.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1875.

mardi 18 juillet 2017

Les traditions de la place Maubert (part III)

Les traditions de la place Maubert. (part III)


La fontaine, le violon et le marché.

Au seul nom de Carmes s'éveille en nous l'idée de moines gros, gras et fleuris, à panse proéminente, ayant inventé l'alccolat "eau de mélisse" dont on débite encore des millions de flacons. Cette eau n'est qu'une tradition druidique, remède populaire, ainsi que le sélage ou herbe d'or de la fée Koridwen.
L'histoire de l'ordre des Carmes les montre sous un double aspect.
A la fin du treizième siècle, ils étaient pauvres, préoccupés avant tout des choses de la religion et de l'enseignement, avec des tendances larges et hardies. Chacun les citait, alors, pour l'austérité de leurs vies, les rigueurs de leurs cloîtres, leurs longs jeûnes, leur silence absolu, leurs continuelles prières.
Jean de Venette, prieur des Carmes, à Paris, troisième continuateur de Nangis, s'était distingué en défendant les droits du peuple opprimé, et les hommes qui aspiraient à un gouvernement libre, en se faisant l'apôtre de la moralité, du courage civil et de la justice, dans la première moitié du quatorzième siècle. Habile chroniqueur et prédicateur, Jean de Venette était faible romancier et poëte; dans son roman des Trois Maries, en rimes françaises, on peine à compter deux bons vers sur quarante mille.
Plus tard, sous la Ligue, un autre carme joua un rôle important, mais tout différent. Il se nommait Simon Fillieul, et prêcha contre Henri IV. "Lors même que le Béarnais, disait-il, aurait bu toute l'eau de Notre-dame, sa conversion serait encore douteuse... Il faut se défaire de ce Judas, et quelque bonne dame Judith devrait sauver la France par un coup du ciel, et la débarrasser d'un coquin, d'un tyran auquel on aurait raison de préférer le Turcq."
Un peu plus tard, les Carmes prouvèrent leur grande supériorité dans les sciences. Quelques uns, travailleurs infatigables, s'acquirent une renommée européenne.
Tel Jean Truchet, dit le Père Sébastien, dont Fontenelle a écrit l'éloge, et sur lequel nous connaissons l'anecdote suivante:
Le roi d'Angleterre, Charles II, avait envoyé au roi de France, Louis XIV, deux montres à répétition, les premières qu'on ait vu dans notre pays.
Ces montres ne se pouvaient s'ouvrir qu'au moyen d'un secret; précaution des ouvriers anglais pour cacher la nouvelle construction, pour s'en assurer d'autant plus la gloire que le profit.
Mais tout à coup les montres se dérangèrent. On les remit bien vite entre les mains de Martineau, horloger du roi, de Martineau réputé fort expert dans sa profession.
L'horloger chercha, sans y parvenir, à ouvrir les deux montres. Sa science de la mécanique demeura en défaut. Donc Martineau ne put travailler; il s'avoua vaincu à Colbert.
- Il n'existe, dit-il au grand ministre, qu'un jeune Carme qui soit capable d'ouvrir ces montres. S'il n'y réussit pas, il faudra se résoudre à les renvoyer en Angleterre.
Cette dure extrémité chagrinait le patriotisme de Colbert, qui permit à Martineau de confier les précieuses montres au Père Sébastien.
Ce Carme, habile mécanicien, les ouvrit assez promptement; de plus, il les raccommoda en  perfection, sans savoir qu'elles appartenaient à Louis XIV.
Les courtisans crièrent au prodige. Le roi donna au Père Sébastien six cents livres de pension et quarante pièces de marbre pour ses travaux de mécanique.
Ces marbres servirent pour le maître-autel des Carmes. On l'a vu précédemment.

Le couvent bornait, au midi, la place Maubert dont la forme était oblongue; de même le marché bâti sur l'emplacement des Carmes, par Thomas Vaudoyer en 1813, et inauguré le 15 février 1819, la borne aujourd'hui.
D'après le beau plan de La Caille, il avait une fontaine bâtie, en 1674, au milieu de la place avec les matériaux d'une fontaine plus ancienne, construite près du couvent des Carmes, et qui en porta le nom jusqu'en 1674, époque de sa destruction.
Ces vers latins, de Santeuil, s'y trouvaient inscrits:


Qui tot venales populo locus exhibit escas,
Sufficit et faciles, ne sitis urat, aquas.

Traduisez:
"Cette place où l'on vend aux citoyens des denrées de toute espèce, fournit aussi, mais gratuitement, une eau limpide pour étancher leur soif."
Un certain poëte français, nommé Bosquillon, imita ce distique en quatre pauvres vers:

Pour vous sauver de la faim dévorante,
Si dans ces lieux, on vous vend des secours,
Peuples, chez moi, contre la soif brûlante, 
Sans intérêt, vous en trouvez toujours.

Tout à côté de la fontaine s'élevait un corps de garde du guet à pied.
Sous l'Empire, en 1806, l'architecte Jean Rondelet et exécuta une autre fontaine, , dont la forme présentait une petite masse carrée, ayant sur sa façade principale une table cintrée, un peu en saillie, qui renfermait un mascaron de bronze, d'où l'eau tombait dans une cuvette semi-circulaire, eau de Seine provenant de la pompe de Notre-Dame et de la pompe à feu du Gros-Caillou.
Cette fontaine était adossée au corps de garde, lequel avait quatre colonnes de façade avec un fronton.
Sur le fronton, nous avons pu lire encore, après la révolution de juillet 1830, la devise bourgeoise: LIBERTÉ, ORDRE PUBLIC. Mais, en 1840, selon le graveur Martial, il n'y eut plus de fronton. Le corps de garde devint excessivement simple. Il était recouvert d'un toit de tuiles.
Comme dans toutes les constructions qui se rapportent à la police, on y voyait un violon, c'est à dire une petite prison où l'on déposait des gens arrêtés le soir pour qu'ils y passassent la nuit, en attendant que l'autorité prononçât le lendemain si leur emprisonnement préventif devait être ou non maintenu.
Je vous laisse à penser la quantité de gaillards qui couchèrent au violon de la place Maubert, depuis son origine jusqu'à se disparition, qui précéda l'ouverture du boulevard Saint-Germain. Bien souvent, des gens sans asile sollicitèrent leur admission au poste, afin d'échapper au sort des vagabonds.
La foule se pressa en ce lieu, à toutes les époques. Elle y grouillait et bruissait.
Les uns se rendaient au marché; les autres conduisaient des chevaux à un abreuvoir situé au bout de la rue du pavé; d'autres couraient, en 1779, prendre sur cette place des fiacres ou des brouettes; d'autres, en 1784, allaient déposer leur correspondance dans une des quarante-six boîtes aux lettres de Paris, située sur la place Maubert; d'autres, enfin, venaient donner de l'ouvrage aux écrivains publics. Toute la population de la Ville, ainsi s'appelait la rive droite, y passait pour se rendre à la foire Saint-Victor.
Au dix-huitième siècle, ce n'était que maquignons, marchands ou loueurs de chevaux, flânant le soir sur le pavé ou buvant dans les cabarets. A cause de la proximité de la Seine, les lavandières s'étaient fixées dans la rue qui porte encore ce nom. Au quai Saint-Bernard, les Parisiens allaient faire leurs provisions de bois à brûler. Nous lisons, au bas d'une vue de ce quai par Israël Silvestre:


Lorsque d'un rude hiver nous ressentons l'outrage, 
Et qu'au foyer le feu n'a de quoy se nourrir,
Icy l'on voit venir les forests à la nage;
Et le port Saint-Bernard nous peut seul secourir.

(A suivre)

                                                                                                       Augustin Challamel.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1875.