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mardi 19 novembre 2019

Château en Touraine.

Château en Touraine.


Quand mars avec ses giboulées fait la lessive de l'hiver et qu'au tournant du mois d'avril le gai printemps nous montre un pan de son vert habit, je suis pris de la nostalgie de la campagne. Cette fièvre des champs, tous les Parisiens l'ont comme moi, au renouveau. C'est une sorte d'échéance poétique à laquelle ils satisfont sans murmurer. Des négociants très pressés, très pressés, se détournent de leur route pour entrer cinq minutes dans un square et voir où en sont le bourgeonnement des arbustes et la sève des lilas. Et déjà, sur le banc que blanchissait la neige trois semaines auparavant, un fusilier du 51e de ligne, échappé de sa caserne, rappelle à une grosse luronne en service les lois imprescriptibles de la nature.

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A ce moment de l'année, je commence la lecture des journaux par la quatrième page, et je fais choix de ma résidence d'été dans la liste des Biens ruraux à vendre. C'est ainsi que don César de Bazan*, le nez tendu vers le soupirail des cuisines, s'attribue le mets qui convient le mieux à son appétit aiguisé par un long jeûne, une sorte de veillée des plats. Je ne m'en cache pas, je suis difficile dans mes goûts; et, encore que les terres que je m'adjuge au premier feu ne me coûtent généralement rien, il me faut pas moins de quinze jours avant de me décider. Je passe en revue, avec l'attention d'un homme qui a un gros placement à faire, les maisons entourées de jardins, les châteaux style Renaissance, les chalets suisses, et les fermes en Brie avec bâtiments d'exploitation. C'est trop cher ou trop bon marché, trop près ou trop loin, trop grand ou trop petit.
Je réfléchis à tous les inconvénients qui ont pu être dissimulés dans les cahiers des charges. J'achèterais bien cette magnifique propriété de Chatou avec parc de dix hectares, eaux vives, faisandrie et serres: on la céderait à 300.000 francs; mais, le dimanche, Chatou est infesté de canotiers* chantant des refrains d'opérette, et la semaine n'est pas sûre à cause des pharmaciens*. Cette maison d'agrément à Palaiseau m'irait assez, avec ses dômes de tilleuls; mais le chemin de fer de Sceaux qui y mène est à l'extrémité de Paris, et il faut trois quarts d'heure de fiacre pour s'y rendre. Ce domaine en Normandie me tente beaucoup; mais, pour la plus petite servitude en litige, je plaiderai avec le voisin, et voilà ma maison empoisonnée par un procès. Avouez que tout cela est bien délicat, et qu'on doit tout mettre en balance avant de signer un contrat d'acquisition!


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Enfin, j'ai mon affaire! Cette fois, je la tiens. c'est en Touraine, un peu plus haut qu'Amboise. L'annonce insérée à la quatrième page que j'ai sous les yeux, est bien conçue et dit clairement les choses. un joli château historique, bâti, à ce qu'il semble, par un architecte italien, du temps de François 1er. Des terres labourables, mais en quantité raisonnable. Des prés, beaucoup de prés. Un moulin sur un affluent de la Loire. Des vignes à vin framboisé, bon à garder en cave. Le domaine est d'un seul tenant, bien arrondi et ramassé sur lui-même, défendu par un cercle de bois et de hautes futaies. De quoi passer des étés charmants. J'en suis fou. Pour un rien, le relirais Columelle et Varron*: De re rustica.
Il n'y a pas à hésiter. Vite, je prends le train pour la Touraine, emportant avec moi toutes mes économies gagnées dans la littérature. C'est à maître Pigourdy, notaire à Chevillé, que j'ai à m'adresser pour tous les renseignements concernant la vente, et à Rigaud, garde particulier, pour visiter le domaine. Je suis très content de maître Pigourdy, c'est un honnête notaire, presque un tabellion d'opéra-comique, mis en scène par Marsollier des Vivetières*. Il était à la première du Postillon de Longjumeau*. "Ah! Monsieur, si vous aviez entendu Chollet*! Mais vous êtes trop jeune pour avoir connu Chollet!" Rigaud me plaît-il presque autant: il est proprement guêtré, il porte une belle veste de velours et une casquette ronde avec une lourde visière de cuir verni. C'est un marché conclu. Je suis l'acquéreur, et je paye comptant. Maître Pigourdy a beau me représenter que cela ne presse pas, je lui réponds que je n'aime pas devoir.


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Je m'installe, je suis chez moi. J'écris immédiatement à quelques amis de Paris pour les inviter, et j'ajoute: "Répondez-moi au château de la Vieillefeuillée par Chevillé (Indre-et-Loire). N'oubliez pas de mettre par Chevillé, il y a deux la Vieillefeuillée dans le département.
En attendant, je bouleverse le potager, qui m'a paru faiblement traité; j'ai consulté les almanachs pour apprendre en quel mois se plantaient les topinambours, et par quels procédés on relevait une couche à melons fatiguée. J'ai jeté là-dessus vingt terrassiers. Je me suis mis en rapport avec les meilleurs marchands grainetiers du quai de la Mégisserie*, et j'apprends par cœur, sur leurs catalogues*, des noms de plantes qui ressemblent terriblement à des recettes de pharmacopée.
Je me suis fait bien voir dans le pays, et, le jour de la Saint-Barthélémy, j'ai bu avec mes ouvriers au cabaret de Chevillé. Je sens que si j'étais ambitieux, je serais nommé conseiller municipal comme tout un autre! On dit partout que je ne suis pas fier, parce que je me promène en sabots sur ma pelouse, que j'ai emprunté le chapeau neuf de mon meunier pour neutraliser le soleil, et que j'écarte les mains toutes grandes dans les poches de mon pantalon, à la bonne franquette, là! Tenez, dernièrement, j'ai passé deux heures à faire enrager les filles de la ferme, qui lavaient leur linge au barrage du moulin, et chargeaient l'eau de flocons de savon qui surnageaient comme des œufs à la neige. Elles sont devenues tellement familières qu'elles m'ont poursuivi sur la berge en me jetant des sacs mouillés à la tête. Les braves jeunesses! comme elles se sont habituées vite au nouveau propriétaire!
Tout l'été s'est passé ainsi, en folies champêtres. Les galettes, le vin blanc, les siestes à l'ombre, les sommeils de nuit toutes fenêtres ouvertes, la pêche aux gardons, les bayements aux corneilles, rien n'a manqué. Ah! je vous réponds qu'on s'est amusé à la Vieillefeuillée, cet été-là! Et ces imbéciles de Parisiens qui ont le courage de rester dans leur Paris chauffé à blanc, à mâcher la poussière des grands boulevards sous le prétexte de prendre l'air! A-t-on idée d'une pareille hérésie?
L'automne est venu. J'organise une pipée* à confondre l'imagination. Il y a précisément dans le bois de la Vieillefeuillée un coin admirablement propre à la pipée. C'est un taillis placé à côté de la partie bonne à couper; une source y fait un petit ruisseau qui cancane sur un petit lit de pierres. C'est là que des merles viennent boire le matin, en compagnie de tous les oiseaux de l'endroit.
La veille, Rigaud, mon garde, et moi nous avons tordu et entrelacé les branches des frênes, des bouleaux et des saules, et nous y avons étendu une glu perfide. Le lendemain, avant l'aube, nous nous sommes cachés dans une cabane improvisée, avec des pieux et de la paille, maître Pigourdy, sa dame, ses deux demoiselles, Rigaud et moi. C'est moi qui pipais, vous devinez comme, avec une herbe qu'on tend sur les lèvres. Tou...it, tou...it. Hou, hou, hou, hou, hou, hou. Ces dames avaient le fou rire, se bâillonnaient la bouche de leurs mouchoirs et pouffaient: j'avais beau dire: "Retenez-vous! Si vous riez, la pipée est flambée!", rien n'y faisait. Au second appel de chouette, nous avons entendu au-dessus de nous comme un travail d'abeilles en ruche, un frou-frou d'ailes, un frisson de feuilles frôlées; puis des piaillements désespérés, des coups de bec furieux, des bruits de pattes engluées. Je n'ai pu empêcher ces dames de sortir de la cabane pour compter les victimes, et c'est dommage car la pipée n'a réussi qu'à demi. Il n'en est pas moins vrai que nous avons pris deux geais, et pourtant vous savez si les geais sont malin!

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Si j'avais seulement le temps de vous conter mes vendanges, c'est alors que vous m'applaudiriez d'avoir fait emplette de la Vieillefeuillé. Une barrique de vin par oeuvrée, voilà ce que rapporte en moyenne la vigne de la Vieillefeullée, qui a vingt oeuvrées, contenance garantie par l'arpenteur! C'est plus qu'il n'en faut pour ma consommation, celle du garde, du moulin et de la ferme. Le pressoir de la vinée est un vieux pressoir de poutres vermoulues qui datait du frère Jean des Entommeures*: il criait sur ses airs ankylosés comme un paralytique auquel on volerait ses béquilles. Nous avons changé tout cela et mandé de la capitale un pressoir à vis de fonte qui vous réduit la grappe de raisin à l'état de marc de café.
Retournerai-je à Paris cet hiver? Peuh! Je ne suis rien moins que décidé. On est si bien à la Vieillefeuillée! Je vais simplement écrire à l'Administration de l'almanach Bottin* pour que la mention du château de la Vieillefeuillée, précédée du signe conventionnel des trois pigeonniers, soit suivie du nom de son propriétaire actuel, votre serviteur. Me cherchera là qui voudra!

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Je plie le journal où j'ai lu l'annonce du joli domaine tourangeau. Ma bonne entre et dit:
-Il y a dans l'antichambre un monsieur avec deux autres messieurs. Ils disent comme ça qu'ils viennent saisir monsieur, qui a oublié de payer ses contributions.

                                                                                                                   Arthur Heulhard.

La Vie populaire, dimanche 15 février 1885.

* Don César de Bazan:







* Canotiers à Chatou:

Les canotiers à Chatou de Pierre, Auguste Renoir, 1879.

Le déjeuner des canotiers, de Pierre, Auguste Renoir, 1881.


* Le pharmacien de Chatou:



Printemps 1882. Les beaux jours s'annoncent sur les bords de Seine où les peintre impressionnistes viennent poser leurs chevalets tandis que les guinguettes commencent à s'animer. Mais un fait divers va venir troubler la paisibilité de Chatou (aujourd'hui dans les Yvelines) et de ses environs, noircir les pages des gazettes et alimenter toutes les conversations. Un meurtre que les journalistes ont d'abord appelé « le crime du Pecq », traité par la justice sous le nom de « l'affaire Fenayrou ».Elle débute le 29 mai, quand trois bateliers remarquent un objet flottant au niveau de l'île Corbière du Pecq (Yvelines). Horreur, c'est un corps en état de décomposition avancée qu'ils découvrent. Et pas un simple noyé. L'homme, en position foetale, a été ficelé par des tuyaux de plomb et le baillon sur sa bouche est maintenu par une épingle. L'autopsie révèle qu'il a eu le crâne défoncé à sept reprise et qu'il a été poignardé six fois...
Il faut attendre le témoignage d'une jeune femme qui avait signalé une semaine plus tôt la disparition de son frère, un certain Louis Aubert, et surtout l'arrivée chez les policiers d'une lettre anonyme dénonçant une certaine Madame Fenayrou pour que l'enquête se décante. Rapidement, les inspecteurs reconstituent le puzzle et la vérité éclate avec les aveux de celle-ci. Louis Aubert est bien tombé dans le piège tendu par Gabrielle Fenayrou, son amante, et par Marin Fenayrou, son patron. Tous deux sont mariés depuis une douzaine d'années. Lui, pharmacien de profession, est un être autoritaire et présenté comme froid. Elle, mariée de force, n'a jamais été amoureuse. Un ménage houleux dans lequel Louis Aubert, élève pharmacien, fait son apparition en 1872.
Tout en travaillant pour Marin, Louis tombe amoureux de Gabrielle. Mais l'idylle finit par être dénoncée. Après avoir ruminé sa vengeance durant des années, Marin oblige sa femme à faire venir Louis dans leur maison de l'avenue d'Eprémesnil à Chatou. Là, il tue son employé à coups de marteau et de canne-épée. Le couple Fenayrou, épaulé par Lucien, le frère de Marin, se débarrasse du corps en pleine nuit depuis le pont de Chatou, situé à quelques mètres de là. Puis le trio tente d'effacer les preuves du crime. En vain. Le 10 août, soit seulement deux mois et demi à peine après les faits, les trois accusés comparaissent devant la cour d'assises de Seine-et-Oise à Versailles. Les débats dureront quatre jours devant une assistance venue en nombre se délecter de ce récit d'horreur.



La principale interrogation porte sur la personnalité de Gabrielle Fenayrou et sur son rôle exact dans l'affaire. Le 13 août, la cour condamne Marin Fenayrou à mort ; Gabrielle écope de la peine à perpétuité, et Lucien de sept ans de travaux forcés. En octobre, suite à la cassation du verdict, un nouveau procès est organisé. Marin voit sa peine atténuée à la perpétuité tandis que Lucien est acquitté. Gabrielle reste en revanche condamnée à la prison à vie. La fin d'un feuilleton sordide, inscrit depuis dans les annales du fait divers.
Le Parisien, 2 août 2016.

* Columelle et Varron:


* Masollier des Vivetières:

Benoit, Joseph Marsollier des Vivetières,
auteur dramatique et librettiste d'opéra-comique
.

* Le Postillon de Longjumeau:





* Chollet:

Jean baptiste Chollet, musicien et chanteur lyrique,
 dans le rôle de Gasparillo.

* Quai de la Mégisserie:

Au bon jardinier, 16, quai de la Mégisserie.

* Catalogue:



* Pipée:

La chasse à la pipée au moyen âge.
(interdite en France de nos jours)
* Frère Jean des Entommeures:

Frère Jean des Entommeures
est un personnage de Gargantua de Rabelais:


Es uns escarbouilloy la cervelle, es aultres rompoyt bras et jambes,
es aultres deslochoyt les spondyles du coul,
es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeux,
 fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dents en la gueule,
descroulloyt les omoplates, sphaceloyt les greves,
desgondoit les ischies : debezilloit les fauciles.
Si quelqu'un se vouloyt cascher entre les sepes plus espés,
à icelluy freussoit toute l'areste du douz : et l’esrenoit comme un chien.

* Almanach Bottin:


jeudi 14 novembre 2019

La chambre grise.

La chambre grise.


J'avais été invité à passer les vacances de Noël au château des Bruyères, chez Philippe de Sourville, mon meilleur ami de collège.
Je ne connaissais pas la famille de Philippe, mais il m'avait souvent parlé de l'exquise bonté de sa mère, de l'éclatante beauté de sa sœur Marguerite et des manies extravagantes de son oncle Benjamin de Sourville.
Ce dernier était un vieillard asthmatique et bizarre, vivant à l'écart, sous la surveillance d'un domestique, dans une tourelle du château. Antiquaire forcené, il passait ses jours, parfois ses nuits, à déchiffrer de vieux parchemins moins jaunes que ses joues, ou à fourbir des armures qui avaient ferraillé contre les Sarrasins.
Il n'était pas rare de le rencontrer dans le voisinage de sa tourelle, affublé d'une robe de chambre à ramages fantastiques, portant sur son épaule voûtée une hache gauloise ou traînant une longue rapière du temps de Charles VII, comme s'il allait provoquer les esprits du château et se battre en duel contre un revenant.
Quant au père de mon ami Philippe, il était mort de mort violente, une nuit de Noël, quelques heures avant la naissance de son fils, et mon camarade évitait toujours d'en parler.

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Il était nuit quand j'arrivai au château des Bruyères, où Philippe m'attendait. La présentation ne fut pas longue; en un quart d'heure, je me trouvai débarrassé de ma valise et délicieusement installé à table, devant un bon feu de décembre, entre Mme de Sourville et sa fille Marguerite.
C'était la première fois que je venais aux Bruyères, et je pouvais me figurer y être né, tant j'étais bien reçu.
Le vieux Latreille nous servait avec onction des vins qui avaient justement l'âge de Mlle marguerite, et l'importante Mariette avait confectionné, en mon honneur, un de ces dîners de province qui ont toujours l'air d'un repas de noce.
Appendus au mur, d'interminables portraits de famille s'interrogeaient doucement d'un regard hospitalier, et semblaient me demander si je trouvais les vins bons.
Mme de Sourville me traitait comme un fils, Marguerite comme un frère; et tout semblait m'aimer, sous ce toit hospitalier, depuis les vieux domestiques qui me souriaient en m'appelant par mon nom, jusqu'aux grands lévriers qui posaient doucement leurs têtes fines sur mes genoux, comme pour me souhaiter la bienvenue.

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Après le souper, j'offris mon bras à madame de Sourville et nous passâmes au salon où un grand événement allait s'accomplir.
Comme, la tête penchée et le sourire aux lèvres, Marguerite remplissait d'un café fumant nos petites tasses japonaises, une boucle de ses noirs cheveux se déroule brusquement sur mon cou, pareille à l'aile d'un corbeau rasant la neige.
A cette vue, j'éprouvai une émotion extraordinaire; je fus ébloui, je frissonnai et ma main trembla en touchant la main de Marguerite.
L'événement s'était accompli. J'étais devenu amoureux, amoureux de mon premier amour. Je n'avais peut-être pas dix-sept ans, mais j'avais lu dix fois Boccace*, et il fallait en vérité de bien mauvais yeux pour ne pas distinguer au-dessus de ma lèvre supérieure quelque chose de brunâtre que j'appelais mes moustaches.
Que vous dirai-je de Marguerite? On ne parle pas de ces femmes-là; on les aime et j'adorais Mlle de Sourville, et sa voix, son regard, son sourire, tout me disait que j'étais aimé. Quel bonheur!
C'était la veille de Noël. Vers minuit, Mme de Sourville et sa fille se retirèrent dans leur appartement; mais avant de nous quitter, avec une grâce enfantine et coquette, Marguerite prit sa pantoufle et la posa très gravement dans la grande cheminée, la pointe tournée vers l'Orient.
C'était à Philippe et à moi à jouer le rôle assez embarrassant du petit Noël. Dans cette pantoufle de jeune fille, plus petite qu'un soulier d'enfant, j'aurais mis mon âme, j'aurais mis ma vie.

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Un instant après, Philippe me conduisait dans la chambre qui m'était destinée, appelée la chambre grise à cause de la couleur des tentures et des boiseries.
C'était une pièce immense, richement meublée, mais triste et froide, d'un aspect sinistre.
De tous côtés, des casques et des rapières, des arquebuses, des piques, des lances, des massues, des épées, des armures qui se dressaient immobiles et menaçantes comme des squelettes de fer, éveillant des idées de carnage et de mort.
Quant aux tentures d'un gris sombre et fané, elles représentaient je ne sais quelle ménagerie fantastique d'animaux antédiluviens: mastodonte aux coupoles de chair, plésiosaures au cou de serpent, ptérodactyles aux griffes de lion, reptiles horribles et gigantesques, secouant dans les airs les écailles de leurs ailes ou traînant dans la fange des marais leur corps livide et cuirassé.
Mais ce qui fixa surtout mon attention, ce fut un portrait suspendu au-dessus de la vaste cheminée en marbre noir; c'était une grande figure osseuse et pâle, étrangement sévère. Les yeux largement fendus avaient une vivacité extraordinaire; le nez s'allongeait sec et recourbé; la lèvre était maladive, ironique, contractée; le teint blême et la joue creuse; le menton accentué; un toquet noir, gravement posé sur un front immense, miroitant comme l'ivoire; je ne sais quoi d'inflexible dans le regard, d'antique dans les traits,  de fatal et de vivant dans l'ensemble du visage. On eût dit que ce portrait terrible allait descendre de son cadre et s'avancer vers nous. Il me disait: Regarde-moi, et je le regardais, fasciné, les yeux cloués sur lui.
- Ce portrait, me dit Philippe d'une voix presque craintive, est celui de mon père.
En face de cette sinistre figure, mon ami me conta le drame que je soupçonnais depuis longtemps, mais qu'il avait toujours évité de m'apprendre.

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Pour une cause restée inconnue, M. de Sourville s'était battu en duel avec un voisin, avec un ancien ami, et l'avait tué d'un coup d'épée.
La nuit qui suivit ce duel, Philippe était venu au monde et son père expirait, presque à la même heure, de la mort la plus étrange, dans ce même lit où j'allais coucher.
- Au centre de cette alcôve, dit Philippe, se projetait alors un médaillon sphérique surplombant le lit et supportant un trophée d'armes rares. La nuit de ce malheureux duel, lorsqu'on vint annoncer à mon père la naissance de son fils, on le trouva baigné dans son sang. Pendant son sommeil, une lourde épée saxonne s'était détachée de la panoplie et l'avait frappé droit au cœur.
Après ces tristes confidences, Philippe me pressa la main et se retira, tout pensif, dans sa chambre.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que je m'endormais, rêvant de Marguerite dont le charmant visage me souriait au milieu des plésiosaures et des mastodontes de la chambre grise.

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Mais bientôt, je suis réveillé par un bruit singulier qui se fait dans le corridor. On dirait un bruit de pas mêlé de plaintes et de gémissements, des pas de vieilles femmes dansant quelques rondes nocturnes sur des feuilles mortes, en s'accompagnant de soupirs et de hoquets.
Je promène mon regard autour de moi et je ne vois rien... Rien que la figure pâle et sévère de M. de Sourville, dont les yeux profonds m'observent et m'interrogent avec une fixité effrayante.
J'écoute encore. Le bruit continue; le vent souffle avec une violence diabolique, courant comme un fou le long des créneaux ou se lamentant comme un damné à la porte des tourelles; les girouettes rouillées grincent sur les toits qui craquent et chaque fois qu'un volet vient battre le mur, le vieux Médor pousse un aboiement plaintif et enroué.
Le regard de M. de Sourville a pris une expression plus vivante et plus menaçante encore. Ses yeux, si étranges, ont l'air de sortir du visage comme le visage lui-même semble prêt à sortir du cadre.
De son côté, le vent, redoublant de violence, entre par toutes les fissures du château, remplit les corridors de ses hurlements, fait crier les vieilles armures, secoue les tentures, fait onduler les dragons, les chimères, les licornes, les mastodontes et met dans un effroyable mouvement toute la ménagerie fantastique de la chambre grise.
Puis, il éteint ma lampe et, au même instant, les chouettes au cri sinistre se mettent à hululer autour des étangs.
Je suis seul, sans sonnette pour appeler, sans lumière pour voir. La lune, il est vrai, une lune vacillante et pâle, éclaire, de temps en temps, une partie de la chambre grise. Elle donne en plein sur la figure de M. de Sourville et répand sur cette tête mélancolique je ne sais quoi de lumineux et de surnaturel.
Tout le reste de l'appartement est dans l'ombre et je ne distingue guère qu'un casque sans tête, un brassard sans corps, une cuirasse décapitée, les griffes et les ailes mouvantes, le corps flottant d'un monstre antédiluvien.
Cependant, un bruit devient plus fort, plus clair, plus effrayant. Aux gémissements succèdent une voix plaintive et douloureuse qui semble un adieu au monde, puis un hoquet terrible comme le râle d'un mourant.

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Mon émotion est grande, mais j'écoute encore, incapable de préciser l'endroit d'où part ce bruit inexplicable et ne sachant quel parti prendre, quand tout à coup un long gémissement remplit la chambre grise. La porte s'ébranle faiblement comme si quelque fantôme venait de la pousser, et la clef tombe par terre.
Je porte vivement les yeux sur le portrait de M. de Sourville. Il ne me regarde plus, il me dévisage. De nouveau, la porte s'ébranle. J'ai peur... Mais, aussitôt, honteux, indigné de ma propre faiblesse, je bondis de l'alcôve et je m'élance vers la porte que j'ouvre brusquement...
Je recule épouvanté! Là, devant moi, se tient immobile et muet, comme une ombre un homme de haute taille, un vieillard pâle comme un mort, affublé d'une longue robe rouge.
Il entre, il s'avance raide comme un somnambule et s'arrête juste sous le portrait de M. de Sourville.
Grands Dieux! Ce sont les mêmes traits, les mêmes yeux perçants, la même figure osseuse et pâle, le même nez recourbé, les mêmes joues livides et creuses.
C'est M. de Sourville vieilli de quinze ans... Le vieillard s'avance encore, croise sur sa poitrine ses grands bras de fantôme et me dit:
- Qui êtes-vous?
- Et vous? répliquai-je d'une vois défaillante, qui êtes-vous?
Le spectre se redresse de toute sa taille, fait un pas vers moi et me répond lentement:
- Je suis monsieur de Sourville!...
Je n'en demandai pas davantage. Je poussai un grand cri, le spectre disparut et je tombai évanoui.

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Si vous vous souvenez de l'oncle Benjamin, portrait vivant de son frère, M. de Sourville, vous devinerez aisément ce qui s'est passé. Fatigué par son asthme et l'insomnie, le vieux maniaque s'était levé pour aller chercher une bible dans la chambre grise. Arrivé à ma porte, la bougie s'était éteinte et l'antiquaire avait été surpris par un accès de toux, accompagné des plaintes et des gémissements qui avaient si horriblement troublé mes rêves d'amour.
En arrivant aux Bruyères, j'avais complètement oublié l'oncle Benjamin et, de son côté, le vieillard ne pouvait pas soupçonner ma présence dans la chambre grise ordinairement inhabitée. Effrayé de ma propre présence, ce terrifiant sosie du défunt avait trouvé plus prudent de se sauver dans sa tourelle que d'appeler au secours.
Tout s'expliquait à ma plus grande confusion, et je vis bien que j'étais à jamais perdu dans l'esprit de Marguerite. Tandis que Philippe essayait de me réhabiliter en appelant avec obligeance les frayeurs historiques de César, Turenne et d'Henri IV, la jeune fille dont les regards étaient si doux la veille, riait sous cape de ma mésaventure et me considérait avec je ne sais quelle bonté humiliante et gouailleuse.
A peine avais-je fait le récit de ma terrible apparition que toutes les cloches du voisinage se mirent à égrener dans le ciel leurs joyeux carillons.
- Voyons, dit Marguerite en s'élançant vers la cheminée, ce que le petit Noël a mis dans mon soulier.
Puis elle revint lentement, nous montrant d'un petit air confus et moqueur la pantoufle vide.
- Rien! fit-elle avec une moue charmante. Le petit Noël n'est pas venu. Sans doute, il aura eu peur de l'oncle Benjamin.
En effet, le petit Noël n'était pas venu et l'amour était parti!

                                                                                                           Fulbert-Dumonteil.

La Vie populaire, jeudi 16 janvier 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Boccace:

Le Décaméron.






lundi 11 novembre 2019

Monsieur l'abbé.

Monsieur l'abbé.

L'abbé Mauroy est petit et d'aspect rustique. Ses cheveux ras sont très durs, très noirs et semés de quelques fils blancs. Sa soutane mal coupée vient de la Belle Jardinière*. Elle bride sur son ventre, qui est pointu. Il la porte mal, traîne légèrement la jambe et a les pieds larges et plats. Ses mouchoirs de couleur ressemblent à ceux des invalides. Il prise avec exagération et se mouche avec un grand bruit. Son nez est généralement barbouillé de tabac. Il a le menton mal rasé et son rabat va de travers. Les poils de son chapeau sont hérissés comme ceux d'un chat en colère. Ses lunettes font songer aux bésicles* de nos grand'mères.- C'est un brave homme.

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Oui, c'est un brave homme que l'abbé. Fils de paysan, il est humble et sans ambition. Il demande qu'on lui laisse un peu de repos pour son travail et son travail est une Vie de Fénelon qu'il prépare depuis quinze ans et qu'il n'achèvera jamais. Il est au fond plus philosophe que chrétien, plus bonhomme que prêtre. Il suit tranquillement son petit chemin, en lisant machinalement son bréviaire. Il croit en Jésus. Il adore la Vierge. Et il estime Joseph... Ne le sortez pas de là. Sorti de là, il ne connait que Fénelon, et il est intarissable, quand on le place sur ce terrain.
L'abbé n'était pas fait pour être prêtre. Il a pris la soutane parce qu'il boitait, parce que madame la duchesse (la mère de la duchesse actuelle) lui a promis qu'il serait le chapelain de la famille et le précepteur de ses enfants. Pour lui, qui était pauvre et infirme, cela équivalait à la sécurité pour le présent et le repos pour la vieillesse. Il a donc endossé la soutane pour des raisons analogues à celles qui ont pousser l'acteur Abel à donner un nom à Mlle Elluini*.

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La jeune duchesse a de la dévotion. Elle vénère le caractère de l'abbé. Elle ne voit en lui que "le prêtre". Elle oublie le deuil de ses ongles, le tabac de son nez, la négligence de sa tenue. Elle veut qu'on respecte l'abbé, et que l'abbé y tienne la main.
Mais l'abbé se dérobe... Il se fait petit, bien petit... il a l'air de demander pardon d'être là: il est le complaisant du château. Il est quelque chose d'un peu plus qu'un domestique, mais pas beaucoup plus; il faut prendre une bonne loupe pour apercevoir la différence.

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Les enfants lui font des niches et ne le respectent pas. Élevés avec délicatesse et dans le luxe, ils méprisent ce gros petit homme qui manque même de propreté. Ils lui désobéissent drôlement, quand ils sont devant leur père. Cela fait rire M. le duc, qui pratique, mais ne croit pas, et qui va pieusement à la messe en sortant du cercle ou de chez la petite Marika des Bouffes, pour laquelle il a deux cents louis de bontés par mois.
Les domestiques houspillent l'abbé. A table, les maîtres d'hôtel passent rapidement devant lui et feignent souvent de croire qu'il refuse les mets ou les vins. Les laquais impudents négligent de changer son assiette. Ils savent qu'il n'osera rien dire et ils trouvent dans ces vengeances mesquines une compensation à l'humiliation qu'ils éprouvent en le servant à la même table que leurs maîtres.
Le valet de chambre laisse les araignées tisser en paix leurs toiles dans sa chambre. La poussière n'y est point balayée. L'eau de toilette y est parcimonieusement mesurée; et les draps n'y sont pas renouvelés aussi souvent qu'il conviendrait.
Ce sont autant de petites offenses que la valetaille fait durement sentir à M. l'abbé.

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A l'hôtel du faubourg, comme au château, la duchesse, malgré ses sentiments religieux, ne peut s'occuper de ses devoirs aussi scrupuleusement qu'elle le voudrait. les soins du monde la prennent trop. Malheureuse comme épouse, trompée, délaissée, elle se laisse vivre végétativement. Elle fréquente les amies de son âge, qui sont veuves ou de vieilles femmes absorbées par le jeu et la religion. Elle prend un embonpoint excessif. Elle va de moins en moins chez sa couturière, et elle est de toutes les œuvres de charité.
Elle s'est créé une vie factice. Les enfants agissent à leur convenance et les domestiques se conduisent mal à l'égard de l'abbé, sans qu'elle s'en rende compte.

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L'abbé est insouciant. C'est heureux pour lui. Il baisse les yeux, à table, quand ces messieurs parlent de l'Opéra, des filles du ballet et des opérettes en vogue. Quand M. le duc lâche un juron, en rappelant un de ses chiens au départ pour la chasse, l'abbé n'a pas l'air d'avoir entendu. Il est ainsi condamner par les nécessités de la vie à abaisser perpétuellement le "spirituel" devant le "profane".
Au château, l'abbé dit la messe dans la chapelle, devant le duc, la duchesse, la famille, les gens de l'office et de l'écurie.
En se retournant pour lancer le Dominus vobiscum, il rougit au spectacle de tout ce monde courbé devant lui. Il sait que le cocher est un monsieur qui se moque de lui, et que le duc, qui vient de s'incliner si pieusement, l'enverra tout à l'heure faire quelques commissions pour lui.
Malgré ses grosses lunettes, il ne voit pas non plus, le pauvre abbé, que, dans le fond de la chapelle, les laquais lutinent les femmes de chambre, et que la messe n'est pour la livrée qu'un prétexte aux flirtations.

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Ainsi, dans la noble maison, la religion et la soutane de l'abbé vont là par convenance et par chic. On pratique sans prier, sans croire peut-être... on a la religion de l'abbé qui n'en a que très peu, et qui n'ose pas être sévère, de peur d'être flanqué à la porte.
Au fond, on oublie Dieu et le Roy pour le plaisir, le jeu, les petites femmes, mais on se scandalise et l'on prend des mines confites à la moindre alerte, et dès que l'on peut être surveillé ou écouté.

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Et dès qu'il a une minute à lui, l'abbé court à la bibliothèque, se plonge dans les écrits de madame Guyon, dans les trente-trois volumes d'Oeuvre et correspondance de Fénelon, édités sous la direction de l'abbé Gosselin et de l'abbé Caron, fouille les Mémoires de Saint-Simon et les papiers de madame de Maintenon, interroge fébrilement Bossuet, et se décourage devant la besogne qu'il a entreprise.
L'abbé a un autre souci dans sa vie. Ce fils de paysan a un sang qui se révolte, un tempérament qui ne peut supporter la loi stupide de continence.
L'abbé a une "bonne amie".

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La "bonne amie" de l'abbé est la femme de charge du château, une grosse femme, rouge, très mûre, au corsage croulant, à la croupe puissante. C'est elle qui l'a déniaisé...
Fénelon et la femme de charge sont les deux grandes passions de l'abbé. Il avoue Fénelon. Il est obligé de cacher la femme de charge. Il prend des précautions infinies, et cela lui coûte énormément, car il l'adore... Et puis, ce pauvre abbé a toujours une peur bleue d'être père. Le malheureux  en a presque autant de crainte que d'envie!

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Il n'y a point de secret si bien caché qui ne soit trahi.
La duchesse a su la vérité. Elle s'est contentée de dire:
- L'abbé a tort... Il aurait dû s'adresser à l'institutrice... Avec l'institutrice, au moins, les convenances étaient sauvées!

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L'abbé Mauroy est un type assez commun dans le nombre des prêtres qui se consacrent au préceptorat.
On voit comment ces prêtres-là sont respectés par ceux qui se vantent d'être chrétiens et d'honorer la religion et les institutions.
On respecte les institutions, à condition qu'elles soient élastiques. On vénère M. l'abbé à condition qu'il fasse les commissions, qu'il avale sa salive et qu'il se tienne à sa place, qui est la plus humble de la maison.
Au prix de ces humiliations qu'il subit à tout instant, il a le droit, en revanche, d'écrire la Vie de Fénelon et de mettre à mal la femme de charge...
Ce sont les compensations du métier.

                                                                                                                       Edmond Deschamps.

La Vie populaire, 21 octobre 1883.

* Nota de Célestin Mira:

* La Belle jardinière:




* Bésicles:



* Elluini:

Gabrielle Elluini.

lundi 10 juin 2019

Un château en loterie.

Un château en loterie.


La loterie française est supprimée par une bonne loi; mais on subit quelquefois, en France, malgré tous les efforts de la police, les spéculations de la loterie étrangère. Combien de palais, de manoirs, de baronnies et de comtés, à peu près imaginaires, n'ont-ils pas été mis en tombola depuis quelques années par d'honnêtes financiers allemands! Ces jeux de la fortune et de l'industrie se renouvellent périodiquement et viennent à de courts intervalles tenter l'aveugle cupidité. Naguère encore, par ce fragile moyen, les grandeurs et les richesses sont venus s'offrir aux amateurs.
Voulez-vous rêver un instant que vous êtes prince de***, avec château, cour d'honneur, chapelle gothique, beau jardin, jets d'eau, terres, mobilier moderne, confectionné à Paris, tapis, fauteuils, divans, bougeoirs, bibliothèques, tentures, tire-bottes, pendules et secrétaire renfermant une somme de cinquante mille florins? - Si cela vous convient, il ne vous coûtera que la bagatelle de cent francs pour une demie action divisée en cinq coupons jaunes dont un rouge.
Sérieusement, il est bon de mettre le public en garde contre les séductions de ce genre. Les prospectus de ces magnifiques loteries sont répandus avec profusion à Paris et ailleurs. On reçoit parfois à domicile, sous enveloppe et franc de port, une liasse de papiers contenant les détails de l'affaire, le modèle des souscriptions et la lettre lithographiée. Il n'y a peut-être pas un seul contribuable parisien qui ne reçoive de temps en temps de pareils hameçons. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la badauderie parisienne s'y laisse prendre. Il est vrai de dire, tout amour-propre national mis à part, qu'en général le prospectus allemand est infiniment supérieur au prospectus français. On y retrouve la même pompe de style, la même habilité de rédaction, et de plus, une teinte de naïveté germanique qui lui donne un prix inestimable. En voici un exemple mémorable:
"Le château de ***, disait naguère le charlatanisme d'outre- Rhin, est situé dans une belle contrée, riche et fertile." comment se nomme cette contrée, voilà ce qu'on ne dit pas; c'est une simple omission, bien excusable si l'on considère que le rédacteur a mis tous ses soins à décrire les agrémens de ce domaine, "qui sera remis à l'actionnaire gagnant franc et libre de toute hypothèque." Voilà l'essentiel. Après le tirage, il sera toujours temps d'apprendre à l'actionnaire gagnant le nom du fortuné pays où il trouvera son château non hypothéqué.
"Nous ne nous adressons qu'aux personnes intelligentes et jouissant d'une bonne position sociale," ajoute la tombola. - Ce compliment est destiné à flatter quelques lecteurs. Le prospectus continue: "Il vous a été réservé une action complète (une action de 200 francs), qui sera très probablement favorable, d'après le choix des coupons." - Notez bien que cette phrase, imprimée dans la circulaire, s'adresse à toutes les personnes intelligentes qui prendront des billets, et qu'ainsi chaque action doit être probablement favorable, pour les cent cinquante mille actionnaires!!! Du reste, la banque s'explique d'une façon très nette, en disant: "Il se trouvera un actionnaire favorisé, c'est infaillible; pourquoi ne serait-ce pas vous?"" Impossible de réfuter cet argument. C'est la logique allemande dans toute sa solidité.
Mais voici le triomphe du prospectus. - La tombola se place sous l'invocation de l'église, et sous le patronage des sentiments religieux. C'est surtout dans cette sublime et sainte péroraison que l'industrie allemande déploie toute sa supériorité. Lisons donc ces lignes que nous transcrivons et soyez édifiés:
"La loterie du château de *** étant une affaire unique, afin d'en perpétuer le souvenir, il a été résolu que les noms, titres et qualités de tous les souscripteurs qui auront obtenu, soit le lot principal, soit un des lots accessoires, seront gravés en lettres d'or sur une table de marbre qui sera scellée à toujours dans la partie principale de la chapelle du château. Cette chapelle est en grande vénération dans le pays et renferme les tombes des princes abbés.
"Si cette disposition ne convient pas à l'actionnaire qui aura gagné le château, la table de marbre sera placée dans l'église paroissiale de la commune.
" De plus, sur le résultat de l'opération, il sera prélevé la somme nécessaire pour assurer à perpétuité une fondation pieuse à l'effet de célébrer chaque année, au jour anniversaire du tirage, un office divin en l'honneur et à la mémoire de toutes les personnes qui auront pris intérêt dans l'affaire.
" Par ce moyen sacré, ces noms seront conservés et honorés en pays étranger."
Pendez-vous, spéculateurs parisiens! vous avez inventé bien des choses, mais vous ne vous seriez jamais avisés de cet expédient pour glisser le coupon aux âmes pieuses.
Convenons que les châteaux d'outre Rhin sont devenus les synonymes des châteaux en Espagne.

Le Salon littéraire, dimanche 22 juin 1843.

samedi 9 juillet 2016

En villégiature.

En villégiature.



L'arrivée au château.


Le Petit Moniteur illustré, dimanche 27 juillet 1890.

lundi 25 avril 2016

Vestibule d'un château en 1620.

Vestibule d'un château en 1620.


Le tableau d'après laquelle a été exécutée la gravure que nous publions appartient au musée du Louvre. Il est porté aux inventaires sous la rubrique "Ancienne collection", c'est à dire qu'il existait dans les collections dès avant la révolution française, mais que, n'étant pas compris dans les inventaires dressés précédemment, sa provenance est restée inconnue.





Il représente une sorte de vestibule ou de salle de gardes d'un château, que l'on peut, à en juger par les proportions et la décoration de cette première pièce, appeler royal ou princier. Quel est ce château? C'est ce que nous ignorons encore, et ce que n'ont pu nous dire plusieurs personnes qui ont examiné attentivement le tableau.
Peut-être n'existe-t-il plus; ou bien, situé dans un pays étranger, est-il peu connu dans le nôtre. c'est donc une question que nous posons à nos lecteurs, et qui s'adresse particulièrement à ceux de Belgique  et de Hollande; car la peinture indique la main d'un artiste de ce pays; elle est assez transparente et colorée, et la touche, sans être d'un maître très-habile, ne manque pas de sûreté ni d'esprit.
De ce que ce tableau est d'un peintre flamand ou hollandais, il ne s'ensuit pas nécessairement que le sujet ait été pris en Hollande ou en Flandre. Peut-on tirer quelque indice de l'architecture et de la décoration de la salle? Les hautes fenêtres sont doublées de volets divisés en compartiments indépendants, aux embrasures garnies de bancs; une double porte, en mettant la salle en communication avec le perron, empêche, au besoin, l'introduction trop rapide de l'air extérieur; des cadres suspendus à la muraille qui fait face au jour renfermant des paysages qui semblent être dans le goût qui était celui de la Flandre à l'époque où fut exécuté ce tableau.
La date 1620 se lit sur un des caissons du plafond. C'est d'ailleurs celle qu'indiquent les costumes: peut être y notera-t-on quelques détails qui permettront de deviner l'endroit où ils pouvaient être portés à cette date. Par exemple, le feutre à larges bords de l'un des personnages s'y rapporte mieux que les chapeaux de haute forme de ceux qui l'entourent. Ceux-ci paraissent avoir conservé une mode qui n'était pas celle de notre pays en 1620.
Une des particularités les plus remarquables à signaler est le billard qui sert d'amusement à quelques-uns de ceux qui attendent dans cette salle. C'est certainement un des plus anciens exemples que l'on puisse montrer de ce jeu, bien qu'il ait existé dès le seizième siècle, comme on l'a déjà prouvé par une lettre de Claude de France, duchesse de Lorraine, de l'année 1571.

Le Magasin pittoresque, juin 1876.

vendredi 11 octobre 2013

Le château de la muette.

Le château de la muette.

Dans certains quartiers luxueux de Paris, où le terrain atteint des prix invraisemblables, où quelques mètres carrés de sol valent une petite fortune, on demeure parfois surpris de voir d'orgueilleux jardins, des parcs touffus, où se prélassent des arbres centenaires, et dont l'anachronisme semble un défi à l'actuelle manie de bâtir. Il y a un jardin au coin de la rue de la Boétie et des Champs-Elysées; il y en a d'autres avenue de l'Alma, où d'antiques platanes tordent leurs branches rabougries jusqu'au dessus de la chaussée. Et, rue de Monceau, des hôtels sont enfouis dans la verdure, entourés de bocages, où paissent, dit-on, des biches.
Le Parisien affectionne ces parcs dont il ne voit le plus souvent que les frondaisons, derrière de hauts murs: ils sont, pour lui, d'abord synonymes de richesse, et ces quartiers luxueux existeraient-ils s'il n'y avait pas de grosses fortunes ? Ils distillent, en outre, par leur végétation même, l'air le plus pur qui soit; enfin, ils sont pour la plupart pleins de souvenirs historiques, et l'on ne se rappelle jamais sans plaisir et surprise que Louis XIII faisait, en carosse, le voyage de Chaillot pour y aller courre le lièvre ou le cerf, sous ces ombrages mêmes dont nous admirons aujourd'hui les derniers vestiges.
C'est pourquoi, beaucoup d'entre nous ne voient pas sans regret les maisons de sept étages envahir de plus en plus des coins de Paris où nos mères ont joué aux "grâces" sur de fraiches pelouses, et quand on vient nous dire que le Parc de la Muette va disparaître, nous demeurons consternés.
Que de souvenirs évoque en effet le château de la Muette ! Depuis la confiscation du domaine de l'Assomption et de l'hôtel Biron, aux Invalides, c'est le dernier château de Paris. Il fut, au seizième siècle un rendez-vous de chasse: d'où son nom de Pavillon de la Meute qui, par corruption, devint Pavillon de la Muette. C'était alors un domaine royal et l'on chassait la grosse bête  dans le Bois de Boulogne, ancienne forêt de Rouvray. Puis il appartint à la première femme de Henry IV, le reine Margot. Louis XIII, passionné de chasse, agrandit ce pavillon. M. de Catelan, capitaine des gardes, en fit son logis, et y eut pour successeur M. d'Armenonville. Mais l'époque la plus éclatante du Château de la Muette fut celle du Régent.
A en croire certains chroniqueurs, c'est là qu'eut lieu la première course de chevaux, en 1651. Le 15 mai 1651, le duc d'Harcourt et le duc de Joyeuse engagèrent un pari de mille écus sur leurs chevaux spécialement entraînés. Partis de la Muette devant un certain nombre de personnages de la Cour, les concurrents passèrent par Boulogne, remontèrent vers le château de Madrid et revinrent à la Muette. Un journal de l'époque nous a conservé le nom du "piqueur" qui gagna pour le duc de Joyeuse: il s'appelait le Plessis. On voit donc que la prétendue première course de chevaux, importée par les Anglais en 1776, dans la plaine des Sablons, avait eu un précédent bien français.
Le premier château qui fut bâti à la place de l'ancien pavillon est dû à la libéralité du Régent qui en fit don à sa fille, la duchesse du Berry. Celle-ci y tint une véritable cour et y reçu notamment le tsar de Russie, Pierre le Grand. Elle y mourut en 1719, après une existence des plus mouvementées. Sa fin, d'ailleurs, ne le fut pas moins. A sa fille gravement souffrante, le Régent envoya un certain empirique du nom de Garus, inventeur d'un élixir incomparable aux dires de ceux qui en avaient usé. La duchesse en absorba un flacon et s'en trouva grandement soulagé. Mais la Faculté veillait, et le médecin officiel de la cour, Chirac, ne put supporter l'idée que la duchesse pouvait être guérie par un autre que lui. C'est pourquoi, il lui administra un remède qui, non seulement détruisit l'effet du premier, mais la plongea en agonie. Et la royale malade rendit l'âme au milieu des disputes de Darus et de Chirac, celui-ci allant jusqu'à lui souhaiter "bon voyage !" avec une ironique révérence.
Le Régent fit hommage du domaine de la Muette à Louis XV, qui confia à l'architecte Gabriel le soin de l'agrandir et de lui donner la physionomie qu'il a gardée jusqu'ici.


La Muette s'étendit alors du Ranelagh jusqu'à la plaine des Sablons. Deux rues ont conservé le nom de ses dépendances: la Pompe et la Faisanderie. C'est vers ce temps, en 1722, qu'un certain Deschamps, directeur de la manufacture de Sainte-Etienne, vint à la Muette présenter au Régent et à Louis XV enfant le premier fusil à répétition. Cet engin merveilleux lançait vingt balles en cinq minutes, mais il ne paraît pas avoir intéressé le moins du monde le jeune souverain. C'est à la Muette également que Buffon montra le pouvoir des rayons convergents en mettant le feu, avec une lentille, à quelques brindilles.
C'est à la Muette encore que Marie-Antoinette, venue d'Autriche pour épouser Louis XVI dauphin, passa ses premiers jours de Paris. Elle prit plaisir à se promener dans le Bois de Boulogne et ses courtisans trouvèrent du dernier bien qu'elle y eut adressé la parole à un vieux fagottier. Croirait-on que l'aérostation doive quelque chose, elle aussi, au château de la Muette ? On peut dire qu'elle y prit véritablement naissance. Le 21 octobre 1783, Pilatre de Rozier, accompagné du marquis d'Arlandes, s'y éleva dans une immense montgolfière fleurdelysée. Ils montèrent à près de 1000 mètres et descendirent, un quart d'heure plus tard, de l'autre côté de Paris, au lieu-dit la Butte-aux-Cailles.
Marie-Antoinette eut une véritable passion pour ce domaine où elle prit l'idée du Petit Trianon, avec sa ferme et sa laiterie. Elle participa aux bals champètres que les dames de la cour avaient imaginé  de donner sur la pelouse et, peu après, elle inaugurait la salle de bal qu'un certain Morisan avait obtenu de construire dans le jardin, lui donnant le nom d'un bal célèbre à Londres, le Ranelagh.
Encore quelques années et, le 14 juillet 1790, les jardins de la Muette verront, le soir de la Fête de la Fédération, le spectacle du banquet offert par la Ville de Paris à 25.000 fédérés enthousiastes, saluant les temps nouveaux et l'aurore de la Liberté.
La Muette sera alors abandonnée: Louis XVI, pour allèger ses charges, tentera vainement de la vendre. Une partie du parc, en 1791, sera défrichée et convertie en carrière. La propriété sera morcellée. Une partie sera aliénée, l'autre restera proprité de l'Etat, puis de la Couronne, jusqu'au commencement du règne de Louis XVIII, époque à laquelle elle sera définitivement distraite de la Liste civile. Un acquéreur se présentera alors, dans la personne de Sébastien Erard, le grand fabricant de pianos, qui en 1820, paiera cette propriété 275.000 francs.
Elle appartient aujourd'hui à M. de Franqueville, neveu par alliance des Erard, qui entretint et répara l'oeuvre, demeurée presque intacte, de l'architecte Gabriel.
La loi sur les propriétés non bâties, imposant de 80.000 francs le parc de la Muette, sera la cause de son morcellement et peut être de sa disparition. Avec M. d'Andigné, un des plus actifs des conseillers municipaux de Paris, qui a invié "l'Administration à rechercher d'urgence le moyen de conserver à Paris la propriété de la Muette", on ne peut que le regretter profondément. C'est, en trop peu de temps, trop des merveilles de notre capitale qui s'en vont. Ses aspects les plus célèbres sont de jour en jour détruits, sans qu'on se soucie suffisamment des raisons historiques qu'il y aurait d'y veiller.
Cette fois, en outre, l'hygiène publique est directement intéressée à la question. Paris étouffera si l'on détruit ce qui reste d'espaces boisés et si l'on raréfie son air en entassant sans mesure, les unes contre les autres, les casernes modernes que sont nos maisons de rapport.

                                                                                                        Jacques Freneuse.

Le Journal de la Jeunesse, premier semastre 1913.