Le bon genre II
La vie quotidienne.
A lui seul ce petit maître occupe six chaises, et sans avoir égard à l'affluence des promeneurs, il allonge d'un côté une botte armée d'un éperon, et de l'autre agite sa cravache.
C'est ici le lieu de signaler quelques autres traits d'incivilité non moins choquants.
Quand la saison permet que sur son habit, on porte une houppelande, il est reçu qu'au théâtre, on ôte celle-ci, et qu'on la place, pliée en quatre sur la portion de banquette que l'on doit occuper, comme si tous les spectateurs avaient, pour s'exhausser, la même ressource, ou s'ils avaient fait preuve d'incivilité pareille.
Il m'arrive souvent d'entrer dans un café pour y lire les papiers publics; mais quelque heure que je choisisse, qu'il y ait beaucoup de monde ou un seul lecteur, je me trouve presque toujours désappointé; tel a, en entrant, accaparé cinq à six journaux, dont il ne se dessaisit que pour des habitués.
Si l'on doit tirer un feu d'artifice dans un jardin public, dès que les premières fusées partent, les femmes, comme les grands enfants, montent sur des chaises et forment une muraille vivante.
L'homme poli, un jour d'affluence à la porte d'un spectacle, court risque de n'être point placé, lors même qu'il avoisine le guichet, si, brusquement, il n'allonge la main devant ceux qui le précèdent pour déposer l'argent de son billet. J'ai vu des hommes, dont le costume annonçait l'opulence, se présenter comme des garçons bouchers, semer la terreur sur leurs pas, et monter, pour ainsi dire, à l'assaut du guichet.
Une Parisienne à son lever. (Année 1815)
Il me vient une idée en contemplant cette marchande à la toilette, qui fait admirer à une femme indécise une élégante garniture de robe; je la compare au chirurgien qui, avant de vous percer la veine, passe long-temps la main sur votre bras pour l'endormir: les marchandes, pour tirer l'argent de votre bourse, endorment aussi votre intérêt à force de persévérance et de discours.
Mon petit doigt me l'a dit. (Année 1816)
Ce jeu inventé pour les enfants, peut amuser les grandes personnes, surtout si l'on se doute de quelques liaisons ou de quelques intrigues qui peuvent embarrasser ceux ou celles qu'on interroge.
On appelle ce jeu la maîtresse de pension. Ici, c'est la maîtresse d'un magasin de lingerie.
La corbeille de mariage. (Année 1816)
Que donne-t-on en général à sa future le jour des accords? Une corbeille remplie de dentelles, de bijoux, de diamants et autres choses agréables, mais futiles. Ces cadeaux ruinent; et tel époux qui a commencé par donner des cachemires à sa femme, n'a souvent pas de quoi s'acheter des chemises.
Luxe d'indigence. (Année 1817)
Couchée sur un lit de sangle, la tête sur un oreiller garni, cette jeune personne a pour coiffure une cornette dont la valeur surpasse celle d'un bonnet paré. Deux cartons à chapeaux l'un sur l'autre tiennent lieu de somno* ou table de nuit, et, en place de chandelier, c'est un vase de porcelaine ébréché.
On aperçoit sous le lit des souliers, couleur de rose, en pantoufle.
Azor, le gentil épagneul, avec son grelot noué d'une faveur rose, est placé vis à vis de la dame; il croque dans le moment une aile de poulet, tandis que, reléguée dans un coin, la demoiselle de la maison, qui tient une assiette sur ses genoux, mange un hareng.
La perfection du désordre. (Année 1821)
Ce n'est point... le luxe allié à l'indigence: mais les contrastes ne sont pas moins frappants. Pour écrire, cette petite dame a pris la table qui renferme le vase de nuit: un oreiller lui sert de marche-pied: elle n'est frisée que d'un côté; de l'autre on voit des papillotes. Sur la table à thé, un tour de cheveux se trouve à côté d'un cornet de dragées. Le verre qui couvre une belle pendule a des fêlures recouvertes d'un papier bleu. sa guitare est sur le parquet; on y voit aussi un soulier et un gant. Le chien déchire une collerette; et le chat est couché sur une magnifique robe de bal.
Leur crédulité fait
toute sa science. (Année 1801)
Les esprits faibles vont consulter cette femme, qui ne possède d'autre secret que celui de persuader qu'elle les connait tous.
Le déjeuner. (Année 1802)
Une grande familiarité règne partout le matin; on n'a pas encore le temps de devenir cérémonieux: le déjeuner est le repas du cœur.
Le choix du jockey. (Année 1803)
Vous connaissez la charmante femme de chambre de Mme*** - Et même son charmant jockey. - Je le crois bien, c'est la même personne: à la toilette le matin, derrière le cabriolet l'après-midi.
Les trois grâces parisiennes. (Année 1816)
C'est surtout en fait de modes que le troupeau servile des imitateurs abonde. Une coiffure, un ajustement sied-il bien à une de ces femmes qui embellissent tout, il n'en est aucune, mêmes des plus laides, qui ne brûle de l'adopter.
Les ennuyées de Lonchamp. (Année 1805)
Comment, disent ces élégantes, pas une âme! maudite pluie! Mais où donc rencontrer quelqu'un à qui parler, à qui se faire voir! Il est vrai que la coiffure de ces dames est du dernier goût. Ce sont presque des têtes d'enfans de chœur.
Une soirée de Coblentz. (Année 1805)
En 1791 et 1792, le boulevard des Italiens, qui n'avait guère été fréquenté par les élégants du quartier devint, on ne sait comment, la promenade favorite des partisans de la cause royale. S'y montrer, c'était faire profession publique d'aristocratie, c'était s'enrôler dans l'armée des princes, c'était afficher enfin, de la manière la plus authentique, que l'on épousait les intérêts, comme les opinions, des Français réfugiés à Coblentz. De là le nom de Coblentz donné à cette partie des boulevards qui se trouve entre la rue Taibout et la rue Neuve-Lepelletier.
Le lever des grisettes. (Année 1807)
Avec quelle ingénieuse coquetterie sont mises ces petites ouvrières! On ne voit ici que des négligés apprêtés. Les grisettes ont un art pour faire valoir des choses très-simples.
Le coucher des grisettes.(Année 1807)
idem ci-dessus.
Faut-il que dans la lanterne magique on ne nous fasse jamais voir que M. le Soleil, Mme la Lune, et le Mitron tirant le diable par la queue?
La Fontaine désirait qu'on employât la lanterne magique à donner des leçons utiles.
Les étrennes. (Année 1807)
Les enfans, les adolescents, les demoiselles de quinze à seize ans, les domestiques, les pauvres hères, présentent au premier de l'an des visages riants et heureux. La moitié du monde devient, à cette époque, tributaire de l'autre.
La marchande de modes
parodie de la Vestale. (Année 1808)
Le sujet est une scène de la Marchande de modes, parodie de la Vestale, par M. Jouy. Mlle Julie, apprentie ouvrière en modes, est représentée montant l'escalier de la chambre où elle doit garder les arrêts; ses compagnes viennent de lui chanter:
Trempe ton pain, Julie,
Trempe ton pain dans l'eau claire.
Sur l'air de cette chanson que l'on entendait naguère dans toutes les rues:
Trempe ton pain, Marie,
Trempe ton pain dans ma sauce.
Parodier c'est, disait le chevalier de Boufflers, Bâtir une guinguette sur les débris d'un temple.
Les chiens à la mode. (Année 1808)
Le spectacle des chiens continue d'attirer la foule au théâtre Montansier. Il y a longtemps qu'on sait que ces animaux sont capables de beaucoup de choses; mais on ignorait qu'ils fussent susceptibles de devenirs de très-bons acteurs, et de figurer au théâtre d'une manière aussi distinguée. Tout se découvre petit à petit. Il n'y qu'à laisser faire les bêtes.
Récréation maternelle. (Année 1809)
Il suffit de jeter un œil sur ces gravures, pour voir que l'on, pourrait dire; à leur sujet, les plus jolies chose du monde. Une jeune maman, qui à peine paraît avoir atteint son quatrième lustre, uniquement occupée de ses enfants: quel tableau! Mais aussi que deviendrait les promenades publiques, les bals, si l'on inspirait pareil goût à nos jeunes dames? à quoi serviraient les modes, s'il prenait fantaisie aux belles Parisiennes de vivre casanières comme des bourgeoises de Rotterdam?
Le ravissement maternel.
idem ci-dessus.
Les visites en pelisse. (1809)
Jadis, ou plutôt naguère, on ne voyait qu'épaules et bras nus; aujourd'hui, affublées de witzchouras* et coiffées de bonnets de poil, nos dames montrent à peine le bout de leur nez.
Le parapluie officieux. (Année 1810)
L'embarras du choix. (Année 1810)
Les femmes ne boivent plus de vin, à cause de la faiblesse de leurs nerfs; mais elles avalent le kirschwaser*, le marasquin*, le scubac*, et toutes les liqueurs des îles: j'ai même vu les fruits à l'eau de vie passer par plus d'une jolie bouche.
L'averse. (Année 1813)
Un vieux petit-maître et une jeune élégante ont été surpris par un orage épouvantable; ils se sauvent, se défendent le visage de la grêle par une ombrelle: le monsieur fort galant (c'est sans doute le commencement d'une passion), a quitté son habit et l'a mis sur les épaules de madame, qui a aussi sur la tête le chapeau de monsieur; tandis que monsieur a dans son mouchoir la capote de notre merveilleuse, et sous son bras le petit chien noir, au collier rouge avec les grelots. Quelle folie! Le preux chevalier est tout trempé, il gèle, il fait une grimace horrible... Et la dame, l'ingrate, la friponne, rit aux éclats de l'aventure.
La toilette chinoise. (Année 1814)
La Chine ne nous envoie pas de dessins de ses modes, et sans cesse les modes chinoises se renouvellent à Paris. On a recours aux vieux paravents, aux vieux écrans, aux vieilles tapisseries et aux magots qui étaient si communs, il y a un demi-siècle, sur les cheminées de la capitale.
Dans un moment de gaîté, un dessinateur a fait de ces magots trois artistes qui rivalisent de zèle et d'empressement pour transformer en chinoise une belle Parisienne: l'un donne du jeu à quelques mèches de cheveux, l'autre essaie une paire de babouches, et le troisième présente la tunique à clochette.
La coiffure à la chinoise constitue définitivement la grande toilette. Qu'on se figure tous les cheveux, depuis le front jusqu'à la nuque, rassemblés sur le sommet de la tête, puis tordus et liés fortement: la vue seule de cette coiffure, qui n'a rien d'ailleurs de très-agréable, inspire un sentiment triste, par l'idée des souffrances qu'elle doit causer; cependant toutes nos belles l'ont adoptée; elles en supportent les inconvénients avec intrépidité. Il n'y a que les petites filles, qui ont plus de franchise que d'amour-propre, que l'on voit pleurer quand l'artiste les coiffe à la chinoise; mais la maman les console en leur répétant ce vieux proverbe: Mademoiselle, il faut souffrir quand on veut être belle.
Voulez-vous, tendres époux, guérir vos femmes des maux de nerfs? Laissez-les dépenser comme elles voudront; chargez-vous seulement d'acquitter les mémoires.
Observations sur les modes et les usages de paris pour servir d'explication, Paris, chez l'éditeur, boulevard Montmartre, n°4, 1827.
* Nota de Célestin Mira:
* Somno: ancêtre de la table de nuit, le somno, très en vogue sous le Consulat et premier Empire, se présente sous forme cylindrique ou rectangulaire.
Le witz chouras, inspiré de la mode polonaise, déformation du nom polonais wilczura signifiant "peau de loup", est un manteau à manche très ample, doublé de fourrure, apparu en 1808 et à la mode pendant la première moitié du XIXe siècle.
* Kirschwasser, marasquin, scubac.
Le kirschwasser , plus connu sous le nom de kirsch est une eau de vie à base de cerises noires.
Le marasquin est aussi une eau de vie d'une variété de cerises appelées marasques originaire de Croatie.
Le scubac est une ancienne eau de vie obtenue par la distillation de safran, d'écorces d'orange et d'épices.

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