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vendredi 29 juin 2018

La polygamie en Orient.

La polygamie en Orient.


La peste n'est pas le fléau le plus funeste de l'Orient. Il en est un plus désastreux dans ses effets, et qui semble devenir plus meurtrier à mesure que la peste s'en va: c'est la polygamie. Au moment où les grandes puissances de l'Europe mettent sérieusement la main aux affaires de ces contrées qui furent le berceau de la civilisation, il n'est pas sans intérêt de signaler le principal obstacle que la civilisation doit y rencontrer à son retour.
Cet obstacle est le même que notre politique a trouvé en Afrique, et avec lequel elle a capitulé; il est le plus difficile, peut-être que le christianisme aujourd'hui, presque partout vainqueur dans le monde, ait à surmonter pour triompher de la barbarie. La polygamie traîne à sa suite plus de misères que la servitude même; elle frappe les générations dans leur constitution physique et dans leur existence morale; elle oppose une barrière invincible au progrès social et politique des nations qui en sont infestées; il faut qu'elle disparaisse avec l'esclavage, ou que la civilisation s'arrête devant elle.
C'est de près, et sur la terre même où elle règne, qu'il faut voir agir cette fatale institution pour se faire une idée juste des fléaux de tout genre dont elle a inondé l'Orient. Aucune peinture ne saurait rendre la sauvage énergie de son action sur l'homme, sur la femme, sur les enfans, sur la société toute entière. Elle les dégrade tous depuis le berceau jusqu'à la tombe, sans leur laisser un seul instant de répit, sans qu'il leur reste aucun asile contre tous les genres d'opprobre qui se multiplient chaque jour sous ses pas. On dirait qu'elle-même est déchue, si elle pouvait déchoir encore au sein des ruines physiques et morales qu'elle a faites et qui l'entourent de toutes parts. On lui a sacrifié tant de femmes que les femmes ont fini par lui manquer, et la polygamie s'éteindra bientôt faute d'alimens, si le principe que la soutient n'avait conservé assez de vigueur pour arrêter le flot montant et civilisateur de l'invasion chrétienne. C'est là qu'il importe qu'on sache bien en Europe, afin qu'une sainte opposition s'organise dans les esprits contre ce principe et l'anéantisse à son tour, comme la servitude et la traite des noirs. Mais pour le bien apprécier, il faut le juger par ses œuvres.
La loi musulmane permet à l'homme d'épouser quatre femmes, et leur accorde à toutes le rang d'épouses légitimes; tel est le point de départ de la polygamie. L'usage, autant que la loi, a autorisé plus tard l'addition d'un supplément à ce nombre déjà fort raisonnable, et peu à peu les harems des princes et ceux des personnages assez riches pour l'entretien d'un personnel aussi dispendieux ont compté jusqu'à cent femmes. Aujourd'hui que l'empire  et les grands sont devenus pauvres, ce luxe est fort restreint, et les pachas les plus hardis n'ont guère plus de trente femmes; la plupart même dépassent rarement le nombre des quatre épouses autorisées par la loi religieuse. Mais, afin de garder de toute atteinte ces rassemblemens dangereux, et c'est ici que commencent les misères de la polygamie, les musulmans ont été obligés d'inventer pour l'homme, au mépris des lois de la nature, une condition inférieure à celle de l'esclave même, une existence sans nom, comme tous les crimes qui sont le fruit de cet odieux principe. Ils se sont flétris en flétrissant la femme, et chaque jour ils descendent à de plus grandes ignominies, qui frappent les populations au coeur et qui précipitent leur ruine politique en même temps que leur décadence sociale.
De toutes les ignominies, celle qui a produit les effets les plus funestes, c'est la vente des femmes, dont le marché existe encore aujourd'hui même, au moment où nous parlons, à Constantinople, à quelques centaines de pas des hôtels de tous les ambassadeurs des puissances chrétiennes. D'infâmes recruteurs parcourent les contrées les plus renommées pour la beauté du sang, pour l'élégance des formes, pour la vivacité du caractère des femmes. dans certaines provinces, comme en Circassie, les pères se sont accoutumés à vendre leurs filles, heureuses d'être vendues et de trouver chez de riches pachas le rang d'épouses légitimes. Ailleurs de jeunes enfans sont enlevés par la ruse ou par la force; sur quelques points connus de l'Orient, on paie les impôts en femmes comme ici en écus, et l'on trouve des connaisseurs patentés pour distinguer dans cette monnaie vivante l'or de l'argent, le cuivre du billon. 
Le croirait-on? il existe des gynécées de femmes élevées pour l'esclavage, à qui l'on apprend surtout ce qu'il importe d'ignorer, et qui s'étudient à charmer par la dégradation comme les nôtres charment sans effort par la modestie. Dans les bazars où l'on vend ces femmes, chacun peut consulter le catalogue de leurs agrémens personnels, et, puisqu'il faut le dire, il y a des cas rédhibitoires prévus, déterminés; il y a d'insolens experts, des matrones hideuses, chargés de prononcer en dernier ressort sur toutes les contestations entre courtiers et acheteurs. Voilà ce que la polygamie dans ce pays de la compagne de l'homme!
On devine aisément les conséquences d'un tel mépris des plus saintes lois de l'humanité. Ainsi frappée de honte à son entrée dans la famille, la femme n'y peut rien apporter de ce qui donne ailleurs une juste influence de son sexe. Esclave, ou traitée comme telle, elle garde ou elle acquiert les vices de l'esclavage; elle les transmets à ses enfans, auxquels elle ne saurait transmettre autre chose, car elle n'a rien reçu ni rien appris qu'elle ose leur apprendre. Et puis, qui peut se faire une idée exacte des misères de la vie des harems, de tout ce que les femmes en éprouvent de tortures physiques et morales, dont Dieu seul a le secret. Combien de nobles cœurs sentent l'horreur de cette position infime, et portent avec dégoût le joug de la promiscuité! On n'a qu'à consulter en Orient les médecins admis à pénétrer dans ces lieux de douleur, et l'on verra ce qu'ils en pensent. Aucune langue n'a de terme pour exprimer l'immense ennui, le profond désespoir qui pèse sur des infortunées chez qui le feu sacré n'a pas été étouffé par l'atmosphère impure qu'elles respirent, et surtout sur celles qui ont vécu de la vie libre, de la vie de nos heureuses femmes! Combien de jeunes Grecques, par exemple, n'ont-elles pas été enlevées pendant la guerre de l'indépendance, et vendues à l'encan après avoir connu dans leur pays les douceurs de la famille chrétienne! Ce que celles-là ont souffert dans les harems, où elles ont été forcées d'abjurer leur religion et leur patrie, nul ne saurait le concevoir.
La femme est donc descendue en Orient de toute la hauteur où le Créateur l'a placée près de l'homme. Elle est devenue sur le marché une marchandise, dans le harem moins qu'une courtisane: elle n'a réellement plus de place dans l'ordre social. Elle ne s'appartient point à elle-même; on ne peut même pas voir ses traits quand on l'épouse, lorsqu'elle n'est point esclave; on ne la consulte pas plus pour la marier que pour la vendre. Le voile qu'elle porte n'est pas seulement l'emblème de la sépulture où elle doit vivre dans le monde, il est aussi la livrée du despotisme qu'exerce sur elle la jalousie d'un maître ombrageux. L'homme qui se partage entre quatre femmes et un nombre infini de suivantes exige pour lui seul une affection dont son ubiquité le rend indigne, et il l'exige avec d'autant plus de susceptibilité qu'il mérite moins d'être aimé. Le harem est une prison dont il est le geôlier, et où il ne permet à ses prisonnières d'autre occupation que celle de lui plaire. Aussi, rien ne saurait égaler la déplorable nullité de ces femmes, leurs futiles caquetages, les soins grossièrement minutieux qu'elles prennent de leur personne, l'abjection matérielle et intellectuelle où elles sont forcées de végéter. les musulmans ne souffrent même pas que l'on parle d'elles, et rien ne serait plus indiscret de la part d'un étranger vis-à-vis d'un Turc, qu'une simple question au sujet de ses femmes. On ignore leur nom, on ne le prononce jamais. La politesse exige qu'on n'adresse jamais la parole à une femme sans l'autorisation de son mari, et qu'on ne la regarde point de face de peur de rencontrer sous le voile la prunelle de ses yeux. Les plus avancés disent quelquefois elle, tout court; d'autres ajoutent avec restriction: Ma femme, sauf votre respect, ce qui est fort peu respectueux.
Ce langage est à la hauteur des institutions; mais les coutumes sont encore pires que les lois. La polygamie n'a pas seulement empoisonné l'existence des femmes dans les harems, où leur agglomération nécessitait une surveillance vigilante; elle a flétri la condition même des épouses qui n'ont point de rivales, et quelques unes de ses conséquences ont atteint jusqu'au femmes chrétiennes qui forment la grande majorité en Orient. L'un des effets les plus meurtriers de la polygamie a été d'associer presque toujours des femmes très jeunes à des maris très vieux, et l'on pourrait citer tel pacha de soixante ans qui n'avait pas dans son harem une seule femme au dessus de l'âge de vingt ans. Quand ces tristes époux sont décidément trop cassés, ils donnent une partie de leurs femmes lorsqu'ils n'en ont pas eu des enfants, ou il les marient à des complaisans, ou ils les imposent à des subalternes. Mais la population ne gagne rien en quantité ni en qualité à ces unions mal assorties, même dans les rangs élevés, en dépit du choix brillant des femmes. C'est ainsi qu'à la fin de ses jours, il n'était resté au sultan Mahmoud, de ses trente enfans, que deux fils et deux filles d'une constitution assez délicate. Le terrible Hussein, l'exterminateur des janissaires, qui comptait, il y a quelques mois, dans son harem, vingt-huit des plus belles femmes de l'Orient, n'avait qu'un seul fils de quinze ans, auquel on n'avait encore appris à cet âge qu'à lire et à fumer.
Il n'en saurait être autrement sous le régime de la polygamie. L'enfance est atteinte par ce principe fatal jusque dans son existence, elle l'est encore plus dans sa moralité. Quelles peuvent être les leçons du harem pour de malheureux enfans, trop souvent témoins des jalouses fureurs, des sombres ressentimens, dont ces tristes demeures sont ordinairement le théâtre? leur santé n'y court pas moins de dangers, à cause de la rareté des médecins et des difficultés infinies qu'on oppose à leur admission auprès des femmes. Ainsi la mortalité est-elle extrême chez les enfans, et même chez les mères. Il n'a fallu rien moins que ces avertissemens sévères de la mort pour déterminer les musulmans à se départir de leurs vieilles susceptibilités. Les médecins chrétiens commencent à pénétrer dans l'enceinte des harems, où plus d'une scène ridicule témoigne encore de la terreur qu'ils inspirent: c'est le premier châtiment de la polygamie. Tantôt un époux consulte sur les maladies de ses femmes comme s'il s'agissait de lui-même; tantôt il consulte par hypothèse; quelques-uns font passer la langue de l'épouse malade par une ouverture pratiquée dans son voile; on en voit qui tremblent encore à l'idée des dangers qu'une femme peut courir en se faisant tâter le pouls. Mais la réaction suit sa marche, et la médecine tuera la polygamie, Dieu aidant, avant que la diplomatie et la religion prennent part à l'attaque.
Il convient de rendre aux femmes de l'Orient la justice de reconnaître qu'elles se prêtent de bonne grâce à la réforme constitutionnelle des harems. Pendant les dernières années du règne de Mahmoud, elles avaient pris si volontiers leur part du hatti-shériff de Gulhané que déjà les voiles commençaient à s'abaisser; l'affluence était plus grande dans les bazars, dans les promenades publiques, dans les cafés. On ne peut dire jusqu'où le mouvement parti de la capitale aura pénétré dans les provinces, lorsque le gouvernement turc publia l'édit qui supprimait ces libertés.
" Les femmes turques sortent trop, portait l'édit, elles rentrent trop tard, même après le coucher du soleil. Celles qui se promènent en voiture ont de jeunes cochers, même chrétiens, d'une mise trop soignée pour ne pas être suspecte. Elles ont l'audace d'entrer dans les boutiques, surtout dans celles des apothicaires, elles y restent outre mesure pour causer, et elles ont poussé l'oubli de toute pudeur jusqu'au point d'aller se rafraîchir avec des glaces dans le quartier des Francs."
On peut juger, par la gravité de ces imputations officielles et par l'ordre impérial qui en fut la conséquence, des périls que l'orthodoxie conjugale croyait avoir courus, et de la ténacité des préjugés musulmans sur ce sujet délicat. Les Turcs n'ont point d'expression pour qualifier l'infidélité; ils n'ont que la peine de mort pour la punir. Ce qu'on appellerait rivalité parmi nous, galanterie, coquetterie, ils le traitent comme un attentat à la propriété, et ils font pendre le voleur sans miséricorde, la femme est cousue dans un sac et jetée à la mer. On pouvait voir encore, à Constantine, il y a quelques années, la trace du sang de plusieurs malheureuses femmes précipitées du haut d'un rocher de 800 pieds d'élévation, sur un simple soupçon. Telle est la justice sommaire de la polygamie.
Il n'y a qu'un asile pour la femme en Orient, contre les rigueurs de cet impitoyable régime, c'est la maternité. Toute femme devenue mère acquiert aux yeux de son époux ou de son maître un titre imprescriptible qui lui confèrent certains privilèges, et qui semble la remettre en possession de sa dignité personnelle. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme, c'est de n'avoir point d'enfans. C'est par les enfans qu'elles se réhabilitent à leurs propres yeux. Elles prennent dès lors une sorte de part aux détails intérieurs du ménage, et quelquefois aux intrigues du maître. Il y en a même qui ont droit à sa bienveillance exclusive un jour particulier de la semaine, et qui se trouve flattées de cette distinction particulière.
Dans les régions inférieures de la société musulmane, la règle n'est pas moins sévèrement observée par ceux à qui leur pauvreté ne permet d'avoir qu'une femme. Les mendiantes accroupies au coin des rues de Constantinople tiennent leur voile baissé comme les femmes du sultan et se croiraient déshonorés si  quelque main indiscrète en soulevait le moindre lambeau. Elles parcourent les bazars, les rues et les promenades avec liberté; mais il existe une telle solidarité entre toutes les jalousies qu'il n'est pas un seul homme qui ne fasse la police conjugale au profit de la communauté. L'abaissement de la femme leur semble une condition naturelle de la domination de l'homme, de sorte qu'il faut ranger encore la délation et l'espionnage universels parmi les corollaires de la polygamie.
Le célibat avec ses dépendances en est encore une autre conséquence forcée. La cherté des femmes, et la dépense assez considérable qu'elles occasionnent, ne permettent pas à tous les musulmans d'en entretenir, à titre d'épouses, un grand nombre, ou même une seule, et il y a beaucoup de célibataires en Orient. De là souvent l'enlèvement des jeunes filles chrétiennes et des tentatives plus criminelles encore, contre lesquelles la justice turque se montre rarement disposée à sévir, de manière que peu à peu, ce sont les chrétiens eux-mêmes qui souffrent dans le repos et l'honneur de leurs familles, de la barbarie musulmane et des excès de la polygamie. Pour ne point partager le mépris dont les Turcs accablent les femmes, les rayas ou sujets chrétiens de la Porte ont imposé aux leurs des servitudes peu en harmonie avec les principes du christianisme. Le sac et la corde que les fiancées serbes et bulgares déposent aux pieds de leurs époux le jour de leur noce, sont des emblèmes peu équivoques de l'état social de la femme dans tout l'orient. Cette lèpre de la polygamie s'est répandue comme une maladie contagieuse, souillant tout ce qu'elle touche, attaquant le physique et le moral de l'enfance, abrutissant les adultes, achevant les vieillards, avilissant la femme et semant dans sa marche des crimes inconnus au reste du monde. Pour en bien apprécier toute la portée, il suffit de savoir en qui se résume, dans ce pays, la puissance sociale: l'un de ses représentants est le bourreau, l'autre, celui qui marche le premier à la suite de l'empereur, n'est même pas un homme!
C'est ainsi que la population musulmane a été amoindrie et décimée au point qu'il ne lui reste plus aujourd'hui ni tête pour commander ni bras pour obéir. Les seigneurs des harems cessent d'être des hommes à trente ans. Ils n'ont plus d'enfans, ou ils n'ont que des enfans étiolés frappés du sceau fatal de la décrépitude comme leurs pères. La femme turque est devenue un objet de compassion pour tout homme qui comprend la sainteté du mariage et les douceurs de la famille. Elle ne peut rien enseigner à ses enfans, j'ai presque dit à ses petits, car elle ne sait rien, et, malgré la faveur qui s'attache à son titre de mère, elle n'en a jamais complètement la dignité. La polygamie a pu avoir un moment de grandeur, avant qu'elle n'eût porté ses fruits et déshonoré les deux sexes; elle n'est plus aujourd'hui qu'un élément de dissolution pour la société orientale. La civilisation chrétienne la cerne et la mine de toutes parts, rien que par le contraste de ses mœurs plus pures, et de ses populations plus vigoureuses. La Valachie, la Moldavie, la Servie, la Grèce sont émancipées et rentrées dans la grande communion politique chrétienne. La Bulgarie est prête; la Syrie se débat. Il n'y a plus d'hommes en Orient que dans la famille chrétienne. Encore quelques années, et le principe musulman n'aura plus à son service ni femmes ni soldats. Toutes les sources d'où il tirait ses esclaves sont taries: la Circassie est presque aux mains des Russes, l'Abyssinie est épuisée, la Grèce est victorieuse. Sur les 8 millions d'habitans dont se compose la Turquie d'Europe, à peine compte-t-on 1.500.000 musulmans. Tout le reste est chrétien, et ne subit qu'en frémissant le joug des invalides de la polygamie. sera-t-il long-temps donné à la décrépitude des uns de prévaloir sur la virilité des autres?
L'Europe a de grands devoirs à remplir dans cette partie du monde oriental. Elle a bien pu chasser l'esclavage des Antilles, elle se doit de même de chasser la polygamie des rives du Bosphore et des bords du Danube. Que si elle n'y pourvoit, le principe chrétien se chargera de faire à cet odieux régime des funérailles peut-être sanglantes! C'est une princesse chrétienne (la princesse Lioubitza, de Servie, épouse de Milosh), qui a inspiré, en sa qualité de femme, le premier essai de réaction dont le sol musulman a tremblé il y a quelques mois. J'ai eu l'honneur d'entendre cette femme héroïque prophétiser la fin des jours de honte où son sexe a gémi si long-temps. Épouse d'un prince chrétien qui osait lui donner des rivales, elle a brisé de sa main ces pâles imitations du régime des Turcs. Fière de ses droits, soumise à ses devoirs, intrépide et religieuse toute à la fois, elle semblait le précurseur d'une époque nouvelle et me disait un jour avec une tristesse pleine d'amertume:
"Vos femmes sont bien heureuses, en Europe! on ne les insulte pas, on ne les outrage pas impunément. Ah! si elles savaient à quel degré d'opprobre la polygamie condamne les femmes de l'Orient, il n'y aurait qu'un cri parmi vous pour mettre un terme à cet abominable régime!"
Cette princesse vient de tomber du trône; mais l'arène qu'elle a ouverte ne se fermera plus. Les chrétiens d'orient ont pour eux le nombre, le temps et notre honneur, désormais engagé sans retour à fermer tous les marchés d'esclaves. Vous ne voulez plus qu'on vende des noirs en Afrique; sachez donc qu'on vend des femmes blanches en Europe! Vous punissez la bigamie comme un crime à Paris; souffrirez-vous long-temps la polygamie comme une institution à Constantinople?

                                                                                                                         Blanqui.
                                                                                                              Membre de l'Institut.

Le Salon littéraire, jeudi 25 mai 1843.

dimanche 6 décembre 2015

Cérémonies religieuses des musulmans.

Cérémonies religieuses des musulmans.

Le troisième quartier de l'ancienne Constantinople s'étendait du sommet de la deuxième colline jusqu'à la Propontide. Sur une surface plane, qui interrompait l'inclinaison de ce quartier, on avait construit le fameux cirque appelé Hippodrome. Le sultan Achmet 1er voulut, dit-on, élever en cet endroit une mosquée qui effaçât la magnificence de Sainte-Sophie, pour prouver que l'islamisme pouvait, aussi bien que la foi de Jésus, inspirer les artistes. Rien n'y fut négligé, et même on éleva six minarets, quoique l'usage défendit d'en mettre plus de quatre aux grandes mosquées, parce que celle de la Mecque, dans l'intérieur de laquelle est construite la caaba, n'en n'a pas davantage. C'est réellement un des édifices les plus originaux de Stamboul et l'art turc s'y reconnaît parfaitement. Là, les minarets sont des tours droites et unies, coiffés d'un cône pointu comme le bonnet des derviches, tandis que les minarets du Kaire se terminent par des courbes où l'on remarque la richesse et la variété des dessins arabes. Les mosquées arabes n'ont pas non plus ce nombre prodigieux de coupoles que les Turcs aiment à accumuler dans leurs édifices; on compte quatre-vingt-cinq dômes de toutes dimensions dans la mosquée d'Achmet; et des cyprès et des platanes plantés irrégulièrement achèvent de montrer qu'elle est l'oeuvre des disciples d'Omar: les fatmites, les sectateurs d'Ali, sont plus gracieux et moins sévères.




Dans les temps modernes, cette mosquée a acquis une célébrité historique en devenant le centre des opérations de Mahmoud contre les janissaires qu'il est enfin parvenu à détruire; mais chaque année, pour les musulmans, elle est un rendez-vous religieux, car c'est à cette mosquée que, le jour du courban-bairam (grand bairam), le sultan va faire sa prière de midi, au moment où les pèlerins de la Mecque se dirigent vers le mont Araphat, but de leur pieux voyage. Dès que les muezzins ont fait entendre la prière de l'ézan, le Grand-Seigneur entre à la mosquée et la prière commence. Tous les musulmans ont eu soin de faire leurs ablutions; il est expressément défendu de se prosterner sans avoir accompli cette cérémonie préparatoire. Dans le désert, où l'eau est plus précieuse que le pain, ils se servent de sable pour se frotter les pieds et les jambes, les mains et les avant-bras. Cependant ceux qui ont fait avant la prière une grande toilette peuvent s'en dispenser; aussi l'empereur prie sans s'arrêter devant le réservoir de la mosquée. On se tourne du côté de la Mecque, et à la Mecque, on se tourne vers les quatre points cardinaux; car, dans leur ignorance astronomique, les Arabes pensent que la caaba occupe le seul point central du monde. L'iman commence à réciter la prière, composée de versets du Coran que l'on nomme Ricat. Tous doivent marmotter: une prière mentale est de nulle valeur. La première partie de l'oraison se dit debout, c'est la formule qui précède tous les chapitres du Coran: Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Toutes les fois que les fidèles prononcent: Allah acbar (Dieu est le plus grand), ils se prosternent, ayant soin d'appuyer le front contre terre, et cette phrase revient plusieurs fois durant la prière. Mais la cérémonie n'est pas tellement régulière qu'on soit obligé de commencer et de finir avec l'iman. Les pratiques de dévotion sont au même degré méritoires, qu'elles soient individuelles ou générales; il suffit de prier dans l'intervalle qui sépare les heures où les muezzins appellent à la mosquée; et même faite chez soi, au désert ou dans la rue, la prière est également agréable à Dieu. Ce dogme marque bien la différence du christianisme qui tend à associer les fidèles en prescrivant les prières générales, et de l'islamisme qui ne tient presque aucun compte des masses, et ne s'occupe que des individus.
Quand la prière est finie, les plus fervents se rassemblent pour exécuter, après s'être rangés en cercle, la danse des derviches. Cette danse consiste à se balancer tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, en faisant suivre se mouvement à la tête et à tout le corps. D'abord ils se meuvent lentement, et peu à peu, ils précipitent ce balancement jusqu'à ce qu'il devienne si rapide, que plusieurs tombent étourdis par le sang qui s'est porté au cerveau. Ils répètent pendant ce violent exercice: La Allah illa Allah! Mohammed rasoul Allah! Ceux qui tombent évanouis sont, assurent-ils, des saints en rapport immédiat avec la divinité; on les entoure avec respect, on leur baise les pieds et les mains.
D'autres se rapprochent de l'iman pour écouter la lecture du Coran et de ses commentaires, ou bien accroupis dans un coin, ils disent leur chapelet en prononçant à chaque grain un des quatre-vingt-dix-neufs attributs de Dieu; mais les jours qui ne sont pas marqués par le souvenir d'une grande commémoration, tous se bornent ordinairement à la prière. On voit que rien n'est plus simple que la liturgie musulmane; c'est que le Prophète, qui avait brisé les fétiches qui encombraient la caaba, a proscrit tout culte extérieur dans la crainte que les Arabes ne retournassent trop facilement à leur première idolâtrie. Et, malgré cette précaution, les wahabis, protestants de l'islamisme, ont prétendus que les musulmans n'avaient pas suivis les volontés du Prophète et qu'ils étaient retombés dans le culte grossier des idoles.
Après ce que nous venons de dire, il ne sera sans doute pas sans intérêt de faire connaître les principaux dogmes musulmans.

Dogmes principaux de la religion musulmane

Le Coran.- Un ange apporta à Mohammed le Coran écrit par Dieu, afin qu'il l'enseignât et le fit pratiquer par les hommes.
De Mohammed et des vrais croyants.- Dieu fut toujours avec Mohammed; il a combattu pour lui en toutes circonstances. Il prête de même son appui à ceux qui suivent la loi de son dernier Prophète. Les musulmans sont les premiers de la terre: eux seuls auront part aux délices du paradis; et les autres peuples sont au-dessous d'eux, comme les chiens sont au-dessous des hommes.
Voyage du Prophète au septième ciel.- Mohammed reçut de Dieu un bourag. Le bourag est une monture céleste qui tient le milieu entre l'âne et le mulet. D'un seul pas il franchit l'intervalle à parcourir et n'est jamais arrêté par les montagnes; ses jambes de derrière s'allongent pour les gravir, et ses jambes de devant s'allongent à leur tour pour les descendre. Le prophète monta donc un bourag pour aller de la Mecque à Jérusalem. Dieu avait ordonné à un ange d'y attendre Mohammed et de lui présenter un méarag (cheval céleste), avec lequel il escalada le premier ciel. Au premier ciel l'attendait un autre ange et un autre méarag, et il monta ainsi au second ciel. Toujours un ange et un méarag l'attendaient pour le transporter au ciel supérieur. Cependant tout le trajet de la Mecque au septième ciel se fit plus rapidement qu'un homme change de pensée.
Des anges.- Un musulman porte un ange invisible sur chacune de ses épaules. Celui de la droite écrit les bonnes actions en les décuplant; celui de gauche écrit les mauvaises, en attendant toutefois l'ordre du premier qui est son supérieur et qui fait attention si le musulman s'est repenti, car quelque temps est accordé pour effacer les fautes par le repentir. En commençant sa prière, un vrai croyant doit incliner la tête à droite et à gauche pour saluer ses deux anges.
Du destin.- La destinée des hommes est écrite de toute éternité; mais, à force de prière, on peut obtenir grâce et faire changer ce qui est écrit. C'est la nuit du 15 du mois de chaban que la destinée de chaque individu est écrite par un ange; si l'on passe cette nuit en priant, l'ange n'écrit que les événements heureux. Dieu permet quelquefois aux bons musulmans de lire dans le livre des destins.
La tache du cœur.-  Tous les hommes ont en naissant une petite tache noire sur le cœur; cette tache grandit ou diminue à mesure que l'on devient mauvais ou bon musulman. Les méchants finissent par avoir un cœur noir et dur comme de la pierre; les bons ont le cœur blanc et sans tache. Lorsque le Prophète fut élu, Dieu lui fit ouvrir la poitrine et enlever la tache dont son cœur était souillé, comme celui des autres hommes.
Devoir des bons musulmans.- Un musulman a cinq devoirs à accomplir, après quoi il n'est plus nécessaire qui'il s'inquiète des actions de sa vie: tout ce qu'il fait est racheté par la prière.
1° Il ne faut reconnaître qu'un seul Dieu.
2° Il faut faire la prière cinq fois par jour. Au fégre, le matin, descend un ange qui reste jusqu'au dour, à midi. Il inscrit les noms de ceux qui ont prié; à midi sa liste est close; malheur à ceux qui n'ont pas fait la prière. Cependant, ils peuvent, en priant et jeûnant plus qu'il ne l'est ordonné, effacer cette faute. Un autre ange demeure de midi à l'asr (trois heures et demie), un autre de l'asr au magreb (coucher du soleil), et enfin le dernier du magreb à l'éche (deux heures après le coucher du soleil).
3° Un musulman doit, chaque année, donner la dixième partie de ses biens aux pauvres, qui, comme lui appartiennent à Dieu.
4° Au mois de ramadan, il faut jeûner tous les jours. Il n'est pas permis même de boire ou de fumer tant que le soleil est sur l'horizon. Ceux qui jeûneront pendant d'autres mois en seront récompensés
5° Il faut aller en pèlerinage à la Mecque au moins une fois durant sa vie.
Paradis.- Celui qui fait toutes les choses prescrites est placé, au jour du jugement, dans des palais tapissés d'or, d'argent et de pierres précieuses, meublés avec des divans de soie couverts de perles et de franges d'argent. Des femmes, plus blanches que le lait, le bercent sur des lits de satin, parfumés d'ambre gris, et lui procurent un sommeil plus suave que le miel et l'eau de rose. Les mets dont il se rassasie tous les jours sont plus succulents que tout ce que l'on peut imaginer sur la terre. Les élus ne vieillissent jamais; en un mot, l'on peut désirer sans rien craindre, les moindres souhaits sont accomplis.
Enfer.- Les méchants, qui ne rachètent pas leurs méfaits par l'aumône et la prière, souffrent dix fois ce qu'ils ont fait souffrir aux autres. Par exemple, quand un homme tue son semblable, il fait souffrir et pleurer le père, la mère, les sœurs, les frères, tous les parents et tous les amis de celui qu'il a tué: or, dans l'autre vie, il éprouvera lui seul les peines qu'il a faites à tant de monde, et chacune de ces peines sera décuplée avant qu'il ait expié son crime.
Dieu est clément et miséricordieux.- Mais Dieu est clément et miséricordieux. S'il punit le mal, il récompense le bien avec usure: il est dans le ciel un ruisseau, qui s'appelle Régueb, d'où s'élèvent, "semblables à de majestueuses montagnes, des flammes douces comme le sucre le plus beau et blanches comme le lait des chamelles"; si un vrai croyant jeûne quelquefois durant le mois de régueb, il aura le bonheur de se purifier et de boire à cette source.

Le Magasin pittoresque, mars 1838.

lundi 5 octobre 2015

Musulmans en fuite.

Musulmans en fuite
devant l'objectif photographique.


La religion musulmane, chacun le sait, défend la reproduction des traits du visage humain. C'est la raison pour laquelle, tant dans les maisons particulières que dans les mosquées, on trouve toute sorte d'ornements imitant le règne végétal, voire le règne animal, mais jamais de portraits.
Aujourd'hui, où les touristes sont nombreux et presque tous munis d'appareils photographiques, les musulmans ont fort à faire pour se défendre de figurer dans les collections d'amateurs. Ils ont peur surtout de l'instantané, qui les fixe en plein mouvement, et rien n'est plus amusant que de les voir s'enfuir, en toute hâte, dès qu'un appareil est braqué sur eux.




Ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, d'être photographié (et notre "photographie" en est la preuve), parce qu'au moment où, affolés, ils tournent le dos à un objectif, un autre, dont ils ne se défiaient pas, les reproduit en détails.
On ne s'avise jamais de tout.

Le Globe Trotter, jeudi 24 juillet 1902.

jeudi 31 juillet 2014

De la religion chez les Wahabites.

De la religion chez les Wahabites. (1)


M. Palgrave, déguisé en marchand syrien, eut un jour à Riad, capitale du Nedjed, un entretien sérieux avec le prince Abd-el-Kercem sur la religion wahabite, qui est une secte de l'islamisme. Ce prince est un personnage très-versé dans la théologie et les lettres.
M. Palgrave. Prince, quels sont, selon votre croyance, les plus grands péchés?
Le Prince. Il y en a deux.
M. Palgrave. Quel est le premier?
Le Prince. Le plus grand des péchés est de rendre à une créature humaine les honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu.
M. Palgrave. Et le second?
Le Prince. Le second péché est de "boire le honteux" (c'est à dire fumer le tabac).
M. Palgrave, étonné. Comment se peut-il que ce soit un si grand péché de fumer le tabac?
Le Prince. Le tabac enivre, et toutes les substances enivrantes sont prohibées par le Coran.
M. Palgrave, en sa prétendue qualité de médecin voulut contester le fait; mais le prince soutint avec énergie que beaucoup d'hommes tombaient ivres seulement pour avoir aspiré une seule fois le tabac d'Oman. Il est vrai que ce tabac est un narcotique d'une énergie singulière, et que M. Palgrave, très-grand fumeur, n'avait pu en user sans souffrance.
M. Palgrave. Mais que dites-vous des autres péchés, le meurtre, le vol, le faux témoignage, etc.?
Le Prince. Dieu est plein de miséricorde. 
M. Palgrave. Où vont après la mort ceux qui ont commis les grands péchés?
Le Prince. Dans le purgatoire.
M. Palgrave. N'avez-vous point d'enfer?
Le Prince. L'enfer est réservé aux infidèles.
M. Palgrave. Qui sont les infidèles?
Le Prince. Ceux qui ne sont pas mahométans. Tous les chrétiens iront certainement en enfer.
M. Palgrave fait observer que par là les Wahabites n'entendent pas une foule de damnés; ils sont persuadés, avec beaucoup d'autres musulmans d'Asie ou d'Afrique, que tous les chrétiens sont, en Europe, contenus avec leurs six ou sept chefs dans une enceinte de murailles assez peu étendue, et qu'ils vivent là, prisonniers ou peu s'en faut, sous l'autorité du sultan. On faisait même quelque fois cette question aux voyageurs: "Est-ce qu'il y a encore des chrétiens?"
Les pécheurs musulmans les plus pervers n'ont pas d'ailleurs à craindre de rester longtemps en purgatoire. Tout musulman n'a-t-il pas un droit assuré au paradis? N'a-t-il pas fait avec Dieu un traité dont M. Palgrave réduit le sens à peu près en ces termes:
"Je vous reconnaîtrai, vous seul, pour mon Créateur, mon Protecteur, mon Maître, mon Seigneur, et je m'acquitterai de ce que je vous dois en faisant par jour cinq prières; je me prosternerai trente quatre fois; je réciterai dix-sept chapitres du Coran, et je m'inclinerai un nombre égal de fois, sans oublier auparavant les ablutions totales ou partielles, et en ayant soin de répéter souvent ces mots: La Allah illa Allah. De votre côté, vous me laisserai libre de faire ce qui me plaira pendant le reste des vingt-quatre heures, et vous ne vous mêlerez pas trop de ma vie publique ou privée. Vous ne pourrez faire moins ensuite que de m'admettre dans le paradis, où vous me pourvoirez abondamment de "la véritable chair des oiseaux que les hommes aiment" (expressions tirées du Coran) , de beaux ombrages, de rivière de nectar, de coupes de vin; et, lors même que j'aurai failli dans mes pensées ou mes actions, ma foi en vous et en vous seul, et l'invocation de votre nom à mon lit de mort, devront me tenir quitte du purgatoire."

(1) Voy. Narrative of a year's journey through central and eastern Arabia (1962-64), by William Gifford Palgrave.


Magasin Pittoresque, 1866.