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vendredi 10 juillet 2015

La fin des travaux agricoles.

La fin des travaux agricoles.
Traditions et chansons de la Normandie et de la Bresse.


C'est dans la première quinzaine de septembre que les travaux de la terre s'achèvent. La récolte engrangée et le vin mis en tonneaux, moissonneurs, vignerons, laboureurs cessent de "peiner" au grand air et réintègrent le logis ancestral. Période d'aimable joie! En prenant congé des vignobles, des vergers et des champs, nos paysans calculent leurs bénéfices, et, s'ils n'ont pas éprouvé trop de mécomptes, s'accordent quelques douceurs. En Normandie, c'est l'époque des repas de famille. On a vendu le blé nouveau aux dernières foires; les dettes criardes sont liquidées; le maître est content: si on immolait un couple de poulets, et si on savourait une échinée de porc? Quelques voisins conviés prennent place autour de la table de famille; les brocs fumants de cidre et de vin se tarissent, et, quand l'heure du dessert sonne, en avant les vieilles chansons!
Autrefois, dans cette France chrétienne que les évêques avaient faites, le paysan n'enfonçait pas sa cuiller rustique dans l'écuellée de soupe sans dire le Benedicite, et Jacques Bonhomme, en se levant de table, chantait les "grâces". Damase Arbaud nous a conservé le texte de deux cantilènes populaires destinées à remercier Dieu de ses faveurs.
Voici une strophe de la première:

Lou premier en principi
Que Jésus-Christ a fait,
Jesu a crea lou ciel, 
Lou ciel et mal la terro,
Puis a crea Adam
Et nouestra maire Evo,
Etc, etc.

La deuxième cantilène commence ainsi:

Aquestos gracis sount dichos,
Au noum doou Per', au noum doou Fils!
Que touto la coumpagnie
Rende graci à Jésus-Christ:
Adourem dévotement
Jesu'em Mario,
Adourem dévotement
Jesu e lou saint sacrement (1)

Dans la commune de Charnois, après le repas traditionnel qui se donnait dans les familles à l'occasion de la fête patronale, on chantait en se levant de table:

I
Rendons grâce au Père,
Rendons grâce au fils
Et à sa bonne mère
Et au bon Saint-Esprit.
Alleluia, alleluia,
Kyrie Christe, Kyrie eleison,
Kyrie Christe, Kyrie eleison.

II
Remercions notre hôte,
Qui nous a donné
De si bonnes choses, 
Que nous avons mangé.
Alleluia, etc.

III
Une bonne chose
Que nous demandons, 
C'est de boire après les grâces
Pour gagner pardon.
Alleluia, etc.

La tonalité grégorienne de ce chant accuse une haute antiquité. Naturellement nos aïeux ne se bornaient pas à cette mélodie. Pendant que les pichets de cidre et de vin circulaient, mille couplets s'envolaient des lèvres. Au surplus, il est bien difficile aux paysans de n'avoir pas à leur disposition un répertoire varié de cantilènes. Au moyen âge et jusqu'à la fin de l'ancien régime, la chanson compte parmi les redevances féodales. Dans la Haute-Normandie, les vassaux du seigneur de Beaumont-le-Roger doivent venir chez lui, le jour de la Trinité, "danser et chanter une chanson". C'est une clause du coutumier de la forêt. Même redevance à Saint Aubin-le-Guichard. "Mes hommes, dit le seigneur, doivent dire une chanson, comme les autres gens du païs. (2)"
En vertu du coutumier de Dieppe, "les manants du fief de Saint-Crespin sont tenus de venir chacun, en le jour de Tiphanie (Épiphanie), et avec eux un ménestrel." Dans les domaines ecclésiastiques, même rites; les mariées de l'année sont tenues de danser devant le prieur de Lehon, près Dinan. Les vieillards de la contrée ont retenu les premiers vers que voici de l'une des chansons improvisées:

Si je suis mariée, vous le savez bien.
Si je suis mal aise, vous n'en saurez rien.
Ma chanson est dite, je ne vous dois plus rien.

Les chants bachiques abondent. Le plus ancien que l'on connaisse est l'oeuvre de la célèbre poétesse anglo-normande Marie de France:

Seignor, jo me di par Noël
Et par li sires de cest hostel:
Ça, bevez bien:
Et jo primes (moi d'abord) berrai la men:
Et pois après chescou le soen
Par mon conseil
Si je vous dis trestoz: Wesseyl! (Vassaux!)
Dehaiz (maudit) est qui ne dira: Dryncheyl! (Trinquez!)

Les Normands célèbrent aussi le vin et la cervoise dans des chants farcis, qui sont restés populaires jusqu'à la Révolution. L'un porte la marque du XIIIe siècle:

Or lui parra
La cerveyse vos chantera
Alleluia!
Quiques aukes en bet
Si tel seyt com estre doit
Res miranda!

Quels francs couplets jaillirent du "piot" où Basselin, le joyeux foulon du val de Vire, humait le "sildre"!

De nous se rit le françois;
Mais vrayement, quoi qu'il en die,
Le sildre de Normandie
Vaut bien son vin quelquefois.
Coulle, aval et loge, loge,
Il faict grant bien à la gorge!

Dans la Bresse, la fin des récoltes s'appelle la "révolte"; naguère encore on dansait des rigodons et des branles, en chantant des ébaudes avec la musette et la vielle. Quelques chants restent de ce copieux répertoire. Dans son curieux recueil de Chansons et lettres patoises, bressannes, bugeysiennes et dombistes, M. Philibert Le Duc cite la pièce suivante:

............................................
Mais le nectar qu'à plein verre
Les Bressans boivent entre eux
Ici ne servirait guère
Qu'à laver les pieds des bœufs.
............................................

VII
La Bresse, quoi qu'on en dise, 
Est un excellent pays,
Et plus d'une marchandise
Nous en vient à juste prix,
Connaissez-vous les citrouilles
Dont on fait de si beaux plans?
Et les cuisses de grenouille
Qu'on préfère aux ortolans?

VIII
Et ces pintades si fines,
Et ces chapons succulents!
S'ils viennent dans nos cuisines,
La gloire en est aux Bressans;
Et nous, par reconnaissance,
Pour rendre leurs champs plus gras
Nous leur vendons cette essence,
Qu'à table on ne nomme pas.

Ainsi que nous le disons plus haut, cette boutade émut fort les Bressans. En 1861, docte curé de la rive gauche de la Saône fut convié à une réunion mâconnaise, où l'abbé Maneveau, alors âgé de soixante six ans, devait chanter sa fameuse chanson satirique. Le bon curé de Lugny (diocèse d'Autun), qui recevait ses confrères des deux rives, pria le docte curé de Bresse, poète à ses moments perdus, de préparer une réponse. La réponse fut faite à la hâte et chantée au dessert. Il va sans dire que les les Mâconnais l'applaudirent courtoisement, et que les Bressans furent dans la jubilation. Voici quelques couplets:

I
Voyez-vous les rouges trognes
De ces Mâconnais joufflus?
Ils se vantent d'être ivrognes,
Ils le sont on ne peut plus.
Ils font leur carême à table,
Ainsi que les Quatre-temps;
Ils s'arrondissent le rable
En se moquant des Bressans.

...............................................

VI
Gardez vos essences fines, 
Produits de vos longs repas;
Des parfums de vos cuisines
Nous ne nous soucions pas.
Le travail suffit en Bresse
Pour féconder vos guérets;
C'est avec votre paresse
Qu'au sol il faut des engrais.

VII
Si la citrouille et la rave
Blessent vos tempéraments,
Du moins l'escargot qui bave
Renforce vos aliments;
C'est pour sécher vos paupières
Que le verre est en vos mains,
Car on voit autant de pierres
En vos champs qu'en vos chemins.

VIII
Des beaux chanvres de la Bresse,
Mâconnais ne plaisantez,
Avec le chanvre on vous tresse
Les blaudes que vous portez
Vous n'auriez, sans nos campagnes, 
Comme Adam en paradis, 
Des pampres de vos montagnes
Qu'une feuille pour habits.

Cette joute picaresque ne révèle-t-elle pas un inépuisable fond de gaieté? Quelle belle humeur! Quelle veine véritablement française! Trouverait-on aujourd'hui beaucoup de compagnies où l'esprit se répand en si aimables saillies, se gare avec autant de bon goût des grossièretés où trébuche trop souvent la muse démocratique?
Dans les campagnes du Dauphiné, on fête la fin de la moisson. Sur le dernier champ de blé coupé à la faux, moissonneurs et moissonneuses choisissent de beaux épis pour en faire une couronne. Les femmes la tressent, pendant que les hommes cueillent les fleurs de la saison et assemblent le coudrier pour figurer une croix, sur laquelle sera placée la couronne d'épis, ornée de bouquets champêtres et de petits rubans bleus, blancs, rouges. Ensuite le cortège se met en marche vers la maison fermière. Un homme, la tête couverte d'un voile blanc, portant la croix couronnée, précède la bande. Viennent après, sur deux rangs, les moissonneurs et les moissonneuses; Les enfants qui ont glané, ayant de petites glanes en guise de cierges, cheminent sur les flancs du cortège.
A Jons, au-dessus de la croix couronnée flotte un tablier de lin rouge.
La bande pieuse défile en chantant les litanies de la sainte Vierge. Le chef entonne, et le chœur répond: Ora pro nobis!
Lorsqu'elle est arrivée à la maison du fermier ou du propriétaire, la troupe se met à genoux près de la porte et attend sur le seuil que le "bourgeois et la bourgeoise" viennent embrasser la croix et la couronne. Les baisers achevés, le cortège se relève joyeux, et, sur un signe du "maître", entre à la maison pour se livrer au repas confortable et copieux de la "révolte".
La couronne d'épis est clouée au-dessus du linteau de la porte et y reste une année, jusqu'à la saison suivante, qui reçoit la même cérémonie.
A Eclose, on dit la "revoila". C'est en effet un souhait de bonheur de "revoir" le blé en gerbes.


(1) Chants populaires de la Provence, 2 vol., Aix-en-Provence, 1862.
(2) Etude sur les Classes agricoles en Normandie, par L. Delisle, p. 90.

Les Fêtes de nos pères, Oscar Havard, Tours, Mame, 1898.

mardi 9 juin 2015

Tir de l'oie, jeux de l'homme armé, et gâteau des rois.

Tir de l'oie, jeux de l'homme armé, et gâteau des rois.


Parmi les divertissements populaires que ramenaient surtout certaines époques de l'année, il convient de signaler d'abord le tir de l'oie, ou le tir à l'oie. L'oie était en grand honneur chez nos pères, et passait pour le régal par excellence, comme le prouve le nom d'oyers donné aux rôtisseurs, et celui de rue des Oies ou aux Ouës, à la rue où ils s'étaient établis: c'est ce qui explique l'invention de ce jeu, où une oie devenait le prix du vainqueur. Il en est souvent question dans nos vieux historiens. La Gazette du 4 septembre 16.., raconte que, le 29 août, Leurs Majestés eurent à Chaillot, le divertissement de voir tirer l'oison par les mariniers de l'endroit, au bruit des tambours, des hautbois, du fifre et des trompettes. Loret nous montre le roi et la cour se rendant à l'Arsenal, pour y jouir de ce spectacle, où se pressaient, dit-il, plus de 40.000 hommes, sans compter les femmes et les enfants, et l'avocat Barbier nous apprend que cette fête subsistait encore au XVIIIe siècle.
Le tir de l'oie avait quelquefois lieu sur terre, à l'aide de l'arc ou de l'arbalète; mais ordinairement, c'était sur l'eau, et voici comment il se pratiquait: On voyait paraître sur la Seine d'abord plusieurs petites barques, montées par des hommes vêtus d'une simple toile mince sur leur corps nu. Après avoir débuté par un jeu où l'on tâchait de se faire tomber dans la rivière avec de longues perches, ceux qui devaient prendre part au tir de l'arc montaient dans un bateau fixé en pleine Seine. Près de la poupe passait un câble, tendu d'une rive à l'autre, à l'aide d'une machine qui permettait de le serrer ou de le détendre instantanément; et, au milieu, un peu au-dessus du bateau, une oie vive était suspendue par le pied. Chacun des combattants se précipitait sur la bête et s'efforçait de lui arracher la tête à belles dents; mais on lâchait le câble, ce qui, aux risées des spectateurs, les faisait tomber en foule dans l'eau, où ils étaient recueillis par les barques. Le vainqueur emportait l'oie en triomphe. Ce divertissement un peu brutal, très-couru par les Parisiens, était en quelque sorte le privilège de la jeunesse de Suresnes, qui le pratiquait le troisième jour de la Pentecôte.
Les bateliers et pêcheurs qui y prenaient part y déployaient toute leur pompe, pavoisant leurs bateaux, et se décorant de belles écharpes quand le roi leur faisait l'honneur d'aller les voir. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, nous représente  les Parisiens de la Fronde en cheveux frisés, poil ras, souliers noirs et bas de soie, comme des gens qui vont tirer l'oie. Mais il est probable qu'il veut parler ici d'une autre variété du jeu que celle dont nous venons de donner la description.
On tirait aussi l'oie au bâton, et cette variété du grand divertissement populaire s'exerçait principalement sur le territoire de la paroisse de la Villette et du faubourg Saint-Laurent, comme on le voit par une ordonnance de police du 23 novembre 1726, qui en décrète l'interdiction.
Le jeu de l'homme armé, où l'on combattait un mannequin habillé en More et placé sur un pivot, de telle sorte que les coups portés ailleurs que dans le tronc ou dans le visage, faisaient tourner la machine, qui sanglait un rude coup d'estramaçon au maladroit; le tir de pagegai (oiseau des bois), où les chevaliers de l'arc et de l'arbalète, qui faisaient merveille toute l'année sur les remparts de la porte Sainte-Antoine, venaient se disputer le prix de l'adresse, en présence des magistrats de la cité; les courses de bague sur la place Royale; les courses du pot cassé, du sac mouillé, du baril plein d'eau; le jeu du pourcel, où des hommes les yeux bandés, quelquefois de véritables aveugles, armés de pied en cap, poursuivaient un cochon gras qu'ils tâchaient de tuer à coups de bâton, et n'y parvenaient jamais qu'après s'être longtemps et rudement frappés les uns les autres se rattachaient à la même catégorie de divertissements et d'exercices populaires.
La compagnie des arbalétriers ou chevaliers de l'arc, fondée, dit-on, par Louis le Gros, très-fière de son origine, de ses privilèges et de la protection des rois, avait souvent à sa tête les plus hauts personnages. Au dix-huitième siècle, le gouverneur de la ville était le chef né de ces bourgeois belliqueux, les francs-tireurs du temps, qui aimaient à jouer à la petite guerre. Ils faisaient leurs exercices du premier mai à la Toussaint, dans un vaste jardin, qui, situé dans l'origine, à ce qu'on peut croire, sur l'emplacement de la rue de l'Arbalète, se déplaça à plusieurs reprises, pour finir par se fixer près de la porte Saint-Antoine. Quant à la compagnie des chevaliers de l'arquebuse, d'abord distincte de la précédente, et qui se fondit ensuite avec elle, elle livrait aux siens (du premier dimanche de mai jusqu'à la Saint-Denis,) et décernait pour récompense des jetons d'argent frappés au coin de la compagnie. Le corps municipal donnait aussi solennellement des médailles aux plus forts tireurs, chaque année, le dimanche qui suivait la Saint-Laurent. Les plus adroits allaient souvent de ville en ville pour disputer les prix qui se distribuaient en grande pompe.
Ajoutons à tous ces jeux celui du battoir ou de longue paume, qui amassait tous les jours une foule de spectateurs dans la grande esplanade des Champs-Elysées.
Mais en parlant des fêtes les plus chères au peuple de Paris, il est impossible d'oublier celle de la veille des Rois, qui se célébrait jadis avec infiniment plus d'appareil et de cérémonies joyeuses qu'aujourd'hui.
Après les offices on représentait des mystères. Nous lisons dans Mémoires de maître Jean de la Haye, (ch. XX), que Hugues Capet avait une prédilection particulière pour la solennité des Rois, qu'il portait ce jour-là une étoile à son chapeau, et en donnait de pareilles à ceux qui l'avaient le plus favorisé dans son élévation au trône. Ce fut le point de départ de l'ordre de Notre-Dame-de-l'Etoile, fondé par son fils Robert. Le continuateur de Guillaume de Nangis nous apprend que les rois de France offraient à l'autel, le jour de l’Épiphanie: de l'or, de l'encens et de la myrrhe, et il décrivit une de ces cérémonies, qui se fit avec beaucoup de magnificence sous Charles V, en 1378.
Il est question du gâteau des Rois dès 1311, dans une charte de Robert, évêque d'Amiens, mais nous manquons de renseignements pittoresques et anecdotiques sur la façon dont se célébrait cette partie de la fête dans une époque aussi reculée. Pour trouver quelques détails, qui s'appliquent sans doute également à une période antérieure, il faut arriver jusqu'au seizième siècle.
Pasquier nous apprend que, pendant le repas des Rois, on mettait "un petit enfant sous la table, lequel le maître interroge sous le nom de Phébé, comme si ce fut un qui, en l'innocence de son âge, représentait une forme d'oracle d'Apollon. A cet interrogatoire l'enfant répond d'un mot latin: Domine," puis, sur la demande du maître, il désigne la personne à qui doit être donné le morceau de gâteau. On voit par une lettre de la princesse Palatine, que les choses se pratiquaient encore de même à la fin du règne de Louis XIV: le premier morceau était pour le bon Dieu, et le deuxième pour la Sainte-Vierge. Si le bon Dieu avait la fève, c'est le maître de la maison qui était roi, et si c'était la Sainte-Vierge, elle cédait ses droits à la dame du plus haut rang qui se trouvait là. Le roi nommait des ministres et des chambellans; il régnait sur la table comme dans un empire absolu, et mettait à l'amende ceux qui oubliaient de pousser le cri traditionnel chaque fois qu'il portait son verre à ses lèvres.
Jean Deslyons, docteur de Sorbonne, doyen et théologien de l'église cathédrale de Senlis, fulmina en 1664 ses Discours ecclésiastiques contre le paganisme du Roy boit où, au milieu de doctes dissertations, qui, si je ne me trompe, se sentent un peu du jansénisme de l'auteur, il nous a laissé des détails extrêmement curieux sur les usage de cette fête. Pour Deslyons, le banquet des Rois et l'usage des étrennes sont, aussi bien que la fête des Fous, d'abominables restes du paganisme, et une continuation des saturnales cachées sous un voile chrétien.
Au moyen âge, du moins au treizième siècle, la veille de l’Épiphanie , comme celle de la Saint-Jean, était accompagnée de feux, auxquels le peuple attachait la même idée superstitieuse: "Il faut également rapporter à l'idolâtrie, écrit Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, dans son livre des Lois, les feux qu'on a coutume de faire la veille de l’Épiphanie, et par le moyen desquels les insensés croient se garantir de la peste." L'habitude de ce feu, si toutefois Guillaume d'Auvergne veut parler d'un feu public, ne survécut pas au moyen âge; mais l’Épiphanie n'en persista pas moins à être célébrée dans le peuple avec un entrain extraordinaire, même après que la fête des Fous, qui l'avait déshonorée si longtemps par ses bouffonneries sacrilèges, eût disparu. Les marchands de chapels de fleurs remplissaient les rues, colportant et criant ces gracieux couvre-chefs dont les convives du festin se coiffaient et coiffaient les bouteilles ce jour-là. Le bruit retentissant des rires, des acclamations, des verres heurtés les uns contre les autres, perçait les portes et les fenêtres; l'huis des pâtissiers resplendissait et faisait flamboyer au loin les figures bizarres de leurs lanternes vives; les valets couraient par les rues, portant les gâteaux envoyés par le maître à ses amis; les pauvres allaient de maison en maison chercher la part qu'on leur réservait, c'est à dire le premier morceau, le morceau du bon Dieu, choisi par le plus jeune des convives. Toute la nuit, la ville entière était sur pied et jusqu'au lendemain passait le temps en assemblées joyeuses, en jeux bruyants, danses, ballets, comédies et mascarades. Le roi et la reine d'un jour allaient à l'offrande, où l'on portait solennellement la fève trouvée dans la gâteau.
"Le lundi, sixième jour des Roys (1578), lit-on dans le Journal du Règne de Henri III, la demoiselle de Pons de Bretagne, Royne de la fève, par le roy désespérément brave, frisé et gauderonné, fut menée du château du Louvre à la messe en la chapelle de Bourbon, estant le roy suivy de ses jeunes mignons, autant ou plus braves que lui. Bussi d'Amboise s'y trouva, à la suite de monsieur le Duc, son maistre, habillé tout simplement et modestement, mais suivy de six pages vestus de drap d'or frisé."
Ce n'est pas là un fait isolé: il se rattachait à une coutume générale de la cour d'Henri III, comme on le voit par un passage d'un autre historien, qui complète curieusement celui-là:
"Du règne d'Henri III, on faisoit à la cour, la veille de la feste des Roys, au souper, une royne de la Fève. Et le jour des Roys, le roy la menoit à la messe à son costé gauche; et si la royne y estoit, elle marchoit au costé droit. Un peu au-dessous du roy, on préparoit un oratoire et un drap de pied pour la royne de la Fève, au costé gauche de celuy du roy, avec son carreau à la main droite. Le roy bailloit à l'offrande, avec l'écu, trois boulles de cire: l'une couverte de feuille d'or, l'autre de feuilles d'argent, et la troisième couverte d'encens... Le roy, estant de retour à sa place sous le daix, la royne de la Fève se levoit, et ayant fait la révérence au roy et à la royne, alloit à l'offrande. La royne n'y alloit pas, et, après la messe, Leurs Majestez et la royne de la Fève, somptueusement vestues et parées, retournoient en grande pompe au Louvre, les trompettes et tambours sonnans. Cette cérémonie de la royne de la Fève n'a point depuis été observé."
Tout cela était parfaitement dans les usages de l'époque. Le roi et quelquefois les grands seigneurs rendaient le pain bénit au son des tambours, des fifres et des clairons. Les nouvelles accouchées, lors de leurs relevailles, offraient solennellement des gâteaux à l'église. On peut voir, dans la Muse historique de Loret, la manière dont le duc de Mecklembourg, récemment converti au catholicisme, offrit le pain bénit à la chapelle Saint-Michel, en le faisant escorter par une troupe de pages et de valets de pied, marchant deux à deux, et de tambours et trompettes en casaques de velours. Saint Michel était, d'ailleurs, le patron des pâtissiers, et c'est dans cette chapelle, située près du Palais-de-Justice, que leur confrérie avait son centre de réunion. Une ordonnance prohibitive de l'archevêque de Paris, du 10 octobre 1636, montre qu'à cette date les confrères de Saint-Michel avaient l'habitude de promener dans les rues de la ville une procession composée de cavaliers vêtus en anges et de diables qui battaient de la caisse devant les prêtres porteurs de pains bénits.

                                                                                                                  Victor Fournel.

La Semaine des Familles, samedi 18 juin 1870.




mardi 2 juin 2015

Fête de la rue aux ouës et feux de la Saint-Jean.

Fête de la rue aux ouës et feux de la Saint-Jean.


Une des fêtes favorites de la population parisienne était celle qui se célébrait le 3 juillet de chaque année, dans la rue aux ouës (aujourd'hui la rue aux Ours), en expiation d'un sacrilège et en commémoration d'un insigne miracle arrivé dans cette rue.
Le 3 juillet 1418, un soldat du duc de Bourgogne, Suisse de nation, sortant du cabaret où il avait perdu tout son argent au jeu, ivre de colère et de vin, donna un coup de sabre à la statue de la Vierge, qui, suivant l'usage, était placée au coin de la rue. La statue jeta du sang en abondance. Le peuple, ameuté, s'empara du soldat, qui fut supplicié et brûlé sur le lieu même de son crime.
Les religieuses de Notre-dame-des-Champs revendiquèrent la statue miraculeuse, qui, placée dans leur église, à l'entrée du chœur, devint l'objet d'une vénération particulière et de pèlerinages assidus. De son côté, le peuple célébra dès lors cet anniversaire par une cérémonie bizarre, si du moins c'est bien réellement à cette origine, contestée par quelques historiens, qu'il faut rapporter la démonstration annuelle du 3 juillet, où quelques esprits forts, dont Dulaure s'est fait l'organe, ne voulant voir qu'une fête solsticiale et païenne.
Quoi qu'il en soit, chaque année, à cette date, les habitants de la rue, formés en confrérie, faisaient fabriquer un immense mannequin en osier, d'environ vingt pieds de haut, représentant un homme qui tenait de la main droite un poignard teint en rouge. On l'habillait de grandes manchettes, d'une longue perruque à bourse et d'un habit de Suisse. Mais les compatriotes de Guillaume Tell, qui étaient nombreux à Paris, s'étant fâchés, on remplaça leur habit national par une souquenille. Ce géant était promené dans la ville au bruit du tambour; les porteurs le fustigeaient et lui faisaient des révérences et des salutations multipliées devant chaque statue de la Vierge, surtout devant l'image magnifiquement parée, et toujours éclairée d'une lampe, par laquelle on avait remplacé l'effigie miraculeuse au coin de la rue aux ouïes (1). Au-dessous de cette image, protégées par un treillis, on appendait, le jour de la fête, une tapisserie représentant l'histoire que nous venons de raconter. Ensuite on brûlait le mannequin en grande pompe, dans la rue même, au milieu d'un concours immense, et les petits Savoyards chantaient et dansaient en rond tout autour, en sautant par dessus, à la grande liesse du populaire. Ce feu de joie fut ensuite remplacé par un feu d'artifice, dont la police ordonna la suppression en 1743, à cause des troubles et des accidents qu'il occasionnait dans une rue si étroite. (2)
A cet usage se rattache le souvenir d'une anecdote, dont le grammairien Du Marsais fut le héros et faillit être la victime. Il passait, le 3 juillet, au coin de la rue aux Ouïes et de la rue Salle-au-Comte au moment où l'on brûlait l'effigie du Suisse devant la statue de la Vierge. Il s'arrêta pour voir la cérémonie. Une bonne femme pressait la foule, afin d'arriver plus vite devant la Vierge, elle en coudoya rudement une autre, qui se fâcha, et lui barra le passage en lui disant: "Si vous voulez prier, mettez-vous à genoux ou vous êtes, est-ce que la bonne Vierge n'est pas partout?" Du Marsais, qui était à côté d'elle, voulut charitablement la reprendre: " Ma bonne, lui dit-il, vous venez de proférer une hérésie; c'est le bon Dieu seul qui est partout et non pas la sainte Vierge. - Voyez donc, s'écria cette femme en s'adressant au peuple, voyez ce vieux coquin, ce huguenot, ce parpaillot, qui prétend que la bonne Vierge n'est pas partout!" Ces mots furent le signal d'un soulèvement universel. On quitta la sainte Vierge et le Suisse pour courir après Du Marsais, qui eut heureusement le temps de se sauver dans une allée. Le peuple bloqua la maison demandant à grands cris qu'on lui livrât le blasphémateur. La garde vint le délivrer; mais elle fut contrainte, pour le mettre en sûreté, de le conduire chez le commissaire du quartier, qui n'osa le laisser sortir que fort avant dans la nuit. (3)
S'il fallait en croire Jean-Jacques (Rousseau), la cérémonie de la rue aux ouïes aurait parfois servi de couvert à des manifestations satiriques. On sait que le philosophe, égaré par de véritables hallucinations misanthropiques, en était venu, sur la fin de sa vie, à voir partout des ennemis, des embûches et des outrages prémédités. Voici ce qu'il se fait raconter, à lui-même, par un Français, dans Rousseau, juge de Jean-Jacques (4):
" Une de leurs plus jolies inventions (des ennemis de Rousseau) est le parti qu'ils ont su tirer, pour leur objet, de l'usage annuel de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la rue aux Ours. Cette fête populaire paraissait si barbare et si ridicule en ce siècle philosophe que, déjà négligée, on allait la supprimer tout à fait, si nos messieurs ne se fussent avisés de la renouveler bien précieusement pour Jean-Jacques. A cet effet, ils ont fait donner sa figure et son vêtement à l'homme de paille, ils lui ont armé la main d'un couteau bien luisant; et, en le faisant promener en pompe dans les rues de Paris, ils ont eut soin qu'on le mit en station directement sous les fenêtres de Jean-Jacques, tournant et retournant la figure de tous côtés, pour la monter au peuple, à qui cependant de charitables interprètes font faire l'application qu'on désire, et l'excitent à brûler Jean-Jacques en effigie, en attendant mieux."
Un arrêté du département de la police, du 27 juin 1789, prohiba cette fête comme indécente, et,  sous la Terreur, à la statue vénérée de la Vierge, fut substitué un buste de Marat!
Les feux de joies de la rue aux Ouës nous acheminent tout droit à ceux de la Saint-Jean, que beaucoup d'écrivains ont également considérés comme une cérémonie d'origine païenne, se rattachant au culte du Soleil. La veille de la Saint-Jean, les magistrats de la ville faisaient construire, sur la place de Grève, lieu ordinaire des réjouissances publiques, un vaste bûcher. Dès le 22 juin, les trois compagnies des archers, les gardes de l'Hôtel-de-Ville, l'état-major, avec ses officiers à sa tête, allaient en cortège porter au chancelier, au gouverneur de Paris, aux chefs des cours supérieures, etc., l'invitation d'assister à la fête. Le lendemain, entre sept et huit heures du soir, le feu s'allumait en grande pompe. C'était souvent surtout, à l'origine, le roi lui-même qui, entouré des princes, de sa cour et de ses gardes, prenait la torche en main pour communiquer la flamme au bûcher. (5)
Le premier exemple connu est celui de Louis XI, rapporté par l'historien Jean de Troyes, à la date de l'année 1471; le dernier fut celui de Louis XIV, non pas toutefois en 1648, comme on l'a souvent répété après Dulaure, car on voit, par le journal de Loret, qu'il donna encore cette satisfaction au bon peuple de Paris, en 1651. Entre l'un et l'autre, on peut citer François 1er, qui, au bruit de douze canons, embrasa le bûcher de 1542, avec une torche de cire blanche garnie de poignées de velours cramoisi; Catherine de Médicis, Charles IX, etc. Henri IV n'avait eu garde de négliger ce moyen de popularité, et Louis XIII lui-même y manqua rarement. Le roi était toujours invité: en son absence, c'était tantôt les princes, tantôt de grands dignitaires de l'Eglise (6), tantôt, et le plus souvent, le gouverneur de la ville, remplacé au besoin par le prévôt des marchands et les échevins, qui s'acquittaient de ces fonctions. Ils étaient couronnés et harnachés de guirlandes de fleurs, escortés de compagnie bourgeoises sous les armes, tambours battants et enseignes déployées, et n'approchaient la torche de bois qu'après avoir fait trois tours sur la place de Grève. L'usage voulait que le centre du bûcher fût occupé par une grande statue farcie d'artifices, qu'on diversifiait tous les ans. Aussitôt qu'on avait mis le feu, on tirait trois salves de petites couleuvrines rangées sur le bord de la Seine. (7)
En l'an 1426, cette fête populaire fut marquée par une particularité bizarre: la Seine, débordée, vint rendre visite à la flamme au moment où la foule dansait autour, et l'éteignit. On enleva en toute hâte ce qu'on put prendre du bois restant, et on le porta près de la croix de Grève, où il acheva de brûler. (8)
Par une coutume barbare, qui se retrouve encore dans plusieurs de nos villages, et où il faut voir peut être le souvenir affaibli des anciens sacrifices gaulois, il n'était pas rare qu'on jetât dans le bûcher un grand nombre de chats vivants, et même d'autres animaux. Un compte, cité par l'abbé Leboeuf (9), montre qu'il était d'usage d'enfermer ces chats dans un grand sac de toile, qu'on mettait au milieu des flammes. Quelquefois, au lieu d'un sac, on suspendait à l'arbre du feu un ormeau ou un panier. En 1573, pour mieux fêter la présence du roi et lui donner plaisir, on avait augmenté d'un renard ce contingent habituel.
Le feu de cette dernière année fut un des plus splendides qu'on eût jamais vus. On avait dressé au milieu de la place de Grève un arbre de soixante pieds de haut, garni de traverses de bois auxquelles étaient attachées cinq bourrées et deux cents cotrets. Dix voies de gros bois et un immense monceau de paille s'empilaient par devant. Des pétards, des fusées, des boites, des pièces d'artillerie, etc., étaient mêlés au bûcher, et à l'arbre on avait fixé le panier qui renfermait les chats et le renard. Cent vingt archers de la ville, cent arquebusiers et cent arbalétriers contenaient le peuple; les joueurs d'instruments de la grande bande prêtaient le concours de leur harmonie  à cette solennité. Le prévôt des marchands et les échevins, tenant chacun en main une torche de cire jaune, s'approchèrent du bûcher, auquel le roi mit le feu avec une torche de cire blanche garnie de deux poignées de velours rouge. Quand tout fut fini, Sa Majesté entra à l'Hôtel-de-Ville, où une collation l'attendait. (10)
Sauval nous a laissé le détail de toutes les dépenses que nécessitait cette cérémonie, en y comprenant les accessoires, qui étaient plus chers que le principal, c'est à dire les bouquets, les guirlandes et chapeaux de roses, la symphonie, les torches de cire et toutes les friandises, masse-pains, dragées musquées, confitures sèches, crèmes, armoiries de sucre royal dorées, etc., qui composaient la collation présentée par la Ville au roi. Dans une de ces collations offertes à Louis XIV enfant, qui venait de mettre le feu lui-même au bûcher, s'élevait un rocher de confitures de cinq pieds de haut, d'où jaillissait une fontaine d'eau de fleur d'oranger. (11)

(1) Suivant Corrozet, c'était l'image miraculeuse elle-même qu'on avait laissée là.
(2) Voyez les vieux historiens de Paris: Corrozet, Du Breul (éd. de 1639, p. 794), Lemaire, Paris ancien et nouveau, t. II, etc.; Piganiol de la Force, t. III, 219 (1742 in-12°); Leber, Collect. des meilleures dissertat. relatives à l'hist. de France, t. II, p. 486 et suiv.
(3) Du Coudray, IV, 235.
(4) Dialogue I, éd. Belin, t. VIII, p. 39.
(5) Les antiquités et recherches des villes les plus remarquables de France, 1631, p. 65.
(6) Comme en 1552, où les cardinaux de Bourbon, de Vendôme et de Meudon, suivis d'un grand nombre de prélats, s'acquittèrent gravement de cette tâche. (Archiv. curieuses de l'hist. de France, 1er livre, t. III, p. 451 et suiv.)
(7) Journal d'un voyage à Paris, en 1637-1638, p. 494.
(8) Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VII (collect. Michaud, t. III, p. 245)
(9) Voir ses articles sur les Feux de la Saint-Jean, dans le Journal de Verdun, de 1749 et 1751. Voir aussi Louis d'Orléans; Le banquet du comte d'Arête, 1594, in-8°.
(10) Dulaure, Hist. de Paris, t. III, p. 300 et suivantes.
(11) Filibien, Hist. de Paris, t. II.

La semaine des Familles, samedi 14 mai 1870.

mardi 17 mars 2015

Jeanne d'Arc.

Jeanne d'Arc.

Le 433e anniversaire de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc a été célébré, dans cette ville, avec le cérémonial accoutumé, sous la présidence de Mgr Lecot, archevêque de Bordeaux.
Selon un usage très ancien, le maire et le conseil municipal sont allés remettre, à huit heures et demie l'étendard de Jeanne d'Arc au clergé de la cathédrale.
Toutes les musiques militaires de la garnison ont pris part à la cérémonie religieuse, à laquelle assistaient toutes les autorités: le préfet, le maire, le conseil municipal, la cour en robe, etc.
M. l'abbé Le Nordez, ancien chapelain de Sainte-Geneviève, à Paris, a fait le panégyrique de Jeanne d'Arc.
Le soir, la place du Martroi, le boulevard de l'hôpital, la place Sainte-Croix, la rue Jeanne d'Arc, la rue Royale, où se tenaient des jeux variés, étaient pavoisés et illuminés.
Un feu d'artifice tiré sur la rive gauche de la Loire a clôturé ces belles fêtes.

La France Illustrée, 14 mai 1892.