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mardi 10 décembre 2013

Ceux dont on parle.

Edmond Rostand.

Le tort de M. Rostand, c'est de croire que lorsqu'on fait des vers, on n'a pas besoin d'écrire en français. Il trouve des rimes, il en trouve plus qu'il n'en faut, il en inventerait au besoin si le dictionnaire n'en contenait pas assez , et il aligne par devant lui, au petit bonheur, juste le nombre de mots voulu pour faire des vers, absolument comme on pique les pavés en bois pour les aligner les uns à côtés des autres. 




Il en résulte quelquefois des combinaisons drôles, parce que M. Rostand est très spirituel et très adroit, mais il arrive souvent que cela ne fait que du charabia. D'autres fois, c'est plat, déplorablement plat: on dirait alors que M. Rostand essaie d'imiter les plus mauvais vers de Coppée.
Faire du Coppée spirituel et prétentieux, telle est la tâche difficile dont s'est acquitté M. Rostand. On peut s'en convaincre en relisant Cyrano de Bergerac, où l'on apercevra un galimatias qui ne choquait pas au théâtre, parce qu'on n'a guère le temps de comprendre ce que Coquelin récite.
M. Rostand, avant ce drame, n'avait pas eu de très grands succès, ni avec ses vers Les Musardines, ni avec ses pièces Les Romanesques, La Princesse Lointaine. Heureusement, il était riche (on dit qu'il dépensa 100.000 francs pour faire monter Cyrano de Bergerac) et pouvait se faire jouer. Sa pièce lui remboursa d'ailleurs largement ses avances.
Cyrano de Bergerac valut à M. Rostand, en 1898, la croix de chevalier de la Légion d'Honneur. Deux ans plus tard, l'Aiglon lui procurait la croix d'officier. Il a cessé d'écrire depuis, de peur d'épuiser trop vite les grades de notre ordre national.
L'Académie lui a ouvert ses portes, mais il n'y est pas encore entré, parce qu'on exige un discours de réception et que ce travail l'ennuie. Il ne faut pas oublier que son premier ouvrage date de 1890, et qu'il a mis dix ans à faire cinq pièces de théâtre. Pour se reposer d'une production aussi accablante, il est en ce moment à Cambo, et travaille à sculpter des marionnettes. Oui, Edmond Rostand, le poète à la haute cravate, le légionnaire à rosette, l'académicien de trente-quatre ans, s'occupe à jouer Guignol. Ce n'est pas cela qui lui apprendra notre langue, mais ses confrères espèrent, à son arrivée sous la coupole, lui faire étudier le dictionnaire de l'Académie: c'est pour cette raison qui l'ont élu.

                                                                                                              Jean-Louis.

Mon Dimanche, 19 avril 1903.

                                                                                   LETTRE A L’AIMÉE

                                          Je suis très loin de vous, très loin, ma chère aimée,
                                          Comme la vie est dure aux pauvres amoureux!
                                          Trouvez-vous pas qu'ensemble on était bien heureux?
                                          Ah! la chambre bien close et tiède, et parfumée!
                                          Ecrivez-moi souvent, dites-moi s'il fait beau,
                                          Si vous m'aimez toujours, si nul ne me dérobe
                                          Votre cœur...Contez-moi votre nouvelle robe
                                          Et si vous avez mis votre nouveau chapeau;
                                          C'est affreux de songer, le soir, petite amie,
                                          Que loin, si loin de moi, vous êtes endormie.
                                          Et, je pense aux frissons serrés de votre cou,
                                          A votre bouche, à vos yeux clairs, à votre rire.
                                          Adieu, mon cher trésor, je voulais vous écrire
                                          Ceci tout simplement:"je vous aime beaucoup."

                                                                                    Edmond Rostand.


lundi 9 septembre 2013

Ceux dont on parle.

Coquelin.



Coquelin est né il y a 62 ans.Il a grandit depuis, de façon un peu inégale. Sa tête a pris des proportions normales, tandis que les jambes restaient en arrière. Quant à sa réputation et son orgueil, tous deux ont grandi considérablement, depuis le temps où le jeune Coquelin jouait dans la boutique de boulanger de son père, à Boulogne. Le nez a aussi profité: il est même allé un peu trop loin, probablement à cause de la voix de Coquelin, qui a pris la facheuse habitude de passer par là; elle y a gagné un certain nasillement qui est d'un effet très sur dans les moments pathétiques.
A dix-neuf ans, il entrait au Théâtre-Français; à vingt-trois ans, il était sociétaire. Puis arriva la guerre de 1870: coquelin montra son grand courage en dirigeant contre l'envahisseur les poèmes patriotiques de François Coppée et d'Eugène Manuel. Il accroît ensuite sa popularité au moyen de conférences qu'il fait en province et dans la salle bien connue du boulevard des Capucines.
En 1880, Coquelin, ami intime de Gambetta, fait la pluie et le beau temps, à la Comédie-Française. ses fréquentes absences exaspèrent l'administrateur général, M. Perrin. On raconte qu'ayant appris un jour qu'il allait donner une représentation au Havre le dimanche suivant, M. Emile Perrin lui fit jouer en matinée, ce dimanche là, et à la fin du spectacle, les Précieuses Ridicules, afin de l'empêcher de se rendre au Havre. Coquelin parut en coup de vent, expédia son rôle et sauta dans le train qui partait à 5 heures 5.
Très roublard, il fit en Allemagne, en Russie, en Amérique, des tournées qui lui rapportaient des sommes énormes, et où ses imprésarios laissaient parfois leurs plumes.
On lui doit de nombreuses créations, en particulier celle d'un fils, Jean Coquelin, qui porte dignement ce nom illustre.

                                                                                                                       Jean Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 février 1903.