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mercredi 5 décembre 2018

Cambrioleurs parisiens.

Cambrioleurs parisiens.


Le pickpocket en retraite qui, dans un dernier numéro de Mon Dimanche, affirma la supériorité des cambrioleurs anglais sur leurs confrères de France a calomnié nos briseurs de serrures parisiens. Les cambrioleurs français ont la canaillerie aussi ingénieuse que celle des voleurs d'outre-Manche et nos lecteurs en seront convaincus quand les hauts faits de nos escarpes nationaux les auront révélés.

La corporation des cambrioleurs compte à Paris un nombre d'adhérents plus considérable que celui de n'importe quel syndicat: en 1894, la police de Sûreté estimait à 10.000 environ les professionnels du cambriolage. On peut affirmer que, depuis dix ans, loin d'avoir diminué, ce chiffre s'est plutôt accru!

Comment on cambriole par effraction.

Ne croyez pas que seul les riches appartements servent de champs d'opération aux cambrioleurs. Les modestes logis d'ouvriers et surtout les chambres de bonnes sont très souvent honorés de la visite de "ces messieurs". Les chambres de bonnes et les logements d'ouvriers sont vides tout le jour. Dans l'après-midi, un individu vêtu en ouvrier, une boîte d'outils sur l'épaule, monte tranquillement l'escalier, arrive devant le logis qu'il s'agit de dévaliser. Il écoute un instant si personne ne monte puis, d'une simple pesée de pied de biche, fait sauter la serrure légère. Il entre dans le logis, bouleverse tout, fouille les malles, ouvre et saccage les tiroirs, puis sort en tirant la porte, et descend tranquillement sans se hâter. Le soir, quand la pauvre bonne rentre chez elle, elle trouve sa malle éventrée, ses économies envolées: M. le concierge n'a vu personne. 



Une des conditions absolues de la sécurité d'une maison
est la présence du concierge dans sa loge
et non chez le "troquet" voisin.

Quelquefois, le cambrioleur ne prend même pas la peine de faire sauter la serrure, il possède tout un trousseau de fausses clefs dont l'une fait jouer le pêne: il entre comme chez lui, s'y enferme et "opère" tout à son aise.

Le grand jeu.

Mais ce genre de distraction n'est que fadaise pour de sérieux cambrioleurs. Ce qu'il leur faut, c'est le cambriolage des maisons riches où le butin est rémunérateur. Pour dévaliser une maison de bonne apparence, la bande de cambrioleurs, car le "grand jeu" nécessite toute une association de malfaiteurs, prépare à l'avance une expédition: des complices s'abouchent avec les domestiques, ils arrivent assez facilement à les faire causer des habitudes et de la fortune de leurs maîtres. Puis, ils s'efforcent de visiter quelque peu l'appartement qui sera l'objet de leurs "soins". Pour cela, des compères se présentent par l'escalier de service, sous les traits de marchand d'habits, de commissionnaires, etc., etc. Un truc fréquemment employé est celui de l'employé du gaz. Un individu à casquette galonnée, tout pareil à l'un quelconque des honorables contrôleurs de la Compagnie, se présente pour "vérifier" le compteur, il examine l'antichambre, la cuisine, prétend sentir une vague odeur de gaz, et pour s'assurer qu'il n'y a pas de fuite, examine les robinets et lampes de l'appartement et, en même temps, l'appartement lui-même.
En possession de tous les renseignements désirables, les cambrioleurs n'attendent plus que l'occasion: les maîtres au théâtre, en soirée. La pince-monseigneur fait son office.


L'outil "professionnel".

La pince-monseigneur! Elle est au cambrioleur ce que la voile est au marin, ce que le guidon de bicyclette est au cycliste! C'est une barre de fer d'environ trente centimètres, coudée et aplatie à l'une de ses extrémités. La pince-monseigneur prend aussi le nom de pied de biche. C'est un simple levier. Prenant un point d'appui sur une surface bien résistante, aucune gâche de serrure ne lui résiste. Les cambrioleurs l'introduisent entre la porte et son vantail et exercent une pesée: le pêne saute, la porte s'ouvre: MM les cambrioleurs sont dans l'appartement. 
Pour ouvrir une porte à deux battants, le procédé est moins fatigant encore. On écarte avec la pince les deux vantaux; on soulève les targettes inférieure et supérieure; sur une simple pesée, les vantaux s'ouvrent, le tour est joué.
En plus de sa pince-monseigneur, un bon cambrioleur doit posséder encore: une lampe de sûreté, une vrille, une scie flexible, des forets, et le couteau et le revolver dont, s'il est surpris, il n'hésitera pas une minute à se servir.



Quand le cambrioleur est surpris dans son "travail"
il n'hésite pas à devenir assassin, mais il ne tue jamais
que si sa propre sûreté l'exige.

Tous ces outils sont de fabrication anglaise et d'une finesse, d'une solidité à toute épreuve.

Comment on force les coffres-forts.

Piller un coffre-fort! Quel est le cambrioleur qui, au moins une fois dans sa vie, n'a pas fait ce beau rêve? Mais les habiles seuls y parviennent. Il faut, pour triompher des plaques d'acier et des serrures à secret, un appareil spécial que construisent les Américains et que, paraît-il, ils vendent un bon prix. Le joujou se compose d'un châssis de bois qui entoure le coffre et qui sert d'établi. Un vilebrequin, terminé par une mèche très aiguë, y est fixé. Le vilebrequin pénètre dans l'acier de la paroi, y pratique une incision ronde. Puis au moyen d'une scie passe-partout complètement enduite de graisse pour éviter les grincements, le malfaiteur rejoint tous les trous en lignes verticales  et horizontales, ce qui lui permet de découper une plaque de l'acier et met le contenu du coffre à sa merci. L'opération est minutieuse, difficile: elle demande au moins deux heures de travail continu au plus habile. Certains, découragés abandonnent la partie à mi-chemin.



L'effraction d'un coffre-fort est une opération difficile
pour laquelle presque toujours le cambrioleur s'adjoint un aide.

Mais en ces dernières années, la science des cambrioleurs des coffres-forts a fait de sérieux progrès; ces messieurs se servent à présent du thermite et du chalumeau à gaz oxydrique. Le thermite est un composé chimique où domine le magnésium et qui, appliqué sur un coffre-fort, dégage une telle chaleur que l'acier le mieux trempé devient malléable et se laisse facilement pénétrer. Le chalumeau à gaz oxydrique renferme un composé d'oxygène apporté dans un ballon de caoutchouc et de gaz d'éclairage pris à un robinet de la pièce. Sous l'action du chalumeau, l'acier n'est plus que "plomb vil" et livre ses trésors.

Coffres-forts qui asphyxient.

Mais si les cambrioleurs modern-style ont plus d'un tour dans leur sac, les chimistes américains ne sont pas moins ingénieux. Ils viennent d'inventer le coffre-fort au gaz asphyxiant. La précieuse caisse est entièrement garnie de petits tubes de verre dont la couleur se confond avec celle de l'acier. Les tubes sont pleins de gaz stupéfiants et soporifiques (protoxyde d'azote et autres); à la moindre tentative d'effraction, les tubes se brisent, les gaz se répandent, le voleur tombe endormi au pied du coffre-fort: il ronfle, il ronfle, et le lendemain matin on n'a plus qu'à aller chercher les sergents de ville qui le mènent achever son somme ... au poste!

Les trucs des déménageurs.

Les riches villas disséminées dans la jolie campagne des environs de Paris, habitées l'été, fermées l'hiver et confiées à la vigilance d'un gardien qui a souvent deux ou trois maisons à surveiller, quelquefois même abandonnées sans garde, constituent une proie tentante pour les cambrioleurs. Aussi, tous les ans, sur tous les points de la banlieue parisienne, des villas sont mises à sac, pillées littéralement. Le procédé est simple. Après s'être assurés, par de menues observations, que la villa est inhabitée, les cambrioleurs opèrent. Un jour de novembre ou de début de décembre, c'est l'époque préférée pour ce genre d'exploits, vers la fin de l'après-midi, une voiture de déménagement s'arrête devant la villa. Capitonnée, recouverte d'une bâche, conduite par des hommes en vêtements d'ouvriers, elle a l'air le plus honnête du monde et les passants n'y prêtent pas la moindre attention. 


Les cambrioleurs parisiens dévalisent fréquemment les villas,
en plein jour, sous les vêtements et avec des voitures de déménageurs.

Les pseudo-déménageurs, en une minute, forcent les portes et se mettent en devoir de charger tous les objets de valeur qui garnissent la maison: meubles de luxe, tableaux, objets d'art, vaisselle, linge, argenterie. puis, la voiture pleine jusqu'au toit, ils ferment les portes et s'en vont tranquillement en faisant claquer leur fouet et en poussant de sonores: Hue dia! hue!.
Un gardien habite-t-il la villa? il n'est pas difficile de l'éloigner, sous quelque prétexte, durant 2 ou 3 heures; MM. les cambrioleurs n'en demandent pas plus pour déménager une maison montée!

L'amoureux de la bobonne.

L'imagination féconde des cambrioleurs a trouvé, pour le vol sans effraction, des procédés admirables. Le vol sans effraction consiste à s'introduire par ruse, et sans forcer portes et fenêtres, dans les locaux à dévaliser.
Il y a quelques semaines, Mme L..., veuve et rentière, habitant boulevard Saint-Germain, prenait à son service une jeune bonne normande, nouvellement venue de sa province. En faisant ses courses dans le quartier, la petite bonne fit la connaissance d'un "beau jeune homme blond" à qui elle conta ses peines. Un jour que Mme L... était allée passer l'après-midi chez des amis, la petite bonne alla retrouver son ami et l'invita à venir goûter avec elle dans sa cuisine, comme il le lui avait souvent demandé. L'ami vint avec empressement. On fit la dînette, puis le beau jeune homme blond voulut visiter l'appartement. Quand on fut dans la chambre à coucher de "Madame", l'amoureux s'arrêta devant le secrétaire, sortit "un pied de biche" de la poche de son veston, tira un couteau et, se tournant vers la pauvre bobonne stupéfaite:
- Si tu pousses un cri, je te tue!
Puis tranquillement, il se mit à fracturer le secrétaire, tandis que, plus morte que vive, la malheureuse, hébétée, le regardait. Il s'empara de tout ce que renfermait le meuble: de l'or et des valeurs, et s'en fut après un adieu ironique à la pauvre fille. Persuadée qu'elle allait être traitée en complice, la petite bonne s'enfuit éperdue. On la retrouva dans la nuit, sur un banc, à la Villette.

Le coup du concierge.

Le mois dernier, le concierge d'un superbe immeuble du boulevard Malesherbes recevait un très élégant jeune homme qui demandait à visiter un appartement du quatrième étage, au loyer annuel de 15.000 francs. Le concierge saisit son trousseau de clefs et précède le jeune homme. Celui-ci visite tout en détail, posant une foule de questions. Soudain:
- Mais où sont les écuries et les remises?
- Dans la cour, monsieur.
- Comment, dans la cour, tout en bas?
- Mais oui, monsieur, fait le concierge, surpris.
- Mais je les veux sur le palier, s'écrie le visiteur, sur le palier, à ma porte, et non dans la cour! Je ne puis prendre cet appartement!
Et furieux, il descend l'escalier suivi du concierge ahuri, persuadé qu'on vient de se payer sa tête.
Seulement, quand le pauvre homme pénétra dans sa loge, somptueuse comme un salon, son ahurissement se changea en désespoir: la loge avait été pillée de fond en comble, tandis qu'il faisait visiter l'appartement. Et l'élégant jeune homme qui voulait une écurie sur le palier du quatrième étage était déjà loin, - avec ses complices.

Au nom de la loi.

Mais où l'habilité des cambrioleurs parisiens touche au génie, c'est quand ils opèrent Au nom de la loi!
En janvier 1893, vers 6 heures du soir, une compagnie d'importants personnages franchissait la porte du magnifique hôtel Panisse-Passis, situé avenue Marceau, près de l'Etoile, dont les propriétaires étaient absents.
Un commissaire de police, ceint de l'écharpe tricolore, suivi de son secrétaire, d'une demi-douzaine d'agents et de quatre ouvriers, se présente devant le concierge, et, au nom de la loi, le somme de lui livrer les clefs de l'hôtel pour y opérer une perquisition. Le concierge, tout effaré, donne son trousseau de clefs; on laisse pour le surveiller deux agents dans la loge, et M. le commissaire et ses hommes montent aux appartements. Ils ouvrent tous les meubles, fouillent tous les tiroirs, descendent par brassées des objets de valeur dont s'emplit une voiture qui stationne le long du trottoir, puis, enfin, après deux heures de "recherches", descendent gravement, relèvent les deux agents de leur faction et s'éloignent avec la solennité que la justice exige de ses mandataires. Or, commissaire, secrétaire, agents, ouvriers étaient tous de hardis cambrioleurs qui firent, ce jour-là, un butin de quelques cent mille francs! Après ce tour magistral, peut-on encore prétendre que les escarpes anglais sont supérieurs à nos voleurs nationaux?


Comment on se garde des cambrioleurs?

La première et peut-être la plus efficace des précautions à prendre contre les cambrioleurs est d'exiger du concierge une très grande attention à l'égard des visiteurs de la maison, de ne jamais laisser sa loge inoccupée. La prudence la plus élémentaire recommande l'emploi des serrures de sûreté pour lesquelles il est impossible de fabriquer des fausses clefs, à moins que le cambrioleur n'ait pu se procurer l'empreinte de la clef véritable, ce qui n'est pas facile. Les bazars parisiens vendent  des serrures de sûreté au prix de 6 francs. On a essayé de bien des appareils dits avertisseurs pour déjouer les tentatives des cambrioleurs. C'est ainsi qu'on a fixé aux serrures des portes une sonnerie qui, à toute tentative d'effraction, tintait vivement. Les cambrioleurs ont tout bonnement laissé de côté la serrure et ont percé une ouverture dans le panneau même de la porte. Par l'ouverture, une tenaille introduite coupait le fil électrique de la sonnerie, et la porte, désormais muette, était fracturée commodément. Pour parer à cet inconvénient, les ingénieurs ont inventés le treillage protecteur, que M. de Parville décrit ainsi:
"On le compose de deux armatures métalliques entre lesquelles on a intercalé une substance isolante quelconque: étoffe de soie, caoutchouc, etc. Une des armatures (en cuivre de préférence) est en relation avec l'un des pôles d'une pile; l'autre armature, avec l'autre côté de la pile. Si l'on vient à percer le tissu pour perforer la porte, en un point quelconque, l'outil, qui est en métal, établit forcément un contact entre les deux armatures métalliques; le circuit est fermé et la sonnerie retentit."
Mais si la maison est inhabitée? Les sonneries électriques n'avertiront personne et ne gêneront pas les cambrioleurs. M. Louis Puybaraud, directeur de la Sûreté au ministère de l'intérieur, préconise un moyen original d'éloigner les cambrioleurs. S'écrire souvent à soi-même à l'adresse de la villa! le passage biquotidien même du facteur, tiendra en haleine les escarpes: il leur donnera à penser que la maison de campagne va être habitée d'un jour à l'autre puisque le courrier y est adressé; il les empêchera d'exécuter un plan d'effraction qu'interromprait la visite du facteur: le coup de sonnette du brave petit fonctionnaire gardera la maison.



Le passage fréquent du facteur empêche les opérations
de longue durée contre les villas, en effrayant les cambrioleurs.

Un moyen de défense également excellent consiste à placer sur le toit de la maison un carillon électrique en communication avec les portes d'entrée. A la moindre pesée sur les serrures, le carillon se met en branle et fait accourir tous les voisins. Si même personne ne venait, le seul vacarme de la sonnerie mettrait en fuite les cambrioleurs. Le fil électrique peut également communiquer à un carillon placé chez les plus proches voisins.
Enfin quand les maisons sont habitées, le plus attentif des gardiens est encore un bon chien de garde qui ne dort jamais que d'un œil et qui, au plus petit bruit, aboie comme dix! Mais il faut le tenir enfermé la nuit dans le corridor de la maison car, laissé dans le jardin, il serait infailliblement empoisonné par son mortel ennemi: le cambrioleur!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 31 mai 1903.

mercredi 7 novembre 2018

L'art d'être coquette.

L'art d'être coquette.

Est-il rien de plus déplaisant sur un joli bras ou une jambe fine et ronde, que des poils (appelons les choses par leur nom) longs, drus et noirs? Que faire contre cette végétation inopportune?
Point de dépilatoire, ô lectrices! Je ne vous donnerai point de recette: les dépilatoires efficaces sont très corrosifs, paraît-il, et peuvent brûler la peau. D'ailleurs les pharmaciens et les parfumeurs en vendent en assez grand nombre pour que vous trouviez, si j'ose m'exprimer ainsi, chaussure à votre pied. Mais tous les docteurs que j'ai interrogés sur ce point m'ont assuré que nombre de dépilatoires aggravent le cas. D'autre part, les poils repoussent souvent après l'application, ils repoussent après dix, quinze jours, faisant sortir de la peau une petite tête dure qui donne à la peau la douceur d'une râpe.
Les poils profitent de tout pour grossir et augmenter de nombre! Telle qui imaginait (renouvelant cette pratique de l'antique) de les arracher méthodiquement ("ça vient comme s'ils étaient plantées dans du beurre", disait-elle), telle qui inventait de les raser, telle autre qui, chaque matin, les usait à ras de peau avec une pierre ponce trempée dans de la mousse de savon et de l'eau oxygénée, se sont vues, dès qu'elles ont cessé, gratifiées de poils là où elle n'avaient naguère que des duvets, -et plus velues que jamais.
Petites lectrices qui vous désolez en songeant au fiancé qui "verra ça", dites-vous que rares sont les femmes qui n'ont pas quelques poils sur les bras et les jambes.
Je reconnais que les poils noirs, très abondants, sont laids.
J'aime assez les poils blonds faisant comme une mousse dorée, accompagnant les bras d'une ombre légère où se joue le soleil. J'ai vu sur les plages des jambes blanches ou roses duvetées d'or, et, je l'avoue, c'était joli, et plus vivant qu'une chair de marbre.
Ce résultat, vous pouvez toutes l'obtenir avec des compresses d'eau oxygénée. Cette bienheureuse eau oxygénée, qui blondit, hélas! tant les cheveux et les rend, d'ailleurs, plus cassants ne doit-elle pas agir aussi sur les duvets importuns?
Avec le "l'eau oxygénée neutralisée" pour éviter les rougeurs, frottez tous les matins, soit avec une petite brosse douce, soit avec un tampon d'ouate, frottez ces poils malencontreux, durant quelques jours, jusqu'à ce que vous ayez obtenu une décoloration suffisante. Ensuite, vous n'aurez plus qu'à les mouiller consciencieusement d'eau oxygénée deux fois par semaine.
Si les poils sont gros, frottez-les pour les amincir, avec un coton trempé dans cette poudre:

Borate de soude, 4 grammes;
Talc pulvérisé, 40 grammes;
Amidon pulvérisé, 30 grammes;
Lycopode, 10 grammes;
Carbonate de magnésie, 16 grammes.

Je sais que des applications de rayons X peuvent détruire sur une assez grande surface les poils ennuyeux. Mais cette opération est scabreuse: une application un peu trop faible, et pas un poil n'est détruit à jamais, une application un peu trop forte, et la peau serait brûlée.
Le seul procédé radical qui ne soit pas dangereux est l'électrolyse. Mais il est, paraît-il, et quoiqu'en disent des médecins, fort douloureux. L'opérateur ne peut "tuer" que plusieurs poils par séance, et s'il n'a pas toujours été adroit, si l'application d'électricité n'a pas été assez forte, quelques-uns repousseront. De plus, une fois anéantis, les poils visibles, les poils qui sont en réserve, se mettent à pousser, les simples duvets se transforment en poils.
N'arrachez jamais les poils de votre menton ou de votre lèvre supérieure. Ils n'en repousseront qu'avec plus de vigueur et de force. Usez sur le menton de compresse d'eau oxygénée, en attendant d'aller chez un dermatologiste.
N'oubliez pas qu'un "soupçon" de moustache ne déplaît pas toujours. Balzac, décrivant Mlle de la Touche, dit:
"Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute si elle n'avait jeté là cette suave fumée."
Ne touchez pas aux poils qui, parfois, poussent dans le nez. Mettez de petites compresses d'eau oxygénée pour les blondir, ils paraîtrons moins.
L'eau oxygénée est un présent des dieux!

                                                                                                                               Queen Mab.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 26 octobre 1913.

lundi 5 novembre 2018

Diesel et son moteur à pétrole.

Diesel et son moteur à pétrole.

Une fin tragique et encore mystérieuse survenue au cours d'une traversée d'Anvers à Londres, vient d'interrompre brutalement la carrière d'un grand inventeur, le docteur Rudolph Diesel, de Munich.
Le moteur qui porte son nom et qui est aujourd'hui universellement connu, a fait sortir la machine à pétrole du rôle de petit moteur qui lui était jusqu'alors assigné et lui a ouvert le champ presque illimité des grandes applications industrielles.
- Qu'est-ce donc qu'un moteur Diesel?
Nous ne pouvons mieux faire, pour répondre à cette question sans entrer dans des détails trop techniques, que de reproduire la définition si claire et si précise qu'en a donné notre regretté et brillant collaborateur Max de Nansouty:
"Le moteur Diesel diffère, comme principe, des moteurs à pétrole et à essence. Ce n'est pas un moteur à explosion; c'est un moteur thermique à combustion interne, dans lequel on peut utiliser comme combustible des huiles lourdes dont l'inflammation est assurée sans le secours d'aucun des dispositifs d'allumage employés ordinairement dans les moteurs à pétrole.
Une compression préalable dans le cylindre, de l'air atmosphérique porté à une pression considérable de trente à tente-cinq atmosphères, détermine son échauffement, de sorte que le liquide combustible injecté au milieu  de cet air, à la fin de la compression, s'enflamme au fur et à mesure qu'il prend contact avec lui. Cette combustion progressive détermine dans le cylindre la production de gaz qui, par leur action sur le piston, donnent lieu à une course motrice sans qu'il y ait explosion..."
En résumé, "le principe du moteur Diesel consiste à injecter dans de l'air porté à une pression de trente à trente-cinq atmosphères le combustible liquide qui s'enflamme sans exploser au fur et à mesure de son introduction dans le cylindre."
C'est en 1893 que l'ingénieur Diesel conçut ce nouveau genre de moteur. Après de nombreux tâtonnements et des alternatives de déboires et de succès, il parvint à établir un premier type qui fut construit, en 1897, dans les ateliers d'Augsbourg.
Depuis cette époque, Diesel avait apporté à son moteur des perfectionnements qui en font une machine industrielle de premier ordre.
Son principal avantage est de se prêter économiquement à l'établissement de moteurs de très grande puissance.
Il s'alimente avec des huiles lourdes de pétrole, de schiste, de naphte, dont le prix de revient est faible, et son rendement thermique est excellent.
On construit aujourd'hui des moteurs Diesel à cylindres multiples, de plusieurs milliers de chevaux, de sorte que, parallèlement aux moteurs électriques, le moteur thermique à pétrole est devenu un véritable concurrent de la vapeur.
Après l'industrie, où les moteurs Diesel de 2.000 à 3.000 chevaux sont aujourd'hui chose ordinaire, c'est la marine qui paraît le plus disposée à appliquer ce nouveau mode de propulsion. L'un des premiers navires de fort tonnage, muni d'un moteur Diesel, fut La Selandia de 2.500 HP, construite en Angleterre pour le compte du roi du Siam.
Un autre porte un nom glorieux, Le Fram, auquel Amundsem fit adapter un moteur Diesel pour son dernier voyage au pôle sud.
Un autre encore, Le Hagen, de 8.350 tonneaux, mû par des moteurs Diesel de 2.400 chevaux, vient d'effectuer avec succès, ses essais dans la baie de New-York.
La marine française a prévu, dans son programme de construction, un type de 800 tonneaux avec moteurs Diesel, d'une puissance de 4.800 chevaux, pouvant donner en surface une vitesse de 20 nœuds, conditions identiques, on le voit, à celles des moteurs à vapeur.
De son côté, la Russie met en chantier un sous-marin monstre, véritable croiseur de 5.400 tonnes, qui devra être propulsé en surface par des moteurs Diesel d'une force totale de 18.000 chevaux.
Actuellement 120 navires de tous les pays possèdent des moteurs Diesel d'une puissance totale de 140.000 HP, ce qui représente une consommation de 700 tonnes d'huile lourde par jour, soit près de 260.000 tonnes par an.
Devant cette formidable extension, on ne s'étonnera pas que notre excellent confrère anglais Engineer ait envisagé la possibilité d'appliquer le moteur à pétrole aux plus gros et aux plus rapides des navires transatlantiques. Il a fait à ce sujet un curieux calcul.
En prenant pour base la consommation du moteur Diesel de 2.500 chevaux de La Selandia, qui fut de 11 tonnes et demi d'huile par jour, pendant sa traversée d'Angleterre à Bangkok, il arrive à ce résultat qu'il faudrait à un paquebot du type Mauretania, de la Compagnie Cunard, 313 tonnes de combustible liquide par jour, soit 1.487 tonnes pour effectuer la traversée de l'Atlantique, ce qui prendrait beaucoup moins de place que le combustible actuel et pourrait d'ailleurs, se loger facilement dans l'espace libre de la double coque du navire.
Enfin, au moment même où l'infortuné Diesel disparaissait, sans laisser aucune trace, dans les ténèbres de la mer du Nord, on proclamait le succès de la première application de son moteur thermique à une locomotive.
La locomotive dont il s'agit n'est pas une petite machine destinée à une modeste expérience sur une ligne à faible circulation, c'est une puissante locomotive express des chemins de fer de l'Etat prussien, qui va être mise en service pour la remorque des trains rapides de la ligne de Berlin à Magdebourg.


La première locomotive Diesel.
On aperçoit, au centre, le moteur principal; à gauche, le moteur auxiliaire,
et, à droite, les réservoirs d'air comprimé.

Ici encore, concurremment avec les locomotives électriques dont elle a l'aspect extérieur, la machine à pétrole va entrer en compétition avec la locomotive à vapeur.
Celle-ci n'a, du reste, pas dit son dernier mot; grâce au fonctionnement compound, à la surchauffe de la vapeur et à divers autres perfectionnements, elle est, aujourd'hui, plus en forme que jamais. L'entrée en lice de la machine à pétrole ne peut qu'exciter davantage l'émulation des ingénieurs et il n'est pas impossible qu'on voie, un jour prochain, sur le même réseau, les trois modes de propulsion: vapeur, pétrole, électricité, concourir aux multiples exigences des services de l'exploitation.
La locomotive Diesel de Berlin-Magdebourg a été construite en Suisse, dans les ateliers Sulzer, de Winterthur. Elle a 10 mètres 60 de longueur et pèse 95 tonnes en ordre de marche. Elle possède un moteur Diesel réversible en forme de V, et actionnant par l'intermédiaires de bielles, les deux essieux moteurs de la machine. Le moteur est établi pour tourner à 30 tours à la minute, ce qui correspond à la vitesse de 100 kilomètres à l'heure. En outre, une machine auxiliaire sert à faire fonctionner la pompe à air comprimé et à donner le "coup de collier" nécessaire aux démarrages et à la montée des fortes rampes.
L'oeuvre poursuivie par le docteur Diesel se trouve ainsi complétée: désormais, le moteur thermique à pétrole a droit de cité dans les trois grandes branches de l'activité industrielle: les machines fixes, la navigation et les chemins de fer.

                                                                                                                               Salagnac.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 26 octobre 1913.

mardi 30 octobre 2018

La créatrice du Cours-la-Reine.

La créatrice du Cours-la-Reine.

Les occasions de s'attendrir sur le souvenir de Marie de Médicis sont extrêmement rares. Saisissons celle-ci au passage. Cette personnalité si peu parisienne doit être vénérée, en tant que marraine des Haussman et des Alphand. 
Dans les premières années du dix-septième siècle, la pleine campagne, la campagne utilitaire et laborieuse commençait aussitôt après les Tuileries. Au delà du jardin royal, des prés et des labours s'étendaient jusqu'aux vignes de Chaillot. La veuve d'Henri IV acheta tout un lot de terrains en bordure de la Seine; elle en fit démolir les masures paysannes. Trois allées, formées par quatre rangs d'ormes, remplacèrent les cabanes et les cultures. Cela fit une majestueuse promenade, fermée à ses deux extrémités par des grilles où la reine et ses dames se rendaient en carrosse pour prendre le frais. Le cours, long de plus de sept cents toises, allait de l'Abreuvoir-l'Evêque, hors la fausse porte des Tuileries, jusqu'à la Savonnerie de Chaillot. 


Les jardins actuels du Cours-la-Reine.

Cette allée était la première promenade plantée d'arbre que l'on voyait à Paris. Les ormes de la reine durèrent plus d'un siècle. Ils ne furent arrachés qu'en 1723, sous la surintendance du duc d'Antin. Le surintendant vint lui-même présider solennellement aux plantations nouvelles. Le Dictionnaire Historique de la Ville de Paris et de ses Environs rend hommage à son activité:
"Le duc d'Antin, pour lors surintendant des bâtiments du roi, fit la cérémonie de planter lui-même le premier de ses arbres et attendit que tous les autres le fussent."
Cette solennité mit la surintendance en goût de planter. Auprès du Cours-la-Reine, on traça des allées nouvelles parmi les terres labourables et les garennes. Et les Champs-Elysées se créèrent. Nous les devons, sachons le reconnaître à un caprice de Marie de Médicis. Cette petite réparation était due à la mémoire d'une personne qui n'est pas habituée à avoir une bonne presse. Une des découvertes de l'érudition moderne a été la réhabilitation morale et intellectuelle de Louis XIII. Nos anciens manuels scolaires s'accordaient à le présenter comme un malade et un pauvre d'esprit. Le moindre bachelier sait, aujourd'hui, qu'il fut un grand roi, épris de justice, sévère, appliqué, scrupuleux, et le plus magnifique soldat qui ait régné sur la France des lis. En revanche, sa mère est sortie en assez piètre état des mains des historiens. Toutes leurs enquêtes aboutissent à confirmer ce jugement de Saint-Simon:
"Impérieuse, jalouse, bornée à l'excès, toujours gouvernée par la lie de la Cour et de ce qu'elle avait amené d'Italie, elle a fait le malheur continuel d'Henri IV et de son fils et le sien même, pouvant être la plus heureuse femme de l'Europe, sans qu'il lui en coûtât quoi que ce soit que de ne s'abandonner pas à son humeur et à ses valets."


Marie de Médicis, médaille de Guillaume Dupré.

Marie de Médicis fut une dame d'une épaisse stupidité. M. Hanotaux a prononcé ce verdict équitable:
"Henri IV était un bien mauvais mari, mais Marie de Médicis avait un bien mauvais caractère."
Les témoignages contemporains nous la présentent comme le type parfait de la femme qui fait des scènes. Mme d'Arconville a publié un manuscrit de Béthune sur Les Principaux Sujets de la Mauvaise Intelligence d'entre le Feu Roy Henri IV et de la Reyne Mère du Roy. Ce document est un plaidoyer sans réplique en faveur d'Henri IV, considéré au point de vue conjugal. Sully assistait à de lamentables scènes de ménages; il vit la reine s'emporter contre son mari jusqu'à lever la main. Le veuvage ne la calma point. En 1615, Arnauld d'Andilly notait, dans son journal:
"La reyne s'est trouvée fort mal la nuit du 27, d'un grand flux du ventre qui la mène vingt-cinq ou trente fois avec du sang. On attribue la cause à une colère qu'elle avoit eue le jour précédent."
Une personne de ce tempérament avait évidemment besoin de faire de fréquentes promenades au grand air. D'où le Cours-la-Reine.
- Vous êtes entière, disait Henri IV à sa femme, pour ne pas dire têtue.
Les ambassadeurs vénitiens, ces merveilleux espions psychologues, si habiles à déshabiller les âmes, furent stupéfaits de la nullité de la régente.
"Le roi, dit l'un d'eux, a voulu souvent la faire rentrer au Conseil pour qu'elle se mette au courant des affaires et des intérêts du royaume. Mais indifférence ou incapacité, la reine n'a nullement répondu à ses intentions. Elle est d'ailleurs d'un caractère peu sympathique.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 26 octobre 1913.

dimanche 28 octobre 2018

La promenade à la mode.

La promenade à la mode.

Les frères de Goncourt ont laissé une description pittoresque et colorée de la vie parisienne au Cours-la-Reine et aux Champs-Elysées sous le Directoire. Nous en reproduisons ce fragment.

Ce cours, où Paris s'aventurait peu, est devenue une promenade courue. Les arbres ci-devant taillés en mur le long de la grande allée, et cintrés en dôme au-dessus des contre-allées, poussent en liberté et donnent toute l'ombre et tout l'agrément qu'on peut demander à des arbres de trente ans. Les tertres gazonnés, disparus depuis, appellent et convient, comme des tapis garés du soleil, les jeux de l'enfance. Une armée folle et rieuse de garçonnets, tout à l'heure moutonnés jusqu'à la jarretière, aujourd'hui en carmagnole de siamoise rayée, un petit bonnet de police sur la tête, s'ébat sur la pelouse; et dans les chemins tracés, les parents traînent, fiers de leur fardeau, leurs marmots couchés dans des petites voitures au milieu de leurs joujoux. Ces amusements, ces joies enfantines et ces bonheurs paternels aiment et peuplent ces Champs-Elysées, bientôt montés à de plus hauts destins, bientôt l'arène des coquetteries équestres. 


Les Champs-Elysées en 1789.

Il est, en ces Champs-Elysées, des recoins de verdure, des aspects de campagne qui surprennent et distraient l’œil. L'allée des veuves, avec ses baraques en planches aux toits de chaume, ses treillages boiteux, ses clôtures à moitié mangées par les plantes grimpantes, semble une petite Thébaïde normande. Mais l'illusion d'être loin de Paris si près de Paris ne reste pas longtemps au rêveur, et ce ne sont qu'apparences rustiques; les jeux clandestins se cachent sous les frondées, dortoirs de gueux et de gueuses pendant les étés de la Révolution.
Les cafés brillent le soir par toute cette campagne civilisée, depuis les hauteurs de l'Elysée jusqu'à la place de la Révolution, depuis le citoyen Renault, qui tient un dépôt de glaces de Velloni auprès de l'avenue Marigny, jusqu'à Corazza qui, son café du Palais-Royal cédé à Peyron vient de s'établir au Garde-Meuble. Les Champs-Elysées, cette forêt parisienne, sont remplis de limonadiers et de traiteurs, d'amphitryons aimables du passant. Et n'ont-ils pas, les Champs-Elysées, ce glacier poli parmi les glaciers les plus polis, Travers, ci-devant officier des ambassadeurs de Venise, qui adresse aux dames cette galante invitation:
" Madame, Travers a l'honneur de vous prévenir qu'il s'est trouvé forcé d'abandonner le service du bal de l'hôtel Marbeuf par la rétribution trop généreuse qu'exigeaient les entrepreneurs. Le seul regret qu'il éprouve est d'être séparé d'une société agréable, dont les femmes qui la composent forment le principal ornement."

                                                                                                  Edmond et Jules de Goncourt.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 26 octobre 1913.

La visite des bateaux anglais par les Russes.

La visite des bateaux anglais par les Russes.

Le Daily Graphic a publié, cette semaine, la reproduction d'une curieuse gravure: celle que nous donnons aujourd'hui. Cette gravure fut éditée par Mac Lean en 1829, époque à laquelle les flottes française, russe et anglaise venaient de faire subir, à Navarin, un échec sérieux aux flottes turque et égyptienne alliées.


Caricature anglaise de 1829 montrant un navire anglais visité par les Russes.

Pour ceux de nos lecteurs qui ne savent pas l'anglais, nous traduisons sans les commenter les deux légendes que le caricaturiste a écrites sur son oeuvre, dans le but, certainement, d'en augmenter l'humour et de rendre la satire plus agressive.
Dans le haut, nous lisons, ce sont les matelots qui parlent: "Si nos chefs ne nous avaient pas liés les mains, vous ne nous traiteriez pas de la sorte. Mais qu'importe, nous vous donnerons une "frottée" avant peu!"
Dans la légende du bas, l'auteur est moins agressif, mais il ne ménage pas son ironie. Voici d'abord le titre: Visitant un navire anglais dans les Dardanelles. Le caricaturiste croit devoir compléter le titre par cette saillie: Ou: Comment notre fidèle alliée (La Russie) montre son respect pour le drapeau britannique.
Nous avons cru intéressant de montrer cette amusante gravure, où sont ridiculisés à la fois les officiers anglais avec leur fines tailles et les marins russes à la barbe abondante. Cette caricature qui remonte à soixante quinze ans, est curieuse au moment où l'incident du Malacca a failli amener des complications diplomatiques sérieuses.

                                                                                                                          Will Darvillé.

Le Petit journal militaire, maritime, colonial, 7 août 1904.

mercredi 24 octobre 2018

Destruction de la machine de Marly.

Destruction de la machine de Marly.

On vient de détruire la célèbre machine de Marly, qui passait pour une des merveilles du siècle de Louis XIV.
Cet événement aurait fait sensation en Europe il y a cinquante ans, avant la propagation générale de la vapeur, et il affligera certes les vieillards habitués à considérer l'oeuvre de Rennequin Sualem comme le dernier mot de la science hydraulique (1).
Toute la génération de nos pères allait en pèlerinage admirer les roues colossales, les monstrueux pilotis, les engrenages mugissants de l'ingénieur liégeois; et nous-mêmes, enfants du dix-neuvième siècle, quand nous visitons les sites charmants de Bougival et de Lucienne, nous croyions n'avoir rien vu tant qu'on nous avait pas montré la machine de Marly.
- Où est la machine? demandent et demanderont longtemps encore les promeneurs de ce paradis terrestre, dont elle était le monument pittoresque et dont elle restera le souvenir impérissable. 
Et le cicérone répond et répondra désormais:
- La machine n'existe plus; elle s'était faite si vieille qu'elle n'était plus bonne à rien; elle ne battait que d'une roue depuis longtemps; elle jetait des cris de détresse pour monter un filet d'eau; elle ne servait qu'à encombrer la Seine, dont elle barrait le cours à la navigation. Bref, la vapeur, sa jeune rivale, l'a détrônée et remplacée. Voici la pompe à feu de soixante quatorze chevaux (2) qui pousse l'eau vers l'aqueduc de Louis XIV, et la turbine simple et ingénieuse substituée à l'appareil compliqué de Rennequin. Le fleuve a retrouvé un lit profond et sûr, grâce à cette belle écluse, imitée de celle de la Monnaie de Paris, chef-d'oeuvre de M. Poirée, l'ingénieur en chef, et gouvernée par l’œil intelligent et la main savante de M. Dufrayer, directeur des travaux hydrauliques de Saint-Germain et de Marly.
Historien de toutes les gloires et conservateur de tous les monuments, le Musée des Familles n'a pas voulu que la machine de Marly disparût complètement et irrévocablement de ce monde. Il a fait dessiner son portrait à sa dernière heure, avec la scrupuleuse exactitude de la photographie. 


Vue de la machine de Marly avant sa destruction.
Dessin de M. A. de Bar.

Le soleil de Louis XIV avait créé d'un regard ce moulin à eau gigantesque; le soleil du bon Dieu en a retracé d'un rayon les débris curieux et vénérables.
Rappelons à ce sujet que la machine de Marly, dont l'établissement et l'entretien avaient absorbé douze millions, est l'objet d'une erreur populaire, accréditée aux mauvais jours de la première république. On a dit et on répète, et beaucoup croient encore que louis XIV avait fait cette folie et que ses successeurs l'avaient continuée, pour alimenter les bassins et les jets d'eau des parcs de Versailles et Marly-le-Roi. Ce reproche a été jeté violemment à la tête de Louis XVI par les régicides de 1793. Or, rien n'est plus faux ni plus injuste qu'une telle assertion. Le premier but et le principal objet de la machine de Marly ont été et n'ont pas cessé d'être de fournir l'eau de la Seine aux habitants de Marly et de Versailles, dont les fontaines, les lavoirs, les bains, les carafes, etc., sont toujours les véritables aboutissants de l'aqueduc du grand roi. Le palais de celui-ci ne lui a jamais rien ou presque rien emprunté, et les pièces d'eau de Marly, après s'être joué avec le trésor liquide, le distribuaient paternellement aux sujets de Sa Majesté.
Vous pouvez en croire un témoin qui arrose encore aujourd'hui son gosier... et son jardin avec l'eau de Louis XIV.

                                                                                                                   Pitre-Chevalier.

Musée des familles, Lectures du soir, novembre 1856.


(1) Nous disons Rennequin Sualem, et non pas le baron de Ville, comme on disait sous Louis XIV et sous ses successeurs. Voilà la véritable histoire de ce Raton et de ce Bertrand de la mécanique. Rennequin fut l'inventeur positif et M. de Ville fut l'inventeur officiel. Le premier traçait le plan du grand ouvrage dans une pauvre maison de Bougival, et le second le montrait comme sien au roi-soleil dans les salons dorés de Versailles et de Marly.
Le subalterne se taisait de peur de perdre la place qui le faisait vivre, et le chef montait chaque jour en faveur, grâce aux merveilles exécutées par son commis. Lorsqu'on inaugura la machine, Louis XIV et sa cour se placèrent au sommet de la plus haute tour des aqueducs, à cinq ou sis cents pieds au-dessus du niveau de la Seine. A un signal donné par Sa Majesté et communiqué à Bougival, les quatorze roues géantes se mirent en mouvement, et l'eau arriva jaillissante et limpide, à travers les longs tuyaux de fer, jusque dans le bassin de granit, aux pieds du roi, qui ne savait pas attendre. Le baron de Ville était là, faisant la roue avec son plumage d'emprunt. Les courtisans le portèrent en triomphe. Louis XIV le combla de titres, d'honneurs et d'argent; et son carrosse faillit écraser un pauvre diable perdu dans la foule au bas de la tour. Ce pauvre diable était Rennequin Sualem, qui devint fou, selon quelques-uns, et finit dans la misère, selon la plupart. La France et l'histoire l'ont vengé depuis de leur mieux, en donnant son nom au quai de la machine de Marly.
(2) La construction de cette pompe fut commencée en 1812 et achevée en 1826 par Cécile et Martin.