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samedi 16 novembre 2019

Pierrot, photographe.

Pierrot, photographe.


Pierrot est photographe. Il a des taches de chimie à chaque patte, et des brochettes de décorations le couvrent depuis les pectoraux jusqu'à la chute des reins.
A grand'peine, sa traditionnelle calotte noire peut-elle contenir les inextricables broussailles de sa chevelure.
La scène se passe en Amérique, dans le pays de Fenimore Cooper* lui-même.
A force de consulter ses auteurs favoris: Van Monckoven*, Bareswill et Davanne*, le grand et le petit Albert*, le traité sur la monochordisation (nota de Célestin Mira; sans doute monochromisation) simplificative des couleurs par Bonnet, et ce livre (presque introuvable aujourd'hui): How to do it, par l'illustre opérateur Poirel, sans compter les œuvres démonologiques du R. P. Picatrix*, etc., l'ami Pierrot a fait une découverte prodigieuse qui devra lui assurer la plus colossale fortune. il a passé mainte nuit blanche, penché sur ses alambics, mais enfin, ses efforts sont couronnés de succès. il vient de découvrir la photographie animée, la photographie marchante, parlante, éternuante. Pierrot crève d'orgueil, Pierrot se sent l'égal de Dieu.

****

Coup de sonnette. C'est un couple de clients. La mari et la femme. Jolie, la petite bourgeoise! Pierrot fait les honneurs de l'atelier*.
Pendant que la dame feuillette des albums, il place le monsieur devant l'objectif. -Attention! Une, deux, crac!- Détonation épouvantable. La chambre noire frémit. Un nouveau personnage sort de l'objectif comme un clown, fait la cabriole et retombe sur ses pieds en face du modèle. c'est l'épreuve.
Surprise, épatement, ahurissement. Cette épreuve, en tout point semblable au client qu'elle représente, parle de la même voix, fait les mêmes gestes, marche du même pas. S'assied-il? Elle s'assied. Se lève-t-il? Elle se met debout. Prend-il son mouchoir? Elle se mouche.
O hantise, ô persécution, ô supplice du photographié! Cet autre lui-même singe ses regards, ses expressions, ses actions comme le ferait sa propre image reflétée en pied dans une glace!
Impatienté, il tombe sur le sosie et lui administre une correction que l'autre lui rend automatiquement. A chaque coup de poing qu'il donne à son numéro deux, il sent qu'il se fait mal à lui-même. Pierrot, inquiet sur les résultats de son invention, se précipite entre les pugilistes et reçoit tous les coups.
L'inventeur désolé veut mettre ses bourreaux à la porte. Mais auparavant, il réclame le prix de son travail. Les deux filous clignent de l’œil d'un air malin, et s'indiquent respectivement comme étant le client, chacun prétend qu'il est l'épreuve et que l'autre doit solder le prix du portrait. Pierrot s'arrache les cheveux. Son travail est si parfait qu'il ne peut distinguer lui-même. tans pis! Ils paierons tous deux. Comme il se permet d'insister. Il s'attire une grêle de calottes sous lesquelles il s'affaisse en gémissant.

****

Le bourgeois se calme enfin. il se dirige vers sa femme pour lui offrir son bras. L'épreuve en fait autant et présente son aileron à la dame. Lequel accepter? Quel est le mari? Quel est l'autre? Ils sont absolument pareils. "Ressemblance garantie." Les voilà qui l'embrassent tous les deux, à présent! Ça va encore se gâter. Pierrot intervient et reçoit une nouvelle raclée.
Tout à coup, un éclair traverse la nuit de son cerveau.(Note prolongée à l'orchestre. Coup de cymbale) Eurêka! Pierrot a trouvé la solution à cette difficulté. Il ébauche un pas de fantaisie pour exprimer son allégresse, et, prenant la petite bourgeoise par la main, il la conduit devant l'instrument photographique.

****

Une, deux, crac! Détonation terrible. La chambre noire refrémit. Une mignonne dame en tout semblable à son modèle bondit comme une clownesse par l'embouchure de l'objectif, fait la pirouette, et se campe en face de l'original.
Voilà qui est fait: il y a maintenant deux bourgeois et deux bourgeoises. Pierrot les accouple bras dessus bras dessous, et les flanque dans l'escalier, à grands coups de pied quelque part (côté des hommes).
Enfin! Il respire! Il essuie son front ruisselant.
Nouveau coup de sonnette. Quoi! Encore? Cette fois, c'est une dame sur le retour qui vient, escortée de son gendre, se faire portraicturer.
Nez rouge, oeil vairon, cheveux en tire-bouchons, faux râtelier, grosse broche en or, verrue. L'artiste enfariné fait la grimace.
Il élève ses prix, et, instruit par le malheur, il exige qu'on paie d'avance.
Pierrot met la femme mûre en position. Le jeune homme qui l'accompagne a l'air sombre. Une, deux, crac! Même jeu que ci-dessus. La quinquagénaire est doublée!
Leur gendre de plus en plus sombre, se lève pour offrir son bras, mais probablement il se trompe et commet quelque maladresse, car toutes deux commencent à le traiter d'idiot, de crétin, à déplorer leur sort, celui de leur fille, etc.

****

Exaspéré autant que perplexe, le gendre montre le poing à Pierrot:
- Misérable! C'était déjà trop d'un pareil crampon, et tu m'en as fait deux! Tu mourras!
- Pas un mot, répond l'opérateur avec calme, ou je vous en fait une troisième!!!
Mais il n'a pas le temps d'exécuter cette terrible menace. Déjà le malheureux jeune homme, dans sa fureur, lui a plongé son parapluie acéré entre les omoplates.
Et tandis que ces deux harpies traînent leur gendre chez le commissaire pour le faire guillotiner, le pauvre Pierrot exhale sa belle âme sur le parquet, emportant son fatal secret dans la tombe!

                                                                                                                          Mélandri.

La vie populaire, jeudi 29 janvier 1885.



* Nota de Célestin Mira:

* Fenimore Cooper:

James, Fenimore Cooper fut un écrivain américain,
très apprécié en France au XIXe siècle,
notamment par Honoré de Balzac, Victor Hugo et Marcel Pagnol.

* Van Monckoven:

Désiré Van Monckoven , chimiste belge,
fut un des chercheurs les plus célèbres
dans les procédés chimiques de la photographie.

* Barreswil (orthographié à tort Bareswill) et Davanne:

Barreswil et Davanne furent des pionniers de la photographie.


* Petit Albert:


* Picatrix:

Le Picatrix est la traduction du traité
de magie arabe de Ghâyat al-hakîm.

* Atelier de photographe:

Atelier de photographe en 1888.

samedi 19 mai 2018

Le photographe.

Le photographe.





I

Comme ils avaient l'air d'un tout petit ménage et que leur mobilier tenait dans une petite charrette à bras, on leur a fait payer le loyer d'avance. 



Un loyer d'essuyeurs de plâtre, car ils habitent le cinquième d'une maison toute neuve, sur un de ces grands boulevards inachevés, pleins d'écriteaux, de gravats, de terrains vides entourés de planches. Il y a une odeur de peinture fraîche dans ces trois petites pièces très éclairées d'une lumière droite, qui rend plus saisissante la nudité des murs.
Voici d'abord l'atelier avec son vitrage grand comme une cloche à melon, sa cheminée à la prussienne, sombre et froide, et un petit feu de coke tout préparé que l'on allumera que s'il vient du monde. Les photographies de la famille sont accrochées au mur: le père, la mère, les trois enfants, assis, debout, enlacés, séparés, dans toutes le poses possibles; puis quelques monuments, des vues de campagne mangées de soleil. Cela date du temps où ils étaient riches, et où le père faisait de la photographie pour s'amuser. Maintenant la ruine est arrivée, et n'ayant pas d'autre métier sous la main, il essaie de s'en faire un avec son passe-temps du dimanche.
L'appareil, que les enfants entourent d'une admiration craintive, occupe la place d'honneur, au milieu de l'atelier, et dans ses cuivres flambant neuf, ses gros verres bombés et clairs, semble avoir absorbé tout le luxe, toute la splendeur du pauvre petit logis. les autres meubles sont vieux, cassés, vermoulus et si rares!
La mère a une méchante robe de soie noire, fripée, un bout de dentelle sur la tête, la tenue d'un comptoir où les chalands ne viennent guère. Le père, lui, par exemple, s'est payé une belle toque à l'artiste, une veste en velours, pour impressionner le bourgeois. Sous cette défroque reluisante, avec son grand front lunaire, plein d'illusions, ses yeux étonnés et bonasses, il a l'air aussi neuf que son appareil. Et comme il s'agite, le pauvre homme! Et comme il se prend au sérieux! il faut l'entendre dire aux enfants: "n'entrez pas dans la chambre noire!"
La chambre noire! on croirait l'antre d'un pythonisse... Au fond, le malheureux est très troublé. Le loyer payé, le bois, le charbon, il ne reste plus un sou en caisse. Et si les clients ne montent pas, si la vitrine d'exposition qui est en bas, au coin de la porte, n'accroche personne au passage, qu'est-ce que les petits mangeront ce soir?... Enfin, à la garde de Dieu. L'installation est terminée. Il n'y a plus rien à préparer, à faire reluire. A présent tout dépend du passant.


II

Minutes d'attentes et d'angoisse. Le père, la mère, les enfants, tout le monde est sur le balcon, à guetter. Parmi tant de gens qui circulent, il se trouvera bien un amateur, que diable!... Mais non. La foule va, vient, se croise le long du trottoir. Personne ne s'arrête. Si pourtant. Voilà un monsieur qui s'approche de la vitrine. Il regarde les portraits l'un après l'autre; il a l'air content, il va monter.




Les enfants enthousiasmés parlent déjà d'allumer le poêle. "Attendez encore!" dit la mère, prudemment. et comme elle a bien fait! Le monsieur continue sa route en flânant. Une heures, deux heures. Le jour devient moins clair. Il y a de gros nuages qui passent. Pourtant, à cette hauteur, on pourrait faire encore d'excellentes épreuves. A quoi bon, puisque personne ne vient? A chaque instant, ce sont des émotions, des fausses joies, des pas qu'on entend dans l'escalier, qui arrivent tout près de la porte, qui s'éloignent brusquement.
Une fois même, on a sonné. C'est quelqu'un qui demandait, l'ancien locataire. Les figures s'allongent, les yeux s'emplissent de larmes. "Ce n'est pas possible, dit le père... Il faut qu'on ait décroché notre cadre... va donc voir petit." Au bout d'un moment, l'enfant remonte, consterné. Le cadre est toujours à sa place, mais c'est comme s'il n'y était pas. Personne n'y fait attention.

III

D'ailleurs, il pleut... En effet, sur le vitrage de l'atelier, la pluie commence à tomber avec un petit bruit narquois. Le boulevard est noir de parapluies. On rentre, on ferme la fenêtre. Les enfants ont froid; mais on n'ose pas allumer le poêle qui contient sa dernière bouchée de charbon. Consternation générale. Le père marche à grands pas, les poings crispés. pour qu'on ne la voie pas pleurer, la mère se cache dans la chambre...
Soudain un des enfants, qui a profité d'une éclaircie pour passer sur le balcon, tape vivement aux carreaux: "Papa, papa... Il y a quelqu'un en bas à l'étalage." Il ne s'est pas trompé. c'est une dame, une dame très bien, ma foi! Elle regarde un moment les photographies, hésite, lève la tête... Ah! si toutes les paires d'yeux braquées de là-haut sur elle avait un brin d'aimant, comme elle grimperait l'escalier quatre à quatre...
Enfin, la dame se décide. Vite, l'allumette sous le feu, les petits dans la pièce d'à côté. Et pendant que le père rajuste sa toque, la mère se précipite pour ouvrir, émue, souriante, avec le froufrou modeste de sa vieille robe de soie.
"Oui, madame, c'est bien ici..." On s'empresse, on la fait asseoir. C'est une personne du Midi, un peu bavarde, mais bien complaisante et pas avare du tout de son profil. La première est manquée. Eh bien, on la recommence, té pardi!... Et sans la moindre mauvaise humeur, la dame du Midi remet son coude sur la table et son menton dans sa main. 



Pendant que le photographe dispose les plis de la jupe, les rubans du bonnet, on entend des rires étouffés, des poussées contre la porte vitrée.
Ce sont les enfants qui se bousculent pour regarder leur père passant sa tête sous le drap vert de l'appareil et restant là sans bouger, comme une bête de l'Apocalypse avec un gros œil transparent. Oh! quand ils seront grands, ils se feront tous photographes...
Enfin, voici une bonne épreuve que l'opérateur apporte en triomphe, toute ruisselante. Dans ce blanc et ce noir, la dame se reconnait, commande douze cartes, les paye d'avance et sort enchantée.

IV

Elle est partie, la porte est fermée. Vive la joie! Les enfants délivrés dansent en rond autour de l'appareil. Le père, très ému de sa première opération, s'essuie le front majestueusement; puis, comme la journée touche à sa fin, la mère descend bien vite chercher le dîner, un bon petit dîner d'extra en l'honneur de la crémaillère, et aussi, car il faut de l'ordre, un grand registre à dos vert sur lequel on écrit en belle ronde le jour de la livraison, le nom de la dame du Midi et le chiffre de l'encaisse: douze francs!
Il est vrai de dire que grâce au pâté, au saint-honoré, avec lesquels on a fêté la crémaillère, grâce encore à quelques petites provisions de chauffage, de sucre, de bougies, le chiffre des dépenses est juste égal égal à celui des recettes. Mais bah! si on a fait douze francs aujourd'hui, un jour de pluie, d'installation, jugez un peu ce qu'on fera demain. Et la soirée se passe en projets. C'est incroyable ce qu'il peut tenir de projets, dans un petit appartement de trois pièces, au cinquième, sur le devant!...

V

Le lendemain, un temps superbe, et personne. Pas un client de tout le jour. Qu'est-ce que vous voulez? C'est le commerce, cela. D'ailleurs, il reste un peu de pâté, et les enfants ne se couchent pas le ventre vide.
Le surlendemain, rien encore. Les stations sur le balcon recommencent de plus belle, mais sans succès. La dame du Midi revient chercher sa douzaine, et c'est tout.
Ce soir-là, pour avoir du pain, on a été obligé d'engager un des matelas... Deux jours, trois jours passent ainsi. Maintenant, c'est la vraie détresse. Le malheureux photographe a vendu sa toque en velours, sa vareuse; il ne lui reste plus qu'à vendre son appareil et à entrer garçon de magasin quelque part. La mère se désole, les enfants découragés ne vont même plus regarder sur le balcon.
Tout à coup, un samedi matin, au moment où ils s'y attendaient le moins, voilà qu'on sonne. C'est une noce, toute une noce, qui a monté les cinq étages pour se faire photographier. 



Le marié, la mariée, la demoiselle et le garçon d'honneur, braves gens n'ayant mis qu'une paire de gants dans leur vie et tenant à en éterniser le souvenir. Ce jour-là, on fait trente-six francs. Le lendemain, le double. c'est fini. La photographie est installée...
Et voilà un des mille drames du petit commerce parisien.

                                                                                                            Alphonse Daudet.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 octobre 1903.