Gogaille.
Estampe du XVIIe siècle de Jean Brunot, dessinateur et graveur et édité par Jacques Lagniet. Cette gravure est extraite d'un ouvrage intitulé "Recueil des plus illustres proverbes divisé en trois livres".
L'image nous montre une table où un groupe de femmes festoient. Un homme sert à boire tandis qu'une femme tend son verre. Un chat, insensible aux libations, dort, en boule, sur le sol.
L'image est titrée: "Gogaille, le diable est mort!" C'était une expression très courante à l'époque. Le diable incarnait la certitude absolue du châtiment. Si le diable est mort, la punition s'envole, les barrières morales s'effondrent, tout est permis. Mais le diable n'est pas celui qu'on croit dans le cas présent. L'homme qui sert à boire est le mari d'une des convives et pour que nous comprenions bien son état, une femme fait, avec sa main, le geste du mano cornuta, des cornes en tenant le poing fermé et en levant l'index et l'auriculaire. Le mari est cocu. Son autorité est balayée. Le diable, c'est le patriarcat et l'autorité masculine au sein du foyer. Ces dames célèbrent leur liberté devant un époux transformé en serviteur.
Cette image est extrêmement subversive car elle remet en cause l'ordre social et pourtant le pouvoir royal l'a autorisée. Pourquoi? Les tensions sociales étaient très fortes et l'autorité royale avait besoin de "soupapes de sécurité" pour détourner l'attention du peuple. Remettre en cause l'autorité patriarcale était risquée mais salutaire, mais il ne fallait pas mécontenter trop les patriarches. C'est pourquoi celui-ci est présenté comme un mari cocu. Un mari cocu, ce n'est plus tout à fait un patriarche, c'est un maladroit, un faible et comme l'ensemble des hommes était persuadé que ça n'arrivait qu'aux autres, le pouvoir jouait sur du velours.
Un poème, situé sous l'image, accompagne la scène:
Quand avec cinq ou six, parmy les bonnes cheres,
la femme fait gogaille a tirelarigot
"Faire gogaille" voulait dire "faire la fête" sans retenue. Des femmes qui font gogaille ce sont des femmes qui mangent et boivent comme les hommes, des effrontées qui partage ripaille sans autorisation du mari.
"A tire-larigot" expression encore utilisée de nos jours, veut dire excessivement, énormément. Deux thèses s'affrontent quant à son origine. La première prétend qu'elle viendrait du nom d'une ancienne petite flûte pour des raisons inconnues, la seconde des sonneurs de la cloche "Rigaud" de la cathédrale de Rouen qui devaient boire beaucoup pour se donner la force de tirer la cloche.
.Le mary verse à boire à ces bonnes commères
Tout debout teste nuë, et croque le marmot,
"Tout debout teste nuë": être "debout" et "tête nue" était la façon de se tenir des valets face à leurs maîtres. Le mari est relégué au rang de serviteur.
"croque le marmot": Le marmot en question n'est pas un enfant, comme nous l'entendons de nos jours. Il s'agit ici du heurtoir d'une porte, en fer ou en bronze, représentant un animal ou toute autre figure. Il arrivait qu'un visiteur non désiré attende longtemps qu'on lui ouvre après avoir manœuvré le heurtoir. Il restait de longues minutes à contempler le heurtoir, ce qu'on appelait "croquer le marmot".
Fait a Paris par Iean brunot comme dans la rue St denis
Avec privilege du Roy.
L'inscription verticale sur la fenêtre est une chansonnette de l'époque:
« Resiouissons
nous iamaisnous ne serions
pour si ieune »
ce qui veut dire:
Réjouissons-nous,
jamais
nous ne serons
aussi jeunes.
C'est une ode au carpe diem qui justifie les excès de table des dames qui, ma foi, ne sont pas si bêtes. Et tant pis pour le mari, faisons gogaille tant qu'on est jeune.
