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lundi 22 août 2022

Le jour de l'an.


Le voilà revenu, ce jour ancien et toujours nouveau, le jour de l'an comme le disent emphatiquement tous ceux à qui il apporte quelque surprise, surprise attendue et qui n'en est pas moins la bienvenue, le beau jour des étrennes!
- Beau jour, pour ceux qui les reçoivent, dira quelque esprit chagrin en comptant sur sa table les écus qui sont sortis de sa bourse et qui vont entrer dans la bourse de ceux qui les entourent.
Beau jour pour tout le monde, répondrai-je; beau jour pour ceux qui reçoivent les étrennes comme pour ceux qui les donnent, j'allais dire meilleur pour ceux qui les donnent que pour ceux qui les reçoivent, car il est moins doux de recevoir que de donner. D'ailleurs, si vous les donnez aujourd'hui, jadis vous les avez reçues, et c'est ainsi que chaque génération rend à la génération qui la suit les présents que lui a fait la génération qui l'a précédée. Soyons francs, tout le monde aime les étrennes. Les fonctionnaires les attendent sous le nom plus grave et plus sonore de gratifications. Les commis les regardent comme un supplément de leur traitement. Dans une sphère plus humble, les domestiques les font figurer dans leur budget, comme une espérance qui, une fois réalisée, devient un précédent. Les concierges les apprécient, et les plus farouches cerbères ont, comme on dit, leur figure du jour de l'an, la physionomie du jour des étrennes; si tard que vous rentriez le 31 décembre, vous êtes sûr de ne pas attendre, car le concierge attend, le lendemain, ses étrennes, et Mme Gibou elle-même adoucit sa voix quand vous lui demandez le cordon pour vous dire: "Je vous la souhaite bonne et heureuse!"
Les étrennes! les enfants en raffolent, et les mères de famille les plus raisonnables n'y sont pas insensibles. Il y en a peu qui ne se disent deux ou trois fois dans le courant de décembre: " Je suis curieuse de savoir ce que mon mari me donnera le premier de l'an pour mes étrennes." C'est une sensation si agréable que celle d'une curiosité sûre d'être satisfaite à un jour marqué! Les étrennes de l'année où l'on va entrer font songer à celles de l'année qui s'achève, et l'on fait ainsi la revue de ses plus gracieux souvenirs dont l'écrin va s'enrichir d'une perle nouvelle. On a quelquefois modestement commencé, car l'on n'est pas toujours riche en entrant en ménage; puis peu à peu le bien-être est venu, et les étrennes s'en sont ressenties; mais les dernières n'ont pas fait oublier les premières, offertes de si bon cœur et de si bonne grâce. Que recevra-t-on cette année? un bijou? un objet de toilette plus ou moins magnifique selon la fortune de celui qui donne? Ce qu'il y a de beau en effet dans les étrennes, c'est qu'il y en a pour tous les rangs et toutes les fortunes; elles commencent à l'orange pour ne finir qu'au cachemire et à l'écrin de diamants.
Un jour de l'an est la fête des petits et des faibles, et en tête des bénéficiaires de cette journée laissez-moi placer ces charmants petits qu'on appelle les enfants. Qu'ils sont heureux, ce jour-là, ces chers petits bonhommes, la joie de notre foyer, la lumière de notre vie, chérubins qui, par moment, deviennent des diablotins, mais qu'on aime toujours! La veille, leur maman ou leur bonne a eu de la peine à les endormir.
-Ah! maman, ah! ma bonne, je voudrais bien savoir ce qu'on me donnera demain pour étrennes!
- Dors, mon enfant, je vais ce soir te donner un bon baiser, quand tu auras fait ta prière et remercié Dieu de t'avoir conservé à tes parents, et de te les avoir conservés. Demain, mon mignon,  tu auras le plaisir de la surprise.
- Dormez, monsieur Jules, car si vous ne dormez pas, vous aurez demain les yeux rouges, et vous aurez l'air d'avoir pleuré, le jour de l'an, comme les enfants méchants à qui l'on ne donne pas d'étrennes.
Ne pas recevoir d'étrennes, quelle parole néfaste et à éviter un pareil jour! Le Favete linguis d'Horace trouve ici sa place. La privation des étrennes, c'est l'interdiction du feu et de l'eau des anciens Romains; c'est la position de l'outlaw du moyen âge; c'est la mise hors la loi, l'excommunication civile et domestique! Mais quel est le père assez barbare pour priver ses enfants d'étrennes? J'en connais un, un seul, le farouche Brutus, et vous savez comment il traita les siens quand ils furent parvenus à l'âge d'homme.
Dormez donc, bien chers enfants, demain le jour des étrennes luira pour tout le monde, et vous aurez les vôtres. Les grosses bourses ont pris d'avance leurs précautions et sont allés, dès la veille, parcourir les magasins; les petites bourses ont la ressource d'aller de bon matin visiter les boulevards qui s'empressent de dresser avec l'année à son début un bazar en plein vent, et d'ouvrir un champ de foire. Vous plait-il d'y faire un tour avec nous? Le coup d'œil est pittoresque, il n'est pas indigne de votre attention. 


Les boulevards.


Quel mouvement! Que de promeneurs affairés! de visiteur qui vont déposer leurs cartes! de tambours qui vont donner des aubades! de conscrits de l'année arrêtés, l'œil ébahi, devant des marchands qui vendent quinze centimes (trois sols) la montre et la chaîne de sûreté, et, dont la physionomie n'a rien de très-sûr! de bébés dans les bras de leurs bonnes ou à la main de leur mère! que de petits fabricants! que d'ouvriers, devenus marchands pour quelques jours, étalent les merveilles de leur industrie! Arrêtez-vous, croyez-moi, devant ces boutiques improvisées qui sollicitent le regard et la bourse de l'acheteur; en dépensant votre superflu vous avez la chance de procurer à ces petits marchands le nécessaire, et là où vous ne cherchiez que le plaisir de ceux qui vous sont chers, vous rencontrez une bonne action, ce qui ne gâte jamais rien. Ce sont souvent en effet des ouvriers, je vous l'ai dit, qui viennent vendre eux-mêmes les objets qu'ils ont fabriqués, en supprimant ainsi l'intermédiaire qui prend ordinairement la grosse part. Je paierais que ces trois marchands à casquette dont la boutique est étalée par terre appartiennent à cette catégorie; un brave officier, que je reconnais grâce à sa tenue correcte et à ses moustaches selon l'ordonnance malgré son costume bourgeois, est arrêté devant la boutique. Voyez avec quelle gravité il porte sur son bras droit maître Polichinelle les pieds en l'air et la tête en bas, et sous le bras gauche un ballon.
- Allons, mon colonel, achetez-nous encore cette poupée! Mon général, nous avons là un beau ménage!
L'officier sourit sous sa moustache, car il a à la maison, outre monsieur Jules et monsieur Gaston, deux garnements qui feront leur affaire du ballon et du polichinelle, une charmante espiègle qui espère bien ne pas voir rentrer son père au logis, les mains vides. Je crois que les trois marchands ont gagné leur cause. M. l'officier, chargé de toutes ses acquisitions, aura bien un peu l'air d'une boutique ambulante. Mais qu'importe? Il trouvera à la maison de si jolis baisers et de si frais sourires! Henri IV, qui portait assez bravement l'épée, ce qui me semble, portait aussi ses enfants sur son dos quand l'ambassadeur d'Espagne entra dans son cabinet; oui, il portait ce petit prince qui devint Louis XIII, pâle héritier de ce roi plein de chaleur et de vie, de ce vaillant et aimable Béarnais, et madame Henriette de France destinée à devenir la reine si grande et si malheureuse dont Bossuet nous a raconté l'histoire*. Donc, Henri IV se contenta de demander à l'Espagnol, en se soulevant à demi sur une de ses mains, car,  je dois vous l'avouer, notre grand Henri, qui vainquit la ligue par sa conversion et Mayenne par les armes, était à quatre pattes: " Monsieur l'ambassadeur, avez-vous des enfants? - Oui, sire. - Eh bien, j'achève mon tour." Portez donc sans vergogne votre polichinelle, votre ballon, et votre poupée, mon brave, et moquez-vous du qu'en-dira-t-on comme s'en moquait Henri IV: vous trouverez votre récompense au logis.
Qui donc a dit que les parents seuls donnaient les étrennes? Est-ce qu'en donnant ils n'en reçoivent pas? Est-ce que cette joie qu'ils causent n'est pas leur joie? Est-ce que ces beaux et doux yeux attachés sur leurs yeux, et un peu sur leurs poches, ne leur mettent pas du bonheur dans le cœur pour toute la journée? Est-ce que ces jolies petites mains tendues et frémissantes de plaisir quand on les remplit de bonbons et de jouets ne sont pas gentilles à croquer? Est-ce que ces bons baisers donnés par ces bouches de velours ne mettent pas un baume sur toutes les plaies de l'âme? Et tout cela pour un polichinelle, pour un ménage, pour une ménagerie, pour un singe jouant de l'orgue, pour un ballon, pour une boîte de dragées, pour une poupée, pour un tambour! Vraiment c'est à faire naître des scrupules, et l'on est tenté de se demander si, comme la fortune, on ne vend pas ce que ces beaux enfants s'imaginent qu'on leur donne.
J'aperçois là-bas un grand jeune homme, qui, en fumant magistralement un cigare, rit entre ses dents de mon enthousiasme. Voilà qui est bien, mon très-honoré maître; vous êtes maintenant un homme, deux fois bachelier, ou bi-bach, comme on dit dans l'argot de la jeunesse savante, et vous dédaigniez ces puérilités, du sein du nuage olympien dont la fumée du tabac vous environne. Mais ne vous souvient-il plus, mon grand monsieur, de votre premier tambour? Et vous une belle demoiselle, qui, les mains dans votre manchon me regardez du haut de vos dix-huit ans, vous ne vous occupez plus maintenant que de votre piano; Beethoven, Mozart, Rossini, Bellini, Boieldieu, se disputent tous vos instants; mais, dites-moi avez-vous perdu le souvenir de votre première poupée?
Soyons donc indulgents pour les plaisirs que nous avons eus, pour les joies que nous avons goûtées, et surtout n'oublions pas ceux qui ne reçoivent pas d'étrennes. J'aperçois là-bas un pauvre joueur de clarinette qui vous salue d'une mélodie peu harmonieuse peut-être, mais qui veut, à sa manière, vous souhaiter la bonne année. Faites-lui, en passant, votre offrande, et faites dégonfler dans la sébile de l'enfant debout à côté du vieil aveugle ce sac de bonbons trop rempli que vous rapportez chez vous. La dime payée à l'enfant du pauvre porte bonheur à l'enfant du riche.
Cette époque des étrennes me remet en mémoire un trait charmant de la vie de la sœur de Louis XVI, Madame Elisabeth; j'emprunte ce souvenir à l'Eloge de cette princesse, écrit par M. Ferrand; les nobles filles de ce digne serviteur de la monarchie, Mme la comtesse de Ligueville et Mme la comtesse Ferrand, ont récemment publié une nouvelle édition de cet ouvrage. Peu de jours avant le 1er janvier 1784, Madame Elisabeth se rendit chez la reine et lui dit avec son aimable gaïeté: "Promettez-moi de m'accorder ce que je vais vous demander." La reine, avant de promettre, veut connaître la demande. Il s'engage entre les deux princesses un combat de plaisanteries. Enfin, Madame Elisabeth lui expose ce dont il s'agit, et ajoute:" Je veux donner à Causans cinquante mille écus pour sa dot; obtenez du roi qu'il m'avance pour cinq ans les trente mille francs d'étrennes qu'il me donne annuellement." Mlle de Causans était une fille de noble maison, chanoinesse de Metz, et qui devait, en cette qualité, passer huit mois de l'année en son chapitre. Le terme de son départ approchait, et Madame Elisabeth, qui aimait tendrement sa jeune amie, était secrètement occupée à la fixer auprès d'elle; c'était dans cette intention qu'elle faisait une démarche auprès de la reine. Dès que Marie-Antoinette eut fait connaître au roi le désir de sa sœur, celui-ci s'empressa d'y déférer, et Madame Elisabeth eut la jouissance d'annoncer à Mlle de Causans qu'elle la marierait à M. de Raigecourt et la garderait auprès d'elle en qualité d'une de ses dames. Pendant les cinq ans qu'elle ne reçut rien au jour de l'an, lorsqu'on parlait devant elle des étrennes, elle s'écriait: "Moi, je n'en ai pas encore, mais j'ai ma Raigecourt!" Elle ne devait plus en avoir, car la cinquième année conduisit en 1789, et, à partir de cette année, l'usage des étrennes dut disparaître, en attendant la disparition de la monarchie elle-même.

                                                                                                               René.

La Semaine des familles, samedi 2 janvier 1864.


Nota de Célestin Mira:

* Henri IV et ses enfants:


Henri IV jouant avec son fils et l'ambassadeur d'Espagne. Château de Pau.


dimanche 23 juillet 2017

Les étrennes.

Les étrennes.


Nous échappons à peine au jour de l'an le plus laid, le plus sale, le plus brumeux et le plus humide qui, de mémoire d'homme, ait enrhumé l'humanité. Le mot de Pellan sur l'Homme humide qui l'avait enrhumé le matin, en entrant dans son cabinet, après avoir traversé les brouillards de Hyde-Park, était vrai, le 1er janvier dernier. Vous apercevez la figure réjouie de ce gros compère qui vous dit par tous les traits de sa figure épanouie: "Je vous la souhaite!"




Eh bien, tout en vous la souhaitant "bonne et heureuse et accompagnée de plusieurs autres", selon la formule consacrée, il vous apporte peut-être la grippe en échange de votre argent de poche qu'il emporte. Bien obligé!
Il y a des industries étranges pour le jour de l'an. Je ne parle pas de ces charmantes babioles qu'on voyait derrière les vitrines de magasins, pianos nains, dressoirs lilliputiens, bureaux et secrétaires en miniature qui auraient pu figurer dans la chambre à coucher de la fée Urgande

Grande à peine de quatre doigts
Mais de bontés vraiment bien grande.

Mais je n'ai jamais pu comprendre cet accompagnement obligé des bonbons qu'on appelle les devises. Trop heureux les mangeurs de bonbons quand elles ne sont qu'absurdes! Bien souvent elles ont quelque chose de pis. Il est vrai qu'on les donne aux acheteurs par-dessus le marché. La poésie, comme une humble sœur de la confiserie, lui fait cortège. Si les confiseurs donnent les devises pour rien, ils ne les payent pas cher. J'ai connu un pauvre hère qui avait commencé, comme hélas! nous commençons tous, par des espérances magnifiques; il abordait la cantate, il jetait sur le papier le plan d'une tragédie, il ne désespérait pas de doter la France d'une épopée rivale de l'Iliade, de l'Enéide et de la Jérusalem délivrée. Lamartine n'était que son précurseur et Victor Hugo déposerait en ses mains le sceptre de son art.

Artem cœtusque repono.


Ne vous l'ai-je pas dit: voilà par quoi on commence. Voulez-vous savoir comment on finit?




Regardez cet homme à tous crins, sur sa chaise de bois, à peine vêtu, chaussé de savates qui cherchent en vain à s'élever jusqu'à la dignité de pantoufles, la chemise entr'ouverte en plein décembre, à demi-vêtu d'un paletot en guenille tombant sur un simple caleçon, relégué au sixième étage dans une chambre délabrée, tournant le dos à une cheminée qui laisse entrer le vent et qui n'a jamais dressé sur les toits un panache de fumée:
C'est notre poëte! il a débuté par la cantate, il finit par les devises qu'on lui paye 10 centimes le cent. Tout le monde n'a pas la chance, et, il faut ajouter pour être juste, tout le monde n'a pas le talent de M. Sardou. Le talent ne suffit pas toujours. Témoin Gilbert, qui mourut à l'Hôtel-Dieu; Camoëns, qui se nourrissait des aumônes recueillies la nuit pour lui dans les rues de Lisbonne par son esclave Antonio; Homère, aveugle et mendiant; Cervantes, l'immortel auteur de Don Quichotte et l'héroïque combattant de Lépante, qui traîna dans l'indigence les derniers jours de sa vie et sollicita sans succès un petit emploi en Amérique, "ce refuge des désespérés" comme il l'appelait. C'est par ces illustres exemples que notre pauvre poëte se console de sa détresse tout en écrivant tous les jours son millier de devises, deux mille vers. Quel pensum! Il est indubitablement aussi misérable que ses immortels devanciers; pourquoi n'aurait-il pas leur génie? Qui sait? La gloire, cette capricieuse, éclairera peut-être d'un rayon tardif sa mansarde délaissée? Aussi, pendant qu'il fait rimer les dystiques qui serviront à envelopper les étrennes sucrées des femmes et des enfants, l'Illusion, cette fée bienfaisante, qui sourit aux malheureux et aux poëtes, lui apporte à lui aussi ses étrennes. Que le présent soit le lot de l'auteur de la Famille Benoiton et de Nos Bons Villageois, le poëte aux devises en appelle à l'incorruptible avenir et jouit de son triomphe salué de siècle en siècle par les échos de la postérité la plus lointaine.
En attendant l'immortalité, il faut vivre. Le poëte s'habille donc à la hâte, et descendant du grenier qu'il habite dans un petit village des environs de Paris, il apparaît comme un demeurant d'un autre âge, coiffé d'un chapeau tromblon qui date de plusieurs lustres, portant sous son bras son portefeuille gonflé de devises, il traverse au pas de course, son riflard à la main, la plaine froide et glacée qui s'étend entre Clamart et Paris, poursuivi par la bise qui siffle et le croassement des corneilles qui tourbillonnent dans l'air.




Il marche, il court, le poëte, impatient d'arriver chez le confiseur pour lequel il confectionne des vers dignes, selon lui, d'être déposés sur l'autel des Muses, et qui, sans même avoir été lus, tomberont des doigts blancs et roses qui sont pressés de tirer de leur enveloppe poétique les chefs-d'oeuvre sucrés de nos grands confiseurs.
Pendant que le poëte famélique compte sur le prix de ses devises pour faire quelques maigres repas au début du mois de janvier, j'aperçois, par la vitrine d'un estaminet, de joyeux compères qui entendent autrement la vie. Ceux-là ne songent guère à la postérité ni à la gloire. Leur morale est contenue tout entière dans la chanson du Caveau qui a traduit en style grivois les maximes relâchées d'Horace et de Catulle:


Nous n'avons qu'un temps à vivre,
Amis, passons-le gaiement.

Est-ce de la gaieté? Cela commence gaiement, il est vrai. On vide les pots et les bouteilles sans les compter. On porte toutes les santés possibles et impossibles. On se la souhaite bonne, heureuse, prospère, etc. On s'aime, on s'embrasse, on pleure d'attendrissement. Et puis, à force de s'embrasser, on finit par se disputer, on se prend au collet, on s'arrache les cheveux, on se gourme, on boxe à qui mieux mieux. Les chaises tombent, les tables sont renversées, les bouteilles et les verres se cassent. La maîtresse de l'estaminet, impassible comme Neptune au milieu des flots irrités, continue à servir les buveurs attablés. Elle sait que qui casse les verres les paye, et, à l'estaminet, on les paye le triple de ce qu'ils valent... Que voulez-vous? Il faut que tout le monde ait des étrennes, et ce n'est pas tous les jours, le jour de l'an.

                                                                                                                          Nathaniel.

La Semaine des Familles, samedi 12 janvier 1867.

jeudi 12 novembre 2015

Les étrennes à travers les âges.

Les étrennes à travers les âges.










Les Annales politiques et littéraires, Revue universelle paraissant le dimanche, 6 janvier 1907.

lundi 13 avril 2015

Le carnet de madame Elise.

Les étrennes qu'il faut donner.


A beaucoup d'entre nous le jour de l'an n'apparaît plus comme une époque de joie et de fêtes, mais comme une période de l'année qui impose de nombreux devoirs et une foule d'obligations. Des ressources inespérées ne sont pas venues grossir notre traitement ou notre revenu, et cependant il faut tailler une large part pour les étrennes.
Et cette part, comme elle nous semble étroite! Lorsqu'on cherche à équilibrer le budget des étrennes, supprimant d'un côté, ajoutant d'un autre, on n'arrive jamais à accomplir toutes les largesses projetées.
Chaque année la liste de nos cadeaux s'allonge, chaque année nous désirons éblouir davantage.
Il faut jeter de la poudre aux yeux; il faut que notre sac de chocolats porte la marque du meilleur faiseur et que son élégante enveloppe éclipse celles qui l'entourent.
Et pendant que durant des heures entières nous retouchons la liste de ceux auxquels nous devons des cadeaux, essayant de l'allonger sans pour cela augmenter le budget de nos étrennes, nous oublions qu'il est des être déshérités qui devraient y figurer les premiers.
Je sais bien que vous ne négligerez aucune de vos relations mondaines, que vous n'oublierez aucune des étrennes que vous devez offrir sous peine d'être taxée de personne incivile. Mais à côtés de ces obligations mondaines, pour lesquelles le code du savoir-vivre vous guide suffisamment, il y en a d'autres, aussi exigeantes, aussi impérieuses, indiquées celles-là par le code de la charité.
Je ne parle point ici des miséreux, pour eux le jour de l'an est un jour joyeux, car une crainte superstitieuse les rappelle à notre mémoire aux heures de dépenses et de gaîté.
Mais il est des pauvres honteux qui cachent avec dignité et à l'aide de subterfuges héroïques leur dénûment, leurs privations, leurs souffrances auxquels ce jour n'apporte rien.
Cherchez-les bien, vous en connaissez certainement de ces êtres timides qui se dérobent à toute manifestation, à toute expression encombrante de leur personnalité.
Et lorsque vous les aurez trouvés, soyez généreux envers eux, mettez dans leur ciel si triste du jour de l'an une lueur joyeuse, un gai souvenir.
Il y a des êtres que ne réchauffe aucune affection tendre, qui n'ont ni parents, ni amis; un bouquet, un objet de valeur sera un don précieux pour ces cœurs isolés. Il est des familles besogneuses auxquelles est interdite la moindre petite dépense supplémentaire, et pourtant, là, il y a des enfants qui aimeraient, eux aussi, à faire un joyeux nouvel an; ne craignons pas d'envoyez un cadeau prosaïque, une oie de Noël, un pâté de foie, quelques bouteilles de champagne: le désir de faire le bien ne doit pas s'arrêter devant ces manifestations prosaïques.
Songez à la surprise de ceux qui, n'espérant rien, reçoivent par vous un peu de joie chaude et de confort.
Si nous réfléchissions sérieusement,  nous verrions que nous sommes responsables du bonheur des autres, et que bien souvent nous y pouvons contribuer.
Une certaine paresse, une certaine indifférence vous engagent à vous abstenir, quand au contraire, nous devrions chercher sans cesse à réparer les injustices du sort en faveur de ceux qui sont moins bien partagés que nous. C'est là du vrai socialisme et du bon, croyez moi.

                                                                                                         Mme Elise.

Mon Dimanche, 1er janvier 1905.

lundi 1 décembre 2014

De l'origine des étrennes.

De l'origine des étrennes.


La coutume de donner des étrennes est fort ancienne; on a prétendu qu'elle remontait au temps des premiers rois de Rome: on lit dans quelques auteurs que Tatius ayant reçu, le 1er janvier, comme un bon augure, quelques branches de palmier, coupées dans un bois consacre à la déesse Strenna, cette coutume fut désormais autorisée, et porta le nom de strenæ (étrennes) , à cause de la divinité qui présida depuis à ces sortes de cérémonies.
Les Romains firent de ce jour-là un jour de fête, qu'ils dédièrent au dieu Janus, représenté avec deux visages, l'un devant, l'autre derrière; symbole du passé et de l'avenir, et qui semble regarder en même temps une année qui finit et une année qui commence. Le mois de janvier est dédié à Janus; ce fut Numa Pompilius, deuxième roi de Rome, qui l'ajouta au calendrier. Le premier jour de janvier, on revêtait ses habits les plus beaux, on se souhaitait une heureuse année les uns les autres, et il n'était pas permis de prononcer aucune parole de celles qu'on croyait être de mauvaise augure. Les présens ordinaires étaient des figues, des dattes de palmier et du miel, et chacun envoyait ces douceurs à ses amis, pour témoigner qu'on leur souhaitait une vie douce et agréable. Les cliens offraient en outre à leurs patrons une pièce de monnaie. Avec le temps, l'or finit par remplacer la modeste pièce d'airain. Sous le règne d'Auguste, le peuple, les chevaliers et les sénateurs, venaient offrir des étrennes à l'empereur.
Tibère avait désapprouvé cette coutume, et de son autorité despotique, il avait défendu, sous des peines sévères, l'usage de faire des présens; cette défense ne subsista pas long-temps; car, sous Caligula, un édit spécial fit savoir au peuple et aux chevaliers que l'Empereur recevait désormais tous les cadeaux qu'on voudrait bien lui faire, suivant les usages anciens.
Dans les premiers siècles de l'Eglise, on continua à offrir des présens non-seulement à l'empereur, mais aux magistrats; les pères et les conciles s'élevèrent contre cet abus, qui a fini par disparaître. Mais du moment où les étrennes n'ont plus été que des témoignages réciproques de bienveillance et d'amitié, et qu'elles ont été purgées de toutes les cérémonies païennes, l'Eglise a révoqué sa sentence de proscription.
Tous les anciens historiens de la monarchie de France; Grégoire de Tours, le moine de Saint-Denis, Monstrelet, Froissart, Alain Chartier, Juvénal des Ursins, détaillent avec un soin particulier les divers présens que faisait le seigneur au roi, les somptueuses étoffes qu'il envoyait à ses alliés et confédérés: "Le roi Charles sixième surtout ne manqua l'observance d'icelle cérémonie, et, suivant l'ancienne coutume de donner une marque de son affection, mandait une fois chacun an de riches étrennes, soit joyaux et pierreries, soit certaines pièces de velours cramoisi, au roi et à la reine d'Angleterre."
Et quels beaux présens ne faisait pas la reine Marguerite, sœur de François 1er. Au commencement de chaque année, eût-elle jamais manqué d'envoyer pour étrennes à son frère une épître gentiment tournée en vers gracieux et élégans? Rien n'égala sa générosité à l'égard des seigneurs de la cour: Brantôme, avec son style louangeur pour tous les personnages dont il nous a décrit la vie, raconte que "Madame Marguerite était toute bonne, toute splendide et libérale, n'ayant rien à soi, donnant à tout le monde; tant charitable, tant aumônière à l'endroit des pauvres! aux plus grands, elle faisait honte en libéralités, comme je l'ai vue, au jour des étrennes, faire de si riches présens à toute la cour, que le roi, son frère, s'en étonnait et n'en faisait jamais de pareils."
Peu de personnes ignorent que, sous le règne de Henri IV, le ministre Sully ne manquait jamais, à chaque renouvellement d'année, d'apporter au roi pour ses étrennes deux bonnes bourses de jetons d'or "et le félicitait et complimentait gracieusement sur l'année qui allait se commencer."
Cet usage des cours se reproduit dans les villes: le 1er janvier, les bons bourgeois enchaperonnés se rendaient des visites en grande cérémonie; chacun portait son petit cadeau, lequel consistait souvent en dragées et confitures sèches; ils se faisaient mutuellement de belles harangues, se souhaitaient bonheur et prospérité. De nos jours, l'époque des étrennes est, en quelque sorte, un moment de crise sociale; toutes les populations s'agitent; le monde est en mouvement; et ce qui est encore un plaisir pour quelques-uns est devenu pour le plus grand nombre un rigoureux devoir.
Voltaire se fit une réputation précoce par une pièce de vers qu'il composa pour un invalide du régiment Dauphin. Ce vieux soldat avait servi sous le fils de Louis XIV, le père de l'élève de Fénelon, et les récita à ce prince à l'époque du jour de l'an. " Cette bagatelle d'un jeune écolier, dit Voltaire, dans son Commentaire historique, fit quelque bruit à Versailles et à Paris." Ninon voulut le voir et lui fit peu de temps après un legs de deux mille livres.
Parmi les traits plaisans auxquels le jour de l'an a donné naissance, on a souvent cité celui-ci: le cardinal Dubois avait un intendant dont les friponneries lui étaient connues. Au jour de l'an, cet intendant venait rendre ses devoirs à son maître: au lieu de lui donner ses étrennes, comme aux autres personnes attachées à son service, le cardinal se contenta de lui dire: "Monsieur, je vous donne ce que vous m'avez volé." Et l'intendant se retirait après avoir salué bien respectueusement son maître, comme un pénitent que la parole du prêtre a lavé de ses péchés.
En Angleterre les étrennes se donnent le 25 décembre, jour commémoratif de la naissance de Jésus-Christ et époque à laquelle plusieurs peuples de l'Europe commençaient l'année, dans le moyen-âge. En Russie les cadeaux se font plus particulièrement à Pâques.

Magasin universel, 1834.

lundi 16 décembre 2013

Chronique du Journal du Dimanche.


Chronique.

Nous voici à ce beau jour de l'an, où tout est joie, fête et sourire; partout on s'embrasse, on se félicite, on se donne des poignées de main; il pleut des cadeaux. Les peines, les larmes, les tristesses ne sont plus de mise et se cachent dans l'ombre. On dirait, à voir le monde aujourd'hui, qu'il n'est composé que de gens parfaitement à leur aise, fort heureux en famille, et qu'on trouve partout de vrais amis.
L'usage de donner des étrennes aux enfants est passé aux grandes personnes; les femmes se sont mises sur le rang des moutards au beau jour de l'an; elles déjeunent avec des bonbons, elles dînent avec des chinoiseries, des corbeilles, des flacons, des écrans, toutes sortes d'objets d'étagères; elles soupent avec des bijoux, des fourrures, des cachemires.
Cette cascade de cadeaux est si bien établie, que le moindre dérangement dans sa chute pourrait bouleverser le monde, témoin de ce qui est arrivé cette semaine dans une maison de notre connaissance.
M. B..., employé dans un ministère, attendait ses étrennes pour en donner lui-même à sa femme, qui en donnerait à son tour aux enfants et à la bonne. Dans les ministères, à la Ville, et dans d'autres administrations, on donne des étrennes aux beaux messieurs des bureaux, ni plus ni moins qu'à des concierges. Mais il est arrivé cette année que le ministère dans lequel travaille M. B..., voulant réaliser des économies, a supprimé pour une fois la coutume. M. B... est donc rentré chez lui la poche vide, et de si mauvaise humeur, que, en posant brusquement son chapeau, il a renversé le guéridon du déjeuner, et fait briser en éclats tout ce qui s'y trouvait. Madame, étant occupée à s'habiller lorsque son mari lui a appris la fâcheuse nouvelle, a déchiré d'impatience de très belles manches de dentelles, et déclaré que, ne recevant rien, elle ne donnerait rien à personne. A cette décision, les trois enfants ont poussé les hauts cris. Le collégien a jeté son livre au feu, de colère; la petite fille a laissé tomber un des flacons de la cheminée, dont elle s'était emparée; le gros moutard s'est laissé tomber lui-même, et c'est largement cassé le nez. La bonne, furieuse, a rangé le ménage avec tant de violence, qu'elle en a brisé la moitié.
On ne sait où les choses seraient allées si un ami de la maison, entrant en ce moment, n'eût offert à M. B... de lui prêter deux cents francs pour faire face à ses étrennes. A ce revirement, madame B... a souri à son mari; les enfants, le visage encore plein de larmes, sont venus embrasser leur mère; la bonne a offert de payer la casse, pensant bien que, dans un jour si heureux, on n'accepterait pas. Et ces détails d'intérieur, qu'on refusera peut être de croire, sont pourtant parfaitement historiques.
Après les bonbons...les bonbons de sucre et de diamant...ce qui occupe le plus au jour de l'an, ce sont les cartes de visite.
On se moque fort de cet usage d'envoyer, pour toute marque d'amitié, son nom sur un morceau de carton. Pourtant, c'est dire encore qu'on a pensé à vous; et dans ce tourbillon de Paris, une pauvre petite pensée a encore bien du prix!
Aussi est-ce le moment où on fait pour ainsi dire la révision de ce qu'on est dans le monde, et du nombre de gens qui pensent à vous. Il en résulte plus d'émotions qu'on ne le croit, sous l'air indifférent avec lequel on déchire ces chiffons d'enveloppes. Telle personne, à laquelle on ne pensait plus depuis longtemps, reparaît subitement; telle autre, dont on croyait le souvenir inaltérable, est parfaitement absente du paquet de cartes.
Et, a l'appui de cette réflexion, nous voudrions rapporter encore ce qui s'est passé cette semaine au faubourg Saint-Germain.
Madame de L... reçoit les mercredis, et cependant, mercredi dernier, sa porte était fermée. La femme de chambre disait tout bas aux personnes les plus intimes qui se présentaient que madame ne pouvait recevoir, parce que, en recevant une carte de visite, elle s'était trouvée mal.
Tout le monde, dans le faubourg Saint-Germain, a parlé il y a deux ans, du mariage subitement rompu de madame veuve de L... avec un des conservateurs de nos bibliothèques, encore jeune, bien que cet emploi comporte des cheveux blancs. A la suite d'une vive querelle, qui avait brisé irrévocablement cette union, le jeune savant était allé explorer le monde. Mais ce qu'il avait trouvé de plus curieux, de plus extraordinaire dans ses voyages, était cette passion emportée de Paris, et qui, malgré l'absence, restait intacte dans son âme. Surpris au dernier point de ce phénomène, il voulut savoir si, par un hasard surnaturel, il se serait aussi produit chez madame de L... Pour l'éprouver, il revient à Paris, il envoie simplement une carte de visite à madame de L... Puis, grâce à un appartement dont il connaît tous les détours, grâce à une femme de chambre qui le favorise, il se cache dans un cabinet d'où un vasistas lui permet de voir l'effet de son nom survenant tout à coup du bout du monde.
Après l'effet produit par cette épreuve, il est inutile de dire que, mercredi dernier, madame de L... ne recevait pas, parce qu'elle était occupée à fixer le jour de son mariage avec l'heureux bibliothécaire.
Nous finissons en souhaitant la bonne année à tous nos abonnés, c'est à dire en faisant des vœux pour qu'ils trouvent dans le Dimanche des romans assez attachants pour leur faire oublier un moment l'histoire de leur vie, trop souvent sans doute mêlée de tristesses; des nouvelles assez agréables pour leur donner la comédie au coin du feu, des chansons qu'ils aiment aussi à chanter pour remplir leur maison de gracieuses mélodies.

                                                                                                             Paul de Couder.



Journal du Dimanche, 4 janvier 1857.